LES AUTOMATES CÉLÈBRES.--UNE MOUCHE D’AIRAIN.--L’HOMME
ARTIFICIEL.--ALBERT-LE-GRAND ET SAINT THOMAS-D’AQUIN.--VAUCANSON; SON
CANARD; SON JOUEUR DE FLUTE; CURIEUX DÉTAILS.--L’AUTOMATE JOUEUR
D’ÉCHECS; ÉPISODE INTÉRESSANT.--CATHERINE II ET M. DE KEMPELEN.--JE
RÉPARE LE COMPONIUM.--SUCCÈS INESPÉRÉ.
Grâce à mes persévérantes recherches, il ne me restait plus rien à
apprendre en escamotage; mais pour suivre le programme que je m’étais
tracé, je devais encore étudier les principes d’une science sur laquelle
je comptais beaucoup pour la réussite de mes futures représentations. Je
veux parler de la science, ou pour mieux dire de l’art de faire des
automates.
Tout préoccupé de cette idée, je me livrai à d’actives investigations.
Je m’adressai aux bibliothèques et à leurs conservateurs, dont ma tenace
importunité fit le désespoir. Mais tous les renseignements que je reçus,
ne me firent connaître que des descriptions de mécaniques beaucoup moins
ingénieuses que celles de certains jouets d’enfants de notre époque[4],
ou de ridicules annonces de chefs-d’œuvre publiés dans des siècles
d’ignorance. On en jugera par ce qui va suivre.
Je trouve dans un ouvrage ayant pour titre _Apologie pour les grands
hommes accusés de magie_, que «Jean de Mont-Royal présenta à l’empereur
Charles-Quint une mouche de fer, laquelle
»......................................
Prit sans aide d’autrui sa gaillarde volée,
Fit une entière ronde et puis d’un cerceau las,
Comme ayant jugement, se percha sur son bras.»
Une pareille mouche est déjà quelque chose d’extraordinaire et pourtant
j’ai mieux que cela à citer au lecteur. Il s’agit encore d’une mouche.
Gervais, chancelier de l’empereur Othon III, dans son livre intitulé
_Ocia Imperatoris_ nous annonce que «_Le Sage Virgile_, évêque de
Naples, fit une mouche d’airain qu’il plaça sur l’unes des portes de la
ville, et que cette mouche mécanique, dressée comme un chien de berger,
empêcha qu’aucune autre mouche n’entrât dans Naples; si bien que pendant
huit ans, grâce à l’activité de cette ingénieuse machine, les viandes
déposées dans les boucheries ne se corrompirent jamais.»
Combien ne doit-on par regretter que ce merveilleux automate ne soit pas
parvenu jusqu’à nous? Que d’actions de grâce les bouchers, et plus
encore leurs pratiques, ne rendraient-ils pas au savant évêque.
Passons à une autre merveille:
François Picus rapporte que «Roger Bacon, aidé de Thomas Bungey, son
frère en religion, _après avoir rendu leur corps égal et tempéré par la
chimie_, se servirent du miroir _Amuchesi_ pour construire une tête
d’airain qui devait leur dire s’il y aurait un moyen d’enfermer toute
l’Angleterre dans un gros mur.
»Ils la forgèrent pendant sept ans sans relâche, mais le malheur voulut,
ajoute l’historien, que lorsque la tête parla, les deux moines ne
l’entendirent pas, parce qu’ils étaient occupés à tout autre chose.»
Je me suis demandé cent fois comment les deux intrépides forgerons
connurent que la tête avait parlé, puisqu’ils n’étaient pas là pour
l’entendre. Je n’ai jamais pu trouver d’autre solution que celle-ci:
c’est sans doute parce que _leur corps était égal et tempéré par la
chimie_.
Mais voici, cher lecteur, une merveille qui va bien plus vous étonner
encore:
Tostat, dans ses _Commentaires sur l’Enode_, dit «qu’Albert-le-Grand,
provincial des Dominicains à Cologne, construisit un homme d’airain,
qu’il forgea continuellement pendant trente ans. Ce travail se fit _sous
diverses constellations_ et _selon les lois de la perspective_.»
