DES ACTEURS PRODIGES.--M$1 HOUDIN.--J’ARRIVE A PARIS.--MON
MARIAGE.--COMTE.--ÉTUDES SUR LE PUBLIC.--UN HABILE DIRECTEUR.--LES
BILLETS ROSES.--UN STYLE MUSQUÉ.--LE ROI DE TOUS LES
CŒURS.--VENTRILOQUIE.--LES MYSTIFICATEURS MYSTIFIÉS.--LE PÈRE.--JULES DE
ROVÈRE.--ORIGINE DU MOT PRESTIDIGITATEUR.
Le cœur plein de bonheur
Je m’écriais: ô mon père! ô ma mère!
O mes amis! ô ma simple cité!
Je vous revois; dans ma félicité,
Je n’ai plus rien à désirer sur la terre.
Comme le cœur me battit, lorsque je rentrai dans ma ville natale! Il
me semblait que j’en étais absent depuis un siècle et ce siècle n’avait
pourtant duré que six mois. Les larmes me vinrent aux yeux en embrassant
mon père et ma mère; je suffoquais d’émotion. J’ai depuis fait en pays
étrangers de longs voyages; je suis toujours revenu près des miens avec
bonheur, mais jamais, je puis le dire, je ne fus ému aussi profondément
qu’alors. Peut-être en est-il de cette impression comme de tant
d’autres, hélas! que l’habitude finit par émousser.
Je trouvai mon père fort tranquille sur mon compte. La raison en était
que pour ne pas éveiller son inquiétude, j’avais usé de ruse: un
horloger avec lequel j’avais lié connaissance, lui avait fait parvenir
mes lettres comme venant d’Angers, et cet ami s’était également chargé
de m’envoyer les réponses.
Il fallait maintenant donner une cause à mon retour, et j’hésitais à
révéler mon séjour chez Torrini. Toutefois, poussé par le désir commun à
tous les touristes de raconter leurs impressions de voyage, je me
laissai aller à faire le récit de mes aventures jusque dans leurs
moindres détails.
Ma mère effrayée et craignant que je ne fusse encore malade, n’attendit
pas la fin de ma narration pour envoyer chercher un médecin. Celui-ci la
rassura en affirmant, ce que ma figure annonçait du reste, que j’étais
dans un état de santé parfaite.
On trouvera peut-être que je me suis trop longuement étendu sur les
événements qui ont suivi mon empoisonnement. Je devais le faire, car
l’expérience que j’acquis près de Torrini, le récit de son histoire, nos
conversations et ses conseils eurent une influence considérable sur mon
avenir. Avant cette époque, ma vocation pour l’escamotage était encore
bien vague; depuis, elle me domina impérieusement.
Cependant cette vocation, il me fallait la repousser de toutes mes
forces et lutter corps à corps avec elle: il n’était pas supposable que
mon père, qui avait déjà dû céder à ma passion pour l’horlogerie,
poussât la faiblesse jusqu’à me laisser tenter une voie nouvelle et
surtout si étrange. J’eusse pu certainement profiter du bénéfice de mon
âge, car j’étais majeur; mais, outre qu’il m’eût coûté de déplaire à mon
père, je réfléchissais encore que, possesseur d’une bien petite fortune,
je ne pouvais l’exposer sans son consentement. Ces raisons m’engagèrent,
sinon à renoncer à mes projets, du moins à les ajourner.
D’ailleurs, mes succès à Aubusson n’avaient pu changer une opinion bien
arrêtée que j’avais sur l’escamotage: c’est que pour représenter
convenablement un homme adroit et capable d’exécuter des choses
incompréhensibles, il faut avoir un âge en rapport avec les longues
études qu’on a dû faire pour arriver à cette supériorité.
Le public accordera bien à un homme de trente-cinq à quarante ans le
droit de le tromper et de lui faire subir ces amusantes déceptions; il
ne l’accordera pas à un jeune homme.
Après quelques jours de vacances consacrés à célébrer mon retour,
j’entrai chez un horloger de Blois, qui m’employa à _rhabiller_ et à
brosser des montres. Or, je l’ai déjà dit, ce travail machinal et
ennuyeux s’il en fut, rabaisse l’artiste horloger au niveau du
manœuvre. Il s’agissait d’accomplir chaque jour un travail tournant
incessamment dans le cercle invariable d’un _ressort_ à remplacer, d’une
_verge_ à remettre (les montres à _cylindre_ étaient rares à cette
époque), d’une _chaîne_ à raccommoder et finalement, après visite
sommaire de la montre, _d’un coup de brosse_ à donner pour brillanter
l’ouvrage.
Dieu me garde pourtant de vouloir déprécier le métier d’horloger
_rhabilleur_, et de voir dans mes anciens confrères des _artistes_ sans
capacité. Loin de là; je me plairai toujours à reconnaître
l’intelligence qu’exige l’art de réparer une montre en y faisant le
moins possible.
Quelquefois, dira-t-on, la montre revient de chez l’horloger à peu près
aussi malade qu’elle y était entrée. C’est vrai; mais à qui la faute?
Au public, il me semble.
En province surtout, on a une peine infinie à accorder une gratification
convenable au travail d’une consciencieuse réparation, et l’on marchande
pour sa montre ou sa pendule, comme on le ferait pour l’achat de
légumes. Qu’arrive-t-il alors? c’est que l’horloger est obligé de
composer avec sa conscience et que bien souvent le client en a pour son
argent.
