XVI.--LES IDÉALES ABEILLES

«Afin de réduire le Ternaire, par le moyen

du Quaternaire, à la simplicité de l'unité.»

Le R. P. Esprit SABATRIER. _L'Ombre

idéale de la sagesse universelle_.

«Eh! oui, songeait Hubert, en replaçant le livre dans le coin restreint

des philosophes, c'est une assez bonne lecture en un moment, non de

spleen, mais d'ennui motivé, que des pages de psychologie positive et

désenchantante, comme du Ribot. Ce précis dialecticien me prouve clair

que ma personnalité est un accord fragile, qu'une seule fausse note dans

tout le clavier peut détruire. Cela me serait bien égal: une folie

mesurée à idée fixe doit aider beaucoup à supporter la vie. Ainsi, les

collectionneurs sont enviables, ceux qui recueillent les vieux boutons

de cuivre et les classent par genres, ou les anciennes serrures à

secret, ou tout ce que l'on a écrit contre les femmes, ou les figurines

en biscuit de Sèvres, ou les feuilletons de M. Lemaitre, ou les souliers

de bal historiques. Il ne faut pas être difficile sur le choix d'une

manie: qu'elle soit inépuisable, elle est bonne. Quant aux folies mieux

caractérisées, on en peut noter d'excellentes et, en général, aucune de

celles que l'on dénomme folies douces ne doit être méprisée: le peuple

le savait bien, jadis, qui respectait, chez les fous, l'état où

n'atteignait jamais un homme sensé: le bonheur.»

Il continua ainsi longtemps, renversé dans son fauteuil, fumant des

cigarettes, las de sa nuit et amolli encore par un bain prolongé. Au

fond, il était très honteux, comme à la suite de toute pareille

forfaiture et nullement rassuré sur les conséquences métaphysiques de ce

péché. Nul raisonnement, quelque brutale que soit l'incroyance, ne peut

effacer une telle impression. L'être doué d'intelligence et de volonté

au degré humain, s'ordonne toujours une règle de vie, règle mentale,

souvent inconsciente, mais dont la transgression révèle l'existence sur

le champ et avec certitude. En dehors d'une religion stricte et observée

en ses commandements, des lois de société, des règlements spéciaux à tel

groupe, il n'y a pas de commune conscience morale: la moralité est un

talent personnel. Ainsi, Entragues se sentait souillé par une ablution

de plaisir où d'autres auraient trouvé encore, après l'allégresse

charnelle, des joies de ruminant.

D'ailleurs, il n'était pas impie: ayant vu le remords se dresser devant

lui, l'heure de la bravade passée, il tremblait au souvenir du fantôme

plein de reproches. Cette nuit coupait en deux une phase de sa vie, il

se voyait pareil à tous ceux que la matérialité détient sous ses ongles:

frère du premier venu et rejeté parmi les unités vulgaires il cessait

d'être lui-même. Ah! il avait jugé! On pouvait le juger maintenant.

Dans cet état d'esprit, rien ne devait l'intéresser, puisque

s'évanouissait le principe de tout intérêt. Il s'engourdit vers des

rêves opiacés, et jouaient sous son crâne, comme la sonaille d'un

hochet, tous les textes sur la vanité des choses qu'en ses lectures il

avait çà et là collectés.

L'amour, étranglé de ses mains, lui barrait le chemin: il fallait, pour

aller plus loin, enjamber l'agonisé: non, il resterait en deçà et

c'était fini, à moins d'une miraculeuse et bien douteuse résurrection.

La gloire! on a fondu la cloche pour en faire des grelots. Et puis,

l'airain des cloches, sait-on jamais quel est le titre du métal? On

meurt, les sons fêlés font rire les sonneurs.

Il se récita les vers orgueilleux et découragés pourtant du vieux Dante:

«La mondaine rumeur n'est rien qu'un souffle

De vent qui vient d'ici, qui vient de là,

Et, changeant d'aire, change aussi de nom.»

Ayant mis ces trois vers en syllabes françaises, Hubert remarqua combien

Dante était difficile à vêtir d'un convenable vêtement étranger. Il

pardonna aux hommes de bonne volonté, qui l'avaient tenté, leurs

scandaleuses traductions: on ne pouvait peut-être faire mieux qu'en

adoptant une exacte barbarie aussi défigurante que les métaphores: la

précision de l'original devient de la sécheresse; sa clarté, de la

pénombre, car il faut employer certains mots courts dont le sens vrai

s'est perdu et d'autres qui ne se lisent plus que dans les glossaires.

Finalement, il se posa cet aphorisme: on ne peut pas traduire en une

langue vieille et raffinée une oeuvre appartenant à la jeunesse d'une

langue consanguine.

Ces notations techniques, la lecture de quelques vers, quelques allées

et venues de sa table à sa bibliothèque l'avaient un peu réveillé. Bien

qu'il sentît que la dépression devait durer tout le jour et sans doute

encore des lendemains, il reprit courage, se crut apte à quelque menue

ferronnerie. Pas plus que tant d'autres qui simulaient le don poétique,

Hubert n'était poète. Ses impressions se traduisaient en notules de

prose analytique, non pas en de fixes et précis rythmes; mais il avait

appris le métier, connaissait de la métrique les plus modernes secrets,

et en des heures heureuses pouvait, sans illusion, forger une pièce

intéressante et dans les règles.

Ce matin, il réussit à donner les définitifs détails d'un dyptique dont

l'apparence ne l'avait encore jamais satisfait. C'était heurté, c'était

pesant, c'était travaillé au marteau d'une main plus forte qu'adroite,

mais il lui sembla que le métal était bon et sans fêlures.

Sixtine: roman de la vie cérébrale · 第 31 / 72 题