LE COUSIN ROBERT.--L’ÉVÉNEMENT LE PLUS IMPORTANT DE MA VIE.--COMMENT ON
DEVIENT SORCIER.--MON PREMIER ESCAMOTAGE.--FIASCO COMPLET.--PERFECTIBILITÉ
DE LA VUE ET DU TOUCHER.--CURIEUX EXERCICE DE
PRESTIDIGITATION.--MONSIEUR NORIET.--UNE ACTION PLUS INGÉNIEUSE QUE
DÉLICATE.--JE SUIS EMPOISONNÉ.--UN TRAIT DE FOLIE.
Ayant de parler de mes études dans l’horlogerie, je ferai connaître à
mes lecteurs mon nouveau patron.
Et tout d’abord, pour me mettre à l’aise et parce que pour moi cela
résume tout, je dirai que le _cousin Robert_, comme je le nommais, a été
dès mon entrée chez lui et est toujours demeuré depuis un de mes
meilleurs et plus chers amis. C’est qu’il serait difficile en effet
d’imaginer un caractère plus heureux, un cœur plus affectueux et plus
dévoué.
Comme ouvrier, mon cousin avait des qualités non moins précieuses: à une
rare intelligence il joignait une adresse qui, je le déclare sans fausse
modestie, semble être un privilége de notre famille; il avait, du reste,
la réputation du plus habile horloger de Blois, et cette ville, comme
on le sait, excella longtemps dans l’exécution des machines à mesurer le
temps.
Mon père ne pouvait donc mieux faire que de me confier à un homme qui
possédait toutes mes sympathies et chez qui je trouvais réunies à la
fois la bienveillance d’un ami et la science d’un maître.
Mon cousin commença par me faire faire _de la limaille_, comme disait
mon père, mais je n’eus pas besoin d’apprentissage pour arriver à me
servir des outils, car depuis longtemps j’en avais acquis l’habitude, et
les débuts du métier, ordinairement si ennuyeux, n’eurent rien de
pénible pour moi. Je pus, dès les premiers jours, être employé à de
petits travaux dont je m’acquittai avec assez d’habilité pour mériter
les éloges de mon maître.
Je ne voudrais pas laisser croire cependant que je fus toujours un élève
parfait; j’avais conservé dans mon nouvel état cette disposition
d’esprit qui est innée en moi, et qui m’attira de la part du cousin plus
d’une réprimande: je ne pouvais me résoudre à enchaîner mon imagination
à l’exécution des idées d’autrui; je voulais à toute force inventer ou
perfectionner.
Toute ma vie j’ai été dominé par cette passion, ou si l’on veut par
cette manie. Jamais je n’ai pu arrêter ma pensée sur une œuvre
quelconque sans chercher les moyens d’y apporter un perfectionnement ou
d’en faire jaillir une idée nouvelle. Mais cette disposition d’esprit,
qui plus tard me fut si favorable, était à cette époque très
préjudiciable à mes progrès. Avant de suivre mes propres inspirations et
de m’abandonner à mes fantaisies, je devais m’initier aux secrets de mon
art, apprendre à surmonter les difficultés signalées par les maîtres et
chasser, enfin, des idées qui n’étaient propres qu’à me détourner des
vrais principes de l’horlogerie.
Tel était le sens des observations paternelles que m’adressait de temps
à autre mon cousin et j’étais bien forcé d’en reconnaître la justesse.
Alors je me remettais à l’ouvrage avec plus de zèle, tout en gémissant
en secret sur cet assujettissement qui m’était imposé.
Pour favoriser mes progrès et seconder mes efforts, mon patron m’engagea
à étudier quelques ouvrages traitant de la mécanique en général et de
l’horlogerie eu particulier. Cela rentrait trop bien dans mes goûts pour
que je ne suivisse pas son conseil; et je me livrais sans réserve à ces
attrayantes études, lorsqu’un fait, bien simple en apparence, vint
tout-à-coup décider du sort de ma vie en me dévoilant une vocation dont
les mystérieuses ressources devaient ouvrir plus tard un vaste champ à
mes idées inventives et fantastiques.
Un soir, j’entre dans la boutique d’un bouquiniste nommé Soudry, pour
acheter le Traité d’horlogerie de Berthoud, que je savais être en sa
possession.
