Galerie, 1 fr. 50.--Stalles, 3 fr.--Loges, 4 fr.--Avant-scènes, 5 fr.
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J’ai déjà expliqué plus haut les effets de quelques-unes des pièces
mécaniques portées sur ce programme, c’est-à-dire _la Pendule
cabalistique_, _Auriol et Debureau_, _le Pâtissier du Palais-Royal_ et
_l’Oranger_. Ce que je n’ai point expliqué, c’est le _boniment_ dont la
présentation de chaque pièce est accompagnée et qui donne lieu à une
série de tours d’escamotage de la plus grande difficulté. Pour mieux
s’en rendre compte, je renverrai le lecteur à la fin de cet ouvrage, où
j’ai placé la description de toutes mes expériences, afin que mon récit
n’en fût pas interrompu.
Le jour de ma première représentation était enfin arrivé. Dire comment
je passai cette mémorable journée serait chose impossible: tout ce que
je me rappelle, c’est qu’à la suite d’une insomnie fiévreuse, causée par
la multiplicité de mes occupations, je dus tout organiser, tout prévoir,
car j’étais à la fois directeur, machiniste, auteur et acteur. Quelle
effrayante responsabilité pour un pauvre artiste, dont la vie s’était
passée jusque-là devant ses outils!
A sept heures du soir, mille choses me restaient encore à faire, mais
j’étais dans un état de surexcitation qui doublait mes forces et mon
énergie; je vins à bout de tout.
Huit heures sonnèrent et retentirent dans mon cœur comme la dernière
heure du condamné; jamais, à aucune époque de ma vie, je n’éprouvai
pareille émotion, pareille torture. Ah! si j’avais pu reculer! s’il
m’avait été possible de fuir, d’abandonner cette position que j’avais si
longtemps désirée, avec quel bonheur je me serais remis à mes paisibles
travaux! Et pourtant, pourquoi cette folle terreur? Je ne saurais le
dire; car les trois quarts de ma salle étaient occupés par des personnes
sur l’indulgence desquelles je pouvais compter.
Je fis un dernier effort sur ma pusillanimité.
--Allons, me dis-je, du courage! je joue ici mon nom, ma fortune,
l’avenir de ma famille; du courage!
Cette pensée me ranima; je passai à plusieurs reprises la main sur mes
traits contractés, je fis lever le rideau, et, sans réfléchir davantage,
je m’avançai résolument sur la scène.
Mes amis, qui n’ignoraient pas mes souffrances, me saluèrent de quelques
bravos.
* * * * *
Cet accueil bienveillant me rendit la confiance et, ainsi qu’une douce
rosée, rafraîchit mon esprit et mes sens; je commençai.
Prétendre que je m’en acquittai passablement, serait faire preuve
d’amour-propre, et je serais pourtant bien excusable, car à chaque
instant je recevais des spectateurs de nombreuses marques d’approbation.
Comment distinguer les applaudissements du public ami de ceux du public
payant? Je me faisais volontiers illusion, et mes expériences y
gagnèrent.
La première partie était terminée; le rideau se baissa pour l’entr’acte.
Ma femme vint aussitôt m’embrasser avec effusion pour m’encourager et me
remercier de mes courageux efforts.
Je puis l’avouer maintenant: je crus que seul j’avais été sévère envers
moi, et qu’il était possible que tous ces applaudissements fussent de
bon aloi. Cette croyance me fit un bien extrême; et pourquoi m’en
cacherais-je? des larmes de bonheur vinrent humecter mes yeux, que je me
hâtai d’essuyer, afin que l’attendrissement ne nuisît pas aux apprêts de
la seconde partie de ma séance.
Le rideau se leva de nouveau, et je m’approchai des spectateurs avec le
sourire sur les lèvres. Je jugeai de ce changement de ma physionomie par
celle des spectateurs, car ils se mirent tout de suite à l’unisson de ma
belle humeur.
Combien de fois depuis n’ai-je pas constaté cette faculté imitative du
public? Êtes-vous nerveux, contrarié, mal disposé? votre figure
porte-t-elle l’empreinte d’une impression fâcheuse? aussitôt votre
auditoire, imitant la contraction de vos traits, fronce le sourcil,
devient sérieux et paraît peu disposé à vous être favorable. Entrez en
scène, au contraire, la face épanouie, les fronts les plus sombres
s’éclaircissent. Chacun semble dire à l’artiste: Bonjour un tel, ta
figure me plaît; je n’attends que l’occasion de t’applaudir. Tel
semblait être en ce moment mon public.
