«Et quand tu seras ainsi formé,
quand tu seras pénétré de cette vérité:
«Il n'y a de vrai, de vraiment existant
pour toi que ce qui rend ton esprit
fécond», alors observe le cours général
du monde, et, le laissant suivre sa
route, associe-toi à la minorité.»
GOETHE, _Poésies: Testament_, VI.
_Dreux_.--Voir passer les train,--voir passer la vie,--ne jamais monter
dedans que pour battre les coussins.
_Un peu plus loin_.--Les trains ont un but; la vie n'en a pas. Mais
c'est précisément l'originalité de la vie de n'en pas avoir, de but.
Parfois je lui trouve, ainsi qu'à une vieille dentelle, le charme même
de l'inutilité.
_Un peu plus loin_.--Jusqu'à Dreux, j'ai considéré le paysage:
l'inconscience végétale est, décidément, un néant trop attristant. Il
faut, pour s'y intéresser, la faire vivre en s'incorporant soi-même aux
arbres, aux herbes: mettre dans un corps de chêne son âme sensible
d'homme: je suis chêne, je suis houx, je suis coquelicot, mais je le
sais et le chêne l'ignore, et le houx et le coquelicot: à cause de cela
ils n'existent pas. Les panthéistes sont de bien braves gens.
_Nonancourt_.--Ces syllabes chantées le long du train évoquent un joli
couvent de nonnettes, un peu dissolues avant la réforme de Borromée;
après, tout à Dieu jusqu'à l'éparpillement révolutionnaire. Maintenant
la maison, plébée à jamais, sert de grange, d'étable, de porcherie.
Comme dit le notaire, qui en fit la dernière vente, elle est à usage de
ferme, et c'est un grand progrès que là où des femmes priaient, des
vaches ruminent.
_Tillières_.--Un ravin coupe en deux la plaine, comme une lâcheté, la
vie.
_Verneuil_.--J'étais seul depuis Paris. Un monsieur s'installe, ouvre un
journal et s'épanouit à une gauloiserie. Si c'était le soir, près de sa
moitié, ou si, à ma place, quelque complaisante montrait un bas de
jambe! Pénibles vraiment pour un homme calme, ces montées d'animalité:
voilà que l'épanouissement se resserre; la flamme joyeuse des yeux
s'avive en une férocité croissante; la cruelle luxure entr'ouvre la
bouche et montre les dents. Réveil: un regard quêteur: la mimique peu à
peu s'éteint et c'est l'ennui désappointé d'une excitation vaine. Non,
je ne veux pas servir d'aphrodisiaque à des bourgeois. Songer à cela
vous engagerait vers une littérature monacale, dure, méprisante pour les
charnalités viles.--Viles? Elles sont essentielles.
_Bourth ou environs_.--Le monsieur parle. Cela devait arriver. Il parle
de lui, plein du besoin de se faire connaître, d'introduire le passant
dans son petit univers. Il voyage pour une librairie ecclésiastique. De
cure en cure, bien reçu par les curés qui le font dîner: bonne
clientèle, bons payeurs. Son centre est Verneuil: de là, il rayonne,
apôtre. D'ordinaire, un cheval et une voiture, loués pour la saison,
l'acheminent d'église en église; ayant affaire à Laigle, il a pris le
train pour se distraire; pour se distraire, est monté en premières avec
un billet de secondes. (Il n'y a pas de contrôle à ces heures-ci.)
«Verneuil, une agréable ville: chose rare, en province (entre nous,
n'est-ce pas?), ce gros bourg possède une maison très bien tenue, très
renouvelée.» Il est libre-penseur, mais tolérant, enveloppe dans la même
pitié sympathique les enfants, les femmes, les prêtres, les dévots, plus
bêtes que méchants, assure-t-il. Pour lui, s'il y a un Dieu, il ira au
ciel tout droit, n'ayant jamais fait de mal à une mouche. L'instruction
intégrale, peu à peu, nous guérira de la religion; là-dessus il est sans
crainte et, la conscience bien tranquille, place au mieux ses _Corneille
de la Pierre_. Point marié, mais désirant le mariage, afin de procréer
de braves petits républicains, vigoureux défenseurs de la Patrie:
l'Alsace et la Lorraine, Gambetta, etc.
