UN BADAUD DE PROVINCE.--LE DOCTEUR CARLOSBACH, ESCAMOTEUR ET PROFESSEUR
DE MYSTIFICATION.--_LE SAC AU SABLE, LE COUP DE L’ÉTRIER._--JE SUIS
CLERC DE NOTAIRE, LES _MINUTES_ ME PARAISSENT BIEN LONGUES.--UN PETIT
AUTOMATE.--PROTESTATION RESPECTUEUSE.--JE MONTE EN GRADE DANS LA
BASOCHE.--UNE MACHINE DE LA FORCE... D’UN PORTIER.--LES CANARIS
ACROBATES.--REMONTRANCES DE M$1 ROGER.--MON PÈRE SE DÉCIDE À ME
LAISSER SUIVRE MA VOCATION.
Dans le récit que je viens de faire, on n’a trouvé que des événements
simples et peu dignes peut-être d’un homme qui, souvent, a passé pour un
sorcier; mais patience, lecteur, encore quelques pages d’introduction à
ma vie d’artiste, et bientôt ce que vous cherchez dans ce livre va se
dérouler à vos yeux; vous saurez comment se fait un magicien et vous
apprendrez que l’arbre où se cueille cette baguette magique qui
enfantait mes prétendus prodiges, n’est autre qu’un travail opiniâtre,
persévérant et longtemps arrosé de mes sueurs; bientôt aussi, en vous
rendant témoin de mes travaux et de mes veilles, vous pourrez apprécier
ce que coûte une réputation dans mon art mystérieux.
Au sortir du collége, je savourai d’abord toutes les joies d’une liberté
dont j’avais été privé depuis tant d’années. Pouvoir aller à droite ou à
gauche, parler ou se taire au gré de ses désirs, se lever tôt ou tard
selon ses inspirations, n’est-ce pas pour un écolier le paradis sur
terre?
J’usais largement de ces ineffables plaisirs; ainsi, le matin, quoique
j’eusse conservé l’habitude de m’éveiller à cinq heures, dès que la
pendule m’indiquait ce moment, autrefois si terrible, je me mettais à
rire aux éclats, en accompagnant cet accès de gaité maligne d’un
monologue animé, sorte de défi jeté à d’invisibles surveillants; puis,
satisfait de cette petite vengeance rétroactive, je me rendormais
jusqu’à l’heure du déjeuner. Après le repas, je sortais sans autre but
que celui de faire ce que j’appelais une bonne flânerie.
Je fréquentais de préférence les promenades publiques, car j’avais plus
de chances que partout ailleurs d’y trouver quelques distractions pour
occuper mes loisirs; aussi ne se passait-il aucun événement dont je ne
fusse le témoin. J’étais en un mot le badaud personnifié, la gazette
vivante de ma ville natale.
La plupart de ces événements présentaient en eux-mêmes un bien faible
intérêt; pourtant un jour j’assistai à une petite scène qui laissa dans
mon esprit de profonds souvenirs.
Une après dînée, comme j’étais à me promener sur le mail qui borde la
Loire, plongé dans les réflexions que me suggéraient la chute des
feuilles et leurs tourbillons soulevés par une bise d’automne, je fus
tiré de cette douce rêverie par le son éclatant d’une trompette très
habilement embouchée.
Je laisse à penser si je fus le dernier à me rendre à l’appel de cette
éclatante mélodie.
Quelques promeneurs, affriandés comme moi par le talent de l’artiste
mélomane, vinrent également former cercle autour de lui.
C’était un grand gaillard, à l’œil vif, au teint basané, aux cheveux
longs et crépus, portant le poing sur la hanche et la tête élevée. Son
costume, quoique d’une composition assez burlesque, était néanmoins
propre et annonçait un homme pouvant avoir, comme diraient les gens de
sa profession, _du foin dans ses bottes_. Il portait une redingote
marron, surmontée d’un petit collet de même couleur et garnie de larges
brandebourgs en argent; autour de son cou, négligemment posée,
s’enroulait une cravate de soie noire. Les deux extrémités en étaient
réunies par une bague ornée d’un diamant qui eût pu enrichir un
millionnaire, si cette pierre n’eût eu le malheur de s’appeler strass.
