Entragues ne vit dans cette raillerie aucune inquiétante amertume,--et
un jour encore s'accomplit.
* * * * *
«Le catalogue des joies obscènes est bref, mais cela suffit, en de
certains soirs, à donner l'envie de s'origéner pour ce monde et pour
l'autre. Solange avait, avant sa maladie, quelques vues assez justes: il
est désolant que la chasteté des adorants soit polluée au passage à
l'heure où ils regagnent leurs solitaires oratoires. Je ferai bien de
lire quelques pages tertulliennes et consolatrices avant de m'endormir,
car je crains la puissance des mots. Non, je songerai à Sixtine. Chère
créature de mon désir, je me confie à ta magie: quelles lubriques
obsédances ne céderaient à la grâce de tes gestes? Habitacle de ma
volonté, réceptacle de mes illusions d'amour, évoque-toi et
protège-moi!»
* * * * *
Ils étaient debout, enlacés. Elle le baisait à petits coups sur le coin
de l'oeil, en lui faisant respirer une rose.
Cela ne pouvait pas durer, il s'alanguissait trop. D'adroites petites
voltes les amenèrent non loin du lit: comme, sans en avoir l'air, elle
était complice, sa chute fut harmonieuse.
Douceurs de clair de lune, nuages, stridents éclats de précurseurs
éclairs, douceurs de clair de lune.
L'orage plane dans le velouté du ciel, les nuées passent turbulentes,
des lacunes versent des douceurs de clairs de lune.
La foudre a sonné, décidément. Cela gronde au loin, cela gronde! Encore
un éclair! Ah! il éclaire longtemps! Encore! Il est mort.
* * * * *
Hubert se réveilla secoué par l'épouvantable roulement.
«Ah! Pollution! c'était Sixtine. Ah! misères des nerfs imbéciles!»
Toute la durée de l'orage, il demeura soulevé dans son lit, hagard et
grelottant. La confusion de ses sensations l'étourdissait: il ne
comprenait pas comment cette hallucination charnelle s'était développée
parallèlement avec l'éclosion d'un orage dans une nuit de lune. Enfin,
quand l'absurdité du rêve lui fut acquise, il se calma et engourdi par
le froid, retomba sous ses couvertures.
* * * * *
«Cette journée sera horrible. Enfin, c'est pire que Guido, c'est pire
que chez Valentine! Une antécédence pareille est un viol. Et je me crois
maître de moi, maître du monde extérieur, maître de cet univers, une
femme, quand je ne sais même pas régler l'ordonnance et la suite logique
de mes impressions! Le mécanisme humain devrait m'être connu, et si les
conséquences sont invincibles, les causes du moins, devraient subir ma
volonté. Les saints, avec l'aide de Dieu, eurent ce pouvoir, mais Dieu
s'est retiré de nous et à cause des Celses modernes nous a laissés, sans
bouclier, exposés aux flèches du Péché. Toutes les heures sont son
heure, dès lors, et nous lui appartenons tous: il a conquis le temps,
l'espace et le nombre.»
Jamais Hubert n'avait senti, comme en ces moments, le malheur d'être un
homme et de n'être que cela. Son orgueil, ruiné par la passion,
s'écroulait comme un vieux mur, et couché sur les décombres, il se
lamentait. Cette attraction qu'il avait raisonnée et combattue avec les
armes logiques de son caractère, devenait la plus forte, le dominait
dans la science et dans l'inscience. Il en était arrivé à ne plus
penser; son esprit n'évoluait plus qu'en de brèves déductions et le
besoin de la sécurité le distrayait de l'observation juste. Durant ces
décisives journées, où Sixtine allait, à n'en pas douter, prendre un
parti, il limitait sa tactique à de brefs rappels de présence, au lieu
de s'imposer directement et de barrer la route à toute autre survenance.
Il était si facile d'éviter la visitation nocturne, en allant soi-même
au-devant de la visitatrice: si une force magnétique et supraraisonnable
avait poussé Sixtine en ses bras endormis, cette même force, selon de
plus élémentaires trajets, eût, à l'occasion, joint très sûrement leurs
réalités, comme elle avait joint leurs phantasmes. Il perdait jusqu'à la
notion de sa philosophie, se révélait capable seulement des théories,
critique et non créateur de la vie.