Le marchand, engagé en ce moment dans une affaire d’une toute autre
importance que celle qui m’amenait, sort de ses rayons deux volumes, me
les remet et me congédie sans plus de façon.
Revenu chez moi, je me dispose à lire avec la plus grande attention mon
Traité d’horlogerie, mais que l’on juge de ma surprise, lorsque sur le
dos de l’un de ces volumes je lis ces mots: AMUSEMENTS DES SCIENCES.
Étonné de trouver un titre semblable sur un ouvrage sérieux, j’ouvre
impatiemment ce livre, je parcours la table des chapitres, et ma
surprise redouble en lisant ces mots étranges:
_Démonstration des tours de cartes..... Deviner la pensée de
quelqu’un..... Couper la tête d’un pigeon et le faire ressusciter_,
etc...
Soudry s’était trompé: dans sa préoccupation, au lieu d’un Berthoud il
m’avait remis deux volumes de l’Encyclopédie. Fasciné toutefois par
l’annonce de semblables merveilles, je dévore les pages du mystérieux
in-quarto, et, plus j’avance dans ma lecture, plus je vois se dérouler
devant moi les secrets d’un art pour lequel j’avais, à mon insu, plus
que de la vocation.
Je crains d’être taxé d’exagération ou tout au moins de n’être pas
compris d’un grand nombre de lecteurs, lorsque je dirai que cette
découverte, trésor inespéré, me causa l’une des plus grandes joies que
j’aie jamais éprouvées. C’est qu’en ce moment de secrets pressentiments
m’avertissaient que le succès, la gloire peut-être, se trouvaient un
jour pour moi dans l’apparente réalisation du merveilleux et de
l’impossible, et ces pressentiments ne m’ont heureusement pas trompé.
La ressemblance de deux in-quarto et la préoccupation d’un bouquiniste,
telles furent les causes vulgaires de l’événement le plus important de
ma vie.
* * * * *
Plus tard, dira-t-on, des circonstances différentes eussent pu éveiller
en moi cette vocation; c’est probable; mais plus tard il n’eût plus été
temps. Un ouvrier, un industriel, un négociant établi quittera-t-il une
position faite, si médiocre qu’elle soit, pour céder à une passion qui
serait infailliblement taxée de folie! non certes. C’était donc
seulement à cette époque que mon irrésistible penchant vers le
mystérieux pouvait être raisonnablement suivi.
Combien de fois depuis n’ai-je pas béni cette erreur providentielle sans
laquelle je serais resté sans doute un modeste horloger de province! Ma
vie, il est vrai, se serait ainsi écoulée calme, douce, et tranquille;
bien des peines, des émotions, des angoisses m’eussent été épargnées;
mais aussi de quelles vives sensations, de quelles joies profondes mon
âme n’eût-elle pas été privée?
* * * * *
J’étais passionnément courbé sur mon précieux in-quarto, dévorant
jusqu’aux moindres détails de ces tours de main merveilleux; ma tête
brûlait et je restais parfois plongé dans des réflexions qui tenaient de
l’extase. Cependant les heures s’écoulaient, et tandis que mon
imagination se berçait dans des rêves fantastiques, je ne m’apercevais
pas que ma chandelle était arrivée à sa dernière période; sa lueur
pâlissait sensiblement et j’entendis bientôt crépiter la mèche; puis,
réduite à un imperceptible lumignon, elle s’affaissa brusquement et
rendit le dernier soupir.
Comprendra-t-on tout mon désappointement? Cette chandelle était la
dernière que j’eusse en ma possession; force me fut donc de quitter les
sublimes régions de la magie faute de pouvoir les éclairer. A cet
instant de dépit, que n’aurais-je pas donné pour la lumière la plus
vulgaire, fût-ce même pour un lampion!
Ce n’était pas que je fusse dans une obscurité complète; une blafarde
clarté me venait d’un réverbère voisin, mais quelques efforts que je
fisse pour profiter de ses pâles rayons, je ne pouvais parvenir à
déchiffrer un seul mot, et, bon gré mal gré, je dus me résigner à me
coucher.
J’essayai vainement de dormir; la surexcitation fiévreuse que m’avait
donnée cette lecture ne me permit ni sommeil ni repos; je repassais dans
mon esprit les endroits qui m’avaient le plus frappé, et l’intérêt
qu’ils m’inspiraient exaltait de plus en plus mon imagination.
