XIV.-LE FAUNE

«Sancte pater, sic transit

gloria mundi.»

_Le Pontifical romain_.

Sitôt en présence de Sixtine, Hubert sentit tout son plaisir gâté par

les points d'interrogation qu'un schéma algébrique avait posés, non

résolus. De même sa volonté d'agir faiblissait sous le poids du présent.

D'abord, déchiffrer les pantacles.

Il s'avança froid, avec un calme sourire, baisa la main qu'on lui

tendait; ce contact pacifia son besoin de savoir. Alors, il se demanda

si les feuillages entrelacés des deux ou trois problèmes ne faisaient

pas autour de ce front blond la nécessaire auréole.

«Et quand j'atteindrais à de précises explications, aurais-je ajouté une

beauté à ce corps plein de beautés? Pour l'âme, je sais que c'est un

coffret à secret, dont nul pas même elle, n'a la clef. Et qu'en

ferai-je, et qu'en ferait-elle? Donc, mes inquiétudes sont bien

inutiles. Si je la prenais, tout simplement par de captieuses paroles,

comme l'appeau, par son chant mécanique, prend les oiseaux en liberté?»

Pendant cela, ils parlaient de plusieurs choses, notamment de la chute

des feuilles et Hubert menait très bien, sous le même fouet, sa rêverie

et la causerie.

Un Ziem, dans le fond le fond de la pièce, habilement éclairé avec des

lumières dérobées, une resplendissante rade italienne, avec des voilures

teintées de pourpre, de versicolores nuages au ciel, et tout cela

profond de transparences, et tout cela lointain de plusieurs lieues, et

sous les rutilances de l'atmosphère, la divination des bleus éternels:

«Naples, plus Naples que je ne le vis encore, ah! c'est que je ne

regarde presque jamais du côté du golfe, puisque la Novella est mon ciel

et mon océan.»

--Monsieur d'Entragues, vous avez l'air bien distrait?

Ceci le ramena à la vérité: il n'était pas Della Preda, elle venait de

lui donner son nom authentique, Naples s'évanouit; il se retrouva, après

une minute d'absence, à Paris, près de Mme Sixtine Magne et devant une

assez bonne vue de Venise.

--C'est ce tableau, continua Sixtine. Il me délecte, mais ne l'observez

pas avec tant d'attention, vous seriez forcé de convenir qu'il est

médiocre et doué seulement de quelque puissance d'illusion pour des

esprits imaginatifs.

Pendant que de fugitives paroles s'échangeaient sur les peintres et leur

peinture, Hubert, sans cause déterminable revivait une des plus

significatives impressions de son adolescence. Jugeant impossible d'y

échapper et craignant de trop inclusives distractions, il la résuma tout

haut. Le mot de madone qui fut prononcé par Sixtine lui en fournit le

prétexte:

«Un soir d'orage, l'été. Toute la journée, j'avais ressenti des

inquiétudes; de soudaines langueurs me prostraient; tous mes nerfs à

chaque coup de tonnerre vibraient comme des cordes de harpe. Il y avait

la harpe de ma grand'mère dans un coin du salon et quand on daubait une

porte, elle résonnait ainsi. Je me comparais à cet instrument mystérieux

qu'on avait une fois devant moi dévêtu de son étui de soie rose,

j'écoutais les intérieurs murmures de ma vie surexcitée, des bruits qui

montaient à l'extrême, me faisaient mal, lentement s'en allaient en une

mort dont il semblait que je devais mourir. Puis des peurs, de douces

peurs de voir d'entre les branches surgir une femme inconnue qui

m'aurait souri. Enfin les chatouillements indiscrets de la Puberté qui

passait, jouait, soufflait comme un vent tiède sur ma peau tendue.

