CHAPITRE II.

_Du séjour de l'Auteur à Lisbonne_, &c.

Lisbonne est située près de l'embouchure du Tage, en un lieu

extrémement divertissant: c'est assurément une des plus

belles Villes de l'Europe. Le Commerce, qu'on y fait est

très-considérable, ce qui la rend fort peuplée & très-riche.

Suivant le calcul que j'en ai fait en gros, elle doit

contenir plus de vingt mille maisons. Il y a trente-cinq ou

quarante Portes, pour la commodité des Habitans, & je suis

fort trompé, si elle n'a deux grandes lieuës de tour. Un

certain Monsieur du Pré, Chirurgien de profession, fut celui

auquel je fus adressé, comme à un homme qui avoit beaucoup

de pratique, & qui pouvoit me donner de l'occupation. En

effet, ce bon homme me reçut à bras ouverts. Je n'avois été

guére chez lui, que je remarquai qu'il étoit Réformé; il

n'alloit que fort rarement à la Messe: il faisoit lire des

Sermons à ses enfans, & jamais le Dimanche ne se passoit

qu'il ne les catéchisât en particulier. Lui de son côté,

reconnut aussi bien-tôt que je n'étois rien moins que bigot;

il m'avoua qu'il tenoit la Bible chez lui, pour

l'instruction de sa famille, il me porta même à la voir.

