«Ni vers, ni prose; point de grands
mots, point de brillans, point de rimes;
un ton naïf m'accomode mieux: en un mot,
un récit sans façon et comme on parle.»
Mme D'AULNAY, _l'Adroite Princesse_.
Il y avait une fois un gentilhomme qui se remaria avec une femme du plus
mauvais coeur qu'il fut possible de voir. Il en eut une fille qui
ressemblait à sa mère et toutes deux bientôt tyrannisèrent la maison,
car ce gentilhomme les aimait, leur passait toutes leurs volontés. La
fille surtout en profitait pour faire mille misères à sa soeur du premier
lit, dont l'aînesse lui semblait un vol sur ses droits d'enfant gâté.
L'une s'appelait Marcelle et l'autre Marceline. La méchante Marcelle
haïssait sa soeur, mais la bonne Marceline le lui rendait bien. Cependant
comme son père, par pure bonté d'âme, et pour avoir la paix dans le
ménage, prenait toujours le parti de Marcelle, Marceline apprit à
souffrir.
Marcelle était jolie comme un bouquet de roses: instruite au sourire par
les sourires penchés sur son berceau et sur ses jeux, elle savait
rayonner à propos et chacun la tenait pour la plus aimable personne.
Grande, bien prise et faite au tour, elle avait une peau blanche et
fine, des yeux bleus, des lèvres fraîches et une longue chevelure
blonde.
Marceline était laide, petite, noire de teint et de cheveux; à la vérité
elle avait des yeux très vifs, mais d'une couleur sombre et sans aucune
expression tendre. On la prenait pour la gouvernante de sa soeur, et
quelque fois pour sa femme de chambre, car, et bien qu'on ne fût pas
assez cruel pour lui refuser de la toilette, elle affectait un goût pour
les vêtements simples.
Marcelle avait déjà refusé plus d'un parti, parmi les plus avantageux,
lorsqu'un jeune seigneur, nommé Lélian, toucha son coeur par ses bonnes
manières, son titre, qui était celui de marquis, et sa fortune.
Le jour du mariage fut fixé, Lélian fit sa cour d'une manière fort
galante et l'on ne s'occupa plus que des fêtes qui devaient marquer un
si grand jour.
Marceline se garda bien de montrer aucun dépit de ce que la cadette se
mariait avant elle. On la vit au contraire aimable comme jamais. Elle
reçut avec une bonne grâce inaccoutumée le jeune marquis destiné à sa
soeur, tout le monde lui sut gré de cet effort, et on commença de la
trouver moins laide et moins déplaisante. Au milieu de sa joie même,
Marcelle gardait toujours cet air hautain qui sied à une fille bien née,
Lélian, ressentait pour elle plus d'admiration que d'amour et il n'était
pas fâché de causer un peu avec Marceline. La «petite», ainsi qu'on la
nommait dédaigneusement, lui parut bientôt plus intelligente et plus
gracieuse que sa soeur. Elle parlait de tout avec esprit, sa bonne humeur
ne se froissait d'aucune taquinerie, et quand elle était par hasard
seule avec Lélian, une flamme étrange d'un charme presque mystérieux,
éclatait dans ses yeux obscurs. A force de les regarder, Lélian
découvrit que ces yeux, d'un brun noir, avaient une gamme d'expression
parfaitement nuancée; ils parlaient. Dès lors, et dans les moments qu'il
ne consacrait pas à Marcelle, il s'ingénia à épeler le langage des yeux
de Marceline.
Il y songeait autant qu'un homme, à la veille de se marier, peut songer
à des yeux qui ne sont pas ceux qu'il épouse, lorsque Marceline
subitement souffrante, garda pendant trois jours la chambre. Ce hasard
fut décisif: les yeux noirs reprirent leur langage et si clairement
qu'il fallut les comprendre.
C'était le jour même du mariage, le matin. Tout à fait guérie, mais pâle
encore un peu, Marceline errait dans le jardin, agaçant çà et là les
fleurs, d'une chiquenaude, sans en cueillir une seule. Lélian, de son
côté, se promenait pour duper son impatience: ils se rencontrèrent.
Que se passa-t-il entre eux pendant qu'ils allaient, par les allées,
silencieux et lents? Que disaient-ils, par les allées? Lélian entendit
sans étonnement ces paroles de Marceline qui les jeta comme une flèche,
en le quittant soudain:
«Surtout ne vous trompez pas de porte, ce soir, nous sommes voisines, ma
soeur et moi!»
Au retour de l'église, il y eut un grand repas qui se prolongea vers la
soirée et ensuite des danses et des jeux dans les salons illuminés, puis
un souper magnifiquement servi, puis de nouvelles danses et de nouveaux
jeux. Les paysans, sous une tente dressée exprès, prirent part aux
réjouissances; ils chantaient des chansons, tiraient des coups de fusil,
dansaient, s'embrassaient, buvaient à la mariée.
Au milieu de la plus grande animation du bal, Marcelle disparut sans que
personne y prît garde, si ce n'est les hommes entre eux et les femmes
derrière leur éventail; quelques jeunes filles rougirent; d'autres,
méditatives suivaient des yeux la fuyante traîne de soie blanche. La
toilette de la mariée, son attitude, les moindres paroles qu'elle avait
prononcées depuis le sacrement, d'une voix bien distraite, ses larmes,
ses sourires, ses baisers, tout cela fut passé en revue. Les vieilles
femmes, craignant le ridicule, dissimulaient l'émotion des lointains
souvenirs; les jeunes cherchaient dans la foule les regards de leurs
maris.
Lélian monta d'un pas ferme et rapide. Il vit les deux portes voisines.
L'une était fermée; l'autre était entr'ouverte: il la poussa et entra.
Sans bruit et avec une diabolique adresse, Marceline tourna la clef et
poussa le verrou.
Au matin, et comme cela avait été convenu, avant le lever de la maison,
Lélian emmena Marcelle. Un carrosse les attendait, attelé en poste.
Après le voyage de noces, qui fut court, pour la bien naturelle
impatience des nouveaux mariés à s'installer chez eux, ils habitèrent le
château de Lélian.
Comme les deux domaines se touchaient, pour ainsi dire, Marcelle put
retrouver quelque bonheur près de ses parents et de sa soeur qu'elle
avait cessé de haïr. Le malheur amollit certaines fiertés et Marcelle,
qui se promettait des joies sans nombre, s'était trouvée, comme il
arrive, la plus infortunée femme du monde.
Instruite par l'expérience, Marceline refusa de se marier. Quand on lui
parle du misérable état de vieille fille, elle sourit et demande:
«Voyons, en êtes-vous certains que je sois une vieille fille?»
Alors, il faut bien convenir qu'une sorte de beauté s'est épanouie en la
noire Marceline, et qu'elle est devenue presque laide, la blanche
Marcelle.
Je crois que Marceline était fée, mais cela n'est pas bien sûr.