_L'Auteur quite le reste de la Troupe, avec deux Camarades
seulement, & pénétre avec eux dans ces Païs inconnus. Les
obstacles qu'il rencontra dans sa Route,_ &c.
Le lendemain matin, vingt-quatriéme de Septembre 1644. &
l'onziéme jour de notre arrivée, nous nous saisimes chacun
d'une bonne hache, que nous mîmes à la ceinture, d'un fusil,
& de ce que nous crûmes nécessaire pour une entreprise de
cette nature, & sans faire semblant de rien, d'abord que
nous fûmes entrez dans le Bois, nous nous écartâmes des
autres, & avançâmes à grands pas, vers le Sud-sud-Ouest.
Nous fîmes au moins quatre grandes lieuës, avant que de
parler de nous reposer. La Forêt, c'étoit le nom de l'un de
mes Camarades, comme l'autre s'apelloit du Puis, voyant un
Coq de Bruyére à cent pas de nous, le tua: pendant que l'un
le plumoit, nous nous occupâmes, l'autre & moi, à couper des
broussailles, & à faire du feu sous un arbre, à l'une des
branches duquel je nouai un bout de grosse ficelle, & y
attachai notre volaille, qui fut bien-tôt rôtie de cette
maniére. Nous dînâmes-là de plein fond: la boisson seule
nous manquoit, il falut remettre à boire à une autre fois.
Nous étant remis en chemin, nous trouvâmes un creux, où il y
avoit de l'eau, qui n'étoit à la vérité pas trop claire,
mais qui ne laissoit pas de nous paroître excellente: nous
en emplimes nos flâcons, sans que cela nous servit à rien;
car environ à une lieuë & demie de-là, nous vînmes à un
ruisseau qui en contenoit bien d'aussi belle que j'en aye vû
de ma vie: il avoit autour de deux pieds de profondeur, &
traversoit justement en cet endroit-là, la route que nous
nous étions proposé de tenir, à l'aide d'un petit Quadran au
Soleil, que j'avois en poche, & qui nous fut d'un grand
secours. N'y ayant ni pont, ni autre commodité, nous nous
déchaussâmes, & passâmes cette petite Riviére, que nous
quitâmes avec regret, après en avoir bû tout notre sou, & en
avoir fait provision pour l'avenir. Au reste, nous ne
trouvions aucune trace d'hommes, ni de bêtes: ce n'étoit
partout que sable, bruyéres & forêts, dans l'espace de huit
ou dix lieuës que nous avions faites, avant que le Soleil se
couchât. Enfin, nous plantâmes le piquet au pied d'un
monticule, où il y avoit un buisson si épais, qu'on y étoit
à l'abri du vent, comme sous une tente. Nous achevâmes alors
de manger ce que nous avions conservé du dîner, & nous
couchâmes le moins mal que nous pûmes.
Le lendemain au réveil, nous fûmes surpris de voir que tout
le Ciel étoit entrepris, & que nous étions menacez d'une
grosse pluye. Nous trouvâmes à propos de creuser dans cette
coline, qui étoit assez escarpée du côté où nous nous étions
postez, afin de nous mettre par-là à couvert du mauvais
tems. En effet, nous trouvâmes en moins de rien, que nos
haches, au lieu de pêles, nous avoient préparé un petit
logement. La pluye ne commença pourtant qu'environ vers les
onze heures, de maniére que nous avions eu du tems de reste
pour massacrer plus de Cailles & d'autres petits Oiseaux,
qui pour la plûpart ne nous étoient pas connus, que nous
n'en aurions pû consumer dans une semaine: il y en avoit une
multitude innombrable, & ils se laissoient assommer la
plûpart, sans bouger presque de leur place: ce qui nous fit
d'autant plus conjecturer que le Païs ne devoit point être
habité. Après tout, nous fûmes contraints de rester dans ce
poste-là l'espace de quatre jours, qui nous parurent plus
longs que n'auroient fait ailleurs quatre semaines. Mais
nous fûmes aussi-bien récompensez dans la suite, puis-qu'il
est vrai que nous joüimes de plus d'un mois de continuel
beau tems.