_Laigle_.--Il m'offre _quelque chose_. Poliment, je me récuse, il
s'éloigne. De par le monde, cela touche au milliard le nombre des
cervelles ainsi organisées: pauvres inconscientes abeilles, pour qui
travaillez-vous? L'espèce? Mais l'intelligence de quelques-uns
balance-t-elle l'universelle sottise?
_Rai-Aube_.--Village que je ne verrai jamais, village au nom si joli,
aurore et rayon, composition pimpante de lumineux vocables, alliance de
syllabes mariées par un matinal sourire, herbes arrosées par la
fraîcheur de l'aiguille, transparence des sources, murmurante fluidité
des eaux courantes sous les joncs fleuris, Rai-Aube, tout cela, et
l'oublié, et l'indicible, palpite dans les lettres blanches de ton nom,
attirant et fuyant rébus collé au pignon de la gare! Ressouvenance
plutôt que vision: en ma jeunesse, je vécus dans ces délices
printanières et je m'en imprégnai. Je ne suis pas des villes et le
terrain bâti ne m'incite pas à des joies excessives. Tout demeure jeune,
qui fut créé par de jeunes yeux, et la campagne a encore souvent, pour
moi, le sexe de son orthographe, même sous un surplis de neige. De mes
années premières il ne me reste que cela: tout est mort, de la réelle
mort ou de la mort du souvenir. L'attendrissement de figures vagues
penchées sur ma précoce orphanité, tel est le plus lointain; du collège
l'horreur m'en est encore dure à renouveler, dantesque et inutile
horreur infligée à ma pitoyable enfance. Mais déjà, un peu à ma volonté,
le monde s'absentait de moi et par une lente ou soudaine récréation, je
me refaisais une vie plus harmonieuse à mon sens intime; mais déjà, en
d'orgueilleux moments, je méprisais tout ce qui m'était extérieur, tout
ce qui n'avait pas été rebroyé et repétri par la machine sans cesse en
mouvement dans ma tête. Hormis l'inconnaissable principe, j'ai tout
remis à neuf, et je suis vraiment moi; du moins, car le scepticisme
ronge jusqu'à la personnalité, telle est l'illusion où je me suis
sidéré. Avec un tel parti pris, avec ce système kantien, qui se peut
dénommer égoïsme transcendant, ma vie a marché d'un pas relativement
léger. De toutes les douleurs que ma volonté n'a pu secouer, la plus
lourde est ma solitude même. Je ne sais, ne m'étant jamais livré à ses
tromperies, si l'espérance n'est autre chose qu'un sanglant éperon,
éperonnant l'homme vers un néant futur, je ne sais si la blessure avivée
sans relâche et la vue du sang répandu ne sont pas de puissants
excitants nécessaires au fonctionnement du mécanisme humain, je ne les
ai jamais ressentis. Je ne crois qu'à l'écurie finale, mais sans y
aspirer; la vie ne me déplaît pas encore assez: sans cela, n'ayant point
de principes philosophiques à faire converger vers une pratique
possible, je serais conséquent avec mon dégoût et lui donnerais sa
sanction. Comme Crantor, je mourrai «sans m'étonner»; si mes organes
sont encore satisfaisants quand la mort viendra, peut-être avec regret.
Quant à la survie, je n'ai point, touchant ce point, de données aussi
tranquillisantes que le placier de Dreux: pour le moment, vraiment
suprême, de la décomposition corporelle, le délicieux Inconscient nous
réserve peut-être quelques-uns de ses bons tours? Cette crainte relative
me vient sans doute de ma jeunesse chrétienne, et ni l'une ni l'autre je
ne les répudie: le catholicisme est une aristocratie. Comment cette
positive religion peut-elle s'allier en moi avec l'idéalisme subjectif,
je ne sais: c'est un amalgame obscur, comme toutes les hérésies. La
théologie me procura toujours les plus agréables lectures: on peut
d'Augustin aller à Claudien Mamert: les joies n'y sont pas moindres pour
la curiosité. Comme j'aurais aimé être évêque et en une moins moderne
Rome, cardinal! Si je m'appesantissais sur ce bien stérile désir, une
sensation me prendrait à la gorge, de vie manquée, sensation vulgaire
que mon orgueil repousse avec mépris. Et puis, ne les ai-je pas, à mon
gré, goûtés, les mystiques bonheurs et les célestes angoisses de
l'épiscopat? N'ai-je point revêtu la robe violette relevée sur les bas
pourpres ou traînante sur les marches de l'autel? N'ai-je point gravi,
mitre en tête, les degrés de la chaise présidiale? De quoi donc me
servirait la réalité, quand j'ai le rêve et la faculté de me protéiser,
de posséder successivement toutes les formes de la vie, tous les états
d'âme où l'homme se diversifie?
