«La malle bouche, elle a raté si traistre
Qu'elle a baisé et vendu nostre maistre.»
CHARLES DE LA HURTRIE, _Contreblason
de la Bouche._
Hubert n'avait nulle envie de penser, mais il n'est pas donné à tous de
pouvoir régler son activité cérébrale, de renvoyer au lendemain les
affaires sérieuses. Ni la lecture d'un roman naturaliste, ni la
méditation des plus abstruses propositions et scolies de la porcologie
contemporaine, ni la contemplation des vérités éternelles ne
l'empêchèrent de pleurer ses récentes sottises.
Ah! comme à distance, il les jugeait bien les choses, comme il voyait
bien ce qu'il aurait fallu faire: nul n'avait à un plus haut degré la
présence d'esprit du bas de l'escalier.
L'analyse immédiate était toujours un peu confuse, n'imposait pas de
précises conclusions. Sans doute, trois ou quatre minutes au plus, après
le moment où l'action eût trouvé sa place, il avait démêlé les pensées
et les arrière-pensées de son partenaire et au cours de la quatrième
minute il savait déjà _ce qu'il aurait fallu faire_ à la première
seconde, mais il ne le savait pas aussi pertinemment qu'après une nuit
de sommeil.
Aucun trouble de coeur ne l'avait jamais empêché de dormir; il remerciait
le ciel de lui avoir départi des matinées lucides.
Plus il songeait, ce matin-là, plus s'amollissaient sous lui les sables
mouvants de l'indécision.
S'étant mis mal à propos en mouvement, l'action lui avait été
pernicieuse; attendre, était stérile: c'est le semeur de cailloux qui,
vers le printemps, s'attarderait le long de son champ, étonné de ne pas
voir verdoyer les germinations.
«Eh bien! se dit Hubert, on ne sait pas, tout arrive et spécialement
l'absurde. Il me serait agréable qu'un miracle s'accomplit en ma faveur.
Nous verrons ce soir, et, ajouta-t-il, en souriant de lui-même, les
jours suivants.»
Pour gagner la nuit, et craignant encore la morosité des heures, il
sortit, en quête d'occasionnelles distractions.
La rue était inclémente, les quais balayés par un âpre et humide vent se
profilaient mornes sous leurs boîtes closes, spectacle défavorable, pour
toute une série d'inquiets picoreurs de science, vraiment à la joie de
vivre. Que deviennent-ils, en ces jours de chômage, les inconsolés
vagabonds, amateurs de sottise imprimée? Il en aperçut un qui, les yeux
tristes et les gestes lassés, allait interrogeant le ciel, tenant bon
sous la tempête, guettant une accalmie. Entragues le connaissait:
c'était un vieil homme de lettres dont la vie se passait là. Aucun livre
ne lui était étranger, il les entr'ouvrait tous, les saluait d'un
sourire, mais n'achetait que ceux qui concernaient l'Auvergne, son pays
natal. Il en avait chez lui, en un vaste grenier, quinze mille de cette
sorte et ne désespérait pas d'en doubler le nombre.
Entragues voulut l'entraîner loin de ces bords désolés; il résista,
comme un amant bien décidé à coucher en travers de la porte verrouillée
de sa maîtresse.
Cette constance plut à Entragues.
--Venez donc jusqu'à la rue de Richelieu. Il y a là une grande salle
mauresque où l'on trouve aussi quelques livres, et on est à l'abri.
--Oui, je ne dis pas, mais on ne peut pas les emporter chez soi.
Entragues le quitta sur ce mot dont il comprenait toute l'amertume, car
il en était, lui aussi, de ceux qui ne lisent avec plaisir que les
livres dont on est le maître. Livres, femmes, tableaux, chevaux, statues
et le reste, l'herbe même et les arbres et tout ce dont on jouit, on
n'en jouit qu'à moitié, si cela ne vous appartient pas. Cela explique le
peu de succès des musées où il n'y a personne, hormis les dimanches de
pluie; il faut une grande indifférence ou un grand détachement pour
associer d'ardentes sensations à la contemplation d'un tableau qu'un
regard imbécile va polluer l'instant d'après.
Rue de Richelieu, c'était une atmosphère spéciale et qu'on ne respirait
que là. Dès la porte, un petit frisson vous secouait les membres et une
fois installé dans le fauteuil et à la place numérotée, on ressentait
les cruelles atteintes de la fièvre des livres.