Son pantalon noir était largement étoffé; il n’avait point de gilet,
mais en revanche, un linge très blanc, sur lequel s’étalait une énorme
chaîne en chrysocale, avec une collection de breloques dont le son
métallique se faisait entendre à chaque mouvement du musicien.
J’eus tout le temps de faire ces observations, car mon homme ne trouvant
pas sans doute son assistance assez nombreuse pour mériter l’honneur
d’une séance, fit durer son prélude musical au moins un quart-d’heure;
enfin le cercle s’étant insensiblement agrandi, la trompette cessa de se
faire entendre.
L’artiste posa son instrument à terre, fit gravement le tour de
l’assemblée, en exhortant chacun à reculer un peu; puis, s’arrêtant, il
passa la main dans ses longs cheveux et sembla se recueillir dans une
aspiration toute de poésie.
Peu habitué au charlatanisme de cette mise en scène de la place
publique, je regardais cet homme avec une confiante admiration et me
préparais à ne pas perdre un mot de ce que j’allais entendre.
--Messieurs, s’écria-t-il d’une voix assurée et sonore:
--Ecoutez-moi:
--Je ne suis point ce que je parais être. Je dirai plus, je suis ce que
je parais n’être pas. Oui, Messieurs, oui, avouez-le, vous me prenez
pour un de ces pauvres diables venant implorer quelque gros sous de
votre générosité. Eh bien! détrompez-vous; si vous me voyez aujourd’hui
sur cette place, sachez que je n’y suis descendu que pour le soulagement
de l’humanité souffrante, en général, pour votre bien en particulier,
comme aussi pour votre agrément.
Ici, l’orateur, qu’à son accent on pouvait aisément reconnaître pour un
des riverains de la Garonne, passa une seconde fois la main dans sa
chevelure, releva la tête, humecta ses lèvres, et prenant un air de
dignité majestueuse, il continua:
--Je vous apprendrai tout à l’heure qui je suis, et vous pourrez
m’apprécier à ma juste valeur; en attendant, permettez-moi de vous
présenter, pour vous distraire, un faible échantillon de mon
savoir-faire.
L’artiste, après avoir régularisé le cercle de ses auditeurs, dressa
devant lui une table à X, sur laquelle il déposa trois gobelets de
ferblanc, si bien polis, qu’on les eût pris pour de l’argent; puis il se
ceignit d’une gibecière en velours d’Utrecht rouge, dans laquelle il
plongea ses mains pendant quelques instants, sans doute pour préparer
les prestiges qu’il allait présenter; et la séance commença.
Dans une longue série de tours, les muscades, d’abord invisibles,
parurent au bout des doigts de l’escamoteur, passèrent successivement
d’un gobelet sous un autre, à travers la table, même jusque dans la
poche d’un spectateur, pour sortir ensuite, à la grande joie du public,
du nez d’un jeune badaud. Celui-ci prit le fait au sérieux, et il se tua
à se moucher pour s’assurer qu’il ne lui restait plus de ces petites
boules dans le cerveau.
L’adresse avec laquelle ces tours furent faits, la bonhomie apparente de
l’opérateur dans l’exécution de ces ingénieux artifices, me produisirent
la plus complète illusion.
C’était la première fois que j’assistais à un semblable spectacle: j’en
fus émerveillé, stupéfait, ébahi. Cet homme pouvant produire à son gré
de telles merveilles, me semblait un être surhumain; ce fut donc avec un
vif regret que je lui vis mettre de côté ses gobelets et plier sa
gibecière. L’assemblée paraissait également charmée; l’artiste s’en
aperçut et mit à profit ces excellentes dispositions en faisant signe
qu’il avait encore quelque chose à dire. Posant alors ses deux mains sur
la table, comme sur l’appui d’une tribune:
--Messieurs et Dames, dit-il avec une feinte modestie et dans le but de
ménager certains effets oratoires, Messieurs et Dames, j’ai été assez
heureux pour vous voir prêter à mes tours d’adresse une bienveillante
attention, je vous en remercie--l’escamoteur s’inclina jusqu’à
terre;--et comme je tiens à vous prouver que vous n’avez point affaire à
un ingrat, je veux essayer de vous rendre toute la satisfaction que vous
m’avez fait éprouver.
