Mon programme devait présenter un grand attrait, car il comprenait tous
les tours de Pinetti. Or, les journaux les avaient tellement prônés
depuis quelque temps, que j’avais lieu de croire qu’ils seraient
parfaitement accueillis.
En effet, la salle fut envahie avec autant d’empressement que lors de ma
désastreuse représentation de Naples; mais cette fois le résultat ne me
laissa rien à désirer. Les perfectionnements que j’avais apportés aux
expériences de mon rival, et surtout l’adresse que je déployai dans leur
exécution, me concilièrent tous les suffrages.
Dès lors mon succès fut assuré, et les représentations suivantes
achevèrent de placer mon nom au dessus de ceux des prestidigitateurs les
plus en vogue de l’époque.
Suivant le plan que je m’étais tracé, je quittai Modène aussitôt que
j’appris que Pinetti devait y arriver, et je me rendis à Parme.
Mon rival, plein de foi dans son mérite et ne pouvant croire à mes
succès, s’installa dans le théâtre même que je venais de quitter.
Mais alors commencèrent pour lui d’amères déceptions. La ville entière
était saturée du genre de plaisir qu’il annonçait. Personne ne répondit
à son appel, et, pour la première fois, il vit glisser entre ses mains
le succès auquel il s’était si facilement habitué.
Le chevalier Pinetti, accoutumé à trôner sans partage, n’était pas homme
à céder la place à celui qu’il appelait un débutant. Il avait deviné mes
projets. Loin d’attendre l’attaque, il se présenta de front pour le
combat, et vint s’établir à Parme, presqu’en face du théâtre où je
donnais mes représentations.
Mais cette ville lui fut aussi funeste que la précédente: il eut la
douleur de voir ma salle constamment remplie, tandis que son spectacle
était entièrement délaissé.
Il faut vous dire aussi, mon ami, que tous les bénéfices que je
réalisais ne servaient qu’à défrayer un luxe qui faisait ma force. Que
m’importaient l’or et l’argent? Je ne rêvais que la vengeance, et pour
la satisfaire je délaissais la richesse. Je voulais briller avant tout
et faire pâlir à mon tour l’astre qui m’avait autrefois éclipsé.
Je déployais pour mes représentations un faste de souverain. Ce n’était
partout que fleurs et tapis; le péristyle et les couloirs du théâtre en
étaient littéralement couverts. La salle et la scène, étincelantes de
lumières, présentaient aux regards éblouis de nombreux écussons portant
à l’adresse des dames des compliments dont la tournure délicate
prévenait en faveur du galant comte de Grizy, et lui gagnaient d’avance
toutes les sympathies.
C’est ainsi que j’écrasai Pinetti, qui de son côté mit tout en œuvre
pour m’opposer une vigoureuse résistance.
Mais que pouvaient ses oripeaux et ses ornements surannés contre, je
puis le dire, mon élégance et ma bonne tenue?
Plaisance, Crémone, Mantoue, Vicence, Padoue, Venise virent notre lutte
acharnée, et, malgré sa rage et son désespoir, l’orgueilleux Pinetti
dut, sinon reconnaître, du moins subir ma supériorité. Abandonné même de
ses admirateurs les plus zélés, il se résigna à plier bagage, et se
dirigea vers la Russie. Quelques succès vinrent, un instant, le consoler
de ses défaites. Mais, comme si la fortune eût entrepris de compenser
par des rigueurs extrêmes les faveurs dont elle l’avait si longtemps
comblé, une longue et cruelle maladie épuisa sa santé ainsi que les
faibles ressources qu’il s’était ménagées. Réduit à la plus affreuse
misère, il mourut dans le village de Bartitchoff, en Volhinie, chez un
seigneur qui l’avait recueilli par compassion.
Pinetti une fois parti, ma vengeance était satisfaite, et, maître du
champ de bataille, j’aurais pu abandonner une carrière que ma naissance
semblait m’interdire. Mais ma position de médecin était brisée, et d’un
autre côté, j’étais retenu par un motif que vous apprécierez plus tard,
c’est que, lorsqu’on a une fois goûté de cet enivrement que donnent les
applaudissements du public, il est bien difficile d’y renoncer. Bon gré
mal gré, je dus poursuivre la carrière de l’escamotage.
Je songeai alors à utiliser la vogue que j’avais acquise, et je me
dirigeai vers Rome, pour y terminer brillamment la série de mes
représentations en Italie.
