«Sancte pater, sic transit
gloria mundi.»
_Le Pontifical romain_.
Sitôt en présence de Sixtine, Hubert sentit tout son plaisir gâté par
les points d'interrogation qu'un schéma algébrique avait posés, non
résolus. De même sa volonté d'agir faiblissait sous le poids du présent.
D'abord, déchiffrer les pantacles.
Il s'avança froid, avec un calme sourire, baisa la main qu'on lui
tendait; ce contact pacifia son besoin de savoir. Alors, il se demanda
si les feuillages entrelacés des deux ou trois problèmes ne faisaient
pas autour de ce front blond la nécessaire auréole.
«Et quand j'atteindrais à de précises explications, aurais-je ajouté une
beauté à ce corps plein de beautés? Pour l'âme, je sais que c'est un
coffret à secret, dont nul pas même elle, n'a la clef. Et qu'en
ferai-je, et qu'en ferait-elle? Donc, mes inquiétudes sont bien
inutiles. Si je la prenais, tout simplement par de captieuses paroles,
comme l'appeau, par son chant mécanique, prend les oiseaux en liberté?»
Pendant cela, ils parlaient de plusieurs choses, notamment de la chute
des feuilles et Hubert menait très bien, sous le même fouet, sa rêverie
et la causerie.
Un Ziem, dans le fond le fond de la pièce, habilement éclairé avec des
lumières dérobées, une resplendissante rade italienne, avec des voilures
teintées de pourpre, de versicolores nuages au ciel, et tout cela
profond de transparences, et tout cela lointain de plusieurs lieues, et
sous les rutilances de l'atmosphère, la divination des bleus éternels:
«Naples, plus Naples que je ne le vis encore, ah! c'est que je ne
regarde presque jamais du côté du golfe, puisque la Novella est mon ciel
et mon océan.»
--Monsieur d'Entragues, vous avez l'air bien distrait?
Ceci le ramena à la vérité: il n'était pas Della Preda, elle venait de
lui donner son nom authentique, Naples s'évanouit; il se retrouva, après
une minute d'absence, à Paris, près de Mme Sixtine Magne et devant une
assez bonne vue de Venise.
--C'est ce tableau, continua Sixtine. Il me délecte, mais ne l'observez
pas avec tant d'attention, vous seriez forcé de convenir qu'il est
médiocre et doué seulement de quelque puissance d'illusion pour des
esprits imaginatifs.
Pendant que de fugitives paroles s'échangeaient sur les peintres et leur
peinture, Hubert, sans cause déterminable revivait une des plus
significatives impressions de son adolescence. Jugeant impossible d'y
échapper et craignant de trop inclusives distractions, il la résuma tout
haut. Le mot de madone qui fut prononcé par Sixtine lui en fournit le
prétexte:
«Un soir d'orage, l'été. Toute la journée, j'avais ressenti des
inquiétudes; de soudaines langueurs me prostraient; tous mes nerfs à
chaque coup de tonnerre vibraient comme des cordes de harpe. Il y avait
la harpe de ma grand'mère dans un coin du salon et quand on daubait une
porte, elle résonnait ainsi. Je me comparais à cet instrument mystérieux
qu'on avait une fois devant moi dévêtu de son étui de soie rose,
j'écoutais les intérieurs murmures de ma vie surexcitée, des bruits qui
montaient à l'extrême, me faisaient mal, lentement s'en allaient en une
mort dont il semblait que je devais mourir. Puis des peurs, de douces
peurs de voir d'entre les branches surgir une femme inconnue qui
m'aurait souri. Enfin les chatouillements indiscrets de la Puberté qui
passait, jouait, soufflait comme un vent tiède sur ma peau tendue.