--Daignez m’écouter un instant:
* * * * *
--Je vous ai promis de vous dire qui j’étais, je vais vous
satisfaire--changement subit de physionomie, sentiment de haute estime
de soi-même:--vous voyez en moi le célèbre docteur Carlosbach; la
consonnance de mon nom vous indique assez que je suis
_Anglo-Francisco-Germanique_, pays où l’on vient au monde avec une
couronne de laurier sur la tête.
--Faire mon éloge ne serait qu’être l’interprète de la renommée aux
_cent bouches d’or et d’azur_; je me contenterai de vous dire que j’ai
un immense talent et que mon incommensurable réputation ne peut être
égalée que par ma modestie. Couronné par les plus illustres sociétés
savantes du monde entier, je m’incline devant leur jugement, qui
proclame la supériorité de mes connaissances dans le grand art de guérir
le genre humain.
Cet exorde, aussi bizarre qu’emphatique, fut débité avec une
imperturbable assurance; cependant, je crus remarquer sur la figure du
célèbre docteur quelques légères crispations des lèvres qui trahissaient
comme une envie de rire contenue. Je ne m’y arrêtai pas, et, séduit par
la faconde de l’orateur, je ne cessai de lui prêter une oreille
attentive.
--Mais, Messieurs, ajouta-t-il, c’est assez vous entretenir de ma
personne; il est temps que je vous parle de mes œuvres.
--Apprenez donc que je suis l’inventeur du baume _Vermi-fugo-panacéti_,
dont l’efficacité souveraine est incontestable.
--Oui, Messieurs, oui, le ver, cet ennemi de l’espèce humaine; le ver,
ce destructeur de tout ce qui porte existence; le ver, ce rongeur
acharné des morts et des vivants, est enfin vaincu par ma science; une
goutte, un atôme de cette précieuse liqueur suffit pour chasser à tout
jamais cet affreux parasite.
--Avez-vous des vers longs, des vers plats, des vers ronds? peu
m’importe la forme, je vous en délivrerai.
--Avez-vous encore le ver _macaque_, qui se place entre cuir et chair,
le ver _coquin_, qui s’engendre dans la tête de l’homme, le _tenia_,
vulgairement appelé le ver solitaire, venez à moi, sans crainte, je vous
les _extirperai_ sans douleur.
--Et, Messieurs telle est la vertu de mon baume merveilleux, que
non-seulement il délivre l’homme de cette affreuse calamité pendant sa
vie, mais que son corps n’a plus rien à craindre après sa mort; prendre
mon baume, c’est s’embaumer par anticipation; l’homme alors devient
immortel. Ah! Messieurs, si vous connaissiez toutes les vertus de ma
sublime découverte, mais, vous vous précipiteriez sur moi pour me
l’arracher, en me jetant des poignées d’or; ce ne serait plus une
distribution, ce serait un pillage, aussi je m’arrête.....»
L’orateur s’arrêta en effet un instant et essuya son front d’une main,
tandis que de l’autre il indiquait à la foule qu’il n’avait pas fini.
Déjà un grand nombre d’auditeurs cherchaient à s’approcher du savant
docteur; Carlosbach sembla ne pas s’en apercevoir et reprenant la pose
dramatique qu’il avait un instant quittée, il continua ainsi:
--Mais, me direz-vous, quel peut être le prix d’un tel trésor?
Serons-nous jamais assez riches pour l’acquérir? Et! Messieurs, c’est
ici le moment de vous faire connaître toute l’étendue de mon
désintéressement.
Ce baume, pour la découverte duquel j’ai _séché_ ma vie; ce baume, que
des souverains ont acheté au prix de leur couronne, ce baume enfin que
l’on ne saurait payer..... Je vous le donne.
A ces mots inattendus, la foule, frémissante d’émotion, reste un instant
interdite, puis, comme s’ils eussent été sous l’impression du fluide
électrique, tous les bras se lèvent suppliants et implorent la
générosité du docteur.
