LE POT AU FEU DE L’ARTISTE.--INVENTION D’UN AUTOMATE ÉCRIVAIN
DESSINATEUR.--SÉQUESTRATION VOLONTAIRE.--UNE MODESTE VILLA.--LES
INCONVÉNIENTS D’UNE SPÉCIALITÉ.--DEUX _Augustes visiteurs_.--L’EMBLÊME
DE LA FIDÉLITÉ.--NAÏVETÉS D’UN MAÇON ÉRUDIT.--LE GOSIER D’UN ROSSIGNOL
MÉCANIQUE.--LES _Tiou_ ET LES _rrrrrrrrouit_.--SEPT MILLE FRANCS EN
FAISANT DE LA LIMAILLE.
Cependant je travaillais toujours avec ardeur à mes automates, espérant,
cette tâche une fois terminée, prendre enfin une détermination pour mon
établissement. Mais quelqu’activité que je déployasse, j’avançais bien
peu vers la réalisation de mes longues espérances.
Il n’y a qu’un inventeur qui puisse savoir ce que vaut une journée de
travail dans la route obscure des créations. Les tâtonnements, les
essais sans nombre, les déceptions de toute nature, viennent à chaque
instant déjouer les plans les mieux conçus, et semblent réaliser cette
plaisante impossibilité d’un voyage, dans lequel on prétend arriver au
but en faisant deux pas en avant et trois en arrière.
J’exécutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien
que j’eusse quelques pièces fort avancées, il m’était impossible encore
de fixer le terme où elles seraient complètement terminées. Pour ne pas
retarder plus longtemps mes représentations, je me décidai à les
commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates
qui étaient prêts. Je m’entendis avec un architecte, qui dut m’aider à
chercher un emplacement convenable à la construction d’un théâtre.
Hélas! J’avais à peine commencé les premières démarches, qu’une
catastrophe imprévue vint fondre sur mon beau-père et sur moi, et nous
enleva la presque totalité de ce que nous possédions.
Ce revers de fortune me jeta dans un découragement indicible. J’y voyais
avec terreur un retard indéfini à l’accomplissement de mes projets. Il
ne s’agissait plus maintenant d’inventer des machines, il fallait
travailler au jour le jour pour soutenir ma nombreuse famille. J’avais
quatre enfants en bas âge, et c’était une lourde charge pour un homme
qui jamais encore n’avait songé à ses propres intérêts.
On a répété souvent cette vérité vulgaire qui n’en est pas moins vraie:
le temps dissipe les plus grandes douleurs; c’est ce qui arriva pour
moi. Je fus d’abord désespéré autant qu’un homme peut l’être; puis mon
désespoir s’affaiblit peu à peu et fit place à la tristesse et à la
résignation. Enfin, comme il n’est pas dans ma nature de garder
longtemps un caractère mélancolique, je finis par raisonner avec ma
situation. Alors l’avenir, qui me semblait si sombre, m’apparut sous une
tout autre face, et j’en vins, de raisonnements en raisonnements, à
faire des réflexions dont la consolante philosophie releva mon courage.
Pourquoi me désespérer, me disais-je? A mon âge le temps seul est une
richesse, et de ce côté j’ai un fond de réserve considérable.
D’ailleurs, qui sait si, en m’envoyant cette épreuve, la Providence n’a
pas voulu retarder une entreprise qui n’offrait pas encore toutes les
chances de succès désirables?
En effet, que pouvais-je présenter au public pour vaincre l’indifférence
que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours d’escamotage
perfectionnés? Cela, certes, ne m’eût pas empêché d’échouer, car
j’ignorais à cette époque que, pour plaire au public, une idée doit
être, sinon nouvelle, au moins complètement transformée, de manière à
devenir méconnaissable. A cette condition seulement l’artiste échappera
à cette apostrophe toujours si terrible pour lui: j’ai déjà vu cela. Mes
automates, mes curiosités mécaniques n’eussent pas trahi, il est vrai,
les espérances que je fondais sur eux, mais j’en avais un trop petit
nombre, et les pièces commencées exigeaient encore des années d’études
et de travail.
Ces sages réflexions me rendirent le courage, et résigné à ma nouvelle
situation, je résolus d’opérer une réforme complète dans mon budget. Je
n’avais plus rien à recevoir que ce que je pourrais gagner par mon
industrie.