Toujours est-il que je me plaisais peu à cette besogne et que j’étais
devenu à cet endroit d’une excessive paresse. Mais si l’on me voyait
froid et indolent à l’égard des montres et des pendules que l’on me
donnait à _rhabiller_, j’avais, d’un autre côté, un besoin d’activité
qui me dévorait. Pour le satisfaire, je m’abandonnai tout entier à
certaine distraction à laquelle je trouvais le plus vif attrait. Je veux
parler de la comédie de société.
Personne, je le pense, ne peut m’en faire un reproche, car parmi ceux
qui me lisent, quel est celui qui n’a pas un peu joué la comédie? Depuis
le jeune enfant qui récite un rôle à la distribution des prix, jusqu’au
vieillard qui souvent accepte un emploi de père noble dans une de ces
agréables parties, organisées pour charmer les longues soirées d’hiver,
chacun n’aime-t-il à se donner la satisfaction si douce de se faire
applaudir? Moi aussi, j’avais cette faiblesse, et, poussé par mes
souvenirs de voyage, je voulais revoir ce public qui s’était montré déjà
si bienveillant envers moi.
De concert avec quelques amis nous avions organisé une véritable troupe
de vaudeville. Chacun y avait son emploi; celui des comiques m’avait été
dévolu, et je ne remplissais ni plus ni moins que les rôles de Perlet
dans les pièces les plus en vogue de cette époque.
Notre spectacle était gratis; aussi ne faut-il pas demander si nous
avions de nombreux spectateurs. Il va sans dire également que nous
étions tous des acteurs prodiges; on nous le disait, du moins, et notre
amour-propre satisfait ne trouvait aucune raison pour repousser ces
éloges. Dieu sait pourtant quels acteurs nous faisions!
Malheureusement pour nos éclatants succès, des rivalités, des
susceptibilités blessées, ainsi que cela arrive le plus souvent,
amenèrent la discorde parmi nous, et bientôt il ne resta plus de tout le
personnel que le coiffeur et le lampiste. Ces deux fidèles débris de
notre troupe se voyant ainsi abandonnés à eux-mêmes, tinrent conseil,
et, après mûre délibération, ils décidèrent que ne pouvant satisfaire
aux exigences de la scène, ils se donnaient mutuellement leur démission.
Afin d’expliquer l’héroïque persistance de ces deux artistes, il est bon
de dire que seuls de la troupe ils étaient payés de leurs services.
Mon père m’avait vu avec peine négliger le travail pour le plaisir. Afin
de me ramener à de plus sages idées, il conçut pour moi un projet, qui
devait avoir le double avantage de régulariser ma conduite et de me
fixer irrévocablement auprès de lui: il s’agissait de m’établir et de me
marier.
Je ne sais, ou plutôt je ne veux pas dire, comment un tiers me poussa à
refuser la dernière de ces deux propositions, sous le prétexte que je ne
me sentais aucune vocation pour le mariage. Quant à l’établissement
d’horlogerie, je fis facilement comprendre à mon père que j’étais encore
trop jeune pour y songer.
Mais je venais à peine de lui déclarer mon refus, que des circonstances
d’une grande simplicité cependant, vinrent complètement changer ma
détermination et me faire oublier les serments auxquels j’avais promis
de rester fidèle.
Les succès que j’avais obtenus dans mes rôles m’avaient ouvert l’entrée
de quelques salons où j’allais souvent passer d’agréables soirées; là
encore on jouait la comédie, sous forme de charades en action.
Un soir, dans l’une de ces maisons où plus qu’ailleurs se trouvait
toujours nombreuse compagnie, on nous pria comme de coutume d’égayer la
soirée par quelques-unes de nos petites scènes. Je ne me rappelle plus
quel fut le mot proposé; je me souviens seulement que je fus chargé de
remplir un rôle de gastronome célibataire. Je me mis à table, et tout en
faisant un repas à la façon de ceux dont on se contente au théâtre,
j’improvisai un chaud monologue sur les avantages du célibat. Cette
apologie m’était d’autant plus facile que je n’avais qu’à répéter les
beaux raisonnements que j’avais faits à mon père, lors de sa double
proposition. Or, il arriva que parmi les personnes qui écoutaient cette
description plus ou moins juste de la béatitude du célibat, se trouvait
une jeune fille de dix-sept ans, laquelle semblait apporter une sérieuse
attention à mes arguments contre le mariage. C’était la première fois
que je la voyais; je ne pus trouver d’autre cause à cette extrême
attention que le désir de deviner le mot de la charade.
On est toujours enchanté de trouver un auditeur attentif, et à plus
forte raison, lorsque cet auditeur est une charmante jeune fille: c’est
pourquoi je crus de mon devoir, dans le courant de la soirée, de lui
adresser quelques mots de politesse. Une conversation s’ensuivit et
devint si intéressante, que nous avions encore quantité de choses à nous
dire quand il fallut nous séparer. Je crois du reste que je ne fus pas
seul à regretter que la soirée fût sitôt terminée.
Cet événement si simple fut pourtant cause de mon mariage avec
mademoiselle Houdin, et ce mariage me conduisit à Paris.
Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je me nomme
Robert-Houdin; mais ce qu’il ignore et ce que je vais lui apprendre,
c’est que ce double nom, que j’avais d’abord pris pour éviter une
confusion avec mes nombreux homonymes, est devenu plus tard, grâce à la
décision du Conseil d’Etat, mon seul nom patronymique, s’écrivant d’un
seul trait Robert-Houdin. On me pardonnera d’ajouter que cette faveur,
toujours difficile à obtenir, ne m’a été accordée qu’en raison de la
popularité que mes longs et laborieux travaux m’avaient acquise sous ce
nom.