Mais, ô surprise! ô déception! Carlosbach, _ce docteur célèbre_,
Carlosbach, _ce bienfaiteur de l’humanité_, quitte soudainement son rôle
de charlatan et se prend d’un rire _homérique_.
Ainsi que dans un changement à vue, la scène est transformée, tous les
bras levés retombent en même temps; on se regarde, on s’interroge, on
murmure, puis l’on s’apaise, et bientôt la contagion du rire gagnant de
proche en proche, la foule éclate en chœur.
L’escamoteur s’arrête le premier et réclame le silence.
--Messieurs, dit-il alors d’un ton de parfaite convenance, ne m’en
veuillez point de la petite scène que je viens de jouer; j’ai voulu par
cette comédie vous prémunir contre les charlatans qui chaque jour vous
trompent, ainsi que je viens de le faire moi-même. Je ne suis point
docteur, mais tout simplement escamoteur, professeur de mystifications
et auteur d’un _recueil_ dans lequel vous trouverez, outre le discours
que je viens de vous débiter, la description d’un grand nombre de tours
d’escamotage.
--Voulez-vous connaître l’art de vous amuser en société? Pour dix sous,
vous pouvez vous satisfaire.
L’escamoteur sort d’une boîte un énorme paquet de livres, fait le tour
de l’assistance, et grâce à l’intérêt que son talent a su inspirer, il
ne tarde pas à débiter toute sa marchandise.
La séance était terminée: je rentrai à la maison la tête pleine de tout
un monde de sensations inconnues.
* * * * *
Comme on le pense bien, je m’étais procuré un des précieux volumes; je
me hâtai d’en prendre connaissance, mais le faux docteur y continuait
son système de mystification et, malgré toute ma bonne volonté, je ne
pus parvenir à comprendre aucun des tours dont il semblait donner
l’explication. J’eus, du reste, pour me consoler, le plaisant discours
que je viens de rapporter ici.
Je m’étais promis de mettre le livre de côté et de n’y plus songer, mais
les merveilles qui y étaient annoncées venaient à chaque instant se
retracer à mon esprit. O Carlorsbach, disais-je dans ma modeste
ambition, si j’avais ton talent, comme je me trouverais heureux! Et,
plein de cette idée, je me décidai à aller prendre des leçons du savant
professeur. Malheureusement cette détermination fut trop tardivement
prise; lorsque je me présentai, j’appris que l’escamoteur mettant à
profit les ressources de sa profession, avait, dès la veille, quitté
son auberge, oubliant de payer les dépenses princières qu’il y avait
faites.
L’aubergiste me donna des détails sur cette fugue, dernière
mystification du professeur. Carslorsbach était arrivé chez lui avec
deux malles d’inégale grandeur et lourdement chargées; sur la plus
grande étaient écrits ces mots: _Instruments de Physique_, sur l’autre
_Vestiaire_. Or, l’escamoteur, qui, disait-il, avait reçu de nombreuses
invitations des châteaux voisins pour y donner des séances, était parti
la veille, afin de satisfaire à l’un de ces engagements. On ne l’avait
vu emporter avec lui qu’une de ses malles, celle aux instruments, et
l’on avait supposé que l’autre restait dans la chambre et servait tout
naturellement à garantir ses frais d’auberge, qu’il devait payer à son
retour.
Le lendemain, l’aubergiste ne voyant pas revenir son voyageur, pensa
qu’il était prudent de mettre ses effets en lieu de sûreté. Il entre
donc dans la chambre de l’escamoteur; mais les deux malles avaient
disparu et à leur place était un énorme sac rempli de sable sur lequel
on voyait en gros caractères:
=SAC AUX MYSTIFICATIONS.=
_Le coup de l’étrier._
Voici ce que conjecturait le malheureux aubergiste: La grande malle,
lors de son arrivée, devait être remplie par le sable; l’escamoteur, en
quittant l’auberge, avait remplacé celui-ci par la boîte au vestiaire,
et muni de ces deux malles, n’en faisant plus qu’une, il était parti
pour ne plus revenir.