Pinetti n’avait jamais osé aborder cette ville, moins pourtant par
défiance de lui-même que par crainte du Saint-Office, dont il ne parlait
qu’en tremblant. Le chevalier était excessivement prudent quand il
s’agissait de la conservation de sa personne; il craignait d’être pris
pour sorcier et de finir sa vie dans un auto-da-fé. Plus d’une fois il
m’avait cité l’exemple du malheureux Cagliostro qui, condamné à mort,
n’avait dû qu’à la clémence du pape la grâce de voir commuer sa peine en
une prison perpétuelle.
Confiant dans les lumières de Pie VII et, du reste, n’ayant ni les
prétentions au sortilége qu’affectait Pinetti, ni le charlatanisme de
Cagliostro, j’allai dans la capitale du monde chrétien donner des
représentations qui furent très suivies.
Sa Sainteté elle-même, en ayant entendu parler, me fit l’insigne honneur
de me demander une séance, en me prévenant que j’aurais pour spectateurs
les hauts dignitaires de l’Eglise.
Vous devez penser, mon enfant, avec quel empressement je me rendis à ses
désirs et avec quels soins je fis les préparatifs de cette solennité.
Après avoir choisi dans mon répertoire les meilleurs de mes tours, je me
mis encore l’esprit à la torture pour en imaginer un qui, tout de
circonstance, présentât un intérêt digne de mon illustre public. Mais je
n’eus pas besoin de chercher bien longtemps; le plus ingénieux des
inventeurs, le hasard, vint à mon secours.
La veille même du jour où la représentation devait avoir lieu, je me
trouvais chez un des premiers horlogers de la ville, lorsqu’un
domestique vint s’informer si la montre de Son Eminence le cardinal de
*** était réparée.
--Elle ne le sera que ce soir, répondit l’horloger, et j’aurai l’honneur
d’aller moi-même la porter à votre maître.
Quand le serviteur se fut éloigné:
--Voici une belle et excellente montre, me dit le marchand; le cardinal
auquel elle appartient lui attribue une valeur de plus de dix mille
francs, parce que, pense-t-il, commandée par lui au célèbre Bréguet,
cette pièce est unique dans son genre. Pourtant, chose bizarre! il y a
deux jours, un jeune fou de notre ville est venu me proposer pour mille
francs une montre du même artiste, exactement semblable à celle-ci.
Pendant que l’horloger me parlait, j’avais déjà conçu un projet pour ma
séance.
--Pensez-vous, lui dis-je, que, cette personne soit toujours dans
l’intention de se défaire de sa montre?
--Certainement, répondit l’artiste. Ce jeune prodigue, qui a déjà
dissipé son patrimoine, en est réduit maintenant à se défaire de ses
bijoux de famille; les mille francs seront donc fort bien venus.
--Mais où trouver ce jeune homme?
--Rien de plus facile; dans une maison de jeu qu’il ne quitte plus.
--Hé bien! monsieur, je désire posséder cette montre, mais il me la faut
aujourd’hui même. Veuillez donc l’acheter pour mon compte; après quoi,
vous y ferez graver les armes de Son Eminence, de manière que les deux
bijoux soient parfaitement identiques, et je m’en rapporte à votre
loyauté pour le bénéfice que vous voudrez tirer de cette négociation.
L’horloger me connaissait et se doutait bien de l’usage que je voulais
faire de la montre; mais il devait être assuré de ma discrétion, puisque
l’honneur de ma réussite en dépendait.
D’après l’empressement qu’il mit, je vis que l’affaire lui convenait.
--Je ne vous demande qu’un quart d’heure à peine, me dit-il, la maison
où je me rends est voisine de la mienne, et j’ai la conviction que ma
proposition sera facilement acceptée.
Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, que je vis mon négociateur
arriver, le chronomètre à la main.
--Le voici, me dit-il d’un air triomphant. Mon homme m’a reçu comme un
envoyé de la providence des joueurs, et sans même compter la somme que
je lui remettais, il s’est dessaisi de son bijou; ce soir, tout sera
terminé.
En effet, dans la soirée, l’horloger m’apporta les deux montres et m’en
remit une. En les comparant l’une à l’autre, il était impossible d’y
trouver la moindre différence.
Cela me coûta cher, mais j’étais sûr maintenant d’exécuter un tour qui
ne manquerait pas de produire le plus grand effet.
Le lendemain, je me rendis au palais pontifical, et, à six heures, au
signal que m’en fit donner le Saint-Père, j’entrai en scène.
Jamais je n’avais paru devant une assemblée aussi imposante.
Pie VII, assis dans un large fauteuil qu’on avait placé sur une estrade,
occupait la première place; près de lui siégeaient les cardinaux, et
derrière se tenaient différents prélats et dignitaires de l’Eglise.
La physionomie du pape respirait la bienveillance, et ce fut heureux
pour moi, car il ne fallait rien moins que la vue de cette figure,
souriante et douce, pour chasser de mon esprit une fâcheuse idée qui me
tourmentait singulièrement depuis quelques instants.
