PAR M. LE COMTE DE GRISY

Suivait l’énumération des expériences que je devais présenter.

Comme nous terminions, les habitués de la maison de Pinetti entrèrent en

alléguant quelques excuses, plus ou moins spécieuses, pour justifier

leur retard.

Leur tardive arrivée ne m’inspira aucun soupçon, car on entrait chez

Pinetti à toute heure de la nuit, sa porte n’étant fermée que depuis la

pointe du jour jusqu’à deux heures de l’après-midi, temps qu’il

consacrait au sommeil et à sa toilette.

Dès que les nouveaux venus eurent connaissance de ma résolution, il m’en

félicitèrent bruyamment et me promirent de m’appuyer de leurs chauds

applaudissements. Mais ce concours sera superflu, ajoutèrent-ils, en

raison de l’enthousiasme que doit indubitablement exciter votre

représentation.

Pinetti remit à l’un de ses domestiques l’affiche, en lui donnant

l’ordre de recommander à l’imprimeur de la faire placarder par toute la

ville avant le jour.

Un pressentiment me fit faire un geste pour reprendre le papier, mais

Pinetti m’arrêta en riant:

--Allons, cher ami, me dit-il, ne cherchez pas à fuir un bonheur assuré,

et demain à pareille heure nous célébrerons tous ici votre triomphe.

La galerie fit chorus et, par anticipation, on but, en l’honneur de mes

prochains succès, quelques verres de champagne qui achevèrent de

dissiper mes hésitations et mes scrupules.

Je rentrai chez moi fort avant dans la nuit, et je me couchai sans trop

me rendre compte de ce qui s’était passé.

A deux heures de l’après-midi, je dormais encore, lorsque je fus

réveillé par la voix de Pinetti:

--Alerte! Edmond, me criait-il à travers la porte, Alerte! nous n’avons

pas de temps à perdre; c’est aujourd’hui le grand jour, j’ai mille

choses à vous dire.

Je me hâtai de lui ouvrir.

--Ah! cher comte, me dit-il, laissez-moi vous féliciter sur votre

bonheur. On ne parle que de vous dans la ville. La salle est entièrement

louée; on s’arrache les derniers billets; le roi lui-même, accompagné de

sa famille, vous fait l’honneur d’assister à votre représentation; nous

venons d’en recevoir l’avis.

A ces mots, des souvenirs précis me reviennent; une sueur froide couvre

mon front; la terreur qui saisit tout débutant me donne le vertige.

Epouvanté, je m’asseois sur le pied de mon lit.--N’y comptez pas,

chevalier, m’écriai-je avec fermeté, n’y comptez pas, et, quelque chose

qui puisse en arriver, je ne veux pas jouer.

--Comment, vous ne voulez pas jouer? me dit mon perfide ami, en

affectant la tranquillité la plus parfaite; mais mon cher, vous ne

songez pas à ce que vous dites; il n’y a plus maintenant possibilité de

reculer; les affiches sont posées, et c’est un devoir pour vous de tenir

les engagements que vous avez pris. Du reste, pensez-y bien, cette

représentation est pour les pauvres, qui vous bénissent déjà et que vous

ne pouvez abandonner; un refus serait pour le roi une insulte.

Allons! allons! ajouta-t-il, du courage, mon ami; à quatre heures venez

me trouver au théâtre; nous ferons ensemble une répétition que je crois

du reste inutile, mais qui vous donnera de la confiance. Au revoir!

Une fois livré à moi-même, je restai près d’une heure absorbé dans mes

réflexions, cherchant en vain un moyen d’éluder la représentation. A

chaque instant une barrière insurmontable se dressait devant moi: le

roi, les pauvres, la ville entière, tout enfin semblait me faire un

impérieux devoir de tenir ma promesse inconsidérée.

Après m’être bien désespéré, j’en vins à réfléchir qu’aucune difficulté

sérieuse ne pouvait se présenter dans cette séance, puisque grand nombre

de tours, comme je l’ai dit, étant faits avec l’aide de compères, la

plus grande partie du travail revenait à ces collaborateurs.