Lorsque le soleil était au signe du zodiaque, les yeux de cet automate
fondaient des métaux sur lesquels se trouvaient empreints des caractères
du même signe. Cette intelligente machine était également douée du
mouvement et de la parole; Albert en recevait les révélations de ses
importants secrets[5].
Malheureusement, saint Thomas-d’Aquin, disciple d’Albert, prenant cette
statue pour l’œuvre du diable, la brisa à coups de bâton.
Pour terminer cette nomenclature de contes propres à figurer parmi les
merveilles exécutées par mesdames les Fées du bonhomme Perrault, je
citerai, d’après le _Journal des Savants_, 1677, page 252, l’_homme
artificiel de Reysolius, statue ressemblant tellement à un homme, qu’à
la réserve des opérations de l’âme, on y voyait tout ce qui se passait
dans le corps humain_.
Est-ce dommage que le mécanicien se soit arrêté en aussi bonne voie? il
lui coûtait si peu, pendant qu’il était en train d’imiter à s’y
méprendre la plus belle œuvre du créateur, d’ajouter à son automate
une âme fonctionnant par les ressource de la mécanique!
Cette citation fait beaucoup d’honneur aux savants qui ont accepté la
responsabilité d’une semblable annonce, et vient montrer une fois de
plus comment on écrit l’histoire.
On croira facilement que ces ouvrages ne m’avaient fourni aucun
enseignement sur l’art que je désirais tant étudier. J’eus beau
continuer mes recherches, je ne retirai de ces patientes investigations
qu’un découragement complet et la certitude que rien de sérieux n’avait
été écrit sur les automates.
--Comment! me disais-je, cette science merveilleuse qui a élevé si haut
le nom de Vaucanson, cette science dont les combinaisons ingénieuses
peuvent animer une matière inerte et lui donner en quelque sorte
l’existence, est-elle donc la seule qui n’ait point ses archives?
J’étais découragé de mes infructueuses recherches, lorsqu’enfin un
Mémoire de l’inventeur du _Canard automate_, me tomba sous la main. Ce
mémoire, portant la date de 1738, est adressé par l’auteur à Messieurs
de l’Académie des Sciences; ou y trouve une savante description de son
joueur de flûte, ainsi qu’un rapport de l’Académie, que je transcris
ici.
_Extrait des registres de l’Académie Royale des Sciences, du 30
avril 1738._
«L’Académie, ayant entendu la lecture d’un Mémoire de monsieur de
Vaucanson, contenant la description d’une statue de bois copiée sur
le Faune en marbre de Coysevox, qui joue de la flûte traversière,
sur laquelle elle exécute douze airs différents avec une précision
qui a mérité l’attention du public, a jugé que cette machine était
extrêmement ingénieuse; que l’auteur avait su employer des moyens
simples et nouveaux, tant pour donner aux doigts de cette figure
les mouvements nécessaires que pour modifier le vent qui entre dans
la flûte, en augmentant ou diminuant sa vitesse suivant les
différents tons, en variant la disposition des lèvres et faisant
mouvoir une soupape qui fait les fonctions de la langue; enfin, en
imitant par art tout ce que l’homme est obligé de faire, et qu’en
outre le Mémoire de monsieur de Vaucanson avait toute la clarté et
la précision dont cette matière est susceptible; ce qui prouve
l’intelligence de l’auteur et ses grandes connaissances dans les
différentes parties de la mécanique. En foi de quoi j’ai signé le
présent certificat.
»A Paris, ce 3 mai 1738.
»FONTENELLE,
»Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale des Sciences.»
Après ce rapport vient une lettre de Vaucanson, adressée à M. l’abbé D.
F., dans laquelle il lui annonce son intention de présenter au public,
le lundi de Pâques:
1º Un joueur de flûte traversière.
2º Un joueur de tambourin.
3º Un canard artificiel.
«Dans ce canard, dit le célèbre _automatiste_, je présente le mécanisme
des viscères destinés aux fonctions du boire, du manger et de la
digestion; le jeu de toutes les parties nécessaires à ces actions y est
exactement imité; il allonge son cou pour prendre du grain, il l’avale,
le digère et le rend par les voies ordinaires tout digéré; la matière
digérée dans l’estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l’animal
par ses boyaux, jusqu’à l’anus, où il y a un sphincter qui en permet la
sortie.