En conséquence, je louai un modeste logement de trois cents francs par
an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numéro 63.
Cet appartement se composait d’une chambre, d’un cabinet et d’un
fourneau enchâssé dans un placard vitré, auquel mon propriétaire donnait
le nom de cuisine.
De la plus grande pièce, je fis la chambre à coucher commune; je pris le
cabinet pour mon atelier, et le _fourneau-cuisine_ servit à la
préparation de mes modestes repas.
Ma femme, bien que d’une santé faible et délicate, se chargea des soins
de notre ménage. Par bonheur, cette occupation devait être peu
fatigante, car d’un côté, le menu de nos repas était de la plus grande
simplicité, et de l’autre, notre appartement étant aussi restreint que
possible, il n’y avait pas à se déranger beaucoup pour aller d’une pièce
à l’autre.
Cette proximité de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage
que, lorsque ma ménagère s’absentait, je pouvais, sans trop de
dérangement quitter _un levier_, _une roue_, _un engrenage_ pour veiller
au pot au feu ou soigner le ragoût.
Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de pitié bien
des gens, mais quand on n’a pas d’autre domestique que soi-même et que
la qualité du repas, composé d’un seul plat, tient à ces petits soins,
on fait bon marché d’une vaniteuse dignité et l’on soigne sa cuisine,
sinon avec plaisir, au moins sans fausse honte. Du reste, il paraît que
je m’acquittais à merveille de cette mission de confiance, car mon
intelligente exactitude m’a souvent valu des éloges. Pourtant, je dois
avouer que j’avais peu de dispositions pour l’art culinaire, et que
cette exactitude si vantée tenait surtout à la crainte d’encourir les
reproches de ma cuisinière en chef.
Cette humble existence, cette vie parcimonieuse me furent moins pénibles
que je ne l’avais pensé: j’ai toujours été sobre, et la privation de
mets succulents me touchait fort peu. Ma femme, entourée de ses enfants,
auxquels elle prodiguait ses soins, semblait également heureuse, tout en
espérant un meilleur avenir.
J’avais repris ma première profession, je m’étais remis à la réparation
des montres et des pendules. Toutefois ce travail n’était pour moi
qu’une occupation provisoire: tout en faisant des rhabillages, j’étais
parvenu à imaginer une pièce d’horlogerie dont le succès apporta un peu
d’aisance dans notre ménage. C’était un réveil-matin, dont voici les
curieuses fonctions.
Le soir, on le mettait près de soi, et à l’heure désirée, un carillon
réveillait le dormeur, en même temps qu’une bougie sortait tout allumée
d’une petite boîte où elle se trouvait enfermée. Je fus d’autant plus
fier de cette invention et de son succès, que ce fut la première de mes
idées qui me rapporta un bénéfice.
Ce _réveil-briquet_, ainsi que je l’appelais, eut une telle vogue que,
pour satisfaire les nombreuses demandes qui m’étaient faites, je me
trouvai dans la nécessité de joindre un atelier à mon appartement. Je
pris des ouvriers, et je devins ainsi un fabricant d’horlogerie.
Encouragé par un aussi beau résultat, je tournai de nouveau mes idées
vers les inventions, et je donnais un libre essor à mon imagination.
Je parvins encore à faire plusieurs mécaniques nouvelles, parmi
lesquelles était une pièce que quelques-uns de mes lecteurs se
rappelleront peut-être avoir vue dans les principaux magasins
d’horlogerie de Paris.
C’était un cadran de cristal, monté sur une colonne de même matière.
Cette pendule mystérieuse (tel était son nom) bien qu’entièrement
transparente, donnait l’heure avec la plus grande exactitude, et sonnait
sans qu’il y eût apparence de mécanisme pour la faire marcher.
Je construisis aussi plusieurs automates: escamoteur jouant des
gobelets, danseur sur la corde roide, oiseaux chantants, etc.
Il devrait sembler au lecteur qu’avec tant de cordes à mon arc et
d’aussi séduisantes marchandises, ma situation eût dû s’améliorer
considérablement. Il n’en était pas ainsi. Chaque jour au contraire
apportait une nouvelle gêne dans mon commerce ainsi que dans mon ménage,
et je voyais même avec effroi s’approcher une crise financière qu’il
m’était impossible de conjurer.
