Plus étonné que piqué de son silence:--Eh bien, quoi, lui dis-je, mon
automate ne vous convient donc pas?
--Je ne dis pas cela, fit le maçon en coupant un énorme morceau de pain,
qu’il mit incontinent dans sa bouche, je ne dis pas cela.
--Mais alors que pensez-vous donc, si vous ne dites pas cela?
Le maçon garda un instant le silence, achevant de broyer sa bouchée de
pain; puis, s’essuyant la bouche du revers de sa main:
--Voulez-vous que je vous donne ma façon de penser, dit-il en hochant la
tête d’un air d’importance?
--Certainement, monsieur Auguste, je le veux bien, je fais plus, je vous
en prie.
--Pour lors, voilà: c’est dommage que vous ne m’ayez pas consulté
lorsque vous avez fait votre bonhomme.
--Pourquoi cela?
--Parce que je vous aurais conseillé de faire dessiner comme qui dirait
un caniche à la place de cette levrette. Le caniche, voyez-vous, il n’y
a rien de pareil pour la fidélité; c’est connu....
Une envie de rire me prit; je me contins.
--Savez-vous, Monsieur Auguste, répondis-je avec une apparente
condescendance, que cette observation est très profonde, et que je
partage entièrement votre avis? Bien mieux, vous venez de m’inspirer une
idée: si l’on mettait dans la gueule du caniche une sébile de bois,
comme en ont les chiens d’aveugles, hein! qu’en dites-vous?
--Je dis que l’idée est fameuse... Eh! mais, ajouta le maçon, qui tenait
à être mon collaborateur, après c’temps-là, si nous faisions aussi
l’aveugle et son écriteau pour bien faire comprendre que c’est un chien
d’aveugle? Ça rappellerait aussi la chanson, vous savez: «Plus je suis
pauvre et plus il m’est fidèle,» et puis l’on pourrait faire encore....
--Des passants, peut-être?
--Précisément; il y aurait, voyez-vous, un petit garçon.
--Mais, Monsieur Auguste, vous ne vous apercevez pas qu’il y aurait
aussi une difficulté.
--Laquelle?
--C’est qu’en voyant le chien, l’aveugle et le petit garçon, il ne
serait plus possible de savoir lequel des trois est l’emblème de la
fidélité?
--Vous croyez?
--Certainement.
--Eh bien, moi, je me chargerais bien de le faire distinguer.
--Comment cela?
--Il n’y a rien de plus simple; je mettrais sur l’écriteau de l’aveugle:
ceci est l’emblème de la fidélité.
--Qui cela, l’aveugle?
--Mais non, le chien!
--Ah bien, je comprends.
--Pardienne! c’est si simple! dit le maçon d’un air triomphant.
M. Auguste, enhardi par le succès de sa critique et de ses conseils,
demanda à voir l’intérieur de l’automate.
--Je comprends un peu tout ça, me dit-il du ton qu’eût pu prendre un
confrère ami; c’est moi, voyez-vous, qui mets toujours de l’huile au
cric du chantier, je l’ai même démonté deux fois. Ah! mais, c’est que,
voyez-vous, si je m’occupais tant soit peu de mécanique, je suis sûr que
je deviendrais très fort.
Voulant jusqu’à la fin faire les honneurs de cette séance à mes
_Augustes visiteurs_, je mis l’intérieur de mon automate à découvert.
Mon collaborateur avait terminé son déjeûner; il s’approcha, prit son
menton dans l’une de ses mains, tandis que de l’autre il se grattait la
tête. Quoique ne comprenant rien naturellement à ce qu’il voyait, le
maçon sembla suivre longtemps les nombreuses combinaisons de la machine,
puis enfin, comme se laissant aller à l’impulsion de sa franchise:
--Si je ne craignais pas de vous contrarier, me dit-il d’un ton
protecteur, je vous ferais bien encore une observation.
--Faites-la toujours, Monsieur Auguste, et soyez sûr que je
l’apprécierai comme elle le mérite.
--Hé bien! moi, à votre place, j’aurais fait cette mécanique beaucoup
plus simple; ça fait, voyez-vous, que ceux qui ne s’y connaissent pas
pourraient la comprendre plus facilement.
Si j’eusse eu près de moi un ami, il est certain que j’aurais éclaté de
rire; j’eus la force de tenir mon sérieux jusqu’au bout.
--C’est pourtant très vrai ce que vous dites-là, répondis-je d’un air de
conviction, je n’y avais pas songé; mais, maintenant, soyez persuadé,
Monsieur Auguste, que je vais profiter de votre juste observation, et
que très prochainement j’ôterai la moitié des pièces de mon automate; il
y en aura toujours bien assez.