Incapable de rester au lit, je retournais de temps en temps me mettre à
la fenêtre, et, jetant sur le reverbère des regards de convoitise, j’en
étais arrivé à former le projet d’aller lire à sa clarté, au beau milieu
de la rue, lorsque soudain une autre idée traverse mon esprit. Dans mon
impatience de la réaliser, je ne me donne même pas le temps de
m’habiller, et, bornant mon vêtement au strict nécessaire, si l’on peut
appeler ainsi des pantoufles et un caleçon, je prends mon chapeau d’une
main, une paire de pincettes de l’autre, et je descends l’escalier à
tâtons.
Une fois dans la rue, je me dirige rapidement vers le réverbère; car je
dois avouer au lecteur que poussé, sans doute, par le désir de mettre
promptement à exécution certaines notions que je venais d’acquérir sur
la prestidigitation, j’avais conçu la pensée d’_escamoter_ à mon profit
le quinquet affecté par la municipalité à la sûreté de la ville. Le rôle
destiné aux pincettes et au chapeau dans cette audacieuse opération
consistait, pour les premières, à briser la petite porte de tôle
derrière laquelle s’enroulait la corde qui servait à monter et à
descendre le réverbère, et pour le second, à jouer l’office de lanterne
sourde, en étouffant les jets lumineux qui eussent pu trahir mon larcin.
Tout se passa au gré de mes désirs, et déjà je me retirais triomphant,
quand un misérable incident vint me faire perdre le fruit de mon coup de
main. Au moment même où j’allais disparaître avec mon butin, un mitron,
oui, un vulgaire mitron, me fit échouer en apparaissant subitement au
seuil de sa boutique. Je me blottis aussitôt dans l’encoignure d’une
porte, et là, redoublant de soins pour absorber dans mon chapeau les
rayons du quinquet, j’attendis, dans l’immobilité la plus complète,
qu’il plût au malencontreux boulanger de rentrer chez lui. Mais que l’on
juge de ma douleur et de mon effroi, quand je le vis s’adosser à la
porte et fumer tranquillement sa pipe!
La position devenait intolérable; le froid et aussi la crainte d’être
découvert faisaient claquer mes dents, et, pour comble de désespoir, je
sentis bientôt la coiffe de mon chapeau s’enflammer. Il n’y avait pas à
hésiter: je serrai convulsivement ma soi-disant lanterne sourde entre
mes mains et parvins ainsi à étouffer l’incendie; mais à quel prix,
grand Dieu! Mon pauvre chapeau, celui dont je me parais le dimanche,
était roussi, rempli d’huile et complètement déformé. Et tandis que je
subissais toutes ces tortures, mon bourreau continuait à fumer avec un
air de calme et de béatitude qui me causait des accès de rage.
Je ne pouvais pourtant demeurer là jusqu’au jour, mais comment sortir de
cette situation critique? Demander le secret au boulanger, c’était faire
appel à son indiscrétion et me couvrir de ridicule; rentrer directement
chez moi, c’était me trahir, car j’étais obligé de passer devant lui, et
un réverbère peu éloigné jetait assez de clarté pour me faire
reconnaître. Restait un troisième parti: c’était d’enfiler rapidement
une rue qui se trouvait à ma gauche et de regagner la maison par un
chemin détourné. Ce fut celui-là auquel je m’arrêtai au risque d’être
rencontré dans mon excursion en costume de baigneur.
Sans plus tarder, je mets sous mon bras et chapeau et quinquet, car je
me vois forcé de les emporter avec moi pour enlever toute trace de mon
délit, je pars comme un trait.
Dans mon trouble, je m’imagine que le boulanger me poursuit, je crois
même entendre ses pas derrière moi, et voulant à toute force le
dépister, je redouble de vitesse; je prends tantôt à droite, tantôt à
gauche, et traverse un si grand nombre de rues, que ce n’est qu’au bout
d’un quart-d’heure d’une marche effrenée que je me retrouve dans ma
chambre, haletant, n’en pouvant plus, mais heureux d’en être quitte
encore à si bon marché.