Mon beau-père, M. Houdin, horloger célèbre, né à Blois, et par
conséquent mon compatriote, était venu à Paris pour tirer de son savoir
un meilleur parti qu’il n’eût pu faire dans sa ville natale. Il
fabriquait de l’horlogerie de commerce, en même temps qu’il exécutait de
ses mains des pendules astronomiques, des régulateurs, des pièces de
précision et des instruments propres à leur exécution. Il fut convenu
entre mon beau-père et moi que nous vivrions ensemble, et qu’aidé de ses
conseils je l’aiderais à mon tour de mon travail.
M. Houdin était au moins aussi passionné que moi pour la mécanique, dont
il connaissait à fond tous les secrets. Nous avions sur ce sujet de
longues et intéressantes conversations.
Un entretien dans lequel entre de la passion rend facilement
communicatif. Ce fut à la suite d’une de ces conversations que je
confiai à mon beau-père les projets que j’avais autrefois formés pour la
création d’un cabinet de curiosités mécaniques jointes à des
expériences de prestidigitation. Déjà plusieurs fois en famille j’avais
eu l’occasion de donner un échantillon de mon savoir-faire.
M. Houdin me comprit, adopta mes plans et m’engagea à continuer mes
études dans la voie que je m’étais tracée. Fort de l’approbation d’un
homme dont je connaissais l’extrême prudence, je me livrai sérieusement,
dans mes moments de loisir, à mes exercices favoris, et je commençai à
créer quelques instruments pour mon futur cabinet.
Mon premier soin, en arrivant à Paris, avait été d’assister aux
représentations de Comte, qui depuis fort longtemps trônait dans son
théâtre de la galerie de Choiseul. Ce célèbre _physicien_ se reposait
déjà sur ses lauriers, et ne jouait plus qu’une fois par semaine. Les
autres jours étaient consacrés aux représentations de ses jeunes
acteurs, véritables prodiges de précocité.
Tout le monde se rappelle d’avoir lu sur les affiches de ce théâtre les
singulières annonces de chefs d’emploi que je vais citer.
Jeune premier (grands rôles): M. ARTHUR, âgé de 5 ans.
Jeune première id. M$1 ADELINA, ÂGÉE DE 4 ANS 1/2.
Grandes coquettes M$1 VICTORINE, ÂGÉE DE 7 ANS.
Pères nobles Le petit VICTOR, âgé de 6 ans.
Ces artistes en bourrelet, ces comédiens en brassière, faisaient courir
tout Paris.
Comte aurait pu quitter tout à fait la scène, se contenter de son rôle
de directeur et de père nourricier des enfants de Thalie, et arrondir
tranquillement sa fortune déjà fort convenable. Mais Comte tenait à se
montrer au moins une fois par semaine, et il avait pour cela un double
motif: c’est que ses séances, devenues rares, exercaient toujours une
heureuse influence sur la recette, et que d’un autre côté, en continuant
de jouer, il écartait les physiciens ses concurrents, qui auraient pu
avoir l’idée de venir le remplacer, dans le cas où il se serait retiré
de l’arène.
Les expériences de Comte étaient presque toutes puisées dans un
répertoire que je connaissais parfaitement: c’était celui de Torrini et
de tous les escamoteurs de l’époque. Elles ne pouvaient donc avoir pour
moi un véritable intérêt. Toutefois, j’en retirais encore quelques
profits, car n’ayant pas à me préoccuper des expériences, j’étudiais
autant le spectateur que le physicien lui-même.
J’écoutais avec attention ce qui se disait autour de moi, et souvent
j’entendais de très judicieuses observations. Comme elles étaient faites
pour la plupart par des gens qui ne semblaient pourtant pas doués d’un
grand esprit de pénétration, cela me donna à penser qu’un
prestidigitateur doit surtout se méfier du vulgaire, et en y
réfléchissant, j’arrivai à me faire cette opinion: c’est qu’il est plus
difficile de faire illusion à un ignorant qu’à un homme d’esprit.
Ceci à l’air d’un paradoxe; je vais l’expliquer.
L’homme vulgaire ne voit généralement dans les tours d’escamotage qu’un
défi porté à son intelligence, et, pour lui, les séances de
prestidigitation deviennent un combat dont il veut à tout prix sortir
vainqueur.
Toujours en garde contre les paroles dorées à l’aide desquelles
l’illusion s’opère, il n’écoute rien et se renferme dans cet inflexible
raisonnement:
--L’escamoteur, dit-il, tient dans sa main un objet qu’il prétend faire
disparaître. Hé bien! quelque chose qu’il dise pour distraire mon
imagination, mes yeux ne quitteront pas ses mains, et le tour ne pourra
se faire sans que je sache comment il s’y est pris.
Il s’ensuit que l’escamoteur, dont les artifices s’adressent
particulièrement à l’esprit, doit redoubler d’adresse pour dépister
cette résistance obstinée.
Le trait suivant vient à l’appui de mon opinion.
Un paysan se trouvait dans une assemblée de savants; un des membres vint
soumettre à ses doctes confrères cette intéressante question: Pourquoi,
lorsque l’on introduit un poisson dans un vase entièrement plein d’eau,
ce vase ne déborde-t-il pas? Chacun alors de se creuser la tête et de
chercher à donner l’explication de ce singulier phénomène. Mais on
avait beau parler, aucun raisonnement n’obtenait l’approbation de
l’assemblée, et les dissertations continuaient à perte de vue, quand le
paysan demanda la parole:
--Au lieu de tant discourir, dit-il, ne serait-il pas préférable de
mettre d’abord un poisson dans un vase rempli d’eau? on verrait ce qui
en résulterait et l’on serait plus en mesure de discuter ensuite sur le
sujet.