»Les personnes attentives comprendront la difficulté qu’il y a eu de
faire faire à mon automate tant de mouvements différents; comme
lorsqu’il s’élève sur ses pattes et qu’il porte son cou à droite et à
gauche. Elles verront également que cet animal boit, barbote avec son
bec, croasse comme le canard naturel, et qu’enfin il fait tout les
gestes que ferait un animal vivant.»
Je fus d’autant plus émerveillé du contenu de ce Mémoire, que c’était le
premier renseignement sérieux que je recevais sur les automates. La
description du joueur de flûte me donna une haute idée du mécanicien qui
l’avait exécuté. Cependant, je dois avouer que d’un autre côté j’eus un
grand regret de n’y trouver qu’une exposition sommaire des combinaisons
mécaniques du canard artificiel. Combien j’eusse été heureux de
connaître les moyens à l’aide desquels la nourriture prise par l’animal
se transformait _en excréments par une imitation parfaite des opérations
de la nature!_ Je dus pour le moment me contenter d’admirer de confiance
l’œuvre du grand maître.
Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-même[6] fut exposé à Paris dans
une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des
premiers à le visiter, et je restai frappé d’admiration devant les
nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d’œuvre de mécanique.
A quelque temps de là, une des ailes de l’automate s’étant détraquée, la
réparation m’en fut confiée et je fus initié au fameux mystère de la
digestion. A mon grand étonnement, je vis que l’illustre maître n’avait
pas dédaigné de recourir à un artifice que je n’aurais pas désavoué dans
un tour d’escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la
digestion, si pompeusement annoncée dans le Mémoire, n’était qu’une
mystification, un véritable canard enfin. Décidément Vaucanson n’était
pas seulement mon maître en mécanique, je devais m’incliner aussi devant
son génie pour l’escamotage.
Voici du reste, dans sa simplicité, l’explication de cette intéressante
fonction.
On présentait à l’animal un vase, dans lequel était de la graine
baignant dans l’eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant,
divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau
placé sous le bec inférieur du canard; l’eau et la graine, ainsi
aspirés, tombaient dans une boîte placée sous le ventre de l’automate,
laquelle boîte se vidait toutes les trois ou quatre séances.
L’évacuation était chose préparée à l’avance; une espèce de bouillie,
composée de mie de pain colorée de vert, était poussée par un corps de
pompe et soigneusement reçue sur un plateau en argent comme produit
d’une digestion artificielle. On se passait alors l’objet de main en
main en s’extasiant à sa vue, tandis que l’industrieux mystificateur
riait de la crédulité du public.
Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j’avais conçue de
Vaucanson, m’inspira au contraire une double admiration pour son
_savoir_ et pour son _savoir-faire_.
Le lecteur s’attend sans doute à ce que je lui donne une petite notice
biographique sur cet homme célèbre. C’est mon intention en effet.
Jacques de Vaucanson naquit à Grenoble le 24 février 1809, d’une famille
noble; son goût pour la mécanique se déclara dès sa plus tendre enfance.
Ce fut vers 1730, environ, que le flûteur des Tuileries lui suggéra
l’idée de construire sur ce modèle un automate jouant véritablement de
la flûte traversière; il consacra quatre années à composer ce
chef-d’œuvre.
Le domestique de Vaucanson, dit l’histoire, était seul dans la
confidence des travaux de son maître. Aux premiers sons que rendit le
flûteur, le fidèle serviteur, qui se tenait caché dans un appartement
voisin, vint tomber aux pieds du mécanicien qui lui paraissait plus
qu’un homme, et tous deux s’embrassèrent en pleurant de joie.
Le _canard_ et le _joueur de tambourin_ suivirent de près et furent
principalement exécutés en vue d’une spéculation sur la curiosité
publique.
Vaucanson, quoique noble de naissance, ne dédaigna pas de présenter ses
automates à la foire de Saint-Germain et à Paris, où il fit de
fabuleuses recettes, tant fut grande l’admiration pour ses merveilleuses
machines.
Il inventa aussi, dit-on, un métier sur lequel un âne exécutait une
étoffe à fleurs; il avait fait cette machine pour se venger des ouvriers
en soie de la ville de Lyon, qui l’avaient poursuivi à coups de pierre,
se plaignant qu’il cherchait à simplifier les métiers.