Il ne faut pas mentir, la premiére fois que j'en fis la

lecture, ce qui fut expédié en fort peu de tems, je la pris

pour un Roman assez mal concerté, que je traitois pourtant

de Fables Sacrées. La Génése, selon moi, étoit une pure

fiction; la Loi des Juifs & leurs cérémonies, un badinage &

de vaines puérilitez: les Propheties, un abîme d'obscuritez,

& un galimatias ridicule: & l'Evangile une fraude pieuse,

inventée pour bercer des femmelettes & des esprits du

commun. Ce qui me choqua d'abord, fut de voir dans la

Création, précéder la lumiére aux luminaires qui la

produisent, & sans lesquels il n'y auroit que ténébres &

obscurité. Ensuite, je m'accrochai à la nécessité de

travailler & de mourir, qui ne fut imposée à l'homme, à ce

qu'on prétend, qu'en conséquence de son crime. Après vint la

Sentence prononcée à la femme, d'enfanter avec douleur, & au

Serpent de ramper sur son ventre, comme s'il avoit eu des

jambes auparavant. L'Iris, qui fut mis dans la nuë après le

Déluge, pour banir du genre humain la crainte de périr une

seconde fois par les eaux. La grace que le Ciel accorde à

Lot de sortir de Sodome, pour le laisser aller incontinent

après commettre un double inceste avec ses filles. Les

Amours de Pharaon & de Sara, femme d'Abraham, & le rapt de

la même personne, parvenuë à une viellesse décrépite, par

Abimelec Roi de Guérar. Les fréquens dialogues de la

créature avec son Créateur, le passage de la Mer rouge, &

tant d'autres Miracles faits pour les Juifs, l'Asne qu'on

fait parler pour dire si peu de chose, & mille autres

difficultez de cette nature, embarassoient prodigieusement

ma raison. Je ne pouvois pas comprendre que les effets

pussent passer devant leurs causes: on m'avoit tellement

apris le contraire dans les Ecoles, & l'expérience

journaliére m'avoit tant de fois confirmé cette vérité dans

les ouvrages de la Nature, que je ne daignois pas seulement

y faire la moindre réfléxion. Il ne me paroissoit pas moins

absurde que l'homme eut été immortel s'il n'eût pas desobéï

à Dieu, puisque je ne voyais aucune aparence que l'ordre &

la constitution de ses parties eussent souffert aucune

altération depuis qu'il avoit reçû la vie. Et il ne me

venoit pas dans l'esprit que la terre eût été en état de

produire ses fruits continuellement dans la même abondance

sans être cultivée, à moins qu'elle n'eut été d'une toute

autre nature qu'elle n'est présentement, ce qui n'est pas

vrai-semblable. Cent Voyages que j'avois lûs, m'assuroient

que les femmes en général, qui habitent aux Indes

Orientales, dans l'Afrique & dans l'Amérique, aux environs

de l'Equateur, ne souffrent guéres de douleur, lors qu'il

s'agit de mettre une créature humaine au monde. Jusques-là,

que celles du Bresil vont ordinairement se délivrer proche

de quelque fontaine, ou riviére, où elles se lavent

elles-mêmes, nettoyent le petit enfant, & le portent ensuite

à leurs maris, qui se mettent d'abord au lit, en font les

couches, & en reçoivent les félicitations, pendant que la

femme s'occupe à aller chercher & aprêter de quoi les bien

régaler. Au lieu que parmi les Peuples qui demeurent aux

environs des Poles, le séxe a beaucoup à souffrir dans ces

conjonctures, & y périt même fort souvent: de forte que cela

varie à proportion des climats, & de la constitution des

personnes. Ce qui se rencontre tout de même dans les bêtes,

qui sans avoir péché, ne sont pas moins sujettes à ces

differens changemens. Enfin, car il faudroit faire de gros

volumes pour épuiser cette matiére, sachant la cause de

l'Arc-en-ciel & de sa grandeur, aussi-bien que de ses

couleurs, & en ayant cent fois fait d'artificiels moi-même;

comme cela est aisé à exécuter, en éparpillant de tous côtez

une quantité d'eau, dont on s'est rempli la bouche, dans un

endroit opposé aux rayons du Soleil & au delà duquel il n'y

ait point d'objets fort éclatans, & de plusieurs autres

maniéres: j'avois de la peine à digérer que Moïse nous en

parlât comme d'un Météore inconnu auparavant.

Tous ces obstacles néanmoins ne me rebutérent point

entiérement: j'entrepris une seconde fois de parcourir ce

saint Livre, à condition pourtant qu'à mesure que je le

feuilleterois, j'en demanderois l'explication à mon Maître.

Il y consentit, & nous étions tous les jours enfoncez dans

la dispute: le bon homme s'emportoit souvent contre moi; &

j'en sortois à bon marché lors qu'il ne m'avoit traité que

de libertin, d'opiniâtre & d'incrédule. Il n'est pas

étonnant, lui disois-je quelque-fois, de voir une foule de

nageurs suivre le cours rapide d'une vaste & profonde

Riviére, puisque cela n'est pas moins agréable qu'aisé: mais

aussi-tôt qu'il en paroît un seul, qui tournant le dos aux

autres, coupe le fil de l'eau, & avance avec promptitude

vers sa source; cette action surprend les assistans: les uns

le considérent avec admiration, les autres le regardent avec

envie: ses compagnons sur tout en sont jaloux, ils en

crévent de dépit, & n'omettent rien de ce qu'ils sont

capables d'imaginer pour décrier & pour le perdre, parce que

ce qu'il fait est un marque évidente d'adresse & de vigueur

de son côté; & du leur, de pure lâcheté & de foiblesse. Il

en est de même des sentimens que nous avons au sujet des

Sciences, & principalement de la Religion: ceux que nous

avons pris en naissant nous demeurent, nous ne saurions

absolument en souffrir d'autres; tout ce qui ne leur est pas

conforme nous déplaît, & l'on passe infailliblement pour un

écervelé, ou pour un scélérat, dès le moment que l'on parle

de s'en écarter. Cependant, je vous annonce, que comme j'ai

beaucoup meilleure opinion des qualitez d'un homme qui nage

contre le courant d'un torrent, que d'un autre qui se laisse

insensiblement emporter à ses flots; je fais de même un

jugement infiniment plus avantageux de la pénétration & de

la solidité de l'esprit de celui qui examine tout, & qui

s'oppose quelquefois même à des opinions reçûës depuis

long-tems, que de ceux qui les ont héritées de leurs

ancêtres, & qui ne les conservent souvent qu'à cause de leur

âge, ou de leur autorité: parce qu'il arrive rarement que

l'on sorte de la voye commune, que l'on n'ait des raisons

pour le faire; au lieu que l'on peut fort bien n'en pas

avoir pour ne s'en point écarter.