Je continuai pendant quelque temps encore à jouir de la vie
contemplative que je m’étais créée; mais à force de flâneries et de
promenades, la satiété ne tarda pas à venir et je me trouvai tout
surpris, un jour, de me sentir fatigué de cette existence désœuvrée.
Mon père, en homme qui connaît le cœur humain, attendait ce moment
pour me parler raison; il me prit à part, un matin, et, sans autre
préambule, me dit avec bonté:
--Voyons, mon ami, te voilà sorti du collége avec une instruction
solide: je t’ai laissé jouir largement d’une liberté après laquelle tu
semblais aspirer. Mais tu dois comprendre que cela ne suffit pas pour
vivre; il faut maintenant quitter l’habit d’écolier et entrer résolument
dans le monde, où tu appliqueras tes connaissances à l’état que tu auras
embrassé. Cet état, il est temps de le choisir; tu as sans doute un
goût, une vocation, c’est à toi de me la faire connaître; parle donc et
tu me trouveras disposé à te seconder dans la carrière que tu auras
choisie.
Bien que mon père eût souvent manifesté la crainte de me voir suivre sa
profession, je pensai, d’après ces paroles, qu’il avait changé d’avis,
et je m’écriai avec transport; «Sans doute, j’ai une vocation, et
celle-là tu ne peux la méconnaître, car elle date de loin; tu le sais,
je n’ai jamais eu d’autre désir que celui d’être....»
Mon père devina ma pensée et ne me laissa pas achever:
--Je vois, reprit-il, que tu ne m’as pas compris, je vais m’expliquer
plus clairement. Sache donc que mon désir est de te voir choisir une
profession plus lucrative que la mienne. Réfléchis qu’il serait peu
raisonnable d’enterrer dans ma boutique dix années d’études, pour
lesquelles j’ai fait de si grands sacrifices: songe d’ailleurs au peu de
fortune que m’a procuré mon état, puisque trente années d’un travail
assidu ne m’ont donné pour mes vieux jours qu’une bien modeste aisance.
Crois-moi, change de résolution et renonce à ta manie de _faire de la
limaille_.
Mon père ne faisait en cela que suivre les idées de la plupart des
parents qui ne voient que les désagréments attachés à leur profession. A
ce préjugé se joignait, il faut le dire aussi, la louable ambition du
chef de famille qui désire élever son fils au-dessus de lui.
Me prononcer pour un autre état que celui de mécanicien, était pour moi
chose impossible; car ne connaissant les autres professions que de nom,
j’étais incapable de les apprécier, et conséquemment d’en choisir une;
je restai muet.
En vain, mon père, pour solliciter une réponse, essaya de fixer mon
choix en faisant valoir les avantages que je trouverais à être
pharmacien, avoué ou notaire, etc. Je ne pus que lui répéter que je
m’en rapportais sur ce point à sa sagesse et à son expérience. Cette
abnégation de mes volontés, cette soumission sans réserve parut le
toucher; je m’en aperçus, et voulant tenter un dernier effort sur sa
détermination, je lui dis avec effusion:
--Avant de prendre un parti dont dépend mon avenir, permets-moi, cher
père, de te faire une observation. Es-tu bien sûr que ce soit ton état
qui manque de ressources, et non la ville où tu l’as exercé? Je t’en
supplie, laisse-moi faire, et lorsque, par tes conseils, je serai
parvenu à avoir du talent, j’irai à Paris, centre des affaires et de
l’industrie, et j’y ferai ma fortune; j’en ai, non pas le pressentiment,
mais la conviction.
Craignant sans doute de faiblir, mon père voulut couper court à cet
entretien en évitant de répondre à mon objection.
--Puisque tu t’en rapportes à moi, me dit-il, je te conseille de suivre
le notariat; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne
doute pas que tu n’y fasses promptement ton chemin.
Deux jours après, j’étais installé dans une des meilleures études de
Blois, et grâce à ma belle écriture, on me donna l’emploi
d’expéditionnaire, lequel consiste, on le sait, à écrire du matin au
soir des _expéditions_ et des _grosses_ sans trop savoir ce que l’on
fait.