Cette séance, me disais-je, ne serait-elle pas un interrogatoire
dissimulé, pour me faire avouer des rapports avec les pouvoirs
infernaux? Le greffier du Saint-Office ne serait-il pas là prêt à
sténographier mes paroles, et la prison perpétuelle du comte de
Cagliostro ne me serait-elle pas réservée en punition de mes innocents
prestiges?
Ma raison repoussa bientôt une semblable absurdité. Il était peu
probable que Sa Sainteté se prêtât à un piége aussi indigne.
Bien que mes craintes eussent été entièrement dissipées par ce simple
raisonnement, mon exorde se ressentit néanmoins de cette première
impression; il semblait être prononcé plutôt en vue d’une justification
que comme une introduction à ma séance:
--Saint-Père, dis-je en m’inclinant respectueusement, je viens vous
présenter des expériences auxquelles on a donné, bien à tort, le nom de
magie blanche. Ce titre a été inventé par le charlatanisme pour frapper
l’esprit de la multitude; mais il ne représente en réalité qu’une
réunion de tours d’adresse destinés à récréer l’imagination par
d’ingénieux artifices.
Satisfait de la bonne impression qu’avait produite mon petit discours,
je commençai gaiement ma séance.
Je ne saurais vous dire, mon enfant, tout le plaisir que j’éprouvai dans
cette soirée. Les spectateurs semblaient prendre un intérêt si vif à
tout ce qu’ils voyaient, que je me sentais une verve inusitée; jamais je
n’avais encore rencontré un public aussi disposé à l’admiration. Le pape
lui-même était dans le ravissement.
--Mais, monsieur le comte, me disait-il à chaque instant, avec une
naïveté charmante, comment pouvez-vous faire cela? Je finirai par
devenir malade à force de chercher à approfondir vos mystères.
Après le coup _de piquet de l’aveugle_, qui avait littéralement étourdi
l’assemblée, je fis celui de l’_écriture brûlée_, auquel je dus un
autographe que je regarde comme le plus précieux de mes souvenirs.
Voici sommairement le détail de ce tour:
On fait écrire une phrase ou deux par un spectateur; on lui dit ensuite
de brûler le billet, et celui-ci doit se retrouver intact sous un pli
cacheté.
Je priai le Saint-Père de vouloir bien écrire lui-même quelques mots; il
y consentit et traça cette phrase:
«Je me plais à reconnaître que Monsieur le comte de Grisy est un aimable
sorcier.»
Le papier fut brûlé, et rien ne saurait rendre l’étonnement de Pie VII,
lorsqu’il le retrouva intact au milieu d’un grand nombre d’enveloppes
cachetées.
Je reçus du Saint-Père l’autorisation de conserver cet autographe.
Pour terminer ma séance, et comme bouquet, je passai au fameux tour que
j’avais intenté pour la circonstance.
Ici j’allais rencontrer plusieurs difficultés. La plus grande était,
sans contredit, d’amener le cardinal de *** à me confier sa montre et
cela sans lui en faire directement la demande. Pour y parvenir je fus
obligé d’avoir recours à la ruse.
A ma prière, plusieurs montres m’avaient été remises, mais je les avais
successivement rendues sous le prétexte plus ou moins vrai, que,
n’offrant rien de particulier dans la forme, il serait difficile de
faire constater l’identité de celle que je choisirais.
--Si parmi vous, Messieurs, ajoutai-je, quelqu’un possédais une montre
un peu grosse (celle du cardinal présentait précisément cette
particularité) et qu’il voulut bien me la remettre, je l’accepterais
volontiers comme plus convenable à l’expérience. Je n’ai pas besoin
d’ajouter que j’en aurai le plus grand soin. Je ne veux que prouver sa
supériorité, si elle est excellente, et, dans le cas contraire, la faire
arriver à sa plus grande perfection.
Tous les yeux se portèrent naturellement sur le Cardinal, qui, on le
savait, attachait une grande importance à l’épaisseur exagérée de son
chronomètre. Il prétendait, avec quelque raison peut-être, que les
pièces y trouvaient une plus grande liberté d’action. Toutefois, il
hésitait à me confier un instrument si précieux, lorsque Pie VII lui
dit:
--Cardinal, je crois que votre montre doit parfaitement convenir;
faites-moi le plaisir de la remettre à M. de Grisy.
Son Eminence se rendit au désir du Saint-Père, non sans de minutieuses
précautions.
Une fois le chronomètre entre mes mains, j’affectai, tout en admirant sa
belle forme et la gravure de sa boîte, de le faire passer sous les yeux
du pape et des personnes qui l’entouraient.
