VI.--MEMORARE

«Memorare, pia Virgo, non esse auditum

a sæculo quemquam ad tua currentem

præsidia, tua implorantem auxilia,

tua petentem suffragia, a te esse

derelictum.»

SAINT BERNARD

--Seigneur, seigneur, chut! écoutez! fit Veltro pendant la montée de

l'escalier de la Tour. N'allez pas me vendre surtout! Je crois bien

qu'on intercède pour vous, car l'affaire était vilaine, si je m'y

connais. Demain, seigneur, demain, entendez-vous l'ordre viendra de vous

ouvrir les portes, je le sais, mais chut!

--Comment? interrogea Guido tout tremblant, demain je serai libre?

--Oui, seigneur, mais en voilà assez sur ce sujet. Seulement, je crois

que votre seigneurerie doit un présent à notre sainte madone. Elle a

récompensé votre dévotion, elle a intercédé; c'est elle, je suis sûr que

c'est elle...

--Merci, Veltro, tu es un brave homme. Les premiers ducats qui me seront

restitués seront pour la Novella, les second pour toi.

Il se hâtait vers l'accoutumée vision, mais ses jambes ployaient, ses

mains glissaient sur la corde d'appui, son coeur battait comme

l'éternelle horloge, il lui fallut l'effort d'une suprême volonté pour

vaincre l'éblouissement, gravir les dernières marches, aller tomber à

genoux près de la balustrade.

Là, plein d'angoisses, étourdi par le soudain roulis qui secouait la

Tour, comme un navire au milieu de l'orage, il se sentit défaillir, puis

ses yeux se troublèrent, il pleura.

Indifférente comme une madone, la Novella le regardait pleurer.

Alors, sans autre transition, il sentit en son âme la colère des amants

congédiés.

--Que t'ai-je fait? Trouves-tu que je ne t'ai pas aimée d'un amour assez

insatiable? Voyons, tu sais bien que je t'appartiens: souviens-toi du

pacte! Veux-tu que je t'appelle parjure? Es-tu femme, tout de même!

Femme, mais madone, et je n'ai pas d'injures assez métaphysiques pour

t'atteindre. Cependant, n'abuse pas de ta virginité, tu te ferais dire

des choses désagréables. Tiens, nous allons transiger: prends-moi comme

orphelin. Après nous verrons.

Indifférente comme une madone, la Novella le regardait toujours.

«Ah! songea Guido, elle est inflexible. Son coeur est un décret éternel.

Je raille celle qui était avant le Temps, quelle stupidité! et je

m'abîme en des sarcasmes blasphématoires que son fils me comptera un

jour. La passion m'égare, mais la passion avant tout.

--Novella! madone adorée, écoute-moi. D'autres fois, tu fus plus

clémente. Je t'en prie, parle-moi, fais-moi un sourire. Non? Rien? Ah!

que je suis abandonné! Songe que je n'ai que toi. La ville blanche

éparse à tes pieds divins, la mer bleue, ta soeur immortellement

mourante, le firmament moins pur que ton âme inviolée, les roses qui

sont le parfum de ta pensée très chaste, tout ce qui est charmant dans

la nature, je l'aime comme une émanation de toi, comme un perpétuel mois

de Marie Ah! je te réciterai le rosaire de mes douleurs, et je me

crucifierai à la fin pour te plaire! Tu devrais au moins me savoir gré

de ma réserve: quand tu es venue me voir, n'ai-je pas été convenable?

Pourtant, tu m'aimais ce jour-là, et si j'avais bien insisté, ô Vierge

permanente?...

Que tu es belle! Ah! beauté thaumaturge, beauté tabernaculaire! Ah! ce

n'est pas en vain que l'Infini a résidé dans ton sein: ton sourire en

est imprégné à jamais. Mais tu ne veux plus sourire...

Par pitié! sois réconfortante, puisque c'est écrit dans tes antiennes.

Vas-tu, maintenant, encourager le scepticisme? Si tu es vraiment la

consolatrice des affligés, prouve-le, car je suis plein d'affliction.

Oui, je sens que c'est un raisonnement misérable: tu fais ce que tu veux

et ta grâce auxiliatrice n'est dévolue qu'aux bonnes volontés. Je

raisonne trop. Ce n'est pas ainsi que l'on touche le coeur d'une femme, ô

femme entre toutes les femmes, n'est-ce pas?

Avant de mourir, je voudrais, néanmoins, te rappeler encore ceci:

«Souviens-toi qu'on ne t'a jamais implorée inutilement!» Si tu n'as pas

de condescendance pour mon amour, aies-en pour ma folie. Ne

t'aperçois-tu pas que je divagues, et à quel point. Que veux-tu, c'est

comme ça quand on aime!

Ainsi, nous allons nous quitter...

Ah! pourpres virginaux! sidérales aurores! Ah! matinées précoces et

tardives tendresses! Illusoire univers, va-t'en, Satan honteux qui gêne

mes caresses! Elle a souri! Encore, encore! Elle m'ouvre ses bras! Ah!

Dieu! est-ce possible? Oui, je savais bien. Ah! théurgie des mots, rien

n'est fermé aux incantations verbales. A quoi tient le bonheur?

Elle m'ouvre les bras, elle m'aime. Me voilà, me voilà. Comme je vais

t'adorer, comme je vais te réciter de belles litanies et toutes les

oraisons essentielles! Me voilà, me voilà. Rien ne me séparait de toi

que ta volonté, et ta volonté m'accepte, enfin lavé des souillures

humaines par le baptême du sang. Joie plus indéfinissable que

l'immaculée conception, la Vierge des vierges ouvre au pécheur les

portes d'ivoire de l'amour pur...»

Songeant de telles choses, Guido enjamba la balustrade, précipité vers

la madone qui, souriante et les bras inclinés, attendait.--_Ave, Rosa

speciosa_!

Sixtine: roman de la vie cérébrale · 第 68 / 72 题