Fort de cette idée, je repris courage, et à quatre heures, j’arrivai au

théâtre avec une assurance qui surprit Pinetti lui-même.

La représentation ne devant commencer qu’à huit heures, j’avais tout le

temps nécessaire pour faire mes préparatifs. Je l’employai si bien, que,

lorsque vint le moment d’entrer en scène, mes folles appréhensions

s’étaient complètement évanouies, et je me présentai devant le public

avec assez d’aplomb pour un débutant.

La salle était comble. Le roi et sa famille, installés dans une loge

d’avant-scène, semblaient porter sur moi des regards pleins d’une

sympathique indulgence. Sa Majesté devait savoir que j’étais un émigré

français.

J’attaquai hardiment mon programme par un tour qui devait vivement

frapper l’imagination des spectateurs.

Il s’agissait d’emprunter une bague, de la mettre dans un pistolet, de

faire feu par une fenêtre donnant sur la scène et de l’envoyer dans la

mer qui baignait le pied du théâtre. Ceci terminé, j’ouvrais une boîte

qui avait été préalablement examinée, fermée et cachetée par les

spectateurs, et l’on y trouvait un énorme poisson, qui rapportait la

bague dans sa bouche.

Plein de confiance dans la réussite de ce tour, je m’avance vers le

parterre en priant qu’on veuille bien me confier une bague. Sur vingt

qui me sont présentées j’accepte celle d’un compère que Pinetti m’a

désigné à l’avance, et je le prie de la mettre lui-même dans le canon du

pistolet que je lui présente.

Pinetti m’avait prévenu que le compère prendrait pour cela une bague en

cuivre qui serait sacrifiée, et qu’on lui en rendrait une en or. Le

spectateur fait ce que je lui demande; aussitôt j’ouvre la fenêtre, et

je décharge le pistolet.

Comme un soldat sur le champ de bataille, l’odeur de la poudre m’exalte;

je me sens plein d’entrain et de gaîté, et je me permets quelques

heureuses plaisanteries qui sont goûtées du public.

Profitant de ces heureuses dispositions pour donner ce qui, en terme de

théâtre, s’appelle le _coup de fouet_, je saisis ma baguette magique, et

je trace au-dessus de la boîte des cercles plus ou moins cabalistiques.

Enfin je brise les cachets, et triomphant, je sors le poisson que je

porte au propriétaire de la bague, afin qu’il la retire lui-même de la

bouche de mon fidèle messager.

Si le compère joue bien son rôle, il doit témoigner la plus grande

stupéfaction. En effet, le monsieur, en recevant sa bague, se met à

l’examiner sous toutes les faces, et je vois sur sa physionomie une

surprise extrême. Fier d’une aussi belle réussite, je remonte la scène

où je m’incline pour remercier le public des applaudissements qu’il me

prodigue. Hélas! mon cher Robert, ce triomphe fut de courte durée et

devint pour moi le prélude d’une terrible mystification.

J’allais passer à une autre expérience, lorsque je vois mon spectateur

s’agiter vivement en s’adressant à ses voisins, et me regarder comme

pour m’adresser la parole. Je crois que pour écarter tout soupçon mon

compère poursuit son rôle; seulement, je trouve qu’il abuse de cet

effet. Mais quel n’est pas mon saisissement, lorsque mon homme se

levant:

--Pardon, Monsieur, me dit-il, il me semble que votre tour n’est pas

terminé, puisqu’à la place d’une bague en or ornée de diamants que je

vous ai confiée, vous m’en avez rendu une en cuivre garnie de

verroterie?

Une erreur me paraissait impossible, aussi tournant le dos, je commence

les préparatifs de l’expérience qui doit suivre.

--Monsieur, me crie alors mon spectateur récalcitrant, voulez-vous me

faire l’honneur de répondre à ma question? Si la fin de votre tour est

une plaisanterie, je l’accepte comme telle, et vous me rendrez ma bague

en sortant. S’il n’en est pas ainsi, je ne puis me contenter de

l’horrible bijou que vous m’avez remis.