--Votre montre est-elle à répétition, demandai-je ensuite au cardinal?
--Non, Monsieur, c’est un chronomètre, et l’on n’a pas l’habitude de
surcharger les pièces de précision de rouages inutiles à leurs
fonctions.
--Ah! c’est un chronomètre; alors il est anglais, dis-je avec une
apparente simplicité.
--Comment! répliqua le cardinal, visiblement piqué; vous pensez,
Monsieur, qu’il n’y a de chronomètres qu’en Angleterre, tandis qu’au
contraire la France a toujours été le pays où se sont exécutées les plus
belles pièces d’horlogerie de précision. Quel nom anglais peut-on
opposer à ceux de Pierre Leroy, de Ferdinand Berthoud et de Bréguet
surtout, de qui je tiens cette montre?
Le pape se mit à sourire du style emphatique du cardinal.
--C’est donc ce chronomètre que l’on choisit, repris-je en mettant un
terme à l’incident que je venais de provoquer à dessein. Vous savez,
Messieurs, ajoutai-je, qu’il s’agit maintenant de vous en faire
apprécier la qualité et surtout la solidité. Voyons une première
épreuve.
Je tenais la montre à la hauteur de ma figure, je la laissai tomber sur
le parquet. Un cri d’effroi s’éleva de toutes parts.
Le cardinal, pâle et tremblant, se leva: Monsieur, me dit-il avec une
colère mal comprimée, ce que vous faites là est une bien mauvaise
plaisanterie.
--Mais, Monseigneur, dis-je avec le plus grand calme, il n’y a pas la
moindre inquiétude à avoir; je veux seulement prouver à l’assemblée la
perfection de cette pièce et montrer à messieurs les Anglais qu’il leur
serait impossible d’en fournir une semblable. Soyez, je vous prie, sans
crainte; elle sortira intacte des épreuves auxquelles je la soumets. En
même temps, j’appuyai le pied sur la boîte qui, criant sous le poids de
mon corps, se brisa, s’aplatit et ne présenta plus qu’une masse informe.
Pour le coup, je crus que Monseigneur allait se trouver mal; il retenait
avec peine les éclats de son mécontentement. Le pape alors se tourna
vers lui:
--Comment, cardinal, vous n’avez donc pas confiance dans notre sorcier?
Quant à moi, je ris de cela comme un enfant, persuadé qu’il y a eu une
habile substitution.
--Votre Sainteté veut-elle bien me permettre de lui faire observer,
dis-je respectueusement, qu’il n’y a pas eu substitution; j’en appelle
du reste à Son Eminence, qui voudra bien le reconnaître. Et je présentai
au cardinal les débris informes de sa montre. Il les examina avec
anxiété, et retrouvant ses armes gravées sur le fond de la boîte:
--C’est bien cela, dit-il en poussant un profond soupir, tout y est.
Mais, ajouta-t-il sèchement, je ne sais comment vous vous tirerez de là,
Monsieur; en tout cas, vous eussiez dû faire ce tour inqualifiable sur
un objet qu’il eût été possible de remplacer; sachez que mon chronomètre
est unique.
--Eh bien, Eminence, je suis enchanté de cette circonstance, qui n’aura
d’autre résultat que de donner plus de relief à mon expérience.
Maintenant, si vous voulez bien m’y autoriser, je vais continuer
l’opération.
--Mon Dieu, Monsieur, vous ne m’avez pas consulté pour commencer vos
dégâts; agissez à votre guise, vous pouvez faire tout ce que vous
voudrez.
L’identité de la montre du cardinal constatée, il s’agissait de faire
passer dans la poche du pape celle que j’avais achetée la veille. Mais
il n’y fallait pas songer tant que Sa Sainteté serait assise; je
cherchai donc un prétexte pour la faire lever et j’eus le bonheur d’y
réussir.
On venait de m’apporter un mortier de fonte muni d’un énorme pilon; je
le fais placer sur une table, j’y jette les débris du chronomètre et je
me mets à les piler avec acharnement. Tout à coup, une légère détonation
se fait entendre, et du fond du vase sort une vive lueur qui, répandant
une teinte rougeâtre sur l’assemblée, donne à cette scène toute
l’apparence d’une véritable opération de magie. Pendant ce temps, penché
sur le mortier, j’affecte d’y regarder, et je me récrie sur les
merveilles que j’y vois apparaître.
Par respect pour le pape, personne n’ose se lever, mais le pontife,
cédant à la curiosité, s’approche enfin de la table, suivi d’une partie
de l’auditoire.
On a beau regarder dans le mortier, on n’y voit que du feu; c’est le
mot.