--Oh! certainement, dit le maçon, croyant à la sincérité de mes paroles,
certainement qu’il y en aura bien assez....
A ce moment on venait de sonner à la porte du jardin. M. Auguste,
toujours exact dans ses fonctions, courut ouvrir, et sa femme m’ayant
également quitté, je pus rire tout à mon aise.
* * * * *
N’est-il pas curieux de voir que cette pièce, qui fut visitée de tout
Paris et qui me valut de nombreux éloges; que ce dessinateur, qui
intéressa plus tard si vivement le roi Louis-Philippe et toute sa
famille, ne reçut, à son début, que la stupide critique d’un portier!
Tant il est vrai que l’on n’est pas plus prophète dans sa maison que
dans son pays.
On comprend que je m’inquiétai peu et que je me blessai encore moins des
observations de cet étrange censeur; ma levrette ne fut pas remplacée
par un caniche, et mon mécanisme ne fut point modifié. Je dirai plus,
c’est que, dans la suite, si j’avais eu un changement à faire, c’eût été
au contraire pour ajouter des apparences de complication; voici
pourquoi:
Le public (je ne parle pas du public éclairé), ne comprend généralement
rien aux effets mécaniques à l’aide desquels on peut animer un automate;
il éprouve du plaisir à les voir, et le plus souvent il n’en apprécie le
mérite qu’en raison de la multiplicité des pièces qui le composent.
J’avais donné tous mes soins à rendre le mécanisme de mon écrivain aussi
simple que possible; je m’étais surtout attaché, en surmontant des
difficultés inouïes, à faire fonctionner cette pièce sans qu’on entendît
le moindre bruit dans les rouages. En agissant ainsi, j’avais voulu
imiter la nature, dont les instruments si compliqués fonctionnent
cependant d’une façon tout à fait imperceptible.
Croira-t-on que cette perfection même, pour laquelle j’avais fait de si
grands efforts, fut défavorable à mon automate?
Dans les premiers temps de son exhibition, j’entendis plusieurs fois
des personnes qui n’en voyaient que l’extérieur; s’exprimer ainsi:
--Cet écrivain est charmant; mais le mécanisme en est peut-être très
simple. Oh, mon Dieu! il faut souvent si peu de chose pour produire de
grands effets!
L’idée me vint alors de rendre les rouages un peu moins parfaits et de
leur faire produire en diminutif cette harmonie mécanique que font
entendre les machines à filer le lin. Alors le bon public apprécia tout
autrement mon ouvrage, et son admiration s’accrut en raison directe de
l’intensité de ce tohu-bohu. On n’entendait plus que ces
exclamations:--Comme c’est ingénieux! Quelle complication! et qu’il faut
de talent pour organiser de semblables combinaisons!
Pour obtenir ce résultat, j’avais rendu mon automate moins parfait, et
j’avais eu tort. Je faisais en cela comme certains acteurs qui, pour
produire un plus grand effet, chargent leurs rôles. Ils font rire, mais
ils s’écartent des règles de l’art et sont rarement placés parmi les
bons artistes. Plus tard, je revins de ma susceptibilité, et ma machine
fut remise dans son premier état.
Mon écrivain une fois terminé, j’aurais pu faire cesser l’emprisonnement
volontaire auquel je m’étais condamné, mais il me restait à exécuter une
autre pièce pour laquelle le séjour de la campagne m’était nécessaire.
Bien que très compliqué lui-même, ce second automate, en raison de la
différence de ses combinaisons, me reposait un peu de mon premier
travail et m’offrait quelques distractions. C’était un rossignol que
m’avait commandé un riche négociant de Saint-Pétersbourg. Je m’étais
engagé à produire une imitation parfaite du chant et des allures de ce
charmant musicien des bois.
Cette entreprise n’était pas sans offrir des difficultés sérieuses, car,
si j’avais déjà exécuté plusieurs oiseaux, leur ramage était tout de
fantaisie, et pour le composer je n’avais consulté que mon goût. Une
imitation du chant du rossignol était un travail bien autrement délicat:
ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables.
Heureusement nous étions dans la saison où ce chanteur habile fait
entendre ses délicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modèle.
De temps en temps après ma veillée, je me dirigeais vers le bois de
Romainville, dont la lisière touche presque à l’extrémité de la rue que
j’habitais. Je m’enfonçais au plus épais du feuillage, et là, couché sur
un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leçons de mon
maître (On sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le
moindre son de sifflet, harmonieux ou non, le met immédiatement en
verve).
Il s’agissait d’abord de formuler dans mon imagination les phrases
musicales avec lesquelles l’oiseau compose ses mélodies.