C'était à la campagne, pendant les vacances: on me laissait m'amuser à

ma guise et je me roulais sur l'herbe, j'en mangeais, je coupais des

gaules et des scions aussitôt laissés, je grimpais aux arbres et à

moitié je me laissais glisser, sans plus de force assez dans les

muscles. Il me revenait d'obscènes couplets vaguement entendus. Alexis

et Corydon me préoccupaient et je me figurais comprendre pour la

première fois les obscures ardeurs du poète. Au fond, mes désirs étaient

tout à fait imprécis, de très chastes baisers de soeur ou de mère

m'auraient peut-être calmé, peut-être sensibilisé davantage. J'avais

encore une autre angoisse: quelle était, au vrai, cette maladie qui me

prenait? Est-ce que j'en guérirais jamais? S'il fallait vivre ainsi,

cela ne serait pas supportable. La nuit m'apaisa un peu. Comme je

tracassais tout le monde, c'est-à-dire ma grand'tante Sophie, ma tante

Azélia, vieille fille, et les deux chats de la maison, chères et

précieuses créatures, on me donna des images à regarder avec ordre de ne

plus bouger. C'était je ne sais plus quoi, des livraisons dépareillées,

sacrifiées aux enfants pas sages. Je regardais et je lisais et voilà que

je m'arrête, ayant trouvé mon idéal d'enfant: la Madone de Masolino da

Panicale. Ce nom je le revis plus tard sous une lithographie bien

différente, hélas! encore qu'elle représente le même tableau et la même

madone. Je me sentais pâlir d'émotion et de confusion: les yeux

demi-ouverts me fixaient avec tendresse et l'inflexion de la tête était

si câline, si amoureuse que mon coeur battait. Mais les yeux bientôt

m'occupèrent uniquement: je dresse en rempart un des feuillets, je fais

mine de lire plein d'attention, je suis chez moi, seul avec les divins

yeux et je les contemple. Il se passa une heure, peut-être, ainsi, mais

je voyais tant de beautés dans ces yeux profonds qu'il me sembla les

avoir à peine regardés quand l'inflexible Azélia prononça la phrase

quotidienne c'est-à-dire: «Le couvre-feu vient de sonner.» Rien ne

sonnait dans la maison, ornée, pour pendules, de cartels de l'ancien

temps; c'était donc une métaphore; elle y tenait et moi d'ordinaire je

n'en souriais même pas. Ce soir-là je me mis presque en colère et je

raillai tellement la vieille fille qu'elle m'envoya me coucher, «comme

les chats vont au grenier, sans chandelle». Brisé de ma journée je

m'endormis et dormis comme on dort à treize ans, mais, dans la nuit, les

yeux de la Madone me firent une visite et la physiologie seule pourrait

expliquer l'inexplicable plaisir qui depuis s'est toujours associé en

moi, à la contemplation de deux yeux pareils aux yeux de la Madone de

Masolino da Panicale.»

Entragues en finissant s'aperçut que Sixtine les avait, ces yeux tout

pareils; il s'agenouilla et dit:

--C'est donc pour cela que je vous aime, Sixtine, et que je vous aimerai

toujours!

--Je vous en prie, relevez-vous et rendez-moi mes mains!

--Laissez-les-moi, laissez-moi vous aimer. Ah! vous n'êtes pas

indifférente, ce n'est pas possible.

--Mais, reprit Sixtine, je suis surprise... Vous me contez une anecdote

très intéressante, très curieuse, moi j'écoute sans défiance et voilà

que cela se termine par une déclaration... C'est très imprévu... Voyons

asseyez-vous et causons en paix... Je ne veux pas vous décourager, ce

n'est pas mon rôle, et d'ailleurs je tiens à être sincère... Si je vous

aimais je vous le dirais, ce serait même une belle occasion...

Franchement, je n'ai pas senti ce petit mouvement, ce petit rien...

Enfin comment dire, je suis très inexpérimentée... Cela viendra

peut-être, une autre fois. Allons, vous recommencerez, partie remise...

Je ne demande pas mieux, moi que d'aimer, au contraire... J'ai l'âme

vague et vide, il y a une place à prendre, c'est vrai, mais il faut la

prendre... Comment? C'est votre affaire... Et puis, vous savez, pour

moi, aimer, ce serait l'éternité... Alors, de tels liens, cela ne

s'improvise pas. Il est nécessaire de se connaître, de s'apprécier, de

s'être raconté un peu sa vie passée, de sonder les caractères,

d'analyser les goûts. Nous ne sommes pas des enfants... Tout cela...