On suivit cet avis, aussi simple que sage, et la solution du problème
fut bientôt trouvée: le poisson fit déborder le vase.
Messieurs les savants s’aperçurent qu’ils avaient été victimes d’une
mystification.
L’homme d’esprit, au contraire, qui assiste à une séance de
prestidigitation, y est venu dans le seul but de jouir d’illusions et,
loin de mettre obstacle aux tours du physicien, il est le premier à en
favoriser l’exécution. Plus il est trompé, plus il est satisfait,
puisqu’il a payé pour cela. Il sait, du reste, que ces amusantes
déceptions ne peuvent porter atteinte à sa réputation d’homme
intelligent. C’est pourquoi il s’abandonne avec confiance aux
raisonnements du prestidigitateur, les suit complaisamment dans tous
leurs développements et se laisse facilement égarer.
N’avais-je donc pas raison de penser qu’il est plus facile de tromper un
homme d’esprit qu’un ignorant?
Comte était aussi pour moi un autre objet d’études non moins
intéressantes: je l’étudiais comme directeur et comme artiste.
Comme directeur, Comte aurait pu en remontrer aux plus habiles, et nul
ne savait mieux que lui faire venir, comme on dit, l’eau à son moulin.
On connaît la plupart des petits moyens qu’un directeur emploie
communément pour attirer le spectateur et augmenter ses recettes. Comte,
pendant longtemps, n’eut pas besoin d’y recourir, sa salle s’emplissait
d’elle-même. Pourtant un jour vint où les banquettes furent moins bien
garnies. C’est alors qu’il inventa les _billets de famille_, les
_médailles_, les _loges réservées aux lauréats des pensions et des
colléges, etc_.
Les billets de famille donnaient droit à quatre places, moyennant la
moitié du prix ordinaire. Quoique tout Paris en fût inondé, chacun de
ceux aux mains desquels ils tombaient croyait à une faveur spéciale de
Comte, et l’on ne manquait pas de répondre à son appel. Ce que le
directeur perdait sur la qualité des spectateurs, il le regagnait
largement sur la quantité.
Mais Comte ne s’en tint pas là; il voulut encore que les _billets roses_
(c’est ainsi qu’il appelait les billets de famille) lui produisissent un
petit bénéfice pécuniaire pour lui faire oublier la réduction de prix
qu’il avait accordée.
Il imagina donc de faire remettre à chaque personne qui se présentait au
contrôle avec un de ses billets, une médaille en cuivre sur laquelle
était gravée son adresse, et de réclamer en échange la somme de deux
sous. Voulait-on la refuser?--Alors vous n’entrerez pas, disait
l’employé du bureau.
Puisqu’on était venu jusque-là, on préférait s’exécuter: on payait et
l’on entrait.
C’était une misère, me dira-t-on, que cet impôt de dix centimes.
Pourtant, avec cette misère, Comte payait son luminaire; du moins il le
disait, et on peut le croire.
A l’époque des vacances, les billets roses disparaissaient et faisaient
place aux billets réservés aux lauréats des pensions et des colléges. Et
ceux-ci étaient autrement productifs que les premiers. Quels parents
auraient refusé à leurs jeunes lauréats le plaisir d’accepter
l’invitation de M. Comte, lorsque surtout ils pouvaient se procurer à
eux-mêmes le bonheur de voir ces chers fils dans une loge où ne se
trouvaient que des _têtes couronnées_. Les parents accompagnaient donc
leurs enfants, et, pour un billet de faveur, l’administration encaissait
cinq ou six fois la valeur de sa gracieuse libéralité.
Je pourrais citer bien d’autres moyens dont Comte usait pour augmenter
ses bénéfices, je n’en rapporterai plus qu’un seul.
Arriviez-vous un peu tard et la longueur de la _queue_ vous faisait-elle
craindre de ne plus trouver de billets au bureau, vous n’aviez qu’à
entrer dans le petit café attenant au théâtre, et qui donnait sur la
rue Ventadour. Vous y payiez un peu plus cher qu’ailleurs la tasse de
café ou le petit verre de liqueur, mais vous étiez sûr qu’avant l’heure
où le public entrait au théâtre, un garçon vous ouvrirait une porte
secrète qui vous permettrait d’arriver au bureau et de choisir votre
place.
En réalité, le café de Comte était un véritable bureau de location.
Seulement, le spectateur profitait d’une consommation pour la somme
qu’il est d’usage de prélever sur les places réservées.
Le directeur du théâtre Choiseul avait sur ses confrères un avantage
sous le rapport de la délicatesse des procédés.
Comme artiste, Comte possédait le double talent de ventriloque et de
prestidigitateur. Ses tours étaient exécutés avec adresse et surtout
avec beaucoup d’entrain. Ses séances plaisaient généralement. Les dames
y étaient fort bien traitées. On en jugera par le tour suivant, que je
crois être de son invention et que je lui voyais toujours faire avec
plaisir.
Cette expérience portait le titre de _la Naissance des fleurs_. Elle
commençait par une petite harangue en forme de plaisanterie galante.
--Mesdames, disait notre physicien, je me propose dans cette séance
d’escamoter douze d’entre vous au parterre (les dames étaient admises au
parterre), vingt aux premières et soixante-douze aux secondes.