Quelle pouvait être la cause d’un tel résultat? Je vais le dire. C’est
que tout en m’occupant des pièces mécaniques que je viens de citer, je
travaillais également à mes automates de théâtre, pour lesquels ma
passion, un instant assoupie, s’était réveillée par les travaux
analogues de ma fabrication. Semblable au joueur qui jette
insensiblement jusqu’à ses dernières ressources sur le tapis, je mettais
dans mon organisation théâtrale les produits de mon travail, dans
l’espoir de retrouver bientôt à cette source le centuple de ce que j’y
sacrifiais.
Mais il était écrit que je ne pourrais voir s’approcher la réalisation
de mes espérances, sans qu’aussitôt j’en fusse éloigné par un événement
inattendu. J’en étais arrivé à cette triste position d’avoir à payer
pour la fin du mois une somme de deux mille francs, et je n’en avais
pas, comme on dit communément, le premier sou! Il ne restait plus que
trois jours jusqu’à l’échéance du billet que j’avais souscrit.
Que cet embarras arrivait mal à propos! Je venais précisément de
concevoir le plan d’un automate sur lequel je fondais le plus grand
espoir. Il s’agissait d’un _écrivain-dessinateur_, répondant par écrit
ou par dessins emblématiques aux questions posées par les spectateurs.
Je comptais faire de cette pièce un intermède dans le foyer de mon futur
théâtre.
Me voilà donc encore une fois forcé d’enrayer l’essor de mon
imagination, pour m’absorber dans le vulgaire et difficile problème de
payer un billet, quand on n’a pas d’argent.
J’aurais pu, il est vrai, sortir d’embarras en recourant à quelques
amis, mais la prudence et la délicatesse me faisaient un devoir de
chercher à m’acquitter avec mes propres ressources.
La Providence me sut gré sans doute de cette loyale détermination, car
elle m’envoya une idée qui me sauva.
J’avais eu l’occasion de vendre plusieurs pièces mécaniques à un riche
marchand de curiosités, M. G..., qui s’était toujours montré envers moi
d’une bienveillance extrême. J’allai le trouver et je lui fis une
description exacte des fonctions de mon écrivain-dessinateur. Il paraît
que la nécessité me rendit éloquent. M. G.... fut si satisfait, que,
séance tenante, il m’acheta de confiance l’automate, que je m’engageai à
livrer dans l’espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu à cinq
mille francs, dont M. G... consentit à me payer moitié par avance, à
titres d’arrhes et de prêt, se réservant, dans le cas où je ne
réussirais pas, de se rembourser de la somme avancée, par l’achat
d’autres pièces mécaniques de ma fabrication.
Que l’on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans
mes mains de quoi couvrir le déficit de mes affaires! Mais ce qui
peut-être me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me
livrer à l’exécution d’une pièce qui devait pendant quelque temps
satisfaire ma passion pour la mécanique.
Cependant la manière princière avec laquelle M. G.... avait conclu ce
marché me fit faire de sérieuses réflexions sur l’engagement que j’avais
pris vis-à-vis de lui. J’entrevoyais maintenant avec terreur mille
circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. Je calculais que,
quand bien même je donnerais au travail tout le temps dont je pouvais
disposer, j’en perdrais beaucoup encore par suite de mille causes que je
ne pouvais ni prévoir ni empêcher. C’étaient d’abord les amis, les
acheteurs, les importuns; puis un dîner de famille, une soirée qu’on ne
pouvait refuser, une visite qu’il fallait rendre, etc. Ces exigences de
politesse et de convenance, que je devais respecter, ne me
conduisaient-elles pas tout droit à manquer à ma parole? Je me mettais
en vain l’esprit à la torture pour trouver le moyen de m’en affranchir
et de gagner du temps ou du moins de n’en pas perdre; je ne parvenais
qu’à gagner du dépit et de la mauvaise humeur.
Je pris alors une résolution que mes parents et amis taxèrent de folie,
mais dont ils ne purent parvenir à me détourner: ce fut de me séquestrer
volontairement jusqu’à l’entière exécution de mon automate.