Je laisse à penser si ce travail d’automate pouvait longtemps convenir à
la nature de mon esprit: des plumes, de l’encre, rien n’était moins
propre à l’exécution des idées inventives qui ne cessaient de me
poursuivre. Heureusement, à cette époque, les plumes d’acier n’étaient
pas encore inventées; j’avais donc pour me distraire la ressource de
tailler mes plumes, et, je l’avoue, j’en usais largement.
Ce seul détail suffira pour donner une idée du _spleen_ qui pesait sur
moi comme un manteau de plomb; j’en serais tombé malade infailliblement,
si je n’eusse trouvé le moyen de me procurer, en dehors de l’étude, une
occupation plus attrayante et surtout plus conforme à mes goûts.
Parmi les curiosités mécaniques que l’on confiait à mon père pour être
réparées, j’avais pu voir une tabatière sur le dessus de laquelle était
une petite scène automatique qui m’avait vivement intéressé. Le dessus
de la boîte représentait un paysage. En pressant une détente, un lièvre
paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d’herbe,
qu’il se mettait en devoir de brouter; peu après on voyait déboucher
d’un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien.
Le Nemrod en miniature s’arrêtait à la vue du gibier, épaulait son fusil
et mettait en joue; un petit bruit simulant l’explosion de l’arme se
faisait entendre, et tout aussitôt le lièvre blessé, il faut le croire,
s’enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourré.
Cette jolie mécanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne
pouvais que la convoiter, car son propriétaire, outre l’importance qu’il
y attachait, n’avait aucune raison pour consentir à s’en défaire, et
d’ailleurs mes ressources pécuniaires ne pouvaient prétendre à une telle
acquisition.
Puisque je ne pouvais posséder cette pièce, je voulus au moins en
conserver le souvenir, et j’en fis un dessin exact à l’insu de mon père.
Ce plan terminé, ma tête se monta à la vue de son ingénieuse
disposition, et j’en vins à me demander s’il ne me serait pas possible
de le mettre à exécution.
Ma réponse fut affirmative.
Pendant six mois, j’eus la persévérance de me lever avec le jour, et,
descendant furtivement à l’atelier de mon père, qui, lui, n’était pas
matinal, je travaillais jusqu’à l’heure à laquelle il avait l’habitude
d’y venir. Ce moment arrivé, je remettais les outils dans l’ordre où je
les avais trouvés, je serrais soigneusement mon ouvrage et je me rendais
à l’étude.
La joie que j’éprouvai en voyant fonctionner ma mécanique ne peut être
égalée que par le plaisir que je ressentis en la présentant à mon père,
comme protestation indirecte et respectueuse contre la détermination
qu’il avait prise à l’égard de ma profession. J’eus de la peine à le
convaincre que je n’avais point été aidé dans ce travail; quand enfin il
n’en douta plus, il ne put s’empêcher de m’en faire compliment.
--C’est bien fâcheux, me dit-il d’un air pensif, qu’on ne puisse tirer
parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour
chasser une idée qui l’importunait, crois-moi, méfie-toi de ton adresse;
elle pourrait nuire à ton avancement.
Depuis plus d’un an je remplissais les fonctions de clerc amateur,
c’est-à-dire de clerc sans rétribution, quand l’offre me fut faite par
un notaire de campagne d’entrer chez lui en qualité de second clerc,
avec de modiques appointements.
J’acceptai avec empressement cet avancement inattendu; mais une fois
installé dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps à
m’apercevoir que mon officier ministériel m’avait donné de l’_eau bénite
de cour_ dans l’énonciation de mon emploi. La place que je remplissais
chez lui était tout simplement celle de petit clerc, c’est-à-dire que je
faisais les courses de l’étude, le premier et unique clerc suffisant à
lui seul pour le reste de la besogne.
Il est vrai que je gagnais quelque argent; c’était le premier que mon
travail me procurait: cette considération rendit la pilule moins amère à
mon amour-propre. D’ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon
nouveau patron) était bien le meilleur des hommes; son abord, plein de
bienveillance et de bonté, m’avait séduit dès le premier jour, et je
puis ajouter que je n’eus qu’à me louer de ses procédés envers moi, tout
le temps que je passai dans son étude.