Après l’explosion de rires que ne manquaient pas de provoquer cette
plaisanterie, Comte ajoutait: «Rassurez-vous», Messieurs, pour ne pas
vous priver du plus gracieux ornement de cette salle, je n’exécuterai
cette expérience qu’à la fin de la soirée. Ce compliment, dit sans
aucune prétention, était toujours fort bien accueilli.
Comte passait ensuite à l’exécution de son expérience.
Après avoir semé des graines sur de la terre contenue dans une petite
coupe, il faisait quelques conjurations, répandait sur cette terre une
liqueur enflammée et la couvrait avec une cloche qui, disait-il, devait
concentrer la chaleur et stimuler la végétation. En effet, quelques
secondes après, un bouquet de fleurs variées apparaissait dans la
petite coupe. Comte le distribuait aux dames qui garnissaient les loges,
et pendant cette distribution il trouvait moyen de placer ces mots
gracieux ou à double sens: _Madame, je vous garde une
pensée_.--_Puissiez-vous ici, Messieurs, ne jamais trouver de
soucis_.--_Mademoiselle, voici une rose que vous avez fait rougir de
jalousie_.--_Tiens, Benjamin_ (c’était le nom de son domestique ou
plutôt de son comique), _tiens, Benjamin_, disait-il en lui offrant un
œillet, _ton œillet rouge_.--_Comment, mon œil est rouge! c’est
donc pour cela qu’il me faisait si grand mal tout à l’heure_.
Cependant le petit bouquet tirait à sa fin, il n’en restait plus que
quelques fleurs. Tout à coup, les mains du physicien s’en trouvaient
littéralement remplies. Alors, d’un air de triomphe, il s’écriait, en
montrant ces fleurs, venues comme par enchantement: _J’avais promis
d’escamoter et de métamorphoser toutes ces dames: pouvais-je choisir une
forme plus gracieuse et plus aimable? En vous métamorphosant toutes en
roses, n’est-ce pas, Mesdames, offrir la copie au modèle? n’est-ce pas
aussi vous escamoter pour vous rendre à vous-mêmes? dites-moi,
Messieurs, n’ai-je pas bien réussi?_
Pour ces mots aimables, le prestidigitateur recevait une nouvelle salve
de bravos.
Dans une autre circonstance, Comte, offrant une rose et une pensée à une
dame, lui disait: _N’est-ce pas vous trait pour trait, Madame? la rose
peint la fraîcheur et la beauté; la pensée, l’esprit et les talents_.
Il disait encore à propos de l’as de cœur, qu’il avait fait prendre à
une de ses spectatrices choisie parmi les plus jolies: _Voulez-vous,
Madame, mettre la main sur votre cœur..... Vous n’avez qu’un cœur,
n’est-il pas vrai!.... Je vous demande pardon de cette question
indiscrète: mais elle était nécessaire, car bien que vous n’ayez qu’un
cœur, vous pourriez les posséder tous_.
Comte n’était pas moins gracieux envers les souverains.
A la fin d’une séance qu’il donnait aux Tuileries devant Louis XVIII, il
proposa à Sa Majesté de choisir une carte dans un jeu de piquet. On
pourrait croire que le hasard fit que le roi de cœur se trouva la
carte choisie; je dirai que l’adresse du physicien en fut la seule
cause. Pendant ce temps, un domestique déposait sur une table
entièrement isolée un vase rempli de fleurs.
Comte prend alors un pistolet chargé à poudre, dans lequel il met le Roi
de cœur en forme de bourre, et s’adressant à son auguste spectateur,
il le prie de diriger ses regards vers le vase, au-dessus duquel la
carte lancée par le pistolet doit aller se placer.
Le coup part, et au milieu des fleurs on voit apparaître le buste de
Louis XVIII.
Le roi, ne sachant que conclure de ce dénouement inattendu, demande à
Comte le sens de cette apparition, et lui dit même d’un ton quelque peu
railleur:
--Il me semble, monsieur, que votre tour ne se termine pas comme vous
l’aviez annoncé.
--J’en demande pardon à Votre Majesté, répond Comte, en prenant les
manières et le maintien d’un courtisan, j’ai parfaitement tenu ma
promesse. Je me suis engagé à faire paraître le Roi de cœur sur ce
vase; j’en appelle à tous les Français: ce buste ne représente-t-il pas
le _Roi de tous les cœurs?_
On doit croire que le compliment fut fort bien accueilli par les
assistants. En effet, voici comment s’exprime le _Journal Royal_, du 20
décembre 1814, en terminant le récit de cette séance:
«Toute l’assemblée s’écrie avec M. Comte: nous le reconnaissons, c’est
bien lui, c’est bien le Roi de tous les cœurs, l’amour des Français,
de l’univers, Louis XVIII, l’auguste petit-fils de Henri IV.
»Un concert général d’applaudissements plonge dans une douce ivresse,
dans des idées de paix et de bonheur, tout ce cercle aimable et vraiment
français.
»Le roi, ému de cette chaleureuse acclamation, complimenta M. Comte sur
son adresse.
»--Ce serait bien dommage, monsieur le sorcier, lui dit-il, de vous
faire brûler; vous nous avez fait trop de plaisir pour que nous vous
fassions de la peine. Vivez longtemps pour vous d’abord, et pour nous
ensuite.
»M. Comte répondit à ce compliment de son souverain par une scène de
ventriloquie, dans laquelle une voix lointaine ayant l’accent et le son
de celle du physicien, s’exprima ainsi:
Sire, un de vos regards ennoblit mes succès;
Toutes mes voix ne valent pas la vôtre;
Que ne puis-je à l’instant, d’après l’un, d’après l’autre,
Raconter vos vertus, vos talents, vos bienfaits;
Je deviendrais l’écho de la voix des Français[3].