Voici de quels souvenirs mon oreille se trouva à peu près frappée:
Tiou... tiou... tiou... ut, ut, ut, ut, ut, tchitchou, tchitchou, tchit,
tchit, rrrrrrrrrrrrouit..., etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons
étranges, ces gazouillements sans nom, ces rrrrrrrouit impossibles, et
les recomposer par des procédés musicaux.
Là était la difficulté; je ne savais de la musique que ce qu’un
sentiment naturel m’en avait appris, et mes connaissances en harmonie
devaient m’être d’une bien faible ressource. J’ajouterai que pour imiter
cette flexibilité de gosier et reproduire ces harmonieuses modulations,
je n’avais qu’un instrument presque microscopique. C’était un petit tube
en cuivre de la grosseur et de la longueur environ d’un tuyau de plume,
dans lequel un piston d’acier, se mouvant avec la plus grande liberté,
pouvait donner les divers sons qui m’étaient nécessaires; ce tube était
en quelque sorte le gosier du rossignol.
Cet instrument devait fonctionner mécaniquement: un rouage faisait
mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de
langue, les notes coulées et les gazouillements, et guidait le piston
suivant les différents degrés de vitesse et de profondeur qu’il était
nécessaire d’atteindre.
J’avais aussi à donner de l’animation à cet oiseau: je devais lui faire
remuer le bec en rapport avec les sons qu’il articulait, battre des
ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce travail m’effrayait
beaucoup moins que l’autre, car il rentrait dans le domaine de la
mécanique.
Je n’entreprendrai point de détailler au lecteur les tâtonnements et les
recherches qu’il me fallut faire dans cette circonstance. Il me suffira
de dire qu’après bien des essais, j’arrivai à me créer une méthode
moitié musicale, moitié mécanique; je représentai les tons, demi-tons,
pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres
correspondants à des degrés de cercle. Cette méthode répondit à toutes
les exigences de l’harmonie et de la mécanique, et me conduisit à un
commencement d’imitation que je n’avais plus qu’à perfectionner par de
nouvelles études.
Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville.
Je m’installai sous un chêne, dans le voisinage duquel j’avais souvent
entendu chanter certain rossignol, qui devait être de première force
parmi les virtuoses de son espèce.
Je remontai le rouage de la machine et je la fis jouer au milieu du plus
profond silence.
A peine les derniers sons cessèrent-ils de se faire entendre, que des
différents points du bois partit à la fois un concert de gazouillements
animés, que j’aurais été presque tenté de prendre pour une protestation
en masse contre ma grossière imitation.
Cette leçon collective ne remplissait nullement mon but; je voulais
comparer, étudier, et je ne distinguais absolument rien. Heureusement
pour moi que tout à coup, et comme si tous ces musiciens se fussent
donné le mot, ils s’arrêtèrent, et un seul d’entre eux continua; c’était
sans doute le premier sujet, le Duprez de la troupe, peut-être le
rossignol dont je parlais tout à l’heure. Ce ténor, quel qu’il fût, me
donna une suite de sons et d’accents délicieux, que je suivis avec toute
l’attention d’un élève studieux.
Je passai ainsi une partie de la nuit; mon professeur se montrait
infatigable, et de mon côté je ne me lassais pas de l’entendre; enfin il
fallut nous quitter, car, malgré le plaisir que j’éprouvais, le froid
commençait à me gagner, et le besoin de repos se faisait sentir.
Néanmoins, je sortis de là si bien pénétré de ce que j’avais à faire,
que dès le lendemain j’apportai d’importantes corrections à ma machine.
Au bout de cinq ou six autres visites au bois de Romainville, je finis
par obtenir le résultat que j’avais poursuivi: j’avais imité le chant du
rossignol.
* * * * *
Après dix-huit mois de séjour à Belleville, je rentrai enfin dans Paris,
chez moi, près de ma femme, près de mes enfants; je me retrouvai au
milieu de mes ouvriers, auxquels je n’eus que des félicitations à
adresser.
En mon absence, mes affaires avaient prospéré, et de mon côté j’avais
gagné, par l’exécution de mes deux automates, la somme énorme de sept
mille francs.
Sept mille francs en faisant de la limaille, comme disait autrefois mon
père! Hélas! cet excellent homme ne put jouir de ce commencement de mes
succès; j’avais eu la douleur de le perdre quelque temps avant mes
revers de fortune. Combien il se fût félicité de m’avoir laissé prendre
un état selon ma vocation, et qu’il eût été fier du résultat que je
venais d’obtenir, lui qui se plaisait tant aux inventions mécaniques!