Paris ne me paraissait pas un endroit sûr contre les importunités de
tout genre, je choisis la banlieue pour retraite. Un beau jour, malgré
les prières et les supplications de ma famille entière, après avoir
confié les soins de ma fabrication à l’un de mes ouvriers, dont j’avais
reconnu l’intelligence et la probité, j’allai à Belleville m’installer
dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an.
On peut juger par son prix que ce n’était pas une villa, car:
Plein de confiance en moi, bien qu’exigeant des arrhes,
Le portier pour cent francs m’assura des Dieux Lares.
Dans ce simple réduit, composé d’une chambre et d’un cabinet, on ne
voyait pour tout ameublement qu’un lit, une commode, une table et
quelques chaises, et encore ce mobilier ne brillait-il pas par excès de
luxe.
Cet acte de folie, ainsi qu’on l’appelait, cette détermination héroïque
selon moi, me sauva d’une ruine imminente et fut le premier échelon de
ma vie artistique. A partir de ce moment, se développa chez moi une
volonté opiniâtre qui m’a fait aborder de front bien des obstacles et
des difficultés.
Me voilà donc désormais enfermé, cloîtré selon mes désirs, avec
l’heureuse perspective de me livrer à mon travail, sans crainte d’aucune
distraction.
Néanmoins, je dois-le dire, les premiers jours de ma retraite me furent
pénibles, et je déplorai amèrement la dure nécessité qui m’isolait ainsi
de toutes mes affections. Je m’étais fait un besoin, une consolation de
la société de ma femme et de mes enfants; une caresse de ces êtres si
chers me retrempait dans mes moments de chagrin et ravivait mon énergie,
et j’en étais privé! Il fallait vraiment, que je fusse soutenu par une
grande puissance de volonté pour n’avoir pas faibli devant la
perspective de ce vide affreux.
Il m’arrivait bien quelquefois d’essuyer furtivement une larme. Mais
alors je fermais les yeux, et tout aussitôt mon automate et les
nombreuses combinaisons qui devaient l’animer m’apparaissaient comme une
vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j’avais
créés, je leur souriais pour ainsi dire, comme à d’autres enfants, et,
quand je sortais de ce rêve réparateur, je me remettais à mon travail,
plein d’une courageuse résignation.
Il avait été convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi
passer la soirée avec moi, et que, de mon côté, j’irais dîner à Paris
tous les dimanches. Ces quelques heures consacrées à la famille étaient
les seules distractions que je me permisse.
A la demande de ma femme, la portière de la maison s’était chargée de
préparer mes repas; cette excellente créature, ancien cordon bleu, avait
quitté le service pour épouser un maçon, nommé Monsieur Auguste. Ce
Monsieur Auguste me jugeant d’après la modeste existence que je menais
dans _sa maison_, ne voyait en moi qu’un pauvre diable qui avait
grand’peine à gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec moi des airs de
bienveillante protection ou de généreuse pitié. Au fond, c’était un
brave homme; je lui pardonnais ses manières et je ne faisais qu’en rire.
Ma nouvelle cuisinière avait reçu des recommandations toutes
particulières pour que je fusse parfaitement traité. Ne voulant pas
augmenter le budget du ménage par une double dépense, je fis de mon côté
des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici
comment j’avais organisé mon service de bouche. Les lundi, mardi,
mercredi et jeudi, je vivais sur un énorme plat, auquel mon _chef_
donnait l’appellation générique de _fricot_, mais dont le nom
m’importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause d’hygiène, je
faisais maigre. Des haricots, tantôt rouges, tantôt blancs, défrayaient
mes repas; avec cela une soupe variée rappelant souvent les goûts
gastronomiques d’un auvergnat, et je dînais aussi bien, peut-être mieux
encore, que Brillat-Savarin lui-même.
Cette manière de vivre m’offrait deux avantages: je dépensais peu, et
jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidité de mes idées.
J’en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les
difficultés mécaniques fussent les seuls obstacles contre lesquels
j’eusse à lutter, dans la confection de mon automate. On en jugera par
le trait suivant, qui viendra prouver également la vérité de ce dicton:
«vouloir c’est pouvoir.»
Dès le commencement de mon travail, j’avais dû songer à commander à un
sculpteur sur bois le corps, la tête, les jambes et les bras de mon
écrivain. Je m’étais adressé à un artiste qu’on m’avait particulièrement
recommandé comme devant apporter une grande perfection à cet ouvrage, et
j’avais tâché de lui faire bien comprendre toute l’importance que
j’attachais à ce que mon automate eût une figure aussi intelligente que
possible. Mon Phidias m’avait répondu que je pouvais m’en rapporter à
lui.