Autant Comte était aimable avec les dames, autant il était impitoyable
pour les messieurs.
J’en aurais trop long à raconter, si je disais toutes les malignes
allusions et les mystifications dont son public masculin était l’objet.
C’était, par exemple, certain tabouret sur lequel un spectateur en
s’asseyant produisait un son des plus risqués, ou bien le tour des as de
cœur, qu’il terminait en faisant sortir des as de toutes les parties
du vêtement du patient qui, fouillé, secoué, bousculé, ne savait plus à
quel saint se vouer pour échapper à cette avalanche de cartes. C’était
encore le monsieur chauve, qui avait complaisamment prêté son chapeau et
qui recevait une bordée de plaisanteries du genre de celles-ci:
«Ce vêtement vous appartient, sans doute, disait Comte en sortant une
perruque du chapeau.... Ah! ah! il paraît que monsieur a de la famille;
voici maintenant de petits bas; il va falloir _parler bas_.... puis une
brassière.... un petit jupon.... une charmante petite robe, etc., etc.»
Et comme le public riait à cœur joie: «Ma foi! je trouve _ça beau_
aussi, ajoutait-il en retirant une chaussure de bois.... Rien ne manque
au trousseau! pas même le petit corset et son lacet. C’était pour _me
lasser_, monsieur, que vous aviez mis cet objet dans votre chapeau....»
La ventriloquie prêtait un grand charme aux séances de Comte, en faisant
de charmants intermèdes sous formes de petites scènes comiques de la
plus grande illusion. C’est qu’en effet il était impossible de porter à
un plus haut degré l’imitation de la voix humaine et de la combiner avec
plus d’intelligence et d’habileté, pour la lancer au loin ou pour la
rapprocher graduellement des spectateurs.
Cette faculté lui inspirait souvent l’idée de curieuses mystifications.
Mais les meilleures (si une mystification peut être jamais bonne)
étaient réservées pour ses voyages; il les faisait alors servir à la
publicité de ses annonces, elles contribuaient à attirer la foule à ses
représentations.
A Tours, par exemple, il fait enfoncer quatre portes pour arriver
jusqu’à un soi-disant malheureux, mourant de faim, que l’on croit
enfermé dans une boutique où le ventriloque avait jeté sa voix. A
Nevers, il renouvelle le prodige de l’ânesse de Balaam, en communiquant
la parole à un baudet fatigué de porter son maître.
Une autre fois, pendant la nuit, il jette la terreur dans une diligence;
plusieurs voix se font entendre aux portières; on dirait une douzaine de
brigands qui demandent la bourse ou la vie. Les voyageurs effrayés
s’empressent de remettre leurs bourses, leurs montres à Comte, qui se
charge de traiter avec les voleurs; la bande satisfaite paraît
s’éloigner.
Les voyageurs se félicitent d’en être quittes à si bon marché, et le
lendemain, à leur plus grande satisfaction le ventriloque remet à chacun
l’offrande qu’il a faite à la peur, et leur révèle le talent dont ils
ont été dupes.
Un jour encore, sur le marché de Mâcon, il voit une paysanne chassant
devant elle un gros cochon qui se traînait à peine, tant il était chargé
de lard.
--Combien vaut votre porc, ma brave femme?
--Cent francs tout au juste, mon beau monsieur, à votre service, si vous
voulez l’acheter.
--Certainement, je veux l’acheter, mais c’est trop des deux tiers; j’en
donne dix écus.
--C’est cent francs ni plus ni moins, à prendre ou à laisser.
--Tenez, reprit Comte en s’approchant de l’animal, je suis sûr que votre
cochon est plus raisonnable que vous.
--Voyons, l’ami, dis-moi, en conscience, vaux-tu bien cent francs?
--Nous sommes bien loin de compte, répond le cochon d’une voix rauque et
caverneuse, je ne vaux pas cent sous. Je suis ladre, ma maîtresse veut
vous attraper.
La foule qui s’était assemblée autour de la paysanne et de son cochon,
recule épouvantée, et les regarde comme deux ensorcelés.
Comte regagne aussitôt son hôtel où l’on vient lui raconter à lui-même
cette petite histoire. On lui apprend en outre que quelques personnes
courageuses s’étant approchées de la sorcière, la sollicitent de se
faire exorciser pour chasser l’esprit impur du corps de son cochon.
Cependant Comte ne se tira pas toujours aussi heureusement d’affaire, et
il faillit payer fort cher une mystification qu’il avait fait subir à
des paysans du canton de Fribourg, en Suisse. Ces fanatiques le prirent
pour un sorcier véritable et l’assaillirent à coups de bâtons. Déjà même
ils allaient le jeter dans un four allumé, si Comte n’était parvenu à se
sauver en faisant sortir du four une voix terrible qui répandit la
terreur parmi eux.
Je terminerai la nomenclature de ces plaisantes aventures par une petite
anecdote dans laquelle Comte et moi, nous fûmes tour à tour
mystificateurs et mystifiés.
Au sortir d’une visite que le célèbre ventriloque me fit au
Palais-Royal, je le reconduisis jusqu’au bas de mon escalier, ainsi que
le commandait la plus simple politesse.
Comte, tout en continuant de causer, descendait devant moi, de sorte que
les poches de sa redingote se trouvaient naturellement à ma discrétion.
L’occasion était si belle que je ne pus résister à la tentation de jouer
un tour de ma façon à mon habile confrère.