Au sortir de notre gîte nous cômmançâmes à découvrir de
hautes montagnes: de peur de n'y pas trouver de quoi nous
substenter, nous fîmes provision de viandes pour quelques
jours. Nous ne nous trompâmes pas dans nos conjectures; on
eut dit d'un véritable Groenland, tout y étoit sec, &
aride, il n'y avoit, en bien des endroits ni herbe, ni
buissons, ni rien de ce qui peut donner à paître au moindre
animal. Aussi y découvrirons-nous peu de chose, les oiseaux
même y étoient assez rares, d'où il est aisé de juger que
nous y passions assez mal notre tems: & n'eut été que de
fois à autre, nous entrions dans de petits valons remplis
d'arbres chargez de quelques méchans fruits, où il y avoit
de l'eau pour nous désaltérer, nous aurions été en danger de
notre vie.
Le neuviéme jour de notre marche nous arrivâmes vers le
soir, dans une baissiére, où l'on voyoit à droite, environ à
un quart de lieuë de-là, un petit torrent, qui descendoit
d'un rocher dans un creux, d'où il se déchargeoit ensuite
dans un marais, qui formoit-là un demi cercle, et s'étendoit
vers le bas à perte de vûë. Les bords qui renfermoient cette
belle eau, étoient hauts & médiocrement escarpez: ce qui
faisoit croire qu'elle n'étoit pas alors aussi enflée qu'en
une autre saison de l'année. J'en aprochai dans le dessein
de descendre, mais comme j'en étois éloigné d'un pas
seulement, je fus étonné de sentir que la terre me manquoit
tout d'un coup sous les piés, j'enfonçai jusques sous les
aisselles. Mes Camarades voyant que j'en demeurois-là, se
mirent à éclater de rire, & s'en vinrent à mon secours. En
même tems dix ou douze oiseaux de la grosseur de nos Oyes,
avec des becs larges & longs comme la main, se débarassent
de dessous mes piez, s'élancent en l'air, & sonnent
l'allarme par un _quacou, quacou, quacou_, qui étoit leur
cri naturel, & que l'on devoit entendre de fort loin. Avant
qu'on eut pû compter cent, nous vîmes le Ciel noir de ces
animaux. Cette multitude extraordinaire, joint au tintamare
enragé qu'ils faisoient, nous épouventa, nous ne savions
absolument qu'en penser, sur tout lors qu'ils venoient
quelquefois plusieurs de compagnie, en criant comme des
perdus, fondre jusqu'à la longueur d'une pique de notre
tête, ni plus ni moins que s'ils avoient voulu nous
démembrer: & quoi que nous tirassions quelques coups sur
eux, & en missions plusieurs par terre, c'étoit toûjours la
même chose. Quand nous vîmes pourtant qu'ils ne vouloient
point nous faire de mal, & qu'ils commençoient même à battre
en retraite, nous descendimes le talut pour aller nous
rafraîchir.
Du Puis remarqua d'abord que l'endroit où j'étois enfoncé,
étoit une niche, où une partie de ces oiseaux se retiroient:
à côté il y en avoit une seconde, puis une troisiéme, &
ainsi de suite, à dix ou douze piez plus ou moins, de
distance l'une de l'autre. L'ouverture de ces demeures
soûterraines, avoit la forme d'un ovale, dont le moindre
diamettre étoit d'un pié de longueur. Etant le plus petit de
tous, je me fourrai dans le troisiéme: je trouvai l'endroit
grand comme une petite chambre, ayant plus de huit piez en
quarré, & trois de hauteur au moins. Il y avoit quinze nids
tout à l'entour, bâtis en rond, de petites branches
feuilluës, & enduites d'argile, en forme de panier, de trois
ou quatre piez de circonférence. Chaque nid contenoit six
œufs grivelez, gros comme le poing. Dans le milieu de
l'autre, il y avoit un ange beaucoup plus grand que ces
nids, qui étoit rempli d'une certaine matiére divisée en
petits morceaux ronds, & plus longs les uns que les autres:
je m'imaginois au commencement que c'étoient leurs
excrémens; mais la curiosité m'en ayant fait porter un peu à
la bouche, je trouvai que cela avoit un goût excellent, &
surpassoit nos meilleurs macarons, à quoi il avoit beaucoup
de raport. Mes Camarades, qu'un même desir que le mien à
découvrir des nouveautez, avoit conduits chacun dans un
antre semblable, y trouvérent les choses disposées dans le
même ordre, que je viens de les décrire: toute la différence
qu'il y avoit consistoit dans le nombre des nids, qui étoit
plus considérables dans l'un que dans l'autre, parce qu'ils
n'étoient pas d'une même grandeur. Nous comprîmes bien
de-là, qu'il n'étoit pas surprenant qu'il y eut-là tant de
ces Oiseaux, puisqu'ils multiplient si copieusement, & qu'il
n'y a personne pour les détruire.