Un mois après, le sculpteur se présente; il ôte avec soin l’enveloppe
qui protège son œuvre, me montre, avec une certaine satisfaction de
lui-même, des bras et des jambes parfaitement exécutés, et enfin il me
remet la tête d’un air qui semble signifier: Que dites-vous de cela?
D’après ce que je venais de voir, je m’étais préparé à l’admiration pour
ce morceau capital. Que l’on juge de ma stupéfaction! Cette tête, à cela
près de la couronne d’épines, offrait le type exact et parfait d’un
Christ mourant.
Tout interdit à cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une
explication. Il semble ne pas me comprendre et continue à me faire
valoir toutes les beautés de son œuvre. Je n’avais aucune bonne
raison à faire valoir pour refuser cet ouvrage qui, dans son genre,
était une très belle tête. Je l’acceptai donc, quoiqu’elle ne pût me
servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engager mon
sculpteur à choisir un tel type. A force de le questionner, je finis
par apprendre qu’il avait pour spécialité de sculpter des Christs pour
les crucifix, et toujours le même genre de tête. Cette fois encore, il
s’était laissé aller à la routine.
Après cet échec, j’eus recours à un autre artiste, en ayant soin cette
fois de m’informer préalablement s’il ne sculptait pas des Christs pour
les crucifix. J’eus beau faire. Malgré mes précautions, je n’obtins de
ce dernier sculpteur qu’une tête sans expression, ayant un air de
famille avec celle des mannequins en bois qu’on fabrique à Nuremberg, et
qui sont destinés à servir de modèles pour des poses dans les ateliers
de peinture.
Je ne me sentis pas le courage de tenter une troisième épreuve.
Cependant il fallait une tête à mon écrivain, et je considérais l’un
après l’autre mes deux chefs-d’œuvre. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient
me convenir. Une tête entièrement dépourvue d’expression gâtait mon
automate, et une tête de Christ sur le corps d’un écrivain en costume
Louis XV (car tel était le costume dont je voulais vêtir mon
personnage), formait un anachronisme par trop choquant.
«J’ai pourtant gravée là, me disais-je en me frappant le front, l’image
qu’il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse l’exécuter!... Si
j’essayais!»
Il a été de tout temps dans mon caractère de me mettre immédiatement à
l’exécution d’un projet dès qu’il est conçu, et quelles qu’en doivent
être les difficultés.
Je pris aussitôt un morceau de cire à modeler, j’en fis une boule dans
laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les
yeux, puis plaçant au centre une petite boule en forme de nez, je
m’arrêtai pour regarder complaisamment mon œuvre.
Avez-vous quelquefois remarqué les têtes de joujoux du premier âge, qui
représentent deux forgerons frappant sur une enclume à l’aide de deux
règles parallèles, que l’on pousse et que l’on tire alternativement? Eh
bien! ces sculptures primitives que l’on vend, je crois, deux sous, y
compris les combinaisons mécaniques qui les font mouvoir, ces
sculptures, dis-je, eussent été des chefs-d’œuvre auprès de mon
premier ouvrage dans l’art de la statuaire.
Mécontent, dégoûté et presque colère, je jetai de côté cet essai informe
et je cherchai un autre moyen de sortir d’embarras.
Mais, ainsi que je l’ai dit, je suis tenace et persévérant dans mes
entreprises, et plus les difficultés me semblent grandes, plus je tiens
à honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon découragement, et le
lendemain je me sentis de nouveau dans la tête et presque au bout des
doigts des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet, à
force de promener l’ébauchoir sur ma boulette, à force d’ôter d’un côté
pour remettre sur l’autre, je parvins à faire des yeux, une bouche, un
nez, sinon réguliers, au moins ayant apparence de forme humaine.
Les jours suivants, nouvelles études, nouveaux perfectionnements, et
chaque fois je pouvais compter quelques progrès dans mon travail.
Pourtant il vint un moment où je me trouvai très embarrassé. La figure
était assez régulière, mais cela ne suffisait pas: il fallait lui donner
encore le caractère du sujet que je voulais représenter. Je n’avais
point de modèle à suivre, et la tâche semblait au-dessus de mes forces.
