Dans la serre torride, une plante exotique
Penchante, résignée: éclos hors de saison
Deux boutons fléchissaient, l'air grave et mystique;
La sève n'était plus pour elle qu'un poison.
Et je sentais pourtant de la fleur accablée
S'évaporer l'effluve âcre d'un parfum lourd,
Mes artères battaient, ma poitrine troublée
Haletait, mon regard se voilait, j'étais sourd.
Dans la chambre, autre fleur, une femme très pâle,
Les mains lasses, la tête appuyée aux coussins:
Elle s'abandonnait: un insensible râle
Soulevait tristement la langueur de ses seins.
Mais ses cheveux tombant en innombrables boucles
Ondulaient sinueux comme un large flot noir
Et ses grands yeux brillaient du feu des escarboucles
Comme un double fanal dans la brume du soir.
Les cheveux m'envoyaient des odeurs énervantes,
Pareilles à l'éther qu'aspiré un patient,
Je perdais peu à peu de mes forces vivantes
Et les yeux transperçaient mon coeur inconscient.
L'après-midi vaincue, une très calme nuit conquise, il se trouva très
étonné d'une prompte renaissance, capable de travail. Trois jours après,
il avait achevé «Plumes de Paon» et «Le 28 Décembre»: ces pages, il les
relisait, non sans souffrir en sa plus intime pudeur, car bien que la
conception de cette dernière étude fût bien antérieure à la mauvaise
nuit, il n'avait pu, tellement les situations se présentaient
identiques, remplir son idée ancienne qu'en puisant dans sa récente
aventure.
Il lui était si souvent arrivé d'intervenir par le rêve dans la série
active et d'en briser le déterminisme, qu'un tel résultat, certes, ne
lui donnait plus d'enfantins étonnements, mais cette fois il y avait une
subordination vraiment merveilleuse du fait à l'idée. Le thème était
celui-ci: Infidèle à une Morte aimée, A désire une autre femme qui cède
et va se donner à lui; mais, au moment de l'accomplissement, la Morte
aimée lui apparaît, en telles conditions à élucider, et l'ancien amour
est vainqueur du nouveau. Ce schéma, avec quelques modifications
linéaires aurait pu caractériser symboliquement les événements
inattendus de sa nuit chez Valentine. Le pressentiment, la coïncidence,
n'expliquaient pas une telle rencontre et d'ailleurs, une telle
rencontre était la centième qu'il observait. Donc, la conception d'un
fait possible avait motivé l'éclosion, dans sa vie, de ce fait, corrigé
par l'intervention d'une volonté extérieure, adapté aux conditions
vitales de temps et d'espace, mais reconnaissable en ses éléments
constitutifs et primordiaux. Il y avait de quoi réfléchir: c'était tout
un coin de la psychique ignoré encore, tout un ordre de phénomènes aussi
curieux que par exemple la suggestion si gâchée par les hypnotiseurs
officiels, dénués d'esprit philosophique. Cela pouvait même se classer
au chapitre des suggestions; mais, si en des faits de ce genre, on
connaissait le suggéreur, le suggéré se dérobait. Ce n'était plus une
volonté régentée obscurément ou même inconsciemment par une autre
volonté; il y avait bien, au point de départ, une volonté cherchant à
déterminer l'accomplissement tout idéal et tout subjectif d'un fait,
mais comment cette volonté agissait-elle sur l'ordre immuable des
choses? Puisque le suggéreur se retrouvait, à l'état de suggéré, dans le
second terme, n'était-ce qu'un fait d'auto-suggestion? Il fallait encore
expliquer comment le suggéré entraînait, dans son orbe, des volontés et
des faits extérieurs à lui-même et comment, en subissant un ordre dicté
par son activité mentale il le faisait subir atout son entourage de
choses et d'êtres. L'idéalisme lui dévoila ces obscures arcanes.
Assurément celui qui pense domine celui qui ne pense pas et celui qui
veut, même insciemment, la réalisation, même idéale, d'un groupe de
faits, domine toutes les volontés qui, non prévenues, ne sont pas mises
en défense, ne se trouvant pas prêtes à opposer volonté à volonté. Le
monde matériel et inconscient ne vit et ne se meut que dans
l'intelligence qui le perçoit et le recrée à nouveau selon des formes
personnelles; il en est de même du monde pensant qu'une intelligence
supérieure englobe, façonne à son gré. Le conflit n'est jamais qu'entre
les supériorités, et le reste, troupeau suit ses maîtres, qu'il le
veuille ou non: ah! la révolte est bien inutile.
Entragues se voyait donc arrivé à ce point d'intellectualité où l'on
commence à se faire obéir: l'ordre, en apparence incoercible,
fléchissait sous son rêve. Il s'agissait maintenant de maîtriser le rêve
et de vouloir. Ceci était très différent: n'ayant jamais cultivé cette
faculté, il ne la possédait qu'au degré rudimentaire. La méthode était
claire, il aurait su s'en servir, il ne le pouvait pas, et le monde,
sans aucun doute, lui échapperait. Son regret fut médiocre: ses désirs
ne dépassaient pas la virtualité. Le monde idéal, tel qu'il le détenait,
suffisait à son activité toute mentale et trop interme pour la lutte.
Il avait choisi la meilleure part: serait-il assez fou pour consentir à
un troc désastreux? Dans la sphère où il évoluait, tout lui appartenait:
sous l'oeil de la logique, il était le maître absolu d'une réalité
transcendante dont la domination pleine de joies ne lui laissait pas le
loisir d'une vulgaire vie et de préoccupations humaines. Vouloir?
Vouloir quoi? Ah! qu'il est bien plus intéressant de se regarder penser:
quel spectacle vaut celui du cerveau humain, merveilleuse ruche où
d'idéales abeilles, en leur nid de cellules, distillent la pensée:
activité fugitive, mais qui du moins donne l'illusion de la durée ah!
l'illusion seulement, car rien n'existe que l'éternel.
A ce point de sa rêverie Entragues fut mordu par un serpent: en l'image
de Sixtine, le monde extérieur dédaigné et presque nié s'évoqua. Il
fallut l'avouer: il avait des intérêts dans cette partie de l'univers
sensible.
Alors reprirent les mêmes lamentations: la crainte, l'espoir, le doute:
l'amour, composé de ces trois termes, surgissait toujours, ramenant le
ternaire à l'unité et c'était un cercle, impérieux comme un cercle: le
serpent mordait sa queue. Il vécut toute une journée dans cette prison,
puis vers le soir une assez vive sensation d'indignité le frappa au coeur
et cette obsession qui avait empoisonné la flèche envenimait la
blessure: je vais chez Sixtine, je veux la voir, mais si elle cède à mon
instance, l'idée qu'elle m'a surpris avec une autre femme me fera croire
que la jalousie seule l'incline à des désirs non partagés et je serai
paralysé. Je ferais mieux de rentrer en mon logis. Mais l'image fut la
plus forte: il obéit à l'impulsion.
«Eh! se disait-il, toujours capable d'un strict raisonnement, j'ai peur
d'avoir regardé de trop près le travail des idéales abeilles, je sais
bien, que je pense, mais je ne sais plus ce que je pense.»