On doit à Vaucanson une chaîne qui porte son nom, ainsi qu’une machine
pour en fabriquer les mailles toujours égales.
On dit qu’il fit encore pour la _Cléopâtre_ de Marmontel, un aspic qui
s’élançait en sifflant sur le sein de l’actrice chargée du rôle
principal. A la première représentation de cette pièce, un plaisant,
plus émerveillé du sifflement de l’automate que de la beauté de la
tragédie, s’écria: _«Je suis de l’avis de l’aspic!»_
Il ne manquait à la gloire de Vaucanson que d’être célébré par Voltaire;
l’illustre poète fit sur lui les vers suivants:
.....................................
Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée,
Semblait, de la nature imitant les ressorts,
Prendre le feu des cieux pour animer les corps.
Cet illustre mécanicien conserva toute son activité jusqu’au dernier
moment de sa vie. Dangereusement malade, il s’occupait encore à faire
exécuter la machine à fabriquer sa chaîne sans fin.
--Ne perdez pas une minute, disait-il à ses ouvriers, je crains de ne
pas vivre assez longtemps pour vous expliquer mon idée en entier.
Huit jours après, le 21 novembre 1782, il rendait le dernier soupir à
l’âge de 73 ans. Mais avant de quitter ce monde, il avait eu la
consolation de voir fonctionner sa machine.
Une bonne fortune n’arrive jamais sans une autre: Ce fut aussi dans
l’année 1844 que je vis chez un nommé Cronier, mécanicien à Belleville,
le fameux _joueur d’échecs_, dont les combinaisons ont fait pâlir les
savants de l’époque. Automate si merveilleux en effet, que pas un des
plus forts joueurs ne le put vaincre! Je ne l’ai jamais vu fonctionner.
Mais depuis, j’ai eu sur ce chef-d’œuvre des renseignements qui ne
manquent pas d’originalité et que je vais communiquer au lecteur.
J’espère lui causer la même surprise que celle dont j’ai été saisi
lorsque je les ai reçus.
Il semblera peut-être étrange qu’à propos d’un automate, je sois obligé
de faire intervenir au début de ma narration un trait de la politique
européenne. Cependant, que le lecteur se rassure; il ne s’agit pas ici
d’une longue et savante dissertation sur l’équilibre des Etats; modeste
historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scène
le héros de ce récit.
L’histoire se passe en Russie.
Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laissé bien des
ferments de discorde qui, plusieurs années après, excitaient encore de
nombreux soulèvements.
Vers l’année 1776, une révolte d’une certaine gravité éclata dans un
régiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans
la ville forte de Riga.
A la tête des rebelles, était un officier nommé Worouski, homme d’une
haute intelligence et d’une grande énergie. Sa taille était petite, mais
bien prise; ses traits accentués semblaient autant de cicatrices et
donnaient à sa mâle physionomie le caractère du brave que, dans son
pittoresque vocabulaire, le soldat français appelle le _troupier
racorni_.
Cette insurrection prit des proportions telles, que les troupes envoyées
pour la réprimer furent obligées de se replier deux fois, après avoir
éprouvé des pertes considérables. Cependant des renforts arrivèrent de
Saint-Pétersbourg, et dans un combat livré en rase campagne, les
insurgés furent vaincus. Bon nombre périrent, le reste prit la fuite à
travers les marais, où les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne
faire aucun quartier.
Dans cette déroute, Worousky eut les deux cuisses fracassées par un coup
de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il échappa au
massacre en se jetant dans un fossé recouvert d’une haie, qui le déroba
à la vue des soldats.
La nuit venue, Worouski se traîna avec peine et put gagner la demeure
voisine d’un médecin nommé Osloff, connu pour sa bienfaisante humanité.
Le docteur, touché de sa position, lui donna des soins et consentit à le
cacher chez lui. La blessure de Worouski était grave, et cependant le
brave docteur eut longtemps l’espoir de le guérir. Mais la gangrène
s’étant déclarée tout à coup, la position du blessé prit un caractère
tel, qu’il devint urgent, pour lui sauver la vie, de sacrifier la
moitié de son corps à l’autre. L’amputation des deux cuisses fut
pratiquée avec bonheur, et Worouski fut sauvé.