L’idée me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-même
quels pouvaient être les traits qui donnent de l’expression. Me mettant
donc en posture d’écrivain, je m’examinai de face et de profil, je me
tâtai pour apprécier les formes et je cherchai ensuite à les imiter. Je
fus longtemps à cet ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis
enfin, un jour, je trouvai mon œuvre terminée et je m’arrêtai pour la
considérer avec plus d’attention. Quel ne fut pas mon étonnement,
lorsque je m’aperçus que, sans m’en douter, j’avais fait mon exacte
ressemblance.
Loin d’être contrarié de ce résultat inattendu, je m’en félicitai, car
il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portât mes
traits. Je n’étais pas fâché d’apposer ce cachet de famille à une
œuvre à laquelle j’attachais une grande importance.
* * * * *
Il y avait déjà plus d’un an que je m’étais retiré à Belleville et je
voyais avec bonheur s’approcher sensiblement le terme de mes travaux et
de ma séquestration. Après bien des doutes sur la réussite de mon
entreprise, j’étais enfin arrivé au moment solennel du premier essai de
mon écrivain.
J’avais passé toute la journée à donner les derniers soins à la machine.
Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se
disposer à répondre aux questions que j’allais lui faire. Je n’avais
plus qu’à presser la détente pour jouir du résultat si longtemps
attendu. Le cœur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je
tremblais d’émotion à la seule pensée de cet imposant début.
Je venais de mettre pour la première fois devant mon écrivain une
feuille de papier, en lui posant cette question:
Quel est l’artiste qui t’a donné l’être?
Je poussai le bouton de la détente, le rouage partit.
Je respirais à peine, tant j’avais peur de troubler le spectacle auquel
j’assistais.
L’automate me fit un salut; je ne pus m’empêcher de lui sourire comme je
l’eusse fait à mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur
son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant inerte
et sans vie, s’animer maintenant et tracer d’une main sûre ma propre
signature et mon paraphe, oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux, et
dans un élan de reconnaissance, j’adressai avec ferveur un remerciement
à l’Être suprême. C’est qu’aussi en dehors de la satisfaction que
j’éprouvais comme auteur, cette pièce mécanique, la plus importante que
j’eusse encore exécutée, était une branche de salut qui devait ramener
le bien-être dans mon ménage, du moins un bien-être relatif.
Après avoir mille fois fait recommencer à mon fidèle Sosie des
fac-simile de ma signature, je lui fis cette autre question:
Quelle heure est-il?
L’automate, suivant certaines combinaisons en rapport avec une pendule,
écrivit:
Il est deux heures du matin.
C’était un avertissement plein d’à-propos; j’en profitai et me couchai
aussitôt. Contre mon attente, je dormis d’un sommeil que je ne
connaissais plus depuis longtemps.
Il est probable que parmi les personnes qui liront cet ouvrage, il s’en
trouvera qui auront, ainsi que moi, fait sortir quelque œuvre de leur
cerveau. Elles devront savoir alors qu’après le bonheur de jouir
soi-même de sa production, rien ne flatte autant que de la soumettre à
l’appréciation d’un tiers. Molière et J.-J. Rousseau consultaient leurs
servantes; je puis donc avouer que je me fis un grand plaisir, dès le
lendemain matin, de prier ma portière et son mari d’assister aux
premiers essais des travaux de mon écrivain dessinateur.
C’était un dimanche. M. Auguste ne travaillait pas ce jour-là. Je le
trouvai en train de déjeûner; il tenait une modeste sardine fixée avec
son pouce sur un morceau de pain qui eût pu aisément passer pour un fort
moellon; dans l’autre main, il avait un couteau dont le manche était
fixé à sa ceinture par une lanière en cuir.
Mon invitation fut aussi bien accueillie du portier que de la portière,
et tous les deux vinrent chez moi, jouir du double plaisir de manger une
sardine et d’assister à la représentation tout aristocratique d’un
seigneur du siècle de Louis XV.
La femme du maçon choisit cette question:
Quel est l’emblème de la fidélité?
L’automate répondit en dessinant une charmante levrette étendue sur un
coussin.
Mme Auguste, enchantée, me pria de lui faire cadeau de ce dessin.