A peine notre premiére surprise eut-elle finie, qu'un autre
sujet nous en causa une infiniment plus considérable:
c'étoit une de ces Cavernes, que nous trouvâmes à cent pas
de-là. Elle avoit une entrée qu'il étoit impossible que des
oiseaux eussent faite: trois grosses pierres de chacune un
pié, mises en terre, l'une à côté de l'autre, en faisoient
le seuil, & les deux poteaux, qui finissoient en pointe, à
la hauteur de quatre piez, étoient composez de gros cailloux
de plus de cent livres la piéce, & d'autres pierres
arrangées l'une sur l'autre en dedans, la fermoient
entiérement. Ces productions de la main des hommes nous
firent hésiter si nous devions desirer qu'il y en eût-là ou
non: nous aurions bien souhaité de voir des animaux de notre
espéce, mais nous apréhendions de n'en être pas trop bien
traitez. Dans cette incertitude incommode, nous ne laissâmes
pas d'en aprocher, en criant pourtant, & faisans assez de
bruit, afin de nous faire entendre à ceux qui pouroient être
dedans. La Forêt lassé de toutes ces grimaces, nous dit de
rester des deux côtez la hache à là main, pendant qu'il
forceroit les obstacles, & franchiroit cette entrée, dans le
dessein d'aller examiner ce qu'il y avoit derriére. Il en
vint effectivement à bout; mais quand il fut dedans, il
trouva qu'il faisoit trop obscur pour y rien voir: ce qu'il
nous aprit en sortant, c'est qu'un homme s'y pouvoit tenir
debout, & que l'apartement étoit logeable, y avant même
senti un banc vers le fond. Là-dessus nous courons décharger
notre couroux sur les premiers arbres, que nous avions
laissez en passant, à une petite distance de là: nous en
coupâmes autant de bois que nous en pûmes porter, & y vînmes
mettre le feu devant notre caverne: ensuite nous retournâmes
trois fois à la charge, afin d'avoir provision pour toute la
nuit. Quand le feu fut bien allumé, nous entrâmes dans notre
chambre, qui avoit bien le double de grandeur des autres:
elle étoit proprement pavée de petits cailloux choisis, & il
y avoit en effet un banc de gazons tout à l'entour.
Mais, ô le formidable objet, que nous avisâmes en même tems
sur le banc qui étoit à gauche, & le plus à l'abri du vent!
la carcasse d'un homme, un squelette en forme, depuis les
piez jusqu'à la tête. Au dessus il y avait une espéce
d'ardoise assez unie & enfoncée dans la terrasse, où l'on
avoit gravé en langue Gréque, & en gros caractéres,᾽ΑΓΙΟΣ ῾Ο
ΘΕΟΣ, ᾽ΑΓΙΟΣ ΊΣΧΥΡΟΣ, ᾽ΑΓΙΟΣ ΚΑΙ ᾽ΑΘΑΝΑΤΟΣ, ᾿ΕΛΕΗΣΟΝ ῾ΗΜΑΣ.
_O Dieu Saint, Saint & Fort, Saint & immortel, ayez pitié de
nous!_ Je ne m'amuserai point ici à alléguer nos diverses
conjectures, & les sentimens différens que nous eûmes sur ce
sujet, puisque chacun s'en peut faire aisément une idée.
