XXXIII.--UNE SOIRÉE DANS LE MONDE

«En résumé, la fête me paraissait

un bal du fantômes.»

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM,_L'Amour

suprême._

Hubert se mêla volontiers aux dialogues, aux danses, aux médisances, aux

mille sottises assez charmantes qui s'agitèrent de onze heures du soir à

six heures du matin chez la comtesse Aubry.

Fleurs, musiques, égratignures et caresses vocales, épaules, diamants,

chamarures, car la comtesse avait des relations dans la diplomatie

étrangère.

Sixtine, augurale apparition, surgit dans le cliquetis d'une portière

japonaise; une de ses mains jouait avec les multicolores perles.

Elle s'avança; derrière elle, Moscowitch, le regard attaché à ses pures

épaules. De toute la tête, sa démesurée stature dominait la jeune femme;

il marchait dans ses pas, et Sixtine, chancelante, semblait une toute

petite fille maintenue en lisière par un géant. Hubert, avec un salut

d'une impertinente familiarité, passa entre eux et offrit à Sixtine son

bras vers une chaise. Le Russe, résigné, gagna un groupe d'hommes d'où

il surveillait les causeurs.

--Vous aviez l'air sous la tutelle de cet homme fort, j'ai voulu vous en

délivrer.

Elle se mit à rire, d'un rire bien énigmatique:

--Mais non, il me suivait pour le plaisir, sans doute, de m'avoir sous

ses yeux. Une femme, au bal, a-t-elle rien de mieux à faire que de se

laisser regarder?

--Et, n'est-ce pas, reprit Hubert, un très vif plaisir que de montrer

ses bras, ses épaules, sa gorge?...

--Très vif, non, mais enfin, les désirs que l'on évoque bourdonnent aux

oreilles comme un vol de papillons printaniers et le frolis de leurs

ailes parfois est doux à l'épiderme. Vous ne pouvez pas comprendre,

c'est trop féminin.

--Oui, murmura Hubert, avec une tendre, mais indéniable ironie, la femme

est une religion pleine de mystères. Je ne demande qu'à adorer sans

comprendre, et à m'agenouiller dans les ténèbres, les yeux levés vers la

symbolique petite lampe rouge: mystères joyeux et mystères douloureux,

les méditer alternativement, ne jamais savoir, peut-être, les aimer en

leur secrète essence et aimer l'être cher dont ils sont l'émanation.

Elle leva vers lui des regards attristés, puis avec un peu de colère:

--Poète et menteuse poésie! La tendresse est sur vos lèvres et non pas

en votre coeur. Vous souvenez-vous de notre première rencontre, sous les

branches tombantes des vieux pins sacrés, là-bas dans l'avenue sombre?

Votre profession fut que rien n'existe que par une volonté évocatrice,

je m'en souviens, moi, et depuis, vos paroles, repensées souvent, ont

acquis un sens clair et terrible. Vous aimez une créature de rêve que

vous avez incarnée sous les apparences qui sont les miennes; vous ne

m'aimez pas telle que je suis, mais telle que vous m'avez faite. Vous

n'aimez pas une femme, mais une héroïne de roman, et tout n'est pour

vous que roman... je vous dirai cela une autre fois plus au long, si

j'en ai les loisirs. Ah! mon ami, il y a souvent bien du charme en vous,

ah! si vous vouliez et si vous saviez!... Faites que je vous aime assez

pour me résigner à être aimée comme l'ombre mouvante d'un rêve. Faites

cela... mais que sais-je, demain, je vous dirai peut-être un non tout

bref? Demain, il sera peut-être trop tard. Ne vous fiez pas, même à la

plus sincère. Leur vol est aussi capricieux qu'un vol d'hirondelle:

c'est ceci qui passe, c'est cela... Elles vont où leur mobilité les mène

et puis... et puis elles suivent le soleil et les baisers sont des

rayons fascinateurs... Trouvez-vous pas que j'ai l'air de vous faire un

cours de séduction,--à mon usage. Ah! encore, peut-être vaut-il mieux

pour vous, que vous vous contentiez du rêve. Vous pouvez le manier à

votre gré, tandis que moi, par exemple, j'ai beau être malléable, si

j'allais me révolter contre votre candeur? Adieu, la comtesse m'a fait

un signe et vous savez que je suis sa main droite dans les grandes

occasions... Adieu, Hubert, oh! nous allons, sans doute, nous rejoindre

une fois ou deux au cours de la soirée... Pourquoi pas? nous avons tant

de choses à nous dire... Donnez-moi le bras.