Que cette rencontre dans l'inconscience fût le résultat d'une
hallucination toute personnelle, ou si tous les deux avaient été, en
leur sommeil, sommés l'un vers l'autre par la puissance du désir, si
pendant qu'elle venait à lui, lui-même, par un retour parallèle, n'était
pas allé vers elle, il n'eut pas l'imagination de se le demander.
Pourtant il connaissait la valeur et la fréquence de ces mutuelles
évocations et son âme actuelle était un champ de bataille où le
mysticisme eût rapidement vaincu l'incrédulité.
Il s'en alla flâner le long des quais. Le soleil d'hiver souriait, le
vent se taisait, des moineaux pépiaient dans les arbres sans feuilles,
une tiède humidité se vaporisait dans l'air adouci.
Les livres, d'abord, passèrent devant ses yeux, comme des choses
lointaines et inaccessibles, puis une reliure tenta sa main, un titre
inconnu, son regard. Il sentit les premiers chatouillements de la
fièvre, s'abandonna.
Maintenant, un à un, il les touchait, les ouvrait, pour acquérir la
certitude du rien intérieur, se désolait qu'un agréable vêtement doré et
soutaché enfermât la sottise galante de petits vers frissonnants
d'indigence ou de la philosophâtrie à la Diderot ou d'indignes manuels
d'une piété janséniste.
Il venait d'acheter pour quelques sous, un traité de la Simonie et
marchandait à l'âpreté d'un vendeur assez rogue, quelques recueils
néo-parnassiens, nouveaux venus et déjà dépréciés par l'indifference
universelle,--une main familière se posa sur son épaule.
D'un mouvement de torsion, d'une insolence native, mais certaine, il se
dégagea, puis tourna la tête.
C'était Marguerin, le théosophe, dont ses amis excusaient la folie
licencieuse par une maladie du cervelet.
Il apparaissait morne et les yeux même dénués de leur coutumière flamme
de luxure. Plus d'une fois, sa façon de considérer les jeunes garçons
avait scandalisé, jusqu'au mot sale, la vertu d'un honnête passant:
Marguerin, dans ce cas, haussait les épaules en fixant sur l'intrus un
regard de pitié tout à fait déconcertant. Ses jeux de physionomie
étrangement prometteurs séduisaient des femmes en quête de perversion:
il était riche et subventionnait une revue angélique.
Ce jour, une idée fixe, qu'il confia à Entragues, imbécillisait son
visage:
--Morte! Tu te souviens peut-être de cette blonde en qui Maïa avait mis
ses complaisances?
Entragues souffrit le tutoiement sans se l'expliquer.
--Morte! Obsession du creux de ses jarrets. La vois-tu, couchée à plat,
ventre? Ses jarrets sont là sous mes lèvres et je les oublie! Tout,
moins ça, tout. La surface de son corps a connu mes lèvres des pieds à
la tête, et là, rien. Ah! c'est pénible, parce que jamais si beau corps
ne m'aura été donné et je n'en ai pas joui. Non, je sens qu'un tel
baiser eût été suprême. Adieu, pense à moi!
Sa fantaisie présente, songea Hubert, n'incite aucune répugnance.
N'ai-je pas eu la folie des yeux, et en suis-je guéri? La vision de deux
grands yeux n'a-t-elle pas toujours été nécessaire à l'apogée de mon
plaisir? J'ai beau en connaître le point de départ, elle demeure bien
étrange, cette constante union de deux sensations aussi différentes que
la sensation visuelle et le spasme. Malade, ah! malade originel et
inguérissable!
(_En buvant de l'absinthe_:)
«L'ivresse est une très noble passion, et je veux l'acquérir...
L'ivresse, il faudrait dire l'ivrognerie, mais les philanthropes ont
traîné le mot dans la boue humanitaire de leurs dissertations
anglicanes... Alcoolisme a été souillé, non moins... Ivresse me suffît.
Cette absinthe est réconfortante. La Maïa blonde, il l'a peut-être
aimée, ce misérable. Elle fut belle et voici ce qu'il en reste: un
regret pathologique. Pourquoi mépriser l'ivresse? C'est la plus
intellectuelle des passions: elle ne déprime pas, comme le jeu; elle
n'affaiblit pas, comme l'amour. Ah! quelle trouvaille! L'absinthe n'a
rien de nuisible; c'est du vin vert et concentré. Pouvoir arriver à
l'ivresse avec un seul verre de liquide, n'est-ce pas l'idéal? Les
Orientaux ont l'opium, mais il faut le ciel d'Orient. Et puis, ù chacun
son système. L'important est que cela vous enlève hors du monde: tout ce
qui nous arrache à nous-même est divin. Que de fois pourtant, me suis-je
grisé avec de la contemplation pure! oui c'est encore une méthode.