Cet homme, la probité même, avait la confiance du duc d’Avaray, dont il
régissait le château, et, plein de zèle pour les affaires de son noble
client, il s’en occupait beaucoup plus que de celles de son étude. A
Avaray, du reste, les affaires de _notariat_ étaient peu nombreuses, et
nous venions facilement à bout de la besogne qu’elles nous procuraient;
pour mon compte j’avais bien des loisirs que je ne savais comment
occuper; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothèque à ma
disposition. J’eus la bonne fortune d’y trouver le Traité de botanique
de Linné, et j’acquis les premières notions de cette science.
L’étude de la botanique exigeait du temps, et je n’avais à lui consacrer
que les moments qui précédaient l’ouverture du cabinet; or, sans savoir
pourquoi, j’étais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me
réveiller avant huit heures. Je résolus de triompher de cette somnolence
opiniâtre et j’inventai un réveil-matin dont l’originalité me semble
mériter une mention toute particulière.
La chambre que j’occupais dépendait du château d’Avaray, et était située
au-dessus d’une voûte fermée par une lourde grille. Ayant remarqué que,
chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette
grille, qui donnait passage dans les jardins, l’idée me vint de profiter
de cette circonstance pour me faire un réveil-matin.
Voici quelles étaient mes dispositions mécaniques: chaque soir, en me
couchant, j’attachais à l’une de mes jambes l’extrémité d’une corde dont
l’autre bout, passant par ma fenêtre entr’ouverte, allait se fixer à la
partie supérieure de la porte grillée.
On comprendra facilement le jeu de cet appareil: le portier, en poussant
la grille, m’entraînait sans s’en douter au beau milieu de la chambre.
Ainsi violemment tiré de mon sommeil, je cherchais à m’accrocher à mes
couvertures; mais, plus je résistais, plus l’impitoyable Thomas poussait
de son côté, et je finissais par me réveiller en l’entendant, chaque
fois, maugréer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de
l’huile pour le lendemain. Je me dégageais alors la jambe, et, mon Linné
à la main, j’allais demander à la nature ses admirables secrets, dont
l’étude m’a fait passer de si doux instants.
* * * * *
Autant pour plaire à mon père que pour remplir scrupuleusement les
devoirs de mon emploi, je m’étais promis de ne plus m’occuper de la
mécanique, dont je redoutais l’irrésistible attrait, et je m’étais
religieusement tenu parole. Il y avait donc tout lieu de croire
qu’adoptant le notariat, je prendrais enfin mes grades dans la basoche
et deviendrais un jour moi-même maître Robert, notaire dans telle ou
telle localité. Mais la Providence, dans ses décrets, m’avait tracé une
toute autre route, et mes inébranlables résolutions vinrent échouer
devant une tentation trop forte pour mon courage.
Dans l’étude, il y avait, chose assez bizarre, une magnifique volière
remplie d’une multitude de canaris dont le chant et le plumage avaient
pour destination de tromper l’impatience du client, quand par hasard il
était forcé d’attendre.
Cette volière étant considérée comme meuble de l’étude, j’étais, en ma
qualité de petit clerc, chargé de la tenir en bon état de propreté et de
veiller à l’alimentation de ses habitants.
Ce fut, sans contredit, parmi les travaux qui me furent confiés, celui
dont je m’acquittai avec le plus de zèle; j’apportai même tant de soins
au bien-être et à l’amusement de mes pensionnaires, qu’ils absorbèrent
bientôt presque tout mon temps.
Je commençai par organiser dans cette immense cage des mécaniques que
j’avais inventées au collége dans de semblables circonstances;
insensiblement, j’en en ajoutai de nouvelles, et je finis par faire de
la volière un objet d’art et de curiosité, auquel nos visiteurs
trouvaient un véritable attrait.
Ici, c’était un bâton près duquel le sucre et l’échaudé étalaient leurs
séductions; l’imprudent canari qui se laissait prendre à cette
traîtreuse amorce avait à peine posé la patte sur le bâton fatal, qu’une
petite cage circulaire l’enveloppait vivement et le retenait prisonnier
jusqu’à ce que, conduit par le hasard ou par sa fantaisie, un autre
oiseau, en se perchant sur un bâton voisin, fît partir une détente qui
délivrait le captif. Là, c’étaient des bains et des douches forcés; plus
loin, une petite mangeoire était disposée de telle sorte que plus
l’oiseau semblait s’en approcher, plus il s’en éloignait en réalité.