_Surdon_.--Des plumes frisées surgissent à la vitre, plongent. A me voir
seul la voyageuse hésite, mais le sifflet a stridé, un employé la
pousse. Elle me fait vis-à-vis, tombée là, un peu essoufflée, inquiète,
mais non rougissante. L'hésitation venait de la crainte de paraître
avoir exprès choisi le compartiment d'un homme seul. Par des phrases
très polies, je la rassure, mais à moitié seulement, et bien certain que
tel bon proverbe l'amusera et la piquera je termine par: «L'occasion
fait le larron.» En province les proverbes, cette archéologie
grammaticale, sont encore monnaie courante de conversation: cela permet
de ne rien dire du tout en ayant l'air de dire beaucoup. Elle me sait
gré de mon adage et se plaint de l'habituelle grossièreté des hommes. Je
lui réponds: «C'est que les femmes ont toujours envie de ce qu'on ne
leur offre pas et méprisent ce qu'on leur offre. Un homme délicat, par
d'indéfinissables gestes, laisse deviner sa fantaisie, ne fait un
mouvement décisif qu'au moment précis où il la sent partagée.» Elle
sourit: «Comment sent-on cela?» Je reprends: «Les acquiescements sont
divers, mais il y a un spécial battement de paupières, très lent, auquel
la méprise est difficile.» Elle me regarde avec étonnement. C'est une
très honnête femme, amusée à cette scabreuse controverse, mais sans
expérience. Sa jeunesse et la roseur de son teint disent un mariage
récent, peu de maternité: curieuse candide, ayant devant elle, pour
apprendre le secret, une éternité de dix années. D'ailleurs jolie et
pleine de distinction, ce moderne nom de la grâce; entre brune et
blonde; des yeux clairs assez grands, le bas du visage sans brutalité.
De Surdon à Argentan, le trajet est de seize minutes; nos quelques
demandes et nos quelques répliques les avaient épuisées. Le frein mord,
nous nous traînons. Avant que j'aie pu prévoir le geste, elle ouvre la
portière, jusqu'à l'arrêt la retient, et me voilà bien surpris de
recevoir, en même temps, un salut équivoque et un regard d'une
surprenante intensité.
Est-ce l'invitation de courir après elle? Je le crois et je cours, mais
je ne l'ai pas retrouvée. J'avais, rapidement, rassemblé mon léger
bagage manuel, valise, couverture, pardessus, etc., je ne suis donc pas
contraint de retourner vers mon wagon et je sors de la gare, en quête de
la voiture aux armes de la comtesse Aubry. Elle m'attend et Dieu merci
je suis le seul attendu, ce jour: je ferai la route tête à tête avec mon
désappointement; une heure, me dit le cocher, j'ai une heure pour me
morigéner de tant d'émotion inutile. Nous partons: voici l'Orne, les
deux ponts voisins et le long du fleuve encaissé de murailles, une
amusante maison à balustrades et à balcons sur l'eau; un marchand de
parapluies à l'enseigne d'un très beau parasol rouge de chanteur
ambulant; nulle voiture dans les rues paisibles et celle-ci amène aux
portes des hommes, des femmes, pas d'enfants: la cage sans oiseaux, la
maison sans enfants: c'était une prophétie. L'école, le lycée, la
caserne, le bureau, l'atelier: la Révolution française a perfectionné
l'esclavage, il est unanime. Une église à demi gothique, quelques vieux
pignons et des façades moins égalitaires me distraient; mais, malgré la
montée, nous passons vite; puis le maigre faubourg, la route plate,
l'étendue d'herbe unie et grise, des carrières et des roues, quelques
peupliers.