Etrange créature, pourtant tu m'appartiens! Inextricable problème, je te

déchiffrerai à force d'amour, car l'amour est la clef d'or qui ouvre

tous les coeurs de femme. Tu as l'évangélique bonne volonté, tu veux

aimer, tu aimeras, et qui peux-tu aimer, sinon moi? J'aurai la curiosité

d'admettre toutes tes fantaisies, même celle de me faire souffrir; je ne

mésestime pas la torture: cela donne à réfléchir sur les inconvénients

d'être un homme.

--Est-ce que tu t'amuses?

C'était Calixte, satisfait d'exhaler son ennui par cette simple

interrogation.

--Je ne m'ennuie pas, d'abord pour de secrètes raisons, puis il y a

quelques jolies toilettes. Quant au nu il serait agréable à deviner,

peut-être; à contempler, c'est une autre affaire: pas une femme sur dix

ne donne le plus léger désir d'en voir davantage. On peut se distraire

pendant une heure ou deux à phonographier dans sa mémoire quelques

fragments de causeries. Mais il est trop tôt; cela devient un peu

excentrique vers deux heures du matin, seulement.

--Et aussi, dit Calixte, à troubler par de brûlants aveux quelques coeurs

naïfs.

--Ah! reprit Hubert, tu deviens donc dilettante? Oui, cela, c'est un

plaisir assez sadique. Par exemple, il faut choisir des femmes appariées

à des maris purement cacochymes, afin qu'un mâle après le bal ne vienne

pas féconder en leur chair les germes de désir qu'on y aura semés.

Alors, et tout naturellement, leur sommeil agité évoque le pervers

phraseur, et ce doit être un petit adultère agréable, pour une femme

vertueuse, mais bien incomplet. Note bien qu'elle doit être vertueuse,

du moins jusqu'à la corruption excluse, car il arriverait ce qu'avoua

Mme de B... (je ne sais que l'initiale). La femme de chambre de cette

jeune et pudique dame avait une adoration pour sa maîtresse. La

corseter, la chausser lui faisaient trembler les mains; il était presque

au-dessus de ses forces de la servir pendant le bain, et un matin cette

adoratrice de la beauté s'était évanouie en lui passant son tiède

peignoir, mais tu comprends, les distances, le suspect, etc. Enfin, un

retour de bal abrégea le martyre de Juliette: Mme de B..., dont les

nerfs avaient servi de lyre à quelque poète, comprit qu'il est bon

d'avoir sous la main une femme de chambre jeune, jolie et dévouée.

Depuis ce matin-là, Mme de B... a un peu maigri, mais elle trouve à la

vie une saveur nouvelle.

--C'est toi, fit Calixte, qui narres de telles histoires?

--Celle-ci, reprit Hubert, n'est pas malséante. En fait de stériles

amours je ne vois pas bien où commence et où finit la moralité. Du

moment que l'on ne cherche que la jouissance, il est bien indifférent

quel mécanisme la donne. C'est une question d'attitude: les femmes, en

leurs perversions, conservent leur grâce. Après tout, pour être

conjugale et protégée par les administrations municipales, la débauche

ne change pas d'essence. En dehors de la fécondation qui est un acte

complet, naturel et justifiable, il n'y a, selon la décision des

casuistes, que des péchés également mortels, c'est-à-dire entraînant la

même conséquence, qui est la damnation.

--Cependant...

--Oh! continua Hubert, les casuistes que les sots méprisent, furent de

profonds analystes de la nature humaine. Ils ont fait à l'amour des

concessions que les modernes malthusiens trouvent extrêmes, les

hypocrites! et en cela se manifeste leur sagesse et une merveilleuse

intuition des besoins physiologiques; il n'est pas un baiser que ne

concède à la tristesse de la chair la dédaigneuse audace de Liguori;

rien ne l'étonne et il ne frappe que de vénialité les assouvissements

les plus complexes, pourvu que la dignité de l'acte soit consacrée par

sa finalité suprême.

Calixte était trop spontané pour se soucier de la casuistique.

--La destinée, dit-il à Hubert, aurait dû te faire moine dans un couvent

espagnol, au XVIe siècle.

--Eh! fit Hubert, j'aurais, avec la grâce de Dieu, écrit de beaux

in-folios.