L’enjouement m’était d’autant plus facile, que je commençai par mon
expérience de prédilection, le foulard aux surprises, macédoine de tours
d’adresse. Après avoir emprunté un foulard, j’en faisais successivement
sortir une multitude d’objets de toute nature, tels que des bonbons,
des plumets de toute grandeur, jusqu’à celui de tambour-major, des
éventails, des journaux comiques, et, pour terminer, une énorme
corbeille de fleurs, dont je distribuais les bouquets aux dames. Ce tour
réussit parfaitement; il est vrai que je le possédais au bout des
doigts.
Je continuai par la présentation de _l’oranger_. J’avais lieu de compter
sur ce tour, car dans mes répétitions intimes c’était un de ceux dont je
m’acquittais le mieux.
Je fis d’abord quelques escamotages qui lui servaient d’encadrement, et
je m’en tirai à merveille. Je pouvais donc croire que j’allais obtenir
un véritable succès, lorsque tout à coup une pensée subite me traversa
l’esprit et vint paralyser complètement mes moyens. J’étais possédé
d’une panique qu’il faut avoir éprouvée pour la comprendre. Je vais
tâcher de la rendre sensible par une comparaison.
Lorsqu’on commence à nager, le professeur vous fait cette recommandation
importante: Ayez confiance, et tout ira bien. Si l’on suit cet avis, on
se soutient facilement sur l’eau, et il semble que ce soit chose toute
naturelle; alors on sait nager.
Mais il arrive parfois qu’une réflexion prompte comme l’éclair saisit
votre esprit: Si les forces allaient me manquer! se dit-on. Dès lors on
précipite ses mouvements, la peur augmente, on redouble de vitesse,
l’eau ne soutient plus, on barbote, on s’enfonce, et si une main
secourable ne vient à votre secours, vous êtes perdu.
Telle était ma situation sur la scène; j’avais été subitement saisi de
cette pensée: «Si j’allais me tromper!» Et tout aussitôt, comme si
j’étais sous l’action d’un ressort qui se détend, je commence à parler
vite, je redouble de vitesse tant j’ai hâte de finir, je me trouble, et
comme le timide nageur, je barbote sans pouvoir sortir du chaos de mes
idées.
Oh! alors j’éprouve une torture, une angoisse que je ne saurais décrire,
mais qui pourrait être mortelle si elle se prolongeait.
Le public est froid et silencieux; mes amis auraient mauvaise grâce à
applaudir; ils se taisent. J’ose à peine regarder dans la salle, et mon
expérience se termine sans que je sache comment.
Je passe à la suivante; mais mon système nerveux est monté à un degré
d’irritabilité qui ne me permet plus d’apprécier ce que je fais. Je sens
seulement que je parle avec une volubilité étourdissante, de sorte que
les quatre derniers tours de ma séance se trouvent faits en quelques
minutes.
Le rideau se baissa fort heureusement: j’étais à bout de mes forces; un
peu plus, et j’allais être obligé de demander grâce.
De ma vie je ne passai une nuit aussi affreuse que celle qui suivit
cette première séance. J’avais la fièvre, on doit le comprendre; mais ce
mal n’était rien en comparaison des souffrances morales dont j’étais
accablé. Je ne me sentais plus l’envie ni le courage de reparaître en
scène, je voulais vendre, céder, donner même au besoin un établissement
dont l’exploitation était au-dessus de mes forces.
--Non, me disais-je, je ne suis pas né pour cette vie d’émotions; je
veux quitter cette atmosphère brûlante du théâtre; je veux, au prix même
d’un brillant avenir, retourner à mes douces et tranquilles occupations.
Le matin, incapable de me lever, et du reste fermement résolu à en
rester là de mes représentations, je fis ôter l’affiche qui annonçait la
séance du soir.
J’avais pris mon parti sur toutes les conséquences de cette résolution.
Aussi, le sacrifice accompli, je me trouvai beaucoup plus tranquille et
je cédai même à l’impérieux besoin d’un sommeil que je m’étais longtemps
refusé.
Mais me voici enfin arrivé au moment où je vais laisser, pour n’y plus
revenir, les tristes et ennuyeux détails des nombreuses infortunes qui
ont précédé mes représentations. On ne verra pas sans quelque surprise à
quelle futile circonstance je dus de sortir de ce découragement, qui me
semblait devoir durer toujours.
Personne n’ignore que les impressions éprouvées par les gens nerveux
sont aussi vives que peu durables, et j’ai déjà dit que mon tempéramment
était éminemment impressionnable.
Le repos que j’avais pris dans la journée et que je goûtai dans la nuit
qui suivit, rafraîchit mon sang et mes idées. J’envisageai dès lors ma
situation sous un aspect tout autre que la veille. Déjà même je ne
pensais plus à vendre mon théâtre, lorsqu’un de mes amis, ou soi-disant
tel, vint me rendre visite.