--Je ne sais si je dois l’attribuer à l’éblouissement que j’éprouve, dit
Sa Sainteté en passant la main sur ses yeux, mais je ne distingue rien.
Moi aussi, je ne distinguais rien. Mais, loin d’en convenir, je prie le
pape de tourner autour de la table, afin de chercher le côté le plus
favorable pour apercevoir ce que j’annonce. Pendant cette évolution, je
glisse dans la poche du Saint-Père ma montre de réserve.
La suite de l’expérience coule de source: le chronomètre du cardinal est
brisé, fondu et réduit en un petit lingot, que je présente à
l’assemblée.
--Maintenant, dis-je, sûr du résultat que j’allais obtenir, je vais
rendre à ce lingot sa forme primitive, et cette transformation aura lieu
dans le trajet qu’il va faire d’ici à la poche de la personne la moins
susceptible d’être soupçonnée de compérage.
--Ah! ah! s’écria le pape d’un ton de joyeuse humeur, voilà qui devient
de plus en plus fort. Mais comment feriez-vous, Monsieur le sorcier, si
je vous demandais que ce fût dans ma poche?
--Sa Sainteté n’a qu’à ordonner pour que je me conforme à ses désirs.
--Eh bien, monsieur le comte, qu’il en soit ainsi!
--Sa Sainteté sera immédiatement satisfaite.
Je prends alors le lingot au bout de mes doigts, je le montre à
l’assemblée, puis je le fais subitement disparaître en prononçant ce
seul mot: _passe_.
Le pape, avec tous les signes de la plus complète incrédulité, porta
vivement la main à sa poche. Je le vis bientôt rougir d’émotion, et
retirer la montre qu’il remit tout de suite au cardinal, comme s’il eût
craint de s’y brûler les doigts.
On crut d’abord à une mystification, car l’assemblée ne pouvait croire à
une réparation aussi immédiate. Lorsqu’on se fut assuré de la
réalisation du prodige annoncé, je reçus le tribut d’éloges que méritait
un tour aussi bien réussi.
Le lendemain, le pape me fit remettre une riche tabatière ornée de
diamants, en me remerciant de tout le plaisir que je lui avais procuré.
Cette séance eut un grand retentissement dans Rome, et mes
représentations recommencèrent avec plus de vogue que jamais. Peut-être
avait-on l’espoir d’être témoin du fameux tour de la _montre brisée_,
tel que je l’avais exécuté au Vatican. Mais quelque prodigue que je
fusse alors, je n’aurais pas poussé la folie jusqu’à dépenser, chaque
soir, une somme de douze cents francs pour un tour qui, du reste
n’aurait jamais pu être présenté dans des circonstances aussi favorables
que chez le Saint-Père.
* * * * *
Dans le théâtre où je jouais, se trouvait également une troupe d’opéra,
qui avait suspendu ses représentations pendant le temps de mon séjour à
Rome. Le directeur, avec lequel j’étais lié d’intérêt, profitant de
cette vacance de ses artistes, leur faisait répéter une pièce nouvelle
qu’on devait jouer dès que mes représentations auraient cessé. Cela me
donnait chaque jour l’occasion de me trouver avec les acteurs.
Ces artistes, d’ordinaire si ombrageux pour toute réputation qui
détourne d’eux l’attention du public, loin de se montrer jaloux de mes
succès, me témoignaient au contraire autant d’amitié que d’intérêt.
J’avais pris en affection toute particulière un des plus jeunes d’entre
eux; c’était un ténor, charmant garçon de dix-huit ans, dont les traits
fins, délicats et réguliers, contrastaient singulièrement avec son
emploi.
Cette physionomie féminine, jointe à une petite taille et à une démarche
timide, gênait l’illusion lorsqu’il remplissait ses rôles, surtout ceux
d’amoureux; on eût dit une jeune pensionnaire sous des habits masculins.
Pourtant, j’eus l’occasion par la suite de reconnaître que sous cette
enveloppe efféminée, il cachait un cœur ardent et courageux. Antonio
(c’était le nom du ténor) comptait déjà un certain nombre d’affaires,
dont il était sorti avec avantage.
A cet endroit du récit de Torrini, je l’interrompis, car le nom
d’Antonio m’avait frappé.
--Comment, lui dis-je, ce serait?....
--Précisément, c’est lui-même. Votre étonnement ne me surprend pas, mais
il cessera lorsque je vous aurai dit qu’il y a déjà plus de vingt ans
que ces événements sont passés. A cette époque, Antonio ne portait pas
comme aujourd’hui une épaisse barbe noire; son visage n’avait point
encore été bruni par le grand air et par les fatigues de notre vie
nomade et laborieuse.