Aussitôt conçue, cette idée fut mise à exécution. En un tour de main,
non pas! soyons exact dans notre récit, en deux tours de main, je
retirai du vêtement de mon ami son mouchoir et une fort belle tabatière
en or, puis, j’eus soin de retourner la poche en dehors, pour prouver
que mon travail avait été consciencieusement exécuté.
Je m’applaudissais du succès de mon expédition et je riais en moi-même
du dénouement comique qu’elle aurait, lorsque je remettrais ces objets à
Comte. Mais on a raison de dire, _à trompeur trompeur et demi_, car
tandis que je violais ainsi les lois de l’hospitalité, Comte, de son
côté, ruminait quelque perfidie.
Je venais à peine de mettre en lieu de sûreté mouchoir et tabatière que,
prêtant l’oreille, j’entendis de l’étage supérieur une voix qui m’était
inconnue.
--Monsieur Robert-Houdin, criait-on, voulez-vous monter tout de suite au
bureau de location, je voudrais vous dire un mot.
--Tout-à-l’heure, répondis-je encore préoccupé de mon larcin, je vais y
aller.
--Mais, me dit Comte avec bonhomie, puisque ce monsieur n’a qu’un mot à
vous dire, allez-y, je vais vous attendre, car j’ai encore à vous
parler.
--Soit, répondis-je, et sans réfléchir davantage je remonte au premier
étage.
On a déjà deviné que le ventriloque vient de me jouer un tour de son
métier. En arrivant au bureau, je ne trouve que l’employé qui ne sait ce
que je veux lui dire.
Je m’aperçois, mais trop tard, que je suis une des nombreuses victimes
de la _ventriloquie_, j’entends Comte qui chante sa victoire en riant
aux éclats.
J’avoue sans fausse honte qu’un instant je fus vexé d’avoir donné dans
le piége. Mais je me remis bien vite à la pensée d’une petite vengeance
que je pouvais tirer de la situation même où je me trouvais. J’affectai
de descendre avec tranquillité.
--Que voulait donc cette personne du bureau de location, me dit Comte
d’un ton de dupeur satisfait?
--Vous ne le devinez pas? répondis-je en copiant mon intonation sur la
sienne.
--Ma foi! non.
--Je vais alors vous le dire: c’était un voleur repentant, qui m’a prié
de vous rendre des objets qu’il vous a escamotés. Les voici, mon maître!
--Je préfère que cela se termine ainsi, me dit Comte en réintégrant sa
poche dans sa redingote, pour y remettre ensuite les objets que je lui
présentais; nous sommes quittes, et j’espère que nous resterons toujours
bons amis.
De tout ce qui précède, on peut conclure que la base fondamentale des
séances de Comte était les mystifications aux Messieurs (les souverains
exceptés), les compliments aux Dames et les calembours à tout le monde.
Comte avait raison d’employer ces moyens, puisque généralement il
atteignait le but qu’il s’était proposé: il charmait avec les uns et
faisait rire avec les autres. A cette époque, cette tournure de l’esprit
était dans les mœurs françaises, et notre physicien, en s’inspirant
des goûts et des instincts du public, était sûr de lui plaire.
Mais tout est bien changé depuis. Le calembour n’a plus la même faveur.
Banni de la bonne compagnie, il s’est réfugié dans les ateliers
d’artistes, où les élèves en font trop souvent un usage immodéré, et si
quelquefois il est admis avec faveur dans une conversation intime, il ne
saurait convenir dans une séance de prestidigitation.
La raison est facile à comprendre. Non seulement le calembour fait
croire que le prestidigitateur a des prétentions à l’esprit, ce qui peut
lui être défavorable; mais encore, lorsqu’il réussit, il provoque un
rire qui nuit nécessairement à l’intérêt de ses expériences.
Il est un fait reconnu; c’est que pour ces sortes de spectacles, où
l’imagination a la principale part:
«Mieux vaut l’étonnement cent fois que le fou rire.»
Car si l’esprit se souvient de ce qui l’a charmé, le rire ne laisse
aucune trace dans la mémoire.
Le langage symbolique, complimenteur et parfumé, est aussi complètement
tombé en désuétude; du moins le siècle ne pèche point par excès de
galanterie, et des compliments musqués seraient aujourd’hui mal
accueillis en public, plus encore que partout ailleurs. Du reste, j’ai
toujours pensé que les dames qui assistent à une séance de
prestidigitation, y viennent pour se récréer l’esprit et non pour être
elles-mêmes mises en scène. On doit croire qu’elles préfèrent rester
simples spectatrices plutôt que de se voir exposées à recevoir des
compliments à brûle-pourpoint.
Quant à la mystification, je laisse à de plus forts que moi le soin d’en
faire l’apologie.
Ce que j’en dis, ce n’est pas pour jeter un blâme sur Comte, loin de là.
Je parle en ce moment avec l’esprit de mon siècle; Comte agissait avec
le sien; tous deux nous avons réussi avec des principes différents; ce
qui prouve que:
_«Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.»_
Ces séances de Comte enflammaient néanmoins mon imagination; je ne
rêvais plus que théâtre, escamotage, machines, automates, etc.; j’étais
impatient, moi aussi, de prendre ma place parmi les adeptes de la magie,
et de me faire un nom dans cet art merveilleux. Le temps que j’employais
à prendre une détermination, me semblait un temps perdu pour mes futurs
succès. Mes succès! Hélas! j’ignorais les épreuves que j’aurais à subir
avant de les mériter; je ne soupçonnais guère les peines, les soucis,
les travaux dont il me faudrait les payer.