Pendant nos premiers entretiens il arriva encore une affaire

qui donna lieu à une nouvelle dispute. Un Capitaine de

Navire ayant amené quelques Négres d'Afrique, fit présent

d'un des mieux tournez à un de ses amis, homme de

considération & de grands moyens, mais capricieux &

difficile. Ce Noir, après avoir demeuré quelques années chez

un si rigide Maître, en avoir souffert mille indignitez,

cessa de se posséder, & résolut, quoi qu'il en pût arriver,

de s'en venger de la maniére du monde la plus dangereuse. Il

alla pour cet effet chez l'Apoticaire de la maison, & sous

prétexte qu'ils étoient extrémement incommodez des rats, il

demanda pour deux ou trois sous d'arsenic. A peine étoit-il

sorti de la boutique, pour aller faire quelques messages,

dont il étoit chargé, que l'Apoticaire envoya dire au

Monsieur, que depuis que son More étoit venu prendre de la

mort-aux-rats, il lui étoit venu dans l'esprit qu'il savoit

une composition admirable pour exterminer cette vermine, &

que s'il lui plaisoit, il lui en envoyeroit la recette sur

le champ. Ce message étonna le Monsieur, qui étoit inquiet

de son naturel, & qui se souvenoit très-bien que le jour

précedent il avoit encore fort maltraité son domestique. Il

le fait apeller pour savoir de lui ce qu'il vouloit faire de

ce poison, & jure par ce qu'il y a de plus sacré, qu'il va

lui ôter la vie; s'il aperçoit en lui des marques capables

de lui donner le moindre soupçon. Il se trouva que le valet

n'y étoit pas. Aussi-tôt qu'il arriva, une servante, que la

peur de le voir rouër de coups avoit saisie, l'avertit en

secret de ce qui se passoit. Le malheureux en prit

l'épouvante, & ne se sentant pas assez effronté pour

soûtenir l'examen auquel il étoit destiné, il se glisse

doucement en haut, & sans autre forme de procès, le

misérable s'étrangle. Son Maître cependant s'impatientoit

terriblement de le voir: il envoya plusieurs personnes, pour

le chercher aux endroits où on l'avoit envoyé; enfin il fut

tout étonné, lors qu'environ une heure après, un laquais lui

vint raporter qu'il venoit de le trouver pendu au grenier.

Le bruit d'une action si tragique ne tarda guére à se

répandre dans tout le quartier; mon Maître y courut, comme

chez l'un de ses principaux chalans, & après s'en être

entretenu avec le Monsieur, il le pria pour bien des

raisons, de faire en sorte qu'il pût obtenir ce cadavre.

Comme il avoit du crédit il ne fit aucune difficulté de

l'assurer qu'il l'auroit, & il lui tint dès le même jour sa

parole. Aussi-tôt qu'il fut entre nos mains nous en fîmes

la dissection dans les formes. Toutes les parties y étoient

disposées comme dans le corps d'un blanc, du moins nous n'y

remarquâmes aucune différence: mais ce qui nous surprit

également, c'est qu'immédiatement au dessous de l'épiderme,

nous découvrîmes une membrane extrêmement déliée & délicate,

que mon Maître n'avoit jamais aperçûë ailleurs, & dont je

n'avois pas encore ouï parler. Il fit aussi-tôt part de

cette découverte à un fameux Médecin de la Ville qui s'y

rendit à sa priére: cet habile homme n'en parut pas si

étonné que je me l'étois imaginé; la même chose lui étoit

arrivée dans une occasion semblable, qui avoit été pourtant

l'unique de sa vie, n'ayant jamais eu d'autres Négres entre

les mains. Ainsi nous jugeâmes que cela devoit être la

véritable cause de la noirceur de cette espéce d'hommes, en

ce que cette tunique émousse & absorbe sans doute, les

rayons de la lumiére, comme au contraire, une feuille

d'argent vif, apliquée derriére une glace de Venise, les

fait réfléchir & les renvoye vers l'endroit d'où ils sont

partis: ce qui donna matiére à bien des raisonnemens sur

l'origine des Ethiopiens, qui semble ne devoir pas être

celle des autres hommes, vû cette remarquable différence.

Suivant ce principe, je voulus insister sur les

conséquences, qui n'alloient pas moins qu'au renversement

entier du Sistème de l'Auteur Sacré que nous traitions. Mais

on me ferma la bouche, en disant qu'il y avoit bien des

choses que Dieu veut que nous admirions, qu'il nous deffend

d'aprofondir.

Je pris d'ailleurs bien du plaisir à entendre discourir ce

Docteur sur la construction & les opérations du corps

humain. Il parloit Latin, comme Cicéron, & n'étoit pas moins

bon Orateur, que Démosthéne. Tout ce qu'il disoit me

charmoit, parce qu'il n'exprimoit rien qu'en termes forts &

choisis, & qu'il affectoit par tout d'être clair &

intelligible.