Entragues ne put tenir assis. Il se promena le long du pourtour,
regardant à droite les crânes et à gauche les livres, ou bien, à droite
les livres et à gauche, les crânes. Évidemment, tous ces crânes
croyaient à la science et venaient là pour s'infuser les livres, en
lesquels, comme on sait, toute science est contenue. Pline, aussi,
croyait à la science, et Paracelse, et Erasme et Sammaize et où
est-elle, Villon, leur science, là où n'iront jamais tes vers, mauvais
écolier! Tu savais toi, et entre beaucoup de choses, tu savais ceci, que
celui qui meurt «meurt à douleur». Travaillez, travaillez et un jour,
comme fiel, la science vous crèvera sur le coeur. Si c'est pour vivre,
travaillez, c'est une excuse, bien qu'il ne faille pas, ainsi où il est
écrit dans une préface, attacher trop de prix au pain quotidien, «mais,
continuait Entragues, faut-il que l'humanité s'ennuie, par destination,
pour qu'il y ait des amateurs de travail!»
--Comment, toi, Oury? je te croyais en province.
--Je me suis fait, répondit Oury, un coin de province à Paris et comme
tu vois je suis vivant, ou du moins j'en ai l'air.
--Et que fais-tu?
--Rien.
--Comment, rien? et je te trouve penché sur de gros catalogues?
--C'est pour me reposer un peu la vue, car je ne travaille pas, je
regarde travailler.
--Ah!
--Oui, tous les jours, je viens ici vers midi et je reste jusqu'à la
fermeture. En été cela dure jusqu'à six heures, alors je fais de bonnes
journées; l'hiver, à peine a-t-on le temps de s'installer.
--Et tu ne fais rien?
--Non, j'attends. Je suis comme l'écolier de la légende: j'attends
_qu'on sorte_.
--Ah! mais, mon cher Oury, sais-tu que ta psychologie est du plus vif
intérêt. «J'attends _qu'on sorte!_» Ta devise est la devise même de
l'humanité. Elle est admirable, elle est le schéma de la vie, tu es un
homme, Oury, tu es l'homme, tu es symbolique.
--Peut-être, mais je n'en tire aucune vanité. Pourtant mon existence est
singulière et je crois que peu de créatures auront vécu des jours aussi
dénués d'incidents. Assieds-toi donc, nous causerons; je puis bien
sacrifier une heure ou deux à un vieil ami.
Entragues consentit volontiers.
--Tu me croyais en province? commença Oury. Non, je suis un disparu,
mais non pas un provincial. Là-bas, tu vois? au bureau, il y a un
monsieur à cheveux gris, très aimable. Je salue, il me sourit, et
m'offre un petit papier que je prends. Je souris aussi, car ce papier
qui sert à demander un ouvrage m'est inutile. Je ne viens pas
travailler, mais regarder travailler.
Je passe là quatre ou cinq heures fort agréables.
Le matin, chez moi, c'est autre chose. Le temps se traîne comme un
serpent, se tord, baille et me mord et m'insinue le venin cataleptique
de l'ennui.
Parfois, quand il fait beau, j'ouvre ma fenêtre, et je regarde vers de
lointains arbres; en d'autres matinées je me lis du Ronsard: le temps
s'en va! le temps s'en va! Non, il dure, inutile et tenace.
J'eus, il y a quelques années, deux ou trois mois de répit.
Peins-moi, Janet, les beautés de ma mie.
Ce fut à partir en quête de ce portrait chimérique. Pourquoi Thomas de
Leu ne l'aurait-il pas gravé? Il n'a pas son second pour rucher une
collerette empesée, pour allonger férocement une figure de ligueur,
mignonnement un visage de princesse. Comme elle n'existe pas, cette
image, et que je le savais, je la cherchai avec persévérance, car
j'étais sûr au moins de ne jamais toucher du doigt la finale
désillusion.
Mon cheval las, cependant fléchissait; le désir d'un coup de fouet, lui
cingla la croupe: je venais de rencontrer, dans la cour du Louvre, ma
princesse peinte par Janet. A sa figure longue et pâle, à ses yeux en
amande, à sa large collerette blanche, à sa taille fuselée amincie par
un corsage en pointe, à son chapeau Marie Stuart, à ses gants gris, des
gantelets, à un air Renaissance indéniable, je la reconnus et en devins
amoureux.