C'était à la campagne, pendant les vacances: on me laissait m'amuser à
ma guise et je me roulais sur l'herbe, j'en mangeais, je coupais des
gaules et des scions aussitôt laissés, je grimpais aux arbres et à
moitié je me laissais glisser, sans plus de force assez dans les
muscles. Il me revenait d'obscènes couplets vaguement entendus. Alexis
et Corydon me préoccupaient et je me figurais comprendre pour la
première fois les obscures ardeurs du poète. Au fond, mes désirs étaient
tout à fait imprécis, de très chastes baisers de soeur ou de mère
m'auraient peut-être calmé, peut-être sensibilisé davantage. J'avais
encore une autre angoisse: quelle était, au vrai, cette maladie qui me
prenait? Est-ce que j'en guérirais jamais? S'il fallait vivre ainsi,
cela ne serait pas supportable. La nuit m'apaisa un peu. Comme je
tracassais tout le monde, c'est-à-dire ma grand'tante Sophie, ma tante
Azélia, vieille fille, et les deux chats de la maison, chères et
précieuses créatures, on me donna des images à regarder avec ordre de ne
plus bouger. C'était je ne sais plus quoi, des livraisons dépareillées,
sacrifiées aux enfants pas sages. Je regardais et je lisais et voilà que
je m'arrête, ayant trouvé mon idéal d'enfant: la Madone de Masolino da
Panicale. Ce nom je le revis plus tard sous une lithographie bien
différente, hélas! encore qu'elle représente le même tableau et la même
madone. Je me sentais pâlir d'émotion et de confusion: les yeux
demi-ouverts me fixaient avec tendresse et l'inflexion de la tête était
si câline, si amoureuse que mon coeur battait. Mais les yeux bientôt
m'occupèrent uniquement: je dresse en rempart un des feuillets, je fais
mine de lire plein d'attention, je suis chez moi, seul avec les divins
yeux et je les contemple. Il se passa une heure, peut-être, ainsi, mais
je voyais tant de beautés dans ces yeux profonds qu'il me sembla les
avoir à peine regardés quand l'inflexible Azélia prononça la phrase
quotidienne c'est-à-dire: «Le couvre-feu vient de sonner.» Rien ne
sonnait dans la maison, ornée, pour pendules, de cartels de l'ancien
temps; c'était donc une métaphore; elle y tenait et moi d'ordinaire je
n'en souriais même pas. Ce soir-là je me mis presque en colère et je
raillai tellement la vieille fille qu'elle m'envoya me coucher, «comme
les chats vont au grenier, sans chandelle». Brisé de ma journée je
m'endormis et dormis comme on dort à treize ans, mais, dans la nuit, les
yeux de la Madone me firent une visite et la physiologie seule pourrait
expliquer l'inexplicable plaisir qui depuis s'est toujours associé en
moi, à la contemplation de deux yeux pareils aux yeux de la Madone de
Masolino da Panicale.»
Entragues en finissant s'aperçut que Sixtine les avait, ces yeux tout
pareils; il s'agenouilla et dit:
--C'est donc pour cela que je vous aime, Sixtine, et que je vous aimerai
toujours!
--Je vous en prie, relevez-vous et rendez-moi mes mains!
--Laissez-les-moi, laissez-moi vous aimer. Ah! vous n'êtes pas
indifférente, ce n'est pas possible.
--Mais, reprit Sixtine, je suis surprise... Vous me contez une anecdote
très intéressante, très curieuse, moi j'écoute sans défiance et voilà
que cela se termine par une déclaration... C'est très imprévu... Voyons
asseyez-vous et causons en paix... Je ne veux pas vous décourager, ce
n'est pas mon rôle, et d'ailleurs je tiens à être sincère... Si je vous
aimais je vous le dirais, ce serait même une belle occasion...
Franchement, je n'ai pas senti ce petit mouvement, ce petit rien...
Enfin comment dire, je suis très inexpérimentée... Cela viendra
peut-être, une autre fois. Allons, vous recommencerez, partie remise...
Je ne demande pas mieux, moi que d'aimer, au contraire... J'ai l'âme
vague et vide, il y a une place à prendre, c'est vrai, mais il faut la
prendre... Comment? C'est votre affaire... Et puis, vous savez, pour
moi, aimer, ce serait l'éternité... Alors, de tels liens, cela ne
s'improvise pas. Il est nécessaire de se connaître, de s'apprécier, de
s'être raconté un peu sa vie passée, de sonder les caractères,
d'analyser les goûts. Nous ne sommes pas des enfants... Tout cela...