Sur ces entrefaites, M. de Kempelen, illustre mécanicien viennois, vint
en Russie pour rendre visite à M. Osloff, avec lequel il était lié d’une
étroite amitié.
Ce savant voyageait alors dans le but de se familiariser avec les
langues étrangères, dont l’étude devait plus tard lui faciliter son beau
travail sur le mécanisme de la parole, qu’il a si bien décrit dans son
ouvrage publié à Vienne en 1791.
Dans chaque pays dont il désirait apprendre la langue, M. de Kempelen
faisait un court séjour, et grâce à son étonnante facilité et à son
intelligence extrême, il parvenait bientôt à la posséder.
Cette visite fut d’autant plus agréable au docteur, que depuis quelque
temps il avait conçu des inquiétudes sur les conséquences de la bonne
action à laquelle il s’était laissé entraîner. Il craignait d’être
compromis si l’on venait à en avoir connaissance, et son embarras était
extrême, car, vivant seul avec une vieille gouvernante, il n’avait
personne dont il pût recevoir un bon conseil ou attendre aucun secours.
L’arrivée de M. de Kempelen fut donc un événement heureux pour le
docteur, qui comptait sur l’imagination de son ami pour le sortir
d’embarras.
M. de Kempelen fut d’abord effrayé de partager un tel secret: il savait
que la tête du proscrit avait été mise à prix, et que l’acte d’humanité
auquel il allait s’associer était un crime que les lois moscovites
punissaient avec rigueur. Mais quand il vit le corps mutilé de Worousky,
il se laissa aller à tout l’intérêt que ne pouvait manquer d’inspirer
une si grande infortune, et il chercha dans son esprit inventif les
moyens d’opérer la fuite de son protégé.
Le docteur Osloff était passionné pour le jeu d’échecs, et, autant pour
satisfaire sa passion que pour apporter une distraction au malade,
pendant les longs jours de convalescence, il faisait de nombreuses
parties avec lui. Mais Worousky était d’une telle force à ce jeu, que
son hôte ne pouvait même égaliser la partie, malgré des concessions de
pièces considérables. M. de Kempelen s’unit au docteur pour lutter
contre un aussi habile stratégiste. Ce fut en vain: Worousky sortait
toujours vainqueur de la partie. Cette supériorité inspira à M. de
Kempelen l’idée du fameux automate joueur d’échecs. En un instant il en
eut arrêté le plan et, la tête enflammée par les idées qui s’y
pressaient en foule, il se mit immédiatement à l’œuvre. Chose
incroyable! ce chef-d’œuvre de mécanique, création merveilleuse dont
les combinaisons étonnèrent le monde entier, fut inventé, exécuté et
entièrement terminé dans l’espace de trois mois.
M. de Kempelen voulut que le docteur eût seul les prémisses de son
œuvre: le 10 octobre 1796, il l’invita à faire une partie.
L’automate représentait un Turc de grandeur naturelle, portant le
costume de sa nation, et assis derrière un coffre en forme de commode,
qui avait à peu près 1 mètre 20 centimètres de longueur sur 80
centimètres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se
trouvait un échiquier.
Avant de commencer la partie, le mécanicien ouvrit plusieurs portes
pratiquées dans la commode, et M. Osloff put voir dans l’intérieur une
grande quantité de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc.,
qui en garnissaient la plus grande partie. En même temps il ouvrit un
long tiroir contenant les échecs et un coussin sur lequel le Turc devait
appuyer le bras. Cet examen terminé, la robe de l’automate fut levée, et
l’on put également voir dans l’intérieur de son corps.
Les portes ayant ensuite été fermées, M. de Kempelen fit quelques
arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une clé
qu’il introduisit dans une ouverture pratiquée au coffre.
Alors le Turc, après un petit mouvement de tête en forme de salut, porta
la main sur une des pièces posées sur l’échiquier, la saisit du bout des
doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le
coussin près de lui. L’auteur avait annoncé que son automate ne parlant
pas, ferait avec la tête trois signes pour indiquer l’échec au Roi et
deux pour l’échec à la Reine.
Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les
mouvements avaient toute la gravité du sultan qu’il représentait, jouât
une autre pièce. Quoique conduite avec lenteur au début, la partie n’en
fut pas moins promptement engagée. Bientôt même Osloff s’aperçut qu’il
avait affaire à un antagoniste redoutable, car malgré tous ses efforts
pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position
désespérée.
Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur était
devenu très distrait. Une idée semblait le préoccuper. Mais il hésitait
à communiquer ses réflexions à son ami, quand tout à coup la machine fit
trois signes de tête. Le Roi était mat.
--Parbleu! s’écria le perdant avec une teinte d’impatience qui se
dissipa bien vite à la vue de la figure épanouie du mécanicien, si je
n’étais persuadé que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais
que je viens de jouer avec lui! Sa tête seule est capable de concevoir
un coup semblable à celui qui m’a fait perdre. Et puis, ajouta le
docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire
pourquoi votre automate joue de la main gauche[7], ainsi que le fait
Worousky?
Le mécanicien viennois se mit à rire, et ne voulant pas prolonger cette
mystification, qui devait être le prélude de tant d’autres, il avoua à
son ami que c’était en effet avec Worouski qu’il venait de faire la
partie.
--Mais, alors, où diable l’avez-vous placé? dit le docteur en regardant
autour de lui pour tâcher de découvrir son antagoniste.
L’inventeur riait de tout son cœur.
--Eh bien! vous ne me reconnaissez donc pas? s’écria le Turc, qui,
tendit au docteur la main gauche en signe de réconciliation, tandis que
M. de Kempelen levait la robe, et montrait le pauvre mutilé logé dans la
carcasse de l’automate.
M. Osloff ne put garder plus longtemps son sérieux: le rire le gagna et
il fit chorus avec ses deux mystificateurs. Mais il s’arrêta le premier;
il lui manquait une explication.
--Comment avez-vous fait, dit-il, pour escamoter Worouski et le rendre
invisible?
M. de Kempelen expliqua alors de quelle façon il était parvenu à
dissimuler l’automate vivant, avant qu’il pût entrer dans le corps du
Turc.
--Voyez, dit-il, en ouvrant le buffet; ces nombreux rouages, ces
leviers, ces poulies qui garnissent une partie du buffet ne sont que le
simulacre d’une machine organisée. Les châssis qui les supportent sont à
charnière, et en se repliant pour se mettre sur le côté, ils laissent
une place au joueur qui s’y trouvait blotti, pendant que vous examiniez
l’intérieur de l’automate.
Cette première visite terminée, et dès que la robe a été baissée,
Worousky est subitement entré dans le corps du Turc que nous venions
d’examiner. Puis, tandis que je vous montrais le buffet et les rouages
qui le garnissent, il prenait son temps pour passer ses bras et ses
doigts dans ceux de la figure. Vous comprenez également qu’en raison de
la grosseur du cou, dissimulée par cette barbe et cette énorme
collerette, il a pu, en passant la tête dans ce masque, voir facilement
l’échiquier et conduire sa partie. Je dois ajouter que lorsque je fais
le simulacre de monter la machine, ce n’est que dans le but de couvrir
le bruit des mouvements de Worousky.
--Ainsi, dit le docteur, qui tenait à prouver qu’il avait parfaitement
compris l’explication, quand j’examinais le buffet, mon diable de
Worousky se trouvait dans le corps du Turc; et quand on soulevait la
robe, il était passé dans le buffet. J’avoue franchement, ajouta M.
Osloff, que j’ai été dupe de cette ingénieuse combinaison, mais je m’en
console en pensant que plus fin que moi s’y serait trouvé pris.
Les trois amis furent aussi émerveillés l’un que l’autre du résultat
obtenu dans cette séance privée, car cet instrument offrait un
merveilleux moyen d’évasion pour le pauvre proscrit, et lui assurait
pour toujours une existence à l’abri du besoin.
Séance tenante, l’on convint de l’itinéraire à suivre pour gagner
promptement la frontière, et des précautions de sûreté à prendre pour le
voyage. Il fut également convenu que, pour n’éveiller aucun soupçon, on
donnerait des représentations dans toutes les villes qui se trouvaient
sur le passage, en commençant par Toula, Kalouga, Smolensk, etc.
Un mois après, Worousky, entièrement rétabli, donnait devant un nombreux
public une première preuve de son étonnante habileté.
L’affiche, écrite en langue russe, était conçue en ces termes:
_Toula, 6 novembre 1777_,