Quoi qu’il en fût, je résolus de hâter mes études sur les automates et
sur les instruments propres à produire les illusions de la magie.
J’avais été à même de voir chez Torrini un grand nombre de ces
appareils, mais il m’en restait encore beaucoup à connaître, car le
répertoire des physiciens de cette époque était très étendu. J’eus
bientôt l’occasion d’acquérir en peu de temps une connaissance parfaite
de ce sujet.
J’avais remarqué, en passant dans la rue Richelieu, une modeste et
simple boutique, à la devanture de laquelle étaient exposés des
instruments de _Physique amusante_. Tel était le nom que portaient ces
instruments, destinés à la vérité à une science amusante, mais qui
n’avaient rien à démêler avec la physique.
Cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. J’achetai d’abord
quelques-uns de ces objets, puis, en faisant de fréquentes visites au
maître de la maison, sous prétexte de lui demander des renseignements,
je finis par gagner ses bonnes grâces, il me regarda comme un habitué de
sa boutique.
Le père Roujol (c’est ainsi que s’appelait ce fabricant de sorcelleries)
avait des connaissances très étendues dans toutes les parties de sa
profession; il n’y avait pas un seul escamoteur dont il ne connût les
secrets et dont il n’eût reçu les confidences. Il pouvait donc me
fournir des renseignements précieux pour mes études. Je redoublai de
politesse auprès de lui, et le brave homme qui, du reste, était très
communicatif, m’initia à tous ses mystères.
Mes visites assidues à la rue Richelieu avaient encore un autre but:
j’espérais y rencontrer quelques maîtres de la science, auprès desquels
je pourrais accroître les connaissances que j’avais acquises.
Malheureusement, la boutique de mon vieil ami n’était plus aussi bien
achalandée que jadis. La révolution de 1830 avait tourné les idées vers
des occupations plus sérieuses que celles de la _physique amusante_, et
le plus grand nombre des escamoteurs étaient allés chercher à l’étranger
des spectateurs moins préoccupés. Le bon temps du père Roujol était donc
passé, ce qui le rendait fort chagrin.
--Cela ne va plus comme autrefois, me disait-il, et l’on croirait
vraiment que les escamoteurs se sont escamotés eux-mêmes, car je n’en
vois plus un seul. Je n’ai plus maintenant qu’à me croiser les bras.
Quand reviendra donc ce temps, ajoutait-il, où M. le duc de M..... ne
dédaignait pas d’entrer dans ma modeste boutique et d’y rester des
heures entières à causer avec moi et mes nombreux visiteurs? Ah! si vous
aviez vu, il y a une dizaine d’années, l’aspect qu’offrait mon magasin,
alors fréquenté par tous les physiciens et amateurs de l’époque.
C’étaient Olivier, Préjean, Brazy, Conus, Chalons, Comte, Jules de
Rovère, Adrien père, Courtois, et tant d’autres; un véritable club
d’escamotage; club brillant, animé, divertissant, s’il en fut, car
chacun de ces maîtres, voulant prouver sa supériorité sur ses confrères,
se plaisait à montrer ses meilleurs tours et à déployer toute son
adresse.
Ces regrets du père Roujol m’étaient au moins aussi sensibles qu’à
lui-même. En effet, quel bonheur n’eussé-je pas éprouvé à pareilles
fêtes, moi qui aurais fait vingt lieues pour causer avec un physicien?
J’eus pourtant la chance de faire chez lui la rencontre du fameux Jules
de Rovère, qui le premier se servit d’un mot généralement employé
aujourd’hui pour qualifier un escamoteur en renom.
Jules de Rovère était fils de parents nobles, ainsi que l’indique la
particule qui précède son nom.
En montant sur la scène, le physicien aristocrate voulut un titre à la
hauteur de sa naissance.
Le nom vulgaire d’_escamoteur_ avait été repoussé bien loin par lui
comme une triviale dénomination; celui de _physicien_ était généralement
porté par ses confrères et ne pouvait par cela même lui convenir; force
lui fut d’en créer un pour se faire une place à part.
On vit donc, un jour, sur une immense affiche de spectacle, s’étaler
pour la première fois, le titre pompeux de PRESTIDIGITATEUR; l’affiche
donnait en même temps l’étymologie de ce mot: _presto digiti_ (agilité
des doigts). Venaient ensuite les détails de la séance, entremêlés de
citations latines, qui devaient frapper l’esprit du public en rappelant
l’érudition de l’escamoteur; pardon, du prestidigitateur.
Ce mot, ainsi que celui de _prestidigitation_ du même auteur, fut
promptement adopté par les confrères de Jules de Rovère, tant ils furent
séduits par d’aussi beaux noms. L’Académie elle-même suivit cet exemple;
elle sanctionna la création du physicien et la fit passer à _la
postérité_.
Je dois cependant ajouter que ce mot, primitivement si pompeux, n’est
plus maintenant une distinction, car depuis son apparition, le plus
humble des escamoteurs ayant pu se l’approprier, il s’ensuit
qu’_escamotage_ et _prestidigitation_ sont devenus synonymes, et qu’il
peuvent maintenant marcher de front en se donnant la main.
L’escamoteur qui veut un titre doit le rechercher dans son propre
mérite, et se pénétrer de cette vérité, _qu’il vaut mieux honorer sa
profession que d’être honoré par elle_. Quant à moi, je n’ai jamais fait
aucune différence entre ces deux mots, et je les emploierai
indistinctement, jusqu’à ce qu’un nouveau Jules de Rovère vienne encore
enrichir le Dictionnaire de l’Académie française.