Il faut avouer que pour un homme destiné à jouer plus tard un certain
rôle dans les fastes de l’escamotage, je n’avais pas eu la main heureuse
pour mon coup d’essai, ou pour m’exprimer en termes de théâtres, je
dirai que je venais de faire un _fiasco_ complet.
Cependant, je ne fus aucunement découragé; loin de là, dès le lendemain,
j’oubliais mes infortunes de la veille en me retrouvant avec mon
précieux traité de _magie blanche_, et je me remettais avec ardeur à la
lecture de ses intéressants secrets.
Huit jours après je les possédais tous.
De la théorie je résolus de passer à la pratique; mais, ainsi que cela
m’était arrivé avec le livre de Carlosbach, je me trouvai subitement
arrêté devant un obstacle. L’auteur était, il est vrai, plus
consciencieux que le mystificateur Bordelais; il donnait de ses tours
une explication très facile à comprendre; seulement il avait eu le tort
de supposer à tous ses lecteurs une certaine adresse pour les exécuter.
Or, cette adresse me manquait complètement, et, si désireux que je fusse
de l’acquérir, je ne trouvais rien dans l’ouvrage qui m’en indiquât les
moyens. J’étais dans la position d’un homme qui tenterait de copier un
tableau sans avoir les moindres notions du dessin et de la peinture.
Faute d’un professeur pour me guider, je dus créer les principes de la
science que je voulais étudier.
D’abord, comme base fondamentale de la prestidigitation, j’avais
facilement reconnu que les organes qui jouent le principal rôle dans
l’exercice de cet art sont la vue et le toucher. Je compris que, pour
approcher le plus possible de la perfection, il fallait que le
prestidigitateur développât en lui une perception plus rapide, plus
délicate et plus sûre de ces deux organes, par cette raison que dans ses
séances il doit embrasser d’un seul regard tout ce qui se passe autour
de lui, et exécuter ses prestiges avec une dextérité infaillible.
J’avais été souvent frappé de la facilité avec laquelle les pianistes
peuvent lire et exécuter, même à première vue, un morceau de chant avec
son accompagnement. Il était évident, pour moi, que par l’exercice on
pouvait arriver à se créer une faculté de perception appréciative et une
habileté du toucher qui permettent à l’artiste de lire simultanément
plusieurs choses différentes, en même temps que ses mains s’occupent
d’un travail très compliqué. Or, c’est une semblable faculté que je
désirais acquérir pour l’appliquer à la prestidigitation; seulement,
comme la musique ne pouvait me fournir les éléments qui m’étaient
nécessaires, j’eus recours à l’art du jongleur, dans lequel j’espérais
trouver des résultats, sinon semblables, du moins analogues.
On sait que l’exercice des boules développe étonnamment le toucher. Mais
n’est-il pas évident qu’il développe également le sens de la vue?
En effet, lorsqu’un jongleur lance en l’air quatre boules qui se
croisent dans différentes directions, ne faut-il pas que ce sens soit
bien perfectionné chez lui, pour que ses yeux puissent, d’un seul
regard, suivre avec une merveilleuse précision chacun des dociles
projectiles dans les courbes variées que leur ont imprimées les mains?
Il y avait précisément à Blois, à cette époque, un pédicure nommé Maous,
qui possédait le double talent de jongler assez adroitement et
d’extirper les cors avec une habileté digne de la légèreté de ses mains.
Maous, malgré ce cumul, n’était pas riche; je le savais, et cette
particularité me fit espérer obtenir de lui des leçons à un prix en
rapport avec mes modestes ressources.
En effet, moyennant dix francs, il s’engagea à m’initier à l’art du
jongleur.
Je me livrai avec une telle ardeur aux exercices qu’il m’indiqua, et mes
progrès furent si rapides, qu’en moins d’un mois je n’avais plus rien à
apprendre; j’en savais autant que mon maître, si ce n’est pourtant l’art
d’extirper les cors, dont je lui laissai le monopole. J’étais parvenu à
jongler avec quatre boules.
Cela ne satisfit pas encore mon ambition; je voulus, s’il était
possible, surpasser la faculté de lire par appréciation que j’avais tant
admirée chez les pianistes. Je plaçai un livre devant moi, et tandis
que mes quatre boules voltigeaient en l’air, je m’habituai à y lire sans
hésitation.