Je ne m'amuserai point à faire ici le détail du long

entretien que nous eûmes sur ce beau sujet: je dirai

seulement qu'il nous fit remarquer trois choses qui

s'étendent généralement par tout le corps; l'une

extérieurement, qui est la peau, & les autres, savoir les

veines & les nerfs, dans les parties intérieures & les plus

cachées de sa masse. La peau, disoit-il, est nécessaire à

l'animal, en ce qu'elle couvre tous les membres. C'est elle,

qui, comme une coque, les renferme & les envelope de toutes

parts, de maniére qu'elle est capable, si on l'y accoûtumoit

de bonne heure, comme on fait par raport au visage & aux

mains, de nous garantir contre les injures de l'air. Les

veines & les artéres, ces petits ruisseaux où coule le sang,

véritable principe & cause immédiate de la vie, tirent leur

origine du cœur, & parcourent toute la machine, de sorte

qu'il n'est pas possible de la piquer en aucun lieu, pour

petit qu'il puisse être, qu'on ne perce quelques-uns de

leurs rameaux, ce qui se voit à la couleur vermeille de

l'humeur qui en sort dans le moment. Enfin il n'y a point

d'endroit en nous où il ne se rencontre des nerfs, cela est

clair, & on en peut aisément convaincre ceux qui

prétendroient le nier, ou le révoquer en doute. Ces nerfs

proviennent tous, sans exception, du cerveau, où comme

autant de cordes, bâtons, ou tubes creux, ils ont une de

leurs extrémitez tellement arrangées les unes auprès des

autres, qu'elles forment ensemble comme une Sphére, au

milieu de laquelle se trouve une petite glandule extrêmement

sensible & délicate, attachée à sa base à un nombre infini

d'artéres imperceptibles, lesquelles lui aportent du cœur

un quantité prodigieuse d'esprits, qui la tiennent dans une

agitation continuelle, & prête à céder au moindre mouvement

étranger.

Suposant donc que ces nerfs, ou les petites fibres, dont ils

sont composez, sont remplis d'esprits, comme en effet ils le

sont toûjours pendant la veille, au lieu qu'ils s'en

trouvent en partie dénuez aussi long-tems que dure le

sommeil, s'il arrive que quelqu'objet, quel qu'il soit,

vienne à heurter contre le bout extérieur, ou à quelqu'autre

partie de ces tubes, il est évident qu'étant pleins, & par

conséquent tendus, l'autre extrémité, qui est au cerveau,

doit se ressentir du choc & communiquer ce mouvement à la

glande, qu'on ne sauroit se dispenser d'établir comme le

siége du sens commun: ni plus ni moins qu'il est impossible,

supposé que je tienne de la main mille bouts de ficelle

attachez ensemble, que personne en tire un seul que je ne

m'en aperçoive incontinent; sans que je puisse pourtant

désigner l'endroit où s'est fait cette atraction. Et comme

l'expérience m'a apris depuis le berceau, que les coups, les

playes & les autres incommoditez, que reçoit mon corps, lui

viennent ordinairement de dehors, toutes les fois que je

sens la moindre agitation en l'une de mes parties, je ne

sçaurois m'empêcher d'en attribuër la cause à quelque agent

extérieur, & croire que c'est proprement l'extrémité de

quelque nerf & aucune autre de ses parties qui a été

touchée. Et nous sommes naturellement si fort préoccupez de

ce sentiment, que ceux qui ont eu le malheur de perdre, par

exemple un bras, soûtiennent hautement que la douleur qu'ils

sentent est aux doigts de la main, qu'ils n'ont plus, & en

aucun autre endroit: ce qui se confirme tous les jours par

l'expérience. Soit donc que l'impulsion se fasse par des

rayons de lumiére, sur les nerfs optiques: par les petites

particules des viandes sur les nerfs qui aboutissent à la

langue, suivant leur figure & leur mouvement: par les

parcelles imperceptibles qui se détachent des corps, que

l'on apelle odorans, sur les apophises mammilaires, ou de

quelqu'autre maniére que ce soit, cela revient à la même

chose: les organes ont beau être différens, l'atouchement

est la seule & unique cause de toutes les perceptions dont

nous sommes capables. De-là il paroît que ceux qui ont fixé

le nombres des sens à cinq, n'en ont pas bien connu la

nature: non plus que quelques autres qui ne sachant sous

lequel de ces cinq genres ils devoient placer la faim, la

soif & le plaisir de l'amour, en ont compté jusqu'à huit;

puisqu'il paroît clairement, par ce que nous venons de dire,

qu'il n'y en a absolument qu'un.

Je dis plus, continua-t-il, il ne me seroit pas difficile,

de démontrer Mathématiquement, & à l'aide d'une figure

Géométrique, qu'il est impossible, les choses étant prises à

la rigueur, d'avoir aussi parfaitement que notre nature le

peut permettre, plus d'une perception à la fois; & que lors

qu'il s'en fait deux ou trois ensemble, il est nécessaire

qu'elles soient confuses, comme l'expérience nous enseigne,

que de toutes les parties