«Ah! le sot, se disait en même temps Sixtine, à elle-même, dans
l'intervalle des points de suspension. Mais je ne la reprends pas, ma
main, je fais semblant... Émue aussi, je ne voudrais pas en convenir,
cela a été délicieux... Non, c'est un aveu... Imprévu? Je m'y attendais
et c'est du contraire que j'aurais été bien surprise et bien peinée... À
mes genoux, il est là, à mes genoux, oh! reste ainsi... Si je l'étais,
sincère, je parlerais bien différemment, mais ces doutes, ces
supplications c'est si bon. Il va me supplier encore, encore, encore...
Ça, je n'en sais trop rien. Est-ce que je l'aime? Je puis l'aimer, du
moins je n'en suis pas loin, je sens que tel mot, tel geste... et je
serais dans ses bras, mais le dira-t-il, le mot? Le fera-t-il, le
geste?... Oh! si! j'ai éprouvé quelque chose d'indéfinissable... Oui,
mais je n'en suis pas à ce point d'ignorance... Est-ce que cela se
retrouve, de tels moments?... Ceci est vrai, vrai, vrai, crois-moi, je
veux aimer... Eh bien, prends-la, mais prends-la donc... Le mot est trop
dur. Mon Dieu je vais peut-être le décourager. Tant pis, ce sera
l'épreuve... Oh! être fixée, être liée à jamais! À lui? Je ne sais, mais
s'il le voulait!... C'est assez juste, mais un peu froid, et, puis, je
le connais déjà, il est capable d'un sentiment profond... Comment, il se
lève, il abandonne ma main, il va s'asseoir sur cette chaise, si loin,
si loin de moi... Bien, c'est fini, je me suis trompée... Attendons.
--J'ai eu tort, je crois, répondit Entragues, de vous laisser parler si
longtemps. Vous avez repris possession de votre calme naturel et vous
voilà inatteignable.
--Je le crois aussi, fil Sixtine, que cette réplique maladroite
blessait, mais je puis vous assurer que je ne perds pas si facilement la
tête. J'ai résisté à de plus dangereux assauts et ma vertu s'en est
tirée intacte. Si vous avez pensé me conquérir par surprise, vous vous
êtes trompé. Des muscles très puissants y pourraient peut-être parvenir;
la conquête serait bien précaire.
--Vous vous méprenez, madame, je vous aime trop vraiment pour compter
sur l'occasion et une unique possession physique, acquise par la force
de l'un ou la lassitude de l'autre, n'est pas du tout mon but. Je ne
voulais qu'en retour d'un aveu, obtenir un aveu...
--Il y a des femmes muettes, interrompit Sixtine.
Entragues ne poursuivit pas. Il contemplait les magnifiques yeux qui le
regardaient, inquiets, se demandait comment les attendrir, comment les
faire parler, car les prunelles parlent sans le savoir et ne sont pas,
comme les lèvres, mai tresses de leur langage. Enfin, il reprit, avec
l'amertume de la déception:
--Il faut perdre la tête.
--Il faut, il faut, c'est bientôt dit. Si celui qui profère cet
aphorisme la perdait d'abord, il la ferait peut-être perdre. Soyez
indulgent pour une allusion très banale: Qui veut faire pleurer doit
pleurer le premier.
--Il y a des rebelles et l'esprit de contradiction fait de grands
ravages dans les âmes orgueilleuses.
--J'avoue un peu d'orgueil, sans cela, pas de dignité, mais suis-je
spécialement atteinte par l'esprit de contradiction? je ne le pense pas.
S'il vous était donné de pénétrer en l'intimité de moi vous verriez au
contraire, une âme malléable à l'infini, une âme sans forme précise et
qui attend, pain de glaise, le modeleur divin, une âme de femme enfin.
Mais les hommes jugent les femmes comme des hommes inférieurs; de même
qu'en général les hommes, pour les femmes, sont d'autres femmes armées
d'une supérieure puissance. Ce sont, au vrai, deux sortes d'êtres aussi
différents qu'un chien et qu'un chat et c'est encore leur destinée
misérable de ne pas s'entendre mieux qu'un chien et un chat. Fatalité
désolante, car ils n'existent que l'un par l'autre. Peut-être ne
sont-ils vraiment des êtres complets qu'au moment fugitif où ils se
joignent? Mais cela devrait être l'oeuvre de la civilisation et de
l'intelligence de perpétuer ce moment par des liens spirituels, de forts
et souples liens dont les jonctions physiques seraient les noeuds
consolidatoires. Non, il n'y a rien de plus que le désir actuel et quand
il a fui, inassouvi, et qu'on est bien élevé, on fait de l'ironie.