Toutes sont salutaires. Je me hais, je veux vivre une autre vie, je veux
redresser idéalement les infirmités inhérentes à mon état charnel, je
veux tromper mon âme sur les misères de mon corps... Il fallait l'aimer
de loin, comme Guido aime sa madone. Le contact est destructeur du rêve.
Tu ne connaîtras pas le livre d'amour où je t'aurais béatifiée, car il
s'évanouira avec le désir, brûlé par les flammes de ton premier baiser.
Le bûcher qui t'ouvrira le ciel consumera mes forces: tu monteras vers
les espaces et moi je tomberai comme Satan, je tomberai pendant
l'éternité dans les abîmes infernaux... Singulière déclamation et bien
difficile à justifier! Tout cela pour quelque plaisir que se donneront
mutuellement deux êtres qui s'adorent. Les conséquences de l'union des
sexes ne sont point, d'ordinaires, aussi tragiques... Je suis très
bouleversé. Il est même urgent que le dénouement rende à l'un des
acteurs toute sa sécurité. Ramener les choses au vrai: elle sera
troublée et je serai apaisé,--très désirable résultat.
Car la fin d'une vie intelligente ce n'est pas de coucher avec la
princesse de Trébizonde, mais de s'expliquer soi-même en ses motifs
d'action par des faits ou par des gestes. L'écriture est révélatrice de
l'acte intérieur; il est bien moins important de sentir que de connaître
l'ordonnance des sensations, et c'est la revanche de l'esprit sur le
corps: rien n'existe que par le Verbe. Autant dire: le Verbe seul
existe. L'évangéliste saint Jean le savait et le raja Ramohun Roy le
savait et d'autres: OM et LOGOS: c'est la seule science; quand on le
sait on sait tout. Je me réaliserai donc selon le Verbe... Et toi? que
ferai-je de toi et de ton âme! Ah! Sixtine, ton âme, peu à peu, en de
nocturnes et quotidiennes célébrations, je la boirai, diluée dans la
salive de tes baisers,--ainsi que de saintes parcelles: tu n'auras
d'existence qu'en moi, et tu me fortifieras ainsi qu'une élixir
spirituel. Nous serons hermaphrodites. Ainsi l'unité renaîtra: et
j'aurai renoncé, sans renoncer à toi, à la chimérique poursuite d'un
amour extérieur à moi-même. Ah! l'unité ne sera pas ternaire,--péché
contre les rites!--car je ne veux pas de postérité charnelle. Que ma
chair soit stérile et que mon esprit soit fécond! Nous engendrerons des
rêves et nous peuplerons de nos pensées la nuit des espaces. Nous
parlerons et nos paroles propagées jusqu'au delà des étoiles feront
éternellement vibrer l'éternité morne des éthers. Nous aurons des gestes
d'amour et les signes de notre amour se répercuteront dans les miroirs
sans nombre des molécules de la lumière. Oui, nous nous amuserons à
cette illusion, en renversant les Lois, par notre fantaisie, car nous
n'ignorons pas que le monde meurt de la caducité de la pensée qui le
crée et que les étoiles, ainsi que l'ongle de notre petit doigt,
périront quand la mort fermera les yeux du dernier homme.
Ah! je monte très haut, je vais très loin. Ma tête comme une bombe
s'emplit d'explosifs et la perlucidité de mon esprit s'avive à
l'extrême... Alors le roman sera conquis: une nouvelle forme d'analyse
aura été démontrée. L'identité du caractère s'affirmera par ses
contracditions mêmes et quelque chose de hégélien relèvera la morne
simplicité des ordinaires créatures drapées dans la rigidité d'un style
matériel. Le roman des coeurs, le roman des âmes, le roman des corps, le
roman de toutes les sensibilités--après cela il fallait le roman des
esprits. Le mot âme, tel que je l'entends, représente de la quintessence
de coeur; l'esprit, c'est-à-dire l'intelligence pure aux prises avec les
inconvénients charnels, fut dédaigné, sans doute comme inintéressant.