Un silence profond régnait dans la salle; on ignorait les causes de

cette réclamation, et l’on pouvait croire que c’était une mystification

qui, comme d’ordinaire, finirait à la plus grande gloire de l’opérateur.

Le réclamant, le public et moi, nous nous trouvions dans le même

embarras, dans la même incertitude; c’était une énigme dont seul je

pouvais donner le mot, et ce mot, je l’ignorais.

Voulant cependant sortir de cette position aussi critique que ridicule,

je m’approche de mon impitoyable créancier, je jette un coup d’œil

sur la bague que je lui ai remise, et je demeure attéré en reconnaissant

qu’elle est véritablement en cuivre grossièrement doré.

Le spectateur auquel je me suis adressé n’était donc point un compère?

pensai-je avec effroi. Pinetti aurait-il voulu me trahir? Cette

supposition me semble tellement odieuse que je la repousse, préférant

attribuer au hasard cette fatale méprise. Mais que faire? que dire? ma

tête était en feu.

En désespoir de cause, j’allais adresser au public quelques excuses sur

ce malencontreux accident, lorsqu’une inspiration vint me tirer

provisoirement d’embarras.

--Monsieur, dis-je au plaignant en affectant une grande tranquillité

d’esprit, continuez-vous à croire que votre bague, en passant par mes

mains, s’est changée en cuivre?

--Oui, Monsieur, et de plus j’ai l’assurance que celle que vous m’avez

remise n’a aucune ressemblance de forme avec celle que je vous ai

confiée.

--Eh bien, Monsieur, repris-je avec aplomb, voilà justement où est le

merveilleux du tour: cette bague va insensiblement reprendre sa première

forme entre vos mains, et, demain matin, vous la trouverez exactement

telle qu’elle était lorsque vous me l’avez confiée. C’est ce que nous

appelons en termes cabalistiques le _changement imperceptible_.

Cette réponse me faisait gagner du temps; je comptais à la fin de la

séance voir le réclamant, lui payer le prix de sa bague, quel qu’il fût,

et le prier de me garder le secret.

Assez heureusement sorti de ce mauvais pas, je saisis un jeu de cartes

et je continuai ma séance. Les compères n’avaient rien à faire dans le

tour suivant, je n’avais donc rien à craindre cette fois. Aussi

m’approchant de la loge où se trouvait le roi, je le priai de me faire

l’honneur de prendre une carte. Il le fit de très bonne grâce. Mais,

nouvelle fatalité! Sa Majesté n’eut pas plutôt regardé la carte choisie

par elle que, fronçant le sourcil, elle la rejeta sur la scène avec les

marques du plus profond mécontentement.

Le coup qui me frappe cette fois est trop direct pour que j’essaie de le

parer ou tout au moins de le dissimuler. Mais je veux connaître la cause

d’un aussi humiliant affront. Je ramasse la carte, et figurez-vous, mon

enfant, toute l’étendue de mon désespoir, lorsque j’y vois, tracée en

caractères dont il m’est facile de reconnaître la source, une grossière

injure à l’adresse de Sa Majesté.

Je voulus balbutier quelques excuses; de la main, le roi m’imposa

dédaigneusement silence.

Oh! alors, je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, car le vertige

s’empara de mon cerveau, je crus que j’allais devenir fou.

J’avais enfin acquis la preuve de la perfidie de Pinetti, dont les

batteries étaient dressées pour me couvrir de confusion et de ridicule;

j’étais tombé dans l’infâme guet-apens qu’il m’avait si traîtreusement

dressé.

Cette idée me rend une sauvage énergie; je me sens saisi d’un affreux

désir de vengeance; je me précipite vers la coulisse où doit se trouver

mon ennemi; je veux le saisir au collet, l’amener sur la scène comme un

malfaiteur, et lui faire demander grâce et pardon.

L’escamoteur n’y était plus! Je cours de tous côtés comme un insensé;

mais, à quelque endroit que je me porte, les cris, les sifflets et les

huées me poursuivent et bouleversent mes sens. Enfin, succombant sous le

poids de tant d’émotions, je m’évanouis.