--C'est une consolation, répliqua Hubert, mais je me la suis refusée, je
n'eus jamais assez de présence d'esprit pour jongler avec mon chagrin et
m'étourdir en suivant de l'oeil le jeu des balles de verre. Peut-être ma
nature est-elle compliquée à l'excès? La sincérité, comme un diamant, a
plus d'une facette...
--Alors, interrompit Sixtine, c'est de la sincérité décomposée: Il faut
un travail pour la ramener à l'état de lumière pure et toute cette
physique psychologique est d'une trop difficile manoeuvre pour ma
simplicité. Si vous saviez comme je suis simple, comme toutes les femmes
sont simples, d'une simplicité effrayante, mon ami! En vérité, il n'y a
qu'à les prendre par la main!
«Comme celle de tantôt, se dit Entragues. Celles que l'on croit malades
ne sont que des femme plus femmes, poussées parleurs nerfs jusqu'à
l'extrême de la féminité. C'est juste, il faudrait les étudier
spécialement pour arriver à dominer les autres. N'est-ce point dans la
pathologie mentale que Ribot a trouvé les lois de la mémoire et de la
volonté? Il serait excellent de faire d'analogues études sur l'hystérie,
mais si le maître ne les entreprend, qui en est capable? Enfin, les
sujets eux-mêmes de l'expérience m'ont donné aujourd'hui deux leçons
précieuses. Malheureusement, il est à craindre qu'elles ne me servent de
rien dans la vie pratique. Je suis en train de vivre et je ne sais
comment m'y prendre. Voyons, je vais la pousser un peu et me guider sur
ses répliques. Simples, les femmes sont simples, soit, mais elles
paraissent tortueuses et nous ne pouvons agir vis-à-vis d'elles que
selon les impressions reçues. Simples comme une dépêche chiffrée,
simples quand on en possède la clef. Que me disait-elle? Il faut
répondre. Elle me regarde. Les beaux grands yeux! Ah! je l'aime,
vraiment!»
--Accueillez-moi! continua-t-il, en retombant à genoux. Je vous aime, je
ne sais rien dire de plus.
Impatients, les doigts constellés mordaient un peu les genoux vêtus de
rouge. Hubert embrassa les genoux et baisa les doigts. Ce fut comme il
arrive des petits serpents en vieil argent qu'on trouve sous les
fougères sèches, au soleil; dès qu'on les touche, ils se raidissent,
deviennent, cassants comme verre. Sixtine, à ce brusque contact, se
dressa sur son séant, rigide ainsi qu'une châtelaine de pierre dans sa
chaise armoriée et Hubert sentit que la moindre insistance allait briser
cette âme. Il était trop tard. Sixtine l'avait bien prévu, l'occasion
effarouchée venait de fuir. La même femme qui l'instant d'avant, ce que
Hubert ne soupçonnait pas, se serait donnée au premier baiser pour le
présent et pour l'éternité, cette même femme ressentait une nouvelle
tentative d'intimité comme une tentative de viol.
Il obéit, se releva, mais cette fois, car le désir physique le serrait
en ses pinces de fer, avec plus de colère que de confusion. Tenaillé aux
narines par l'appareil de domptage, le taureau regimbe parfois sous la
douleur, renverse son bourreau et se dresse vers de vains
accomplissements.
Avant de partir, contenant d'un violent effort de volonté ses forces
brutales déchaînées, Hubert essaya par de l'amabilité enjouée de
rassurer Sixtine. Sans revenir semer de sottes explications sur le long
du chemin parcouru et qu'un mur avait borné, soudain surgi, il
métaphorisa doucement sur les généralités de l'amour, fit luire un peu
de poésie crépusculaire, s'arrêta aux scintillements du lyrisme et
réussit à faire sourire, amusée et peut-être touchée de cette bonne
volonté, la jeune femme inquiète.
Il sentait bien que cette soirée avait été plutôt mauvaise, mais la
désespérance ne l'atteignit pas. En somme il n'y avait rien
d'irréparable. Puis, il avait agi et c'était un grand point, croyait-il.