--Mais tu vis dans le monde, en un siècle peu porté à la procréation, et

si tu pratiques des théories...

--Tu sais bien, interrompit Hubert, que, pratiquement, je suis abstème,

et il ne faut pas tenir compte des accidents. Hé! je ne détesterais pas

d'avoir quelque progéniture. Si la vie était meilleure, ce serait

permis; si elle était bonne, ce serait un strict commandement. Mais j'ai

la conscience de ma misère et cela sauvera de l'existence les

générations qui seraient sorties de moi. Tu connais mon principe? Il est

court, strict et je le voudrais universel: Pas d'enfants.

Renaudeau et André de Passavant s'approchèrent.

--Oh! continua Hubert, pratiquement ce serait absurde et terrible, mais,

le principe admis, ses trop nombreuses violations suffiraient à un

peuplement encore excessif. Pour moi, s'il le fallait, j'accepterais

cette croix. Mes enfants porteraient la vie comme je la porte, sans

joie, mais sans désespoir: le transcendant coquin n'a pas tué tous les

cygnes!

--Pas encore, mais il les tuera tous, dit André. Les lacs seront déserts

et les forêts muettes, car il n'y aura plus d'âmes pour peupler les lacs

de rêves et les forêts d'idéales musiques. Alors le feu desséchera le

marécage terrestre...

--Et on recommencera par le commencement, interrompit Renaudeau.

Sans rien ajouter, il disparut, et Passavant qui le suivait des yeux

expliqua cette soudaine fugue en le voyant glisser vite vers Mme Aubry

qui lui souriait:

--On prétend qu'il a déjà réussi à miner Fortier et qu'il va le

remplacer, si ce n'est fait déjà, à la revue,--et ailleurs,

naturellement.

--C'était à prévoir, dit Hubert, mais, pour moi, je ne me soumettrai pas

à ses impertinences. Si quelques amis voulaient me suivre, je

sacrifierais les sommes nécessaires à la fondation d'un recueil plus

strict en ses choix.

--Et un peu théologique? ajouta Passavant. De la théologie mystique en

bon style...

--Oui, oui, répondit Hubert, soudain distrait.

Il venait de se souvenir que le présent lui imposait d'autres pensées.

Pour la première fois, peut-être, de sa vie, il échappait à la

domination exclusive de l'art: Sixtine se redressait devant sa vision du

monde comme un arbre gigantesque dont les ramures et les ombres voilent

le bois multiple qui s'étend derrière lui.

--Comment! Baillot ici! fit Passavant indigné.

--Que vous a-t-il donc fait? demanda Calixte.

--Vous ne vous souvenez donc pas qu'il dénonça, comme clérical,

Desnoyers, l'architecte du mont Saint-Michel?

--J'ai vu, dit Hubert, ses restaurations, elles sont admirables. Quand

les années en auront patiné l'éclat trop frais, ce seront des

chefs-d'oeuvres merveilleusement raccordés aux créations architecturales

de l'ancien temps. Mais je crois que c'est justement parce qu'il est

croyant qu'il a pu reconstituer, autant par amour que par science,

d'aussi superbes témoins d'une époque chrétienne. Que voulez-vous, il

fallait un Mécène et on a pris un cuistre!

Moscowitch, à ce moment, se trouva face à face avec Entragues. Le Russe

eut un froncement de sourcils qu'un sourire, au même instant, atténua:

--Mon cher, je renonce pour le moment, à mes projets dramatiques. Cet

hiver humide m'est défavorable, je vais aller passer quelques mois dans

le Midi. Merci de vos excellents conseils, de tout genre. Ils m'ont

servi au delà de vos espérances.»

Ce ton d'ironie hautaine déplut à Entragues, qui répondit:

--Prenez garde, Monsieur. Êtes-vous bien sûr d'en être à ce point où

l'absence s'impose à tout bon calculateur? Partez-vous avec la certitude

de recevoir des lettres de rappel? Songez que plus que tout autre je

m'intéresse à un dénouement où je n'aurai pas été étranger. Calixte, mon

ami, fais donc à M. Moscowitch un commentaire du trente-quatrième

chapitre de Stendhal. Mme Magne a, je pense, un mot à me dire, et je

cours vers elle.»

Il venait d'apercevoir Sixtine visiblement ennuyée par les compliments

d'un sot.

«Au moins, songeait-il, elle me saura gré de l'avoir délivrée.»