Je ne serais point étonné que ceci parût extraordinaire à bien des
lecteurs; mais, ce qui les surprendra peut-être plus encore, c’est que
je viens à l’instant même de me donner la satisfaction de répéter cette
curieuse expérience; pourtant trente ans se sont écoulés depuis le fait
que je viens de raconter, et pendant ce temps j’ai bien rarement touché
à mes boules; car jamais je ne m’en suis servi dans mes séances.
Je dois avouer toutefois que sur ce point mon adresse a baissé d’un
degré; ce n’est plus qu’avec trois boules que j’ai pu lire avec
facilité.
On ne saurait croire combien, alors, cet exercice communiqua à mes
doigts de délicatesse et de sûreté d’exécution, en même temps que cette
lecture par appréciation donnait à mon regard une promptitude de
perception qui tenait du merveilleux. Je parlerai plus tard du service
que me rendit cette dernière faculté pour l’expérience de la seconde
vue.
Après avoir ainsi rendu mes mains souples et dociles, je n’hésitai plus
à m’exercer directement à la prestidigitation. Je m’occupai spécialement
de la manipulation des cartes et de l’_empalmage_.
Cette opération d’escamotage exige un long travail; car il faut, tout en
ayant la main droite ouverte et renversée, arriver à y retenir
invisiblement des boules, des bouchons de liége, des morceaux de sucre,
des pièces de monnaie, etc., sans que les doigts soient fermés ou
perdent rien de leur liberté.
En raison du peu de temps dont je pouvais disposer, les difficultés
inhérentes à ces nouveaux exercices eussent été insurmontables si je
n’eusse trouvé le moyen de satisfaire les exigences de ma passion sans
négliger mon état. Voici comment je m’y pris.
Selon la mode de l’époque, j’avais de chaque côté de ma redingote, dite
à la _propriétaire_, des poches assez vastes pour pouvoir y manipuler
avec facilité. Cette disposition me présentait cet avantage qu’aussitôt
qu’une de mes mains n’était plus occupée au dehors, elle se glissait
dans l’une de mes poches et se mettait à l’œuvre avec des cartes, des
pièces de monnaie ou l’un des objets que j’ai cités.
Il est aisé de comprendre combien cette organisation me faisait gagner
de temps. Ainsi, par exemple, dès que j’étais en course, mes deux mains
pouvaient travailler chacune de son côté; au dîner, il m’arrivait très
souvent de manger ma soupe d’une main, tandis que je faisais _sauter la
coupe_ de l’autre. Bref, si court que fût le répit que me laissait le
travail de ma profession, j’en profitais immédiatement pour mes
occupations favorites.
Comme on était loin de se douter que mon paletot fût en quelque sorte
une salle d’étude, cette manie de tenir constamment mes mains renfermées
passa pour une originalité de mauvais goût; mais, après quelques
plaisanteries sur ce sujet, on ne m’en parla plus.
Quelle que fût ma passion pour l’escamotage, j’eus toutefois assez
d’empire sur moi-même pour m’appliquer à ne pas mécontenter mon patron,
qui ne s’aperçut jamais d’aucune distraction dans mon travail et n’eut
que des éloges à me donner sous le double rapport de l’exactitude et de
l’application.
Je vis enfin arriver le terme de mon noviciat, et, un beau jour, _le
cousin_ me déclara ouvrier et m’assura que j’étais apte à recevoir
désormais un salaire. Ce fut avec le plus vif plaisir que je reçus cette
déclaration, dans laquelle je trouvais, outre ma liberté, l’avantage de
pouvoir relever ma situation financière.
Je ne fus pas longtemps, du reste, sans profiter des bénéfices de ma
nouvelle position. Une place m’ayant été offerte chez un horloger de
Tours, je partis le lendemain du jour où je devins libre.
Mon nouveau patron était ce M. Noriet qui, plus tard, acquit une
certaine célébrité comme sculpteur. Son imagination, qui déjà
pressentait ses œuvres futures, lui faisait dédaigner le travail
routinier des _rhabilleurs_ de montres, et il laissait volontiers à ses
ouvriers le soin de faire ce qu’il appelait par dérision le _décrotage_
de l’horlogerie. C’était pour remplir cette fonction qu’il m’avait fait
venir chez lui.