Toujours, et rien que cela, des conjonctions de sexes et la joie--oh!
soit! bien naturelle!--«de coucher avec la femme qu'on aime», mais enfin
il y a de modernes Antoines qui se sont proposé d'autres finalités et
qui ont réduit tous les devoirs à un seul devoir: conformer sa vie à son
rêve. Des passants que vous bousculez s'en vont songeant à l'idéalité
universelle aussi sérieusement que vous aux surprises des corsets
perfectionnés;--et tel de ceux-là, si la bête demande de l'avoine,
répondra: Le cheval blanc de la Mort n'en mangeait pas. Et croyez-vous
que si d'humiliantes forces courbent devant une femme leurs genoux
réfractaires, ils n'auront pas très souvent recours à la consolation de
l'ironie intérieure? Enfin, j'affirme la vie cérébrale,--et tout le
reste fut rédigé dans les manuels de physiologie.
L'ironie n'est qu'une protestation momentanée, une destruction mentale
et une garantie sur l'excès de la satisfaction sensuelle, ce n'est pas
un mode assuré de libération. De cette étape, on s'élève graduellement à
un état dominateur par l'orgueil ou par la contemplation, par l'art ou
par le mysticisme. Ces méthodes, connues dans leur principe, sont niées,
ainsi que de féeriques enfantillages: il faut leur rendre dans le roman
l'importance qu'elles ont dans la vie quotidienne. Animal, l'homme n'a
pas laissé que de perfectionner l'animalité, et le christianisme fut,
croit-on, un notable avancement spirituel. Il a doué d'une âme complexe
l'humanité simple. Quand Flaubert écrivit _Salammbô_, il fit
instinctivement de la jeune prêtresse une carmélite plutôt qu'une
vestale, car la vestale obéit à un ordre et la carmélite à une
dilection; l'une s'attache à son état par habitude, l'autre par amour.
L'idylle, la satire des moeurs, le roman picaresque, la passion tragique
et fatale, l'épopée patriotique, la plainte amoureuse, les anciens
n'eurent pas d'autre littérature: les premières histoires d'une âme, le
premier roman analytique naquit spontanément dans le génie nouveau d'un
esprit christianisé et ce fut saint Augustin qui l'écrivit: la
littérature moderne commence aux _Confessions_.
Elle doit y revenir. Zola et d'autres peuvent continuer, de cataloguer
leurs animaux inférieurs, nous n'y prenons nul intérêt: ce sont
d'informes créatures en train d'acquérir la lumière, des intelligences
chrysalidées: peu nous importe la qualité des soûleries dont ils se
gorgent et les prurits qui font craquer la virginité de leurs filles. Ce
qui n'est pas intellectuel nous est étranger.
La déconcertante ironie, qu'en ce siècle qui boit dans le Calice le vin
bleu démocratique, nul original prosateur ne se révéla qui ne fût
chrétien d'instinct ou de croyance, de désir ou de nécessité, d'amour ou
de dégoût,--de Chateaubriand à Villiers et à Huysmans et nul vrai poète,
de Vigny à Baudelaire et à Verlaine!
Comte n'a pas atteint, de ses lourdes pierres, les âmes qu'il voulait
écraser,--pas plus qu'un enfant qui lance les petits cailloux de la
grève vers l'inaccessible vol des mouettes! Et ce même siècle, qui
prétend n'admettre que la force mathématiquement éprouvée, s'éteindra
dans l'idéalisme verbal. On ne croira plus eux choses, mais aux seules
idées que nous en avons; et, comme l'obscurité de l'idée ne se
clarifie que par la parole, rien n'existera plus des choses que les mots
qui les dénomment et la définitive destruction de la matière s'achèvera
dans le prononcé de cet axiome: L'univers est le signe du verbe...
Mais, songeait encore Hubert, en sortant du café, ceci, et mon mépris
d'un réalisme dérisoire, d'un illusoire vérisme, n'implique dans l'art
ni la paresse, ni la lâcheté, ni l'a peu près: l'idéalisme que je
professe n'a rien de commun, non plus, avec les vagues intuitions de
tels filateurs de ruban psychologique,--c'est un idéalisme documenté,
solidement établi, comme le porche fleurancé d'une cathédrale, dans les
fondations de l'exactitude...»