Moscowitch écouta patiemment Calixte dont l'amusant discours sur la

discrétion lui semblait, cependant, une raillerie concertée. Durant ce

supplice, Hubert essayait de reprendre avec Sixtine sa causerie

interrompue. Mais elle était distraite et presque méditative. Hubert lui

contait la poésie de son désir et elle le regardait, n'ayant pas l'air

de l'entendre. Jouant avec son carnet de bal, elle dit:

--Vous n'avez pas même eu l'idée de vous inscrire ici et je ne

m'appartiens plus. Ceux qui m'ont requise vont, à chacun leur rang,

venir me réclamer les minutes promises, et tenez, il est complet.

Hubert prit le petit carnet et lut les noms inscrits:

--Eh bien, sacrifiez-moi l'un de ces personnages, par exemple le Russe,

cela me serait spécialement agréable.

--Non, dit Sixtine, cela ne se peut pas.

--Je vois que vous tenez à l'homme, plus encore qu'à son portrait?

--Quel portrait?

--Celui qui fut signé d'initiales où se devinent l'abrégé de votre nom,

qui fut dédié, toujours en abrégé, à M. Sabas Moscowitch...

--Ah! cet amusement d'une après-midi pluvieuse?... Mon passé ne vous est

donc plus sacré?

--Il m'effraie. Ce que j'ignore me déroute... Je veux savoir.

--Mais qu'avez-vous donc à me crucifier ainsi? Et de quel droit, de

telles questions? Vous n'êtes bon qu'à me faire souffrir dans mon âme et

dans ma chair. Laissez-moi ou je vous dirai des choses cruelles...

--Je puis les entendre.

--Non, décidément, je suis lasse, ah! que je suis lasse!

Et ses yeux répétaient l'aveu de ses lèvres.

--Mais, continua-t-elle, faisons quelque trêve, je veux m'amuser, je

veux oublier en des excitations purement nerveuses l'état de lutte où je

me débats et m'en défatiguer. Laissez-moi à mes valseurs et venez

demain. Je suis très troublée. Venez avec confiance: nul n'a près de moi

autant de privilèges que vous, Hubert, mais songez à tout ce que peut

faire une seconde, une seule brève seconde... Voici M. de Fortier qui me

réclame... A demain!

Alors, au lieu de rejoindre ses amis, il s'en alla, se faufilant parmi

les groupes, regardant, écoutant.

Une fillette, maigre et laide, malgré de grands yeux noirs, se

mélancolisait seule sur sa chaise: la fantaisie lui vint d'amuser cette

enfant. Il s'inclina devant elle et la toute jeune fille, sans souci de

l'étiquette, se laissa enlever dans ces bras inconnus. La valse faisait

battre vite son petit coeur, ses joues pâles se rosaient, elle serrait

avec des frissons la main d'Entragues et dans l'audace du plaisir

laissait aller vers son épaule sa tête renversée et rayonnante. Il la

fît causer, la traita comme une femme, la conduisit au buffet, la grisa

d'un doigt de Champagne, de deux doigts de compliments: il fut remercié

par un sourire où il y avait le don d'une vie.

En la reconduisant à sa place, il était presque aussi heureux qu'elle et

il songeait que le seul bonheur, c'est de donner le bonheur sans exiger

aucun retour.

Vers deux heures, il résista à Calixte Héliot qui sagement tentait de

l'entraîner. Plus tard, il vit Moscowitch, après avoir consulté sa

montre, disparaître dans l'antichambre. Sixtine le frôla au même

instant; elle tournait, en jasant, au bras de Renaudeau qui semblait

dire des méchancetés. Pendant une heure, peut-être plus, il demeura seul

et immobile, à la même place, la regardant passer de mains en mains,

insoucieuse et soudeuse. Il regardait, le cerveau creux, anémié par la

veille, grisé par l'incessant tourbillon. Enfin les salons se

dépeuplèrent. Pendant qu'il hésitait à s'offrir à Sixtine comme

compagnon de retour, elle disparut, fuyante, sans tourner la tête, en

femme bien décidée à refuser ou à n'accepter qu'avec ennui et mauvaise

grâce, le bras d'un homme.

Il la laissa partir, alla complimenter la comtesse, saluer la fillette,

qui lui tendit la main, boire un dernier verre de punch, afin d'être

moins saisi par le froid du matin, puis descendit à son tour et rentra

chez lui à pied.

Sixtine: roman de la vie cérébrale · 第 57 / 72 题