La mère d’Antonio avait également un emploi dans le théâtre; elle
figurait dans les ballets et s’appelait Lauretta Torrini. Bien qu’elle
approchât de la quarantaine, c’était une femme parfaitement conservée.
Elle avait même été très belle, mais les plus mauvaises langues du
théâtre (et il y en avait un certain nombre), n’avaient jamais eu la
moindre légèreté à lui reprocher. Veuve d’un employé, elle était
parvenue, par son travail et son intelligence, à élever sa famille.
Antonio n’était pas son seul enfant; en même temps que lui, elle avait
mis au monde une fille. Ces deux jumeaux, comme cela arrive assez
fréquemment, étaient d’une ressemblance si parfaite, que leurs vêtements
seuls purent les faire distinguer par la suite; on leur avait donné le
nom d’Antonio et d’Antonia.
Le garçon reçut au théâtre une éducation musicale qui en fit un ténor;
mais Antonia fut constamment éloignée de la scène. Après lui avoir donné
une belle éducation, Lauretta l’avait placée dans un magasin de lingerie
où elle devait s’initier au commerce.
Si je vous parle si longuement de cette famille, c’est que, vous devez
l’avoir deviné, elle fut bientôt la mienne.
Mon amitié pour Antonio n’était pas entièrement désintéressée. Sa
connaissance m’avait conduit à faire celle de sa sœur.
Antonia était belle et sage; je demandai sa main et je fus agréé. Notre
mariage fut arrêté pour le moment où cesserait mon engagement avec le
théâtre, et il fut convenu que Lauretta et Antonio s’associeraient à
notre fortune.
J’ai dit plus haut qu’Antonio était d’une beauté efféminée; j’ai dit
aussi, et j’appuie avec raison sur ce fait, que cette délicatesse de
traits contrastait avec la mâle et courageuse énergie de son caractère.
Mais si d’un côté de grands yeux noirs ornés de longs cils et couronnés
d’un arc brun de la plus grande finesse, un nez fin, une bouche bien
dessinée, des lèvres fraîches et vermeilles étaient presque déplacés
chez Antonio, d’un autre, ces charmants avantages convenaient à
merveille à ma fiancée.
Un pareil trésor ne pouvait rester longtemps ignoré; Antonia fut
remarquée et toute la jeunesse dorée vint papillonner autour d’elle.
Mais elle m’aimait et résista sans peine à ces nombreuses et brillantes
séductions.
Enfin, j’allais bientôt devenir son époux.
* * * * *
En attendant ce jour tant désiré, nous rêvions, Antonia et moi, à des
plans de bonheur pour l’avenir; la vie de voyage lui convenait, et, sur
son désir de faire une longue excursion en mer, je lui promis de la
conduire à Constantinople. Je désirais moi-même jouer devant Selim III,
qui passait, et à juste titre, pour un prince éclairé et bienveillant
envers les artistes, qu’il savait attirer auprès de lui.
Tout semblait donc sourire à mes vœux, quand un matin, pendant que je
songeais à ces doux projets, Antonio entra brusquement chez moi.
--Mon cher Edmond, me dit-il, je vous donnerais à deviner en mille d’où
je viens et quels sont les événements qui me sont survenus depuis hier.
Je ne vous laisserai pas longtemps chercher: Sachez donc, comme prélude
à mon récit, que, entraîné malgré moi dans un drame qui menaçait de
devenir des plus sanglants, j’en ai fait une comédie, dont les détails
ne manquent pas d’originalité. Vous allez en juger.
J’étais hier au théâtre: un aide machiniste, brave homme du reste, mais
qui passe les trois quarts de son existence dans les tavernes,
s’approcha de moi et me demanda la permission de me faire une
confidence.
--Monsieur Antonio, me dit-il, si vous voulez conjurer un grand malheur,
vous n’avez pas de temps à perdre, écoutez-moi. Cette nuit, j’étais à
boire dans un cabaret en compagnie de quelques amis. Un homme avec
lequel nous venions de faire connaissance le verre à la main, nous
proposa de gagner sans peine une bonne somme d’argent. La proposition
était séduisante, nous l’acceptâmes à l’unanimité, sauf à savoir après
ce qu’on exigeait de nous. On nous en donna connaissance. Voici ce que
nous avons promis de faire:
Ce soir, au moment où votre sœur sortira de son magasin, nous devons
l’entourer en simulant une dispute, et élever nos voix de manière à
couvrir ses cris. Les gens du marquis d’A... se chargent du reste.
Comprenez-vous maintenant?