Je devais gagner, en sus de la nourriture et du logement, trente-cinq
francs par mois; c’était peu, à la vérité, mais la somme était énorme
pour moi qui, depuis ma sortie de chez le notaire d’Avaray, n’avais vécu
que des ressources d’un revenu plus que modeste.
Quand je dis que je gagnais trente-cinq francs, c’est pour établir une
somme ronde; en réalité, je ne les touchais pas dans leur intégralité.
Mme Noriet, en sa qualité d’excellente ménagère, possédait au plus
haut point l’intelligence des escomptes et des retenues. Aussi
avait-elle trouvé le moyen de modifier mon traitement par un procédé
aussi ingénieux qu’indélicat: c’était de me payer en écus de six livres.
Or, comme à cette époque les pièces de six francs ne valaient que cinq
francs quatre-vingts centimes; il en résultait chaque mois pour la
patronne un bénéfice de vingt-quatre sous, que de mon côté je portais au
compte de mes _profits et pertes_.
Chez M. Noriet, mon temps était certainement bien rempli par ma besogne,
et pourtant je trouvais encore le moyen d’exécuter mes exercices dans
les poches de ma redingote; tous les jours, je constatais avec joie les
progrès sensibles que je devais à mon travail persévérant. J’étais
parvenu à faire disparaître avec la plus grande facilité tout objet que
je tenais entre mes mains; quant aux principes des tours de cartes, ils
n’étaient plus pour moi qu’un jeu d’enfant et me servaient à produire de
charmantes illusions.
J’étais fier, je l’avoue, de mes petits talents de société et je ne
négligeais aucune occasion de les faire valoir. Le dimanche, par
exemple, après l’invariable partie de loto qui se jouait dans la famille
toute patriarcale de M. Noriet, je donnais, à la grande satisfaction de
l’assistance, une petite séance de prestidigitation qui venait égayer
les fronts soucieux des victimes du plus monotone de tous les jeux. On
trouvait que j’étais un _agréable farceur_, et ce compliment me
ravissait d’aise.
Ma conduite régulière, mon assiduité au travail, et peut-être aussi un
certain enjouement dont j’étais doué à cette époque, m’avaient concilié
l’amitié du _patron_ et de la _patronne_, si bien que j’étais devenu un
membre indispensable de leur société et que je participais à toutes
leurs parties de plaisir. Il nous arrivait assez souvent d’aller à la
campagne.
Dans une de ces excursions, c’était le 25 juillet 1828 (et je
n’oublierai jamais cette date mémorable, car peu s’en fallut qu’elle ne
marquât la fin de mon existence), nous étions allés faire une promenade
dans le but d’assister à la fête d’un village voisin. Avant de partir,
nous avions annoncé notre retour pour cinq heures, en recommandant à la
_bonne_ de tenir le dîner prêt pour ce moment; mais entraînés par le
plaisir, nous ne pûmes être exacts, et nous n’arrivâmes au logis que
vers huit heures.
Après avoir subi la mauvaise humeur de la cuisinière, dont le dîner
s’était refroidi, nous nous mettons à table et mangeons comme des gens
dont l’appétit a été aiguisé par une longue promenade, le grand air et
huit ou dix heures d’abstinence.
Quoi qu’en eût dit Jeannette (c’était le nom de notre _cordon bleu_)
tout ce qu’elle nous servit fut trouvé excellent, à l’exception pourtant
d’un certain ragoût que tout le monde déclara détestable et auquel on
toucha à peine. Seul je dévorai ma part du mets, sans m’inquiéter, le
moins du monde, de sa qualité. Malgré les railleries que m’attira mon
avidité, j’en demandais même une seconde fois et j’aurais sans doute
absorbé tout le plat, si la maîtresse de la maison ne s’y était opposée
dans l’intérêt de ma santé.
Cette précaution me sauva la vie. En effet, le repas était à peine fini
et la partie de loto commencée, que déjà j’éprouvais un malaise
indéfinissable. Je ne tardai pas à me retirer dans ma chambre, où des
douleurs atroces me saisirent et me forcèrent à requérir les soins d’un
médecin. Le docteur, après s’être minutieusement renseigné, acquit
bientôt la certitude qu’une forte dose de vert-de-gris s’était formée
dans la casserole où le ragoût avait été préparé et déclara que j’étais
empoisonné.