Après m’avoir exprimé ses regrets de la fin malheureuse de mes débuts,
auxquels il assistait:
--Je suis entré te voir, me dit-il, parce que j’ai vu ton établissement
fermé et que j’étais bien aise de t’exprimer ma façon de penser à ce
sujet. Je te dirai donc, pour te parler franchement (j’ai remarqué que
cette phrase dans un exorde est toujours suivie de quelques mauvais
compliments que l’on veut faire passer à la faveur d’une amicale
franchise), je te dirai donc que tu as parfaitement raison de quitter
une profession au-dessus de tes forces, et que tu as sagement agi en
prenant de bonne grâce un parti auquel tu aurais été contraint tôt ou
tard. Du reste, ajouta-t-il d’un air capable, je l’avais bien prédit;
j’ai toujours pensé que tu faisais une folie et que ton théâtre ne
serait pas plus tôt ouvert que tu serais obligé de le fermer.
Ces mauvais compliments, adressés sous le manteau d’une franchise
apocryphe, me blessèrent vivement. Il m’était facile de reconnaître que
ce donneur d’avis, sacrifiant à son amour-propre la faible affection
qu’il avait pour moi, n’était venu me voir que pour faire étalage de sa
perspicacité et de la justesse de ses prévisions, dont il ne m’avait
jamais dit un mot. Or, ce prophète infaillible, qui prévoyait si bien
les événements, était loin de se douter du changement qu’il opérait en
moi. Plus il parlait, plus il m’affermissait dans la résolution de
continuer mes représentations.
--Qui te fait croire que mon établissement soit fermé? lui dis-je d’un
ton qui n’avait rien d’affectueux. Si je n’ai point joué hier c’est que,
brisé par la fatigue que j’ai supportée depuis quelque temps, j’ai
voulu, mes débuts une fois terminés, me reposer au moins un jour. Tes
prévisions se trouveront donc fort en défaut, lorsque tu sauras que je
joue ce soir même. J’espère, dans ma seconde représentation, prendre une
revanche devant le public, et cette fois, je serai jugé moins sévèrement
par lui que par toi. J’en ai l’assurance.
La conversation prenant cette tournure, ne pouvait longtemps se
prolonger; mon donneur de conseils, mécontent de ma réception, me
quitta.
Je ne l’ai jamais revu depuis.
Je ne garde aucune rancune à cet ami. Au contraire, s’il lit ce récit,
qu’il reçoive ici l’expression de mes remercîments pour l’heureuse
révolution qu’il a si promptement opérée en moi, en blessant au vif mon
amour-propre.
Des affiches furent aussitôt placardées pour annoncer la représentation
du soir, et tout en repassant dans mon imagination les endroits de ma
séance où j’avais besoin d’apporter des modifications, je fis
tranquillement mes préparatifs.
Cette seconde séance marcha beaucoup mieux que je ne l’eusse espéré, le
public se montra satisfait. Malheureusement ce public était peu
nombreux, et conséquemment la recette très faible. Néanmoins, j’acceptai
ce mécompte avec philosophie, car le succès que je venais d’obtenir me
donnait confiance en l’avenir.
Au reste, je ne tardai pas à avoir des sujets réels de consolation.
Les illustrations de la presse parisienne d’alors vinrent assister à mes
représentations et rendirent compte de mes expériences dans les termes
les plus flatteurs.
Quelques chroniqueurs de journaux comiques firent aussi sur mes séances
et sur moi-même des allusions très plaisantes.
L’un d’eux, à cette époque collaborateur du _Charivari_, dont il possède
aujourd’hui la direction, me fit dans ce journal un article plein de
gaîté, de verve et d’entrain, qu’il terminait par cette petite pièce de
vers:
Tous les Robert passés furent de grands coupables,
Tous portaient des surnoms de brigands ou de diables;
Mais celui de nos jours,
Celui qu’on appela le grand Robert-Macaire,
Fit croire par ses tours
Qu’on ne verrait jamais son pareil sur la terre.
Héritier de ce nom qui fut toujours fatal,
Un sorcier vient de naître!
Est-il né pour le bien? est-il né pour le mal?
Comment le reconnaître?
Ce qui semble certain,
C’est que Robert-Houdin
Veut de sa noble race
Continuer la trace,
Car il n’a qu’un seul but, un but bien arrêté,
C’est celui de voler............. à la postérité.
Enfin, le journal l’_Illustration_, voulant aussi me témoigner sa
sympathie, confia au talent d’Eugène Forey le soin de reproduire ma
scène.
Une telle publicité éveilla bientôt l’attention de l’élite de la société
Parisienne; on vint voir mes séances; on se donna rendez-vous à mon
théâtre, et dès lors commença pour moi cette vogue qui ne m’a jamais
quitté depuis.