Enfin, il fallait que chaque pensionnaire gagnât sa nourriture en la
faisant venir à lui à l’aide de petits chariots qu’il tirait avec le
bec.
* * * * *
Le plaisir que je trouvais à exécuter ces petits travaux me fit bientôt
oublier que j’étais à l’étude pour toute autre chose que pour les menus
plaisirs des canaris. Le premier clerc m’en fit l’observation en y
ajoutant de justes remontrances; mais j’avais toujours quelque prétexte
pour me déranger, découvrant sans cesse des additions à faire au gymnase
de mes volatiles.
Enfin, les choses en vinrent au point que l’autorité supérieure,
c’est-à-dire le patron en personne, dut intervenir.
--Robert, me dit-il d’un ton sérieux qu’il prenait rarement avec ses
clercs, lorsque vous êtes entré chez moi, c’était, vous le savez, pour
vous occuper exclusivement des travaux de mon étude, et non pour
satisfaire vos goûts et vos fantaisies; des avertissements vous ont été
donnés pour vous rappeler à vos devoirs, et vous n’en avez tenu aucun
compte; je viens donc vous dire aujourd’hui qu’il faut prendre une
détermination bien arrêtée de cesser vos travaux de mécanique, ou je me
verrai dans la nécessité de vous renvoyer à votre père.
Ce bon monsieur Roger s’arrêta, comme pour reprendre haleine, après les
reproches qu’il venait de me faire, j’en suis certain, bien à
contre-cœur. Après un instant de silence, reprenant avec moi son ton
paternel, il ajouta:
--Et tenez, mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil? Je vous
ai étudié, et j’ai la conviction que vous ne ferez jamais qu’un clerc
très médiocre, et par suite un notaire plus médiocre encore, tandis que
vous pouvez devenir un bon mécanicien. Il serait donc très sage
d’abandonner une carrière dans laquelle il y a pour vous si peu d’espoir
de réussite, et de suivre celle pour laquelle vous montrez de si
heureuses dispositions.
Le ton d’intérêt avec lequel M. Roger venait de me parler m’engagea à
lui ouvrir mon cœur; je lui fis part de la détermination qu’avait
prise mon père de m’éloigner de son état, et je lui dépeignis tout le
chagrin que j’en avais ressenti.
--Votre père a cru bien faire, me répondit-il, en vous donnant une
profession plus lucrative que la sienne; il pensait sans doute n’avoir à
vaincre en vous qu’une simple fantaisie de jeunesse; moi je suis
persuadé que c’est une vocation irrésistible, contre laquelle il ne faut
pas essayer de lutter plus longtemps. Laissez-moi faire, je verrai vos
parents dès demain, et je ne doute pas que je ne les amène à partager
mon avis et à changer leurs projets relativement à votre avenir.
Depuis que j’avais quitté la maison paternelle, mon père avait vendu
son établissement et vivait retiré dans une petite propriété près de
Blois. Mon patron alla le trouver, comme il me l’avait promis. Une
longue conversation s’en suivit, et, après de nombreuses objections de
part et d’autre, l’éloquence du notaire vainquit les scrupules de mon
père, qui se rendit enfin:
--Allons, dit-il, puisqu’il le veut absolument, qu’il prenne mon état.
Et comme je ne puis plus le lui enseigner moi-même, mon neveu, qui est
mon élève, fera pour mon fils ce que j’ai fait pour lui-même.
Cette nouvelle me combla de joie; il me sembla que j’allais entrer dans
une nouvelle vie et je trouvai bien longs les quinze jours qu’en raison
de divers arrangements, il me fallut encore passer à Avaray.
Enfin je partis pour Blois, et dès le lendemain de mon arrivée je me
trouvais installé devant un étau, la lime à la main et recevant de mon
parent ma première leçon de mécanique.