Comme je suis fort régulier dans mes habitudes, les matins qui suivirent
celui de la vision première, la princesse ne manqua pas de m'apparaître,
toujours la même et toujours princesse. Elle entrait au Louvre, moi,
malheureusement, j'allais à la bibliothèque, je ne pouvais ni m'arrêter,
ni la suivre, de sorte que je fus longtemps avant de savoir si c'était
une hallucination ou la réalité tangible d'une femme douée de chair et
de jointures.
Nous nous quittions sous la voûte où s'ouvrent en vis-à-vis les
égyptiennes et les assyriennes perspectives: elle entrait à droite et je
continuais mon chemin. J'aurais pu entrer et la suivre, sans doute, mais
les heures que je passe ici me sont sacrées: je ne travaille pas, cela
est vrai, mais je pourrais travailler: je veux, du moins, garder la
possibilité du devoir. Tout ce qui me reste de volonté s'est transmué en
habitudes: briser le fil, ce serait résoudre la série des mouvements
appris en une éternelle et buridanesque immobilité.
Tu vois que je me connais un peu. Plus je vais, plus me manque la force
initiale. Je puis tout continuer, je ne puis rien commencer. Entre la
volonté et l'acte, un fossé se creuse où je tomberais en essayant de le
franchir: c'est une impression physique.
Finalement, la princesse surgit un jour coiffée d'un chapeau Van Dyck
qui faisait de très laides ombres sur sa figure blanche: adieu ma
princesse peinte par Janet. C'était une femme comme toutes les femmes et
qui, décidément, ne rachetait ce défaut par aucun mérite spécial.
Voilà mon aventure.
Au fond, je trouve encore la vie assez supportable à partir de midi.
J'attends le souffle, je regarde travailler, c'est une occupation, cela.
--C'est une occupation, dit Entragues. Adieu. Tu ne sors pas avec moi?
--Oh! non, répliqua Oury, c'est impossible. Pas avant quatre heures.
Assez attristé, Entragues s'éloigna, continuant sa promenade, cherchant
parmi les crânes penchés une chevelure familière à ses yeux. Vaine
enquête; alors, il sortit seul, sans le compagnon qu'il aurait voulu et
remonta la rue jusqu'au boulevard.
Aux confidences de ce triste malade, jadis un intelligent garçon,
destiné, pensaient ses amis, à rédiger d'intéressante critique
rétrospective, une sorte d'histoire de la pléiade, moins puérile et plus
brave que celle du dolent Sainte-Beuve, Entragues eut peur de
s'anonchalir. Ces maladies de la volonté étaient contagieuses: il décida
de fuir cet intellectuel lépreux et d'abolir, d'abord, en lui-même, tout
souvenir de la rencontre. Un pareil mal pouvait surprendre ses nerfs et
coucher sa volonté dans l'ornière de l'habitude; il ne se souciait pas
d'un séjour, ni même d'une excursion de touriste, aux frontières de la
folie.
Il flâna de divers côtés, en des bureaux de rédaction, à la recherche de
Van Baël, qu'il voulait consulter sur un détail de costume, passa une
demi-heure à la Salle des ventes où il acheta quelques soies anciennes
et un lot d'ornements d'église fanés, laids, mais sacrés et sentant la
simonie.
Un prêtre simoniaque, depuis des années, le hantait: c'était une face
maigre avec des yeux haineux, un corps violemment ossaturé, rigide, des
mains longues, des mains blanches, des mains souples aux ongles
carrés, des mains de vendeur d'étoffes, des mains de bénisseur, des
mains de juif vite rentrées sous le manteau avec le prix du sang. En
quel siècle, en quel pays vivait-il?
«Pour atteindre à quelque justesse d'analyse, songeait Entragues, en
rentrant chez lui, une chasuble sur les genoux, un gros tas de broderies
sacerdotales emplissant le reste de la voiture, pour insinuer à ce
simoniaque de la vraie vie, il faut qu'il soit moderne. Il faut que je
puisse entrer dans son église, m'asseoir un soir et un soir
m'agenouiller dans son confessionnal, boire le vin de son calice et les
hosties de son ciboire. Il faut que je sois comme lui simoniaque et
sacrilège, ah! quelle épreuve! et sentir comme lui l'irrévocable
damnation et m'exalter de jour en jour dans l'opprobre secret de mes
mensonges!»
Sixtine vint à son secours: la robe rouge le délivra de la robe noire.
L'heure sonna du rendez-vous donné la veille.
--Madame est sortie!
--Ah!
Ce fut tout. A quoi bon même rouvrir la bouche?