Les suites de cet empoisonnement furent terribles pour moi; pendant
quelque temps l’on désespéra de mes jours, mais enfin grâce aux soins
intelligents dont je fus entouré, mes souffrances, bien qu’elles
n’eussent pas encore dit leur dernier mot, semblèrent se calmer et me
laissèrent un peu de repos.
Ce qu’il y eut d’étrange dans cette seconde période de ma maladie, c’est
que ce fut seulement à partir du moment où le docteur déclara que
j’étais hors de danger, que je fus saisi d’une idée fixe de mort
prochaine, à laquelle vint se joindre un désir immodéré de finir mes
jours près de ma famille.
Cette idée, sorte de monomanie, me poursuivait sans cesse, et je n’eus
bientôt plus d’autre pensée que de partir. Je ne pouvais espérer obtenir
du docteur l’autorisation de me mettre en voyage, lorsque ses
recommandations tendaient à ce que je prisse les plus grands
ménagements; je résolus de m’en passer.
Un matin, à six heures, profitant d’un moment où l’on m’avait laissé
seul, je m’habille à la hâte, je descends l’escalier et je gagne une
voiture publique faisant le service de Tours à Blois.
Je m’installe aussitôt dans la rotonde, où par parenthèse je me trouve
seul, et, deux minutes après, l’équipage, léger de voyageurs et de
bagages, part au galop.
On ne sera point surpris lorsque je dirai que la route ne fut pour moi
qu’un horrible martyre. J’étais consumé par une fièvre brûlante, et ma
tête semblait se briser à chaque cahot de la voiture. Dans mon délire,
je voulais fuir mes souffrances, et mes souffrances voyageaient
incessamment avec moi et s’augmentaient encore. N’y pouvant plus tenir,
je passe le bras par la fenêtre, j’ouvre la porte du compartiment, et,
au risque de me tuer, je saute à terre où je tombe privé de
connaissance...
Je ne saurais dire ce que je devins après mon évanouissement; je me
rappelle seulement de longues journées remplies par une existence vague
et pénible dont je ne pus apprécier la durée; j’étais en proie au
délire; je faisais des rêves affreux; j’avais des cauchemars
épouvantables. Un d’eux surtout se renouvelait sans cesse. Il me
semblait que mon crâne s’ouvrait comme une tabatière, qu’un médecin, les
bras nus, les manches retroussées, et muni d’une énorme fourchette en
fer, retirait de mon cerveau des marrons rôtis, qui aussitôt éclataient
comme des bombes et projetaient devant mes yeux des milliers
d’étincelles.
Cette fantasmagorie finit par s’évanouir, et la maladie vaincue ne me
laissa plus que quelques souffrances beaucoup plus supportables.
Mais ma raison avait été si fortement ébranlée qu’elle ne m’éclairait
plus. Une existence d’automate, une indifférence complète, voilà à quoi
j’étais réduit. Si j’entrevoyais quelques objets, ils étaient comme
perdus dans un épais nuage, et je ne pouvais suivre un raisonnement. Il
est vrai aussi de dire que tout ce qui frappait mes sens était d’une
bizarrerie à mettre mon intelligence en défaut. Je me sentais comme
emporté et ballotté dans une voiture, et pourtant j’étais bien sûr que
j’occupais un bon lit, dans une petite chambre d’une propreté exquise.
C’était à croire que j’étais encore sous l’empire de quelque
hallucination!
Enfin je sentis une lueur d’intelligence s’éveiller en moi, et la
première impression un peu vive que j’éprouvai fut produite par les
soins empressés d’un homme que j’aperçus au chevet de mon lit. Ses
traits m’étaient inconnus. Il s’approcha de moi et m’engagea
affectueusement à prendre une potion. J’obéis: après quoi il me
recommanda de garder le silence et de conserver le calme le plus
parfait.
Hélas! l’état de faiblesse où je me trouvais rendait cette
recommandation facile à suivre. Je cherchai cependant à deviner qui
était cet homme, et j’interrogeai mes souvenirs.
Ce fut en vain! je ne voyais plus rien à partir du moment où, dans le
transport de la douleur, je m’étais précipité par la portière de la
diligence.