«In carne enim ambulantes non
secundum carnem militamus.»
SAINT-PAUL, _Cor_. II, 10, 3.
Entragues n'écrivait que le matin, prolongeait souvent ses matinées
jusque dans les après-midi. Quand il ne se sentait pas assez de lucidité
pour la logique de la prose, il s'amusait: la poésie, simple musique qui
n'admet ni la passion ni l'analyse, se destine seulement à suggérer de
vagues sentiments et de confuses sensations; une demi-conscience lui
suffit. A l'imitation de l'admirable poète saint Notker, il composait
d'obscures séquences pleines d'allitérations et d'assonnances
intérieures. Aujourd'hui, Walt Whitman, avec son intuitif génie,
restaurait sans le savoir, cette forme perdue de la poésie: Entragues, à
certaines heures, s'y délectait. Cette littérature des environs du
dixième siècle, ordinairement jugée la puérile distraction de moines
barbares, lui semblait au contraire pleine d'une ingénue verdeur et d'un
ingénieux raffinement. Notker le charmait encore par l'audace sanguine
de ses métaphores, le charmait et le terrifiait en le jetant à genoux
devant ce Dieu pour lequel la prière est un holocauste sanglant, et qui
exige, comme un égorgement d'agneaux, «des louanges immolées».
Il se plaisait aussi à une courte et délicate séquence de Godeschalk, où
sainte Marie-Madeleine «enveloppe de baisers» les pieds de Jésus «que de
ses larmes elle a lavés». Un moine du onzième siècle avait écrit un
ouvrage intitulé: _Le Rien dans les Ténèbres_; Entragues ne put jamais
en trouver d'autre trace que la mention du titre: c'était un des livres
inconnus qu'il aurait voulu lire.
Mis à part deux ou trois contempleurs de la vie actuelle, un strict
logicien de la critique, un rêveur extrême et absolu, un extraordinaire
fondeur de phrases et tailleur d'images, quelques poètes modernes, il
n'ouvrait plus guère que de vétustes théologies et des dictionnaires: il
avait la manie des lexiques, outils qui lui paraissaient, en général,
plus intéressants que les oeuvres, employait à collecter de tels
instruments, souvent bien inutiles, des heures de flânerie. Ainsi se
termina la première journée de son retour.
Le lendemain, après une nuit, où il avait revécu quelques-unes des
minutes les plus caractéristiques passées avec Sixtine au château de
Rabodanges, Hubert eut le soupçon que sa vie allait changer
d'orientation, qu'une crise inévitable le menaçait. C'était une occasion
propice au recueillement. Dans quelques semaines peut-être,--oh!
seulement peut-être!--son _moi_ aurait-il subi de sensibles
modifications: il fallait, pour plus tard s'en rendre compte, noter les
traits dominants de son état d'esprit actuel, procéder à un sommaire
examen de conscience. Son carnet de voyage contenant déjà quelques
remarques assez précises sur ce sujet, il se borna à les compléter par
les indications suivantes:
«J'ai honte de l'avouer, tant cette maladie est banale: je m'ennuie.
J'ai des réveils déchirants. Je ne crois à rien et je ne m'aime pas. Mon
métier est triste: c'est d'expérimenter toutes les douleurs et toutes
les horreurs de l'âme humaine, afin que les hommes se reconnaissent dans
mon oeuvre et disent: Bien rugi, lion! Pourtant, je suis libre: sans
obligations nocturnes, ni parasite, ni mondain, ni critique dramatique,
je me couche tôt, quand il me plaît. Arrivé à la trentaine sans guère de
relations sociales, ayant assez de revenu pour être indépendant, j'agis
en tout à ma guise, insoucieux des habitudes générales et satisfait, par
exemple, de témoigner mon mépris de la civilisation au gaz en soufflant
ma lampe sur les dix heures.--Je suis libre, je n'ai ni femme, ni
maîtresse. Les maîtresses, je les crains pour le trouble où elles
jettent la régularité de mon travail; mais des principes aux actes, une
large lagune se creuse, chez les êtres sensitifs: à deux, je regrette la
solitude; seul, je ressens les inquiétudes du vide. Quand le
commandement de la chair m'accroupit à des adorations sexuelles, je
rougis d'une telle servilité et je me honnis, au premier instant lucide;
lorsque j'ai longtemps emmagasiné le poison concentré des semences
vaines, des martellements me tympanisent, mon organisme s'affaisse et
mon cerveau se trouble. N'ayant pas été dressé au cilice, aux pointes de
fer, aux plaies adolories par la perpétuelle écorchure, au jeûne
impitoyable, à la privation de sommeil, ni à aucune des manoeuvres
mystiques et franciscaines, je dompte ma chair en la menant paître, mais
sans plus de péché dans l'intention qu'un malade qui rompt l'abstinence
pour prendre un remède. Que le plaisir suive, c'est l'obéissance aux
ordres inéluctables qui régissent la matière animée; que je l'accepte,
c'est faiblesse humaine.--Aimer jusqu'à vouloir mourir, j'ai eu cette
épreuve à l'adolescence et la raisonnable insensibilité de la femme que
j'adorais ne m'a jamais amertumé ce lointain souvenir. Je ne souris pas
avec pitié de ces jours de folie bocagère. Après dix et douze ans je
suis aussi sûr qu'à la première heure d'avoir été privé du plus grand
bonheur mis par les Décrets à la portée de ma main et en des moments
d'émotion ce regret peut encore attrister ma rêverie.--Depuis cela, rien
que de passagers effleurements; à peine, de temps à autre, un essai de
lien brisé au premier tiraillement.--Loin d'être le but de ma vie, la
sensation en est l'accident: je réserve mes forces volontaires pour les
histoires que je raconte à mes contemporains: on les a trouvées froides
et ironiques, mais je n'ai pas qualité pour être enthousiaste de mon
siècle ni pour le prendre trop au sérieux.--Un autre motif m'éloigne des
recherches émotionnelles: sans être pessimiste, sans nier de possibles
satisfactions, sans nier même le bonheur, je le méprise. Je ne cherche
pas à aggraver mes misères par des méditations sur l'universelle misère,
que mon égoïsme, d'ailleurs, me rend à peu près indifférente: un état
plutôt ataraxique me convient. Regretter une joie non éclose, cela m'est
possible, je ne voudrais ni en provoquer, ni en guetter
l'éclosion.--Enfin, cela est hors de doute, je ne sais pas vivre.
Perpétuelle cérébration, mon existence est la négation même de la vie
ordinaire, faite d'ordinaires amours. Je n'ai aucune des tendances à
l'altruisme réclamées par la société. Si je pouvais jamais m'abstraire
de moi, au profit d'une créature, ce serait à la manière d'un
imaginatif, en recréant de toutes pièces l'objet de passion, ou bien,
comme un analyste, en scrutant minutieusement le mécanisme de mes
impressions.--Tel est mon caractère: on voit que je ne me suis pas
appliqué à éluder la connaissance de moi-même; et pourtant nul ne sait
mieux que moi à quel point cette science est puérile et malsaine.»