Cependant la faim, qui nous éguillonnoit, nous fit prendre
deux des Oiseaux que nous avions tuez: nous les passâmes sur
la flamme, pour en brûler la plume, au lieu de les écorcher,
comme nous faisions assez souvent, parce que nous nous en
représentâmes la peau comme l'un des meilleurs morceaux, en
quoi nous ne nous trompâmes effectivement point, puis les
ayant vuidez & lavez, nous les mîmes sur des tisons, où ils
furent rôtis dans un moment. Nous avions pris si peu
d'alimens de tout le jour, que nous n'y laissâmes presque
que les os. Ils étoient gras, succulens, & de très-bon
goût. Après avoir bien soupé, nous nous accommodâmes le
mieux que nous pûmes, laissant au mort la place qu'il
occupoit, sans y toucher, parce que nous avions envie de
l'examiner de plus près le lendemain.
Il n'étoit pas encore bien jour que nos impertinens Oiseaux
recommencérent leur vacarme: les uns sortoient de leurs
trous, les autres y rentroient, & cela avec tant de bruit,
qu'il nous fut impossible de plus dormir, quoique nous, en
eussions bien envie. Nous attendîmes pourtant que le Soleil
nous vint faire lever: notre présence n'alarma nullement
cette volatille, chacun travailloit à sa besogne comme s'il
avoit dû en être payé. Nous en voyions qui sortoient avec le
bec tout chargé de terre, qu'ils enlevoient sans doute des
endroits les plus irréguliers de leurs creux, afin de les
rendre, ou plus amples, ou plus propres. Il y en avoit qui
venoient fournis de matériaux propres à racommoder leurs
nids, & la plûpart portoient de ces morceaux de craquelins,
que j'avois trouvez si bons le soir auparavant. Nous
montâmes sur le talut pour voir d'où ils tiroient cette
mangeaille: aussitôt que nous eûmes levé les yeux, nous
aperçûmes, à la portée du mousquet de-là, sur une petite
élévation, trois corps d'une même grosseur & hauteur: nous
nous avançâmes pour considérer de près ce que c'étoit, &
nous trouvâmes en effet que c'étoient trois Cônes tronquez,
de la hauteur de huit piez, de cinq de diamétre sur la base,
& de trois environ au sommet, fort réguliérement construits
de cailloux arrangez proprement les uns sur les autres.
La simple vûë de trois Monumens si rares dans une contrée
deserte, ne nous contenta pas, nous nous mîmes à en démolir
un; mais dès que nous eûmes ôté environ l'épaisseur d'un pié
& demi des pierres de dessus, nous découvrîmes le crane
d'une créature humaine; après-quoi parurent les ossemens des
épaules, des bras, & en un mot, toute la carcasse jusqu'aux
piez. Nous en aurions bien fait autant aux autres; mais nous
nous contentâmes de découvrir la tête du cadavre, qui étoit
sous le second, puisqu'il étoit vrai-semblable qu'il devoit
y en avoir autant sous le dernier. Pendant que nous
réfléchissions sur tout cela avec une espéce d'admiration,
j'allai découvrir autour du troisiéme Cône, des caractéres
construits aussi de petits cailloux, à peu près comme des
œufs de pigeon, arrangez en terre. Je les pris pour les
lettres Hébraïques, nommées, suivant l'ordre, _Koph_, _Vau_,
_Lamed_, _He_, _Teth_, _Lamed_, _Koph_, _Pe_, _Gimel_,
_Van_, _Beth_, _Thau_, _Hajin_, _Koph_, _Mem_, _Lamed_,
_Alep_, _Sajin_, _Samech_, _Resch_: mais qui n'étoient
accompagnées ni de points, ni d'aucune autre marque, qui en
pût faciliter la lecture. Je fis tous mes efforts pour en
débrouiller la signification, & j'y ai pensé mille fois
depuis, mais je n'en ai jamais pû venir à bout, de quelque
maniére que je m'y sois pris. Il y avoit aussi quelque chose
de semblable autour des deux autres Monumens, que je ne
voulus pas prendre la peine de découvir des pierres, que
nous avions jettées dessus, parce que je ne trouvois pas
que cela le valut. Toutes les aparences étoient qu'il y
avoit fort long-tems que quatre malheureux, comme nous
étions, après avoir bien rodé, & ne voyant point d'aparence
de trouver un endroit meilleur que celui-là, s'y étoient
arrêtez, avoient creusé une caverne à la maniére des
Oiseaux, dont j'ai parlé, ou peut-être s'étoient aproprié
une de leurs niches, & y étoient morts l'un après l'autre;
premiérement ceux qui étoient sous les Monumens, & ensuite
le dernier, sur ce banc, où nous l'avions trouvé, & où le
tems avoit consumé ses habits & sa chair, de maniére qu'on
n'en voyoit pas les moindres reliques.