Pendant huit jours, je fus en proie à une fièvre ardente et au délire,

criant sans cesse vengeance contre Pinetti. Et pourtant je ne savais pas

tout encore!

J’appris plus tard que cet homme indigne, cet ami déloyal était sorti de

sa cachette, après mon évanouissement; qu’il était entré en scène, à la

demande de quelques compères, et qu’il avait continué la séance, aux

grands applaudissements de la salle entière.

Ainsi donc, toute cette amitié, toutes ces protestations de dévouement

n’étaient qu’une comédie, qu’un tour d’escamotage. Pinetti n’avait

jamais eu pour moi la moindre affection; ses caresses n’avaient eu

d’autre but que de me faire tomber dans le piége qu’il tendait à mon

amour-propre; il voulait détruire par une humiliation publique une

concurrence qui le gênait.

Il eut de ce côté un succès complet, car depuis ce jour, mes amis, mêmes

les plus intimes, craignant sans doute que le ridicule dont j’étais

couvert ne rejaillît sur eux, me tournèrent subitement le dos.

Cet abandon m’affecta vivement, mais j’avais trop de fierté pour mendier

le retour d’affections aussi frivoles, et, loin de chercher un

rapprochement, je résolus de quitter immédiatement la ville. D’ailleurs,

je méditais un projet de vengeance pour l’exécution duquel la solitude

m’était nécessaire.

Pinetti avait fui lâchement après le sanglant affront qu’il m’avait

infligé. Le provoquer en duel, c’eût été lui faire trop d’honneur. Je

jurai de le battre avec ses propres armes et d’humilier à mon tour mon

vil mystificateur.

Voici le plan que je me traçai:

Je devais me livrer avec ardeur à tous les exercices de la

prestidigitation et approfondir cet art dont je n’avais fait

qu’effleurer les principes. Puis, lorsque je serais bien sûr de

moi-même, que j’aurais ajouté au répertoire de Pinetti des tours

nouveaux, je poursuivrais mon ennemi dans ses voyages, je le devancerais

dans chaque ville ou j’y jouerais concurremment avec lui et je

l’écraserais partout de ma supériorité.

Plein de cette idée, je convertis en numéraire tout ce que je possédais,

et je me réfugiai à la campagne. Là, complétement retiré du monde, je me

livrai à l’exécution de mes projets de vengeance.

Je ne puis vous dire, mon ami, tout ce que je déployai de patience et

combien je travaillai pendant les six mois que dura ma séquestration

volontaire. J’en fus heureusement récompensé, car ma réussite fut

complète.

J’acquis une adresse à laquelle je n’eusse jamais osé prétendre. Pinetti

n’était plus un maître pour moi, et je devenais son rival.

Non content de ces résultats, je voulus l’éclipser encore par la

richesse de ma scène. Je fis donc exécuter des appareils avec un luxe

inouï jusqu’alors, sacrifiant à l’organisation de mon cabinet tout ce

que je possédais.

Avec quel bonheur je contemplai ces brillants instruments, dont chacun

me présentait une arme capable de faire de mortelles blessures à la

vanité de mon adversaire! De quelle joie profonde mon cœur battit à

la pensée de la lutte que j’allais engager avec lui!

C’était maintenant entre Pinetti et moi un duel d’amour-propre, mais un

duel à mort; l’un de nous deux devait rester sur le terrain, et j’avais

le droit d’espérer que je sortirais vainqueur de cette lutte.

Avant de commencer mes voyages, je pris des renseignements sur mon

rival, et j’appris qu’après avoir parcouru l’Italie méridionale, en

s’arrêtant dans les villes les plus importantes, il venait de quitter

Lucques pour se rendre à Bologne. Je sus en outre qu’au sortir de cette

ville, il devait gagner successivement Modène, Parme, Plaisance, etc.

Sans perdre de temps, je partis pour Modène, afin de le précéder dans

cette ville et de lui enlever ainsi la possibilité d’y donner des

représentations. D’énormes affiches annoncèrent les représentations

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier · 第 27 / 104 题