«Ah! le sot, se disait en même temps Sixtine, à elle-même, dans

l'intervalle des points de suspension. Mais je ne la reprends pas, ma

main, je fais semblant... Émue aussi, je ne voudrais pas en convenir,

cela a été délicieux... Non, c'est un aveu... Imprévu? Je m'y attendais

et c'est du contraire que j'aurais été bien surprise et bien peinée... À

mes genoux, il est là, à mes genoux, oh! reste ainsi... Si je l'étais,

sincère, je parlerais bien différemment, mais ces doutes, ces

supplications c'est si bon. Il va me supplier encore, encore, encore...

Ça, je n'en sais trop rien. Est-ce que je l'aime? Je puis l'aimer, du

moins je n'en suis pas loin, je sens que tel mot, tel geste... et je

serais dans ses bras, mais le dira-t-il, le mot? Le fera-t-il, le

geste?... Oh! si! j'ai éprouvé quelque chose d'indéfinissable... Oui,

mais je n'en suis pas à ce point d'ignorance... Est-ce que cela se

retrouve, de tels moments?... Ceci est vrai, vrai, vrai, crois-moi, je

veux aimer... Eh bien, prends-la, mais prends-la donc... Le mot est trop

dur. Mon Dieu je vais peut-être le décourager. Tant pis, ce sera

l'épreuve... Oh! être fixée, être liée à jamais! À lui? Je ne sais, mais

s'il le voulait!... C'est assez juste, mais un peu froid, et, puis, je

le connais déjà, il est capable d'un sentiment profond... Comment, il se

lève, il abandonne ma main, il va s'asseoir sur cette chaise, si loin,

si loin de moi... Bien, c'est fini, je me suis trompée... Attendons.

--J'ai eu tort, je crois, répondit Entragues, de vous laisser parler si

longtemps. Vous avez repris possession de votre calme naturel et vous

voilà inatteignable.

--Je le crois aussi, fil Sixtine, que cette réplique maladroite

blessait, mais je puis vous assurer que je ne perds pas si facilement la

tête. J'ai résisté à de plus dangereux assauts et ma vertu s'en est

tirée intacte. Si vous avez pensé me conquérir par surprise, vous vous

êtes trompé. Des muscles très puissants y pourraient peut-être parvenir;

la conquête serait bien précaire.

--Vous vous méprenez, madame, je vous aime trop vraiment pour compter

sur l'occasion et une unique possession physique, acquise par la force

de l'un ou la lassitude de l'autre, n'est pas du tout mon but. Je ne

voulais qu'en retour d'un aveu, obtenir un aveu...

--Il y a des femmes muettes, interrompit Sixtine.

Entragues ne poursuivit pas. Il contemplait les magnifiques yeux qui le

regardaient, inquiets, se demandait comment les attendrir, comment les

faire parler, car les prunelles parlent sans le savoir et ne sont pas,

comme les lèvres, mai tresses de leur langage. Enfin, il reprit, avec

l'amertume de la déception:

--Il faut perdre la tête.

--Il faut, il faut, c'est bientôt dit. Si celui qui profère cet

aphorisme la perdait d'abord, il la ferait peut-être perdre. Soyez

indulgent pour une allusion très banale: Qui veut faire pleurer doit

pleurer le premier.

--Il y a des rebelles et l'esprit de contradiction fait de grands

ravages dans les âmes orgueilleuses.

--J'avoue un peu d'orgueil, sans cela, pas de dignité, mais suis-je

spécialement atteinte par l'esprit de contradiction? je ne le pense pas.

S'il vous était donné de pénétrer en l'intimité de moi vous verriez au

contraire, une âme malléable à l'infini, une âme sans forme précise et

qui attend, pain de glaise, le modeleur divin, une âme de femme enfin.

Mais les hommes jugent les femmes comme des hommes inférieurs; de même

qu'en général les hommes, pour les femmes, sont d'autres femmes armées

d'une supérieure puissance. Ce sont, au vrai, deux sortes d'êtres aussi

différents qu'un chien et qu'un chat et c'est encore leur destinée

misérable de ne pas s'entendre mieux qu'un chien et un chat. Fatalité

désolante, car ils n'existent que l'un par l'autre. Peut-être ne

sont-ils vraiment des êtres complets qu'au moment fugitif où ils se

joignent? Mais cela devrait être l'oeuvre de la civilisation et de

l'intelligence de perpétuer ce moment par des liens spirituels, de forts

et souples liens dont les jonctions physiques seraient les noeuds

consolidatoires. Non, il n'y a rien de plus que le désir actuel et quand

il a fui, inassouvi, et qu'on est bien élevé, on fait de l'ironie.