Ce qui nous confirma encore plus dans cette pensée, fut que
pas loin delà, il y avoit une infinité d'arbres droits comme
un jonc, dont les branches étoient toutes par étages: au
premier, qui commençoit à quatre piez de terre, à celui que
je mesurai, il y en avoit douze, de la grosseur du bras, &
longues de sept piez; au second, trois piez plus haut, onze,
de six piez: au troisiéme, à deux piez & demi de-là, je n'en
trouvai que dix, encore plus courtes que les précédentes:
au quatriéme, éloigné à proportion des autres, neuf: plus
huit, sept, six, cinq, quatre & trois: après quoi venoit la
cime de l'arbre, en forme de gland, de la grosseur d'un
œuf. Toutes les branches de ces arbres en piramides,
étoient comme autant de panaches, ou plumes d'Autruche,
c'est à dire garnies de feuilles menuës comme des filets des
deux côtez. D'un bout à l'autre, & tout autour à l'extrémité
de ce duvet, il y avoit un ourlet de la grosseur d'une plume
à écrire: & au dessus de chaque rang de branches, un anneau
qui environnoit l'arbre, plus gros que le doigt, au premier,
mais plus petit à mesure qu'il aprochoit du haut. L'un &
l'autre étoit cet excellent mets, dont nos gros Oiseaux
paroissoient si friands, & que nous croyions avoir servi de
pain à nos quatre pauvres Pellerins.
Au lieu que je n'avois fait simplement que goûter de ce pain
le soir précédent, nous nous jettâmes alors dessus, mes
Camarades & moi, comme la pauvreté sur le monde; s'étoit à
qui seroit le plus habile à grimper pour en atraper aux
endroits où il y en avoit de reste; car plusieurs en étoient
dépouillez. Enfin, nous en mangeâmes tant, que nous nous en
remplimes jusqu'à la gorge; & nous y trouvions tant de goût,
que Du Puis parloit déja de bâtir-là un tabernacle, & d'y
mourir, comme des bonnes gens témoignoient par leur
ossemens, avoir fait. Mais dans le tems que nous nous
entretenions, nous fûmes également saisis d'un si grand
assoupissement, que nous ne pouvions pas lever les jambes
pour faire un pas. Je me laissai tomber le premier à terre,
les autres en firent autant un moment après. Pas un ne
perdit le jugement, nos membres seuls étoient engourdis, la
langue même pouvoit à peine nous servir à proférer une
parole. Nous restâmes deux heures en cet état, avant que de
nous endormir: ce sommeil dura jusqu'après midi.
Du Puis, qui s'éveilla le premier, se trouva la main droite
apuyée sur quelque chose qui lui paroissoit nud, uni & de là
grossseur de la cuisse. Il crut au commencement s'être roulé
en dormant, sur l'un de nous deux; mais y faisant réflexion
à mesure qu'il reprenoit ses esprits, & ayant ouvert ses
yeux pour s'en éclaircir, il fut saisi d'une frayeur
mortelle, de voir entre lui & La Forêt, un Serpent de plus
de vingt-cinq piez de long: il devint plus perclus de ses
membres qu'auparavant, & ne pouvoit, ni se remuër, ni
parler: cependant, le Serpent abandonne la place,
s'entortille autour d'un des arbres prochains, & se met à
son tour, après les Craquelins. Là-dessus mon Ami reprend
courage, me pousse, & m'ayant éveillé, me montre cet
épouventable animal. Quelque débile que je me sentisse
encore, je me levai dans le moment, & me mis à fuïr de toute
ma force: Du Puis m'imita, & La Forêt, à nos cris, ne tarda
guéres à en faire autant. Nous étions ravis de ce que ce
monstre ne nous avoit pas engloutis; & cette peur ne
contribua pas peu à nous faire résoudre à décamper au
plûtôt; il nous falut pourtant toute la nuit pour nous
refaire.