Je ne comprenais que trop, ajouta Antonio; je remerciai à peine le
machiniste, et, la tête bouleversée par sa confidence, je descendis en
toute hâte. Dans ce moment suprême mon imagination ne me fit
heureusement pas défaut; vous le savez, Edmond, aux extrêmes dangers
l’inspiration subite.
Je me trouvais devant un armurier; j’entrai chez lui, j’achetai deux
pistolets, et les cachant sous mes vêtements, je courus à la maison.
Mère, dis-je en entrant, j’ai parié qu’en prenant les vêtements
d’Antonia je me ferais passer pour elle; habillez-moi donc bien vite, et
soyez assez bonne pour aller dire à ma sœur que je la prie de quitter
son magasin une demi-heure plus tard que de coutume.
Ma mère fit ce que je lui demandais, et lorsqu’elle eut terminé, elle me
trouva d’une ressemblance si parfaite avec Antonia, qu’elle m’embrassa,
après quoi elle partit en riant aux éclats de ma plaisante idée.
Neuf heures venaient de sonner. C’était l’heure convenue pour
l’enlèvement. Je me hâtai de sortir en imitant de mon mieux la démarche
et la tournure de ma sœur.
Le cœur me battit avec force, lorsque je vis cette troupe de valets
et de bandits s’approcher de moi. Un instant, je mis instinctivement la
main sur mes armes, mais je repris aussitôt les allures timides d’une
jeune fille, et je continuai de m’avancer.
Le coup s’exécuta comme il avait été annoncé; je fus enlevé avec
beaucoup de ménagements malgré ma résistance simulée, et l’on me déposa
dans une voiture dont les stores étaient baissés. Les chevaux partirent
au galop.
Un homme se trouvait près de moi: je le reconnus malgré l’obscurité:
c’était bien le marquis d’A... J’eus à supporter d’abord de chaleureuses
excuses, puis des protestations passionnées qui me faisaient monter le
sang au visage. Je fus plusieurs fois sur le point de me trahir, mais ma
vengeance était si belle et si prochaine, que je refoulai dans mon
cœur ces brûlantes émotions.
Mon projet était, dès que je serais seul avec lui, de le provoquer à un
duel à mort.
Une demi-heure s’était à peine écoulée, que nous étions arrivés au terme
de notre voyage. Le marquis me pria de descendre et me donna galamment
la main pour m’introduire dans une petite villa isolée de toute
habitation.
Nous entrâmes dans un salon resplendissant de lumières. Quelques jeunes
gens en compagnie de jeunes femmes nous y attendaient.
Mon ravisseur, radieux et triomphant, me fit subir une présentation à
ses amis et à leurs compagnes, et il reçut leurs félicitations.
Je baissais les yeux de crainte qu’on ne vît s’en échapper les éclairs
de ma colère, car je savais que cette humiliante ovation était réservée
pour ma sœur, qui certes en serait morte de honte.
Cinq minutes plus tard, un domestique ouvrant une porte à deux battants,
annonça que le souper était servi.
--A table! mes amis, cria le marquis, à table! et que chacun s’y place
selon son bon plaisir.
Il m’offrit son bras.
Nous entourâmes une table somptueuse. Le marquis se fit mon serviteur,
car, pour laisser plus de liberté à ses convives, il avait congédié ses
gens.
Pendant quelque temps je refusai tout ce qui me fut offert. Mais vous le
savez, mon cher Edmond, la nature a des droits qu’il nous est impossible
de méconnaître. J’avais une faim dévorante qui s’aiguisait encore à la
vue de mets succulents; je dus, malgré ma colère, abandonner mes projets
d’abstinence, et je cédai à la tentation.
Je ne pouvais manger sans boire, et il n’y avait point d’eau sur la
table. Nos dames s’accommodaient fort bien du vin; je fis comme ces
dames. Toutefois, j’en usai avec modération, et, pour conserver l’esprit
de mon rôle, j’affectai en général une grande réserve et une extrême
timidité.
Le marquis fut enchanté de me voir ainsi prendre mon parti; il m’adressa
quelques galanteries, puis, voyant qu’elles m’étaient désagréables, il
n’insista pas, persuadé qu’il prendrait sa revanche en temps plus
opportun.
Nous étions au dessert. La joie la plus expansive régnait dans
l’assemblée. Vous l’avouerai-je, Edmond, cette réunion de gais viveurs
auxquels je me serais si franchement associé dans toute autre
circonstance; ces femmes, aussi coquettes que jolies, devinrent pour mes
sens ce qu’avaient été les mets pour mon appétit, et chassèrent
insensiblement mes sombres idées. Je ne me sentais plus la force de
continuer le rôle dramatique que j’avais entrepris et je cherchai dans
ma tête un dénouement plus convenable à la situation et à mes moyens.
Mon parti fut bientôt pris!
Trois toasts venaient d’être successivement portés: Au vin! au jeu! à
l’amour! Ces dames s’y étaient associées en vidant leurs verres, tandis
que j’étais resté calme et silencieux. Le marquis me sollicitait en vain
par de douces paroles de m’associer à la joie commune.
Tout à coup je me lève, un verre à la main, et prenant la tournure et
les manières d’un franc soldat.
--Par Bacchus! m’écriai-je d’une voix de baryton et en appuyant
vigoureusement la main sur l’épaule du marquis, buvons, mes amis, aux
beaux yeux de ces dames! Je vide ensuite mon verre tout d’un trait,
j’entonne un couplet qui se termine ainsi:
Et si nous nous grisons de vin,
Enivrons-nous aussi du regard de nos belles!
Je ne puis dire quelles furent les impressions du marquis: je le sentis
rester sous ma main comme une statue de pierre. Quand à ses amis, ils me
regardaient avec un ébahissement mêlé de stupeur, me prenant sans doute
pour une folle, tandis que les femmes riaient aux éclats de mon étrange
sortie.
--Eh bien! Messieurs, continuai-je, d’où vient votre surprise? ne
reconnaissez-vous pas en moi le ténor Antonio Torrini, bon vivant, ma
foi, et tout prêt à rendre raison, le verre ou les armes à la main, à
qui de droit. En même temps je déposai mes pistolets sur la table.
A ces mots, le marquis sortit enfin de la torpeur où l’avait plongé
l’évanouissement de ses beaux rêves; il se redressa furieux et leva la
main pour me frapper au visage. Mais ses yeux n’eurent pas plutôt
rencontré les miens, que, subissant encore l’influence d’une illusion
qu’il abandonnait avec peine, il retomba sur son siége.
--Non, dit-il, je ne me déciderai jamais à frapper une femme.
--Qu’à cela ne tienne, monsieur le marquis, repris-je en quittant la
table, je ne vous demande que dix minutes pour reparaître avec le
costume de mon nouveau rôle. Je passai dans une pièce voisine où je
quittai robes, jupes et falbalas. Il ne manquait que l’habit aux
vêtements que j’avais conservés sous mon accoutrement féminin. Mais un
habit n’est pas indispensable pour recevoir un soufflet, et comme
j’étais, par ce fait, en costume de combat, je rentrai dans la salle.
En mon absence, la scène avait complétement changé. Quand je me
présentai, il me sembla que j’avais _manqué mon entrée_, comme on dit au
théâtre lorsqu’on se trouve en retard pour donner la réplique. Tout le
monde me regardait en souriant, et l’un des convives s’approchant de
moi:
--Monsieur Antonio, me dit-il, les témoins de mon ami et les vôtres, que
nous avons nommés d’_office_ en votre absence, ont arrangé l’affaire;
nous n’avons pas jugé convenable qu’on se battît pour des torts qui sont
compensés. Approuvez-vous notre décision?
Je présentai la main au marquis, qui la reçut d’assez mauvaise grâce,
pour me prouver qu’il me gardait encore rancune de l’amère mystification
que je lui avais infligée.
Ce dénouement suffisait à ma vengeance: je me retirai. Mais, avant de
partir, chacun de nous jura sur l’honneur d’être discret. Les femmes
furent admises à ce serment.
Après avoir remercié ce bon Antonio de son dévouement et l’avoir
complimenté sur son esprit d’à-propos:
--Ces messieurs, ajoutai-je, ont agi très galamment avec les dames, en
confiant un secret à leur discrétion; mais moi qui me flatte de
connaître le cœur féminin, je dis avec François Ier:
Souvent femme varie,
Bien fol est qui s’y fie.
C’est pourquoi le mariage aura lieu après-demain, et trois jours après
nous partirons pour Constantinople.
Ce ne fut que dans la capitale de la Turquie qu’Antonio raconta à sa
sœur le danger qu’elle avait couru et la ruse par laquelle il l’avait
sauvée.
Antonio aimait sa sœur autant que moi-même, et il avait raison,
ajouta Torrini, car c’était bien la femme la plus parfaite qu’il y ait
jamais eu dans ce monde. Pour s’en faire une idée, mon ami, il faudrait
se figurer toutes les qualités d’une belle âme unies à la plus
ravissante beauté. C’était un ange enfin!
Le comte de Grisy s’était tellement exalté à ce souvenir, qu’il s’était
soulevé en portant les bras vers le ciel, où il semblait chercher la
femme qu’il avait tant aimée. Mais il retomba aussitôt, accablé par
d’horribles souffrances que lui causa le dérangement de ses appareils.
Il dut interrompre son récit et le remettre au lendemain.