--C'est une consolation, répliqua Hubert, mais je me la suis refusée, je

n'eus jamais assez de présence d'esprit pour jongler avec mon chagrin et

m'étourdir en suivant de l'oeil le jeu des balles de verre. Peut-être ma

nature est-elle compliquée à l'excès? La sincérité, comme un diamant, a

plus d'une facette...

--Alors, interrompit Sixtine, c'est de la sincérité décomposée: Il faut

un travail pour la ramener à l'état de lumière pure et toute cette

physique psychologique est d'une trop difficile manoeuvre pour ma

simplicité. Si vous saviez comme je suis simple, comme toutes les femmes

sont simples, d'une simplicité effrayante, mon ami! En vérité, il n'y a

qu'à les prendre par la main!

«Comme celle de tantôt, se dit Entragues. Celles que l'on croit malades

ne sont que des femme plus femmes, poussées parleurs nerfs jusqu'à

l'extrême de la féminité. C'est juste, il faudrait les étudier

spécialement pour arriver à dominer les autres. N'est-ce point dans la

pathologie mentale que Ribot a trouvé les lois de la mémoire et de la

volonté? Il serait excellent de faire d'analogues études sur l'hystérie,

mais si le maître ne les entreprend, qui en est capable? Enfin, les

sujets eux-mêmes de l'expérience m'ont donné aujourd'hui deux leçons

précieuses. Malheureusement, il est à craindre qu'elles ne me servent de

rien dans la vie pratique. Je suis en train de vivre et je ne sais

comment m'y prendre. Voyons, je vais la pousser un peu et me guider sur

ses répliques. Simples, les femmes sont simples, soit, mais elles

paraissent tortueuses et nous ne pouvons agir vis-à-vis d'elles que

selon les impressions reçues. Simples comme une dépêche chiffrée,

simples quand on en possède la clef. Que me disait-elle? Il faut

répondre. Elle me regarde. Les beaux grands yeux! Ah! je l'aime,

vraiment!»

--Accueillez-moi! continua-t-il, en retombant à genoux. Je vous aime, je

ne sais rien dire de plus.

Impatients, les doigts constellés mordaient un peu les genoux vêtus de

rouge. Hubert embrassa les genoux et baisa les doigts. Ce fut comme il

arrive des petits serpents en vieil argent qu'on trouve sous les

fougères sèches, au soleil; dès qu'on les touche, ils se raidissent,

deviennent, cassants comme verre. Sixtine, à ce brusque contact, se

dressa sur son séant, rigide ainsi qu'une châtelaine de pierre dans sa

chaise armoriée et Hubert sentit que la moindre insistance allait briser

cette âme. Il était trop tard. Sixtine l'avait bien prévu, l'occasion

effarouchée venait de fuir. La même femme qui l'instant d'avant, ce que

Hubert ne soupçonnait pas, se serait donnée au premier baiser pour le

présent et pour l'éternité, cette même femme ressentait une nouvelle

tentative d'intimité comme une tentative de viol.

Il obéit, se releva, mais cette fois, car le désir physique le serrait

en ses pinces de fer, avec plus de colère que de confusion. Tenaillé aux

narines par l'appareil de domptage, le taureau regimbe parfois sous la

douleur, renverse son bourreau et se dresse vers de vains

accomplissements.

Avant de partir, contenant d'un violent effort de volonté ses forces

brutales déchaînées, Hubert essaya par de l'amabilité enjouée de

rassurer Sixtine. Sans revenir semer de sottes explications sur le long

du chemin parcouru et qu'un mur avait borné, soudain surgi, il

métaphorisa doucement sur les généralités de l'amour, fit luire un peu

de poésie crépusculaire, s'arrêta aux scintillements du lyrisme et

réussit à faire sourire, amusée et peut-être touchée de cette bonne

volonté, la jeune femme inquiète.

Il sentait bien que cette soirée avait été plutôt mauvaise, mais la

désespérance ne l'atteignit pas. En somme il n'y avait rien

d'irréparable. Puis, il avait agi et c'était un grand point, croyait-il.

Sixtine: roman de la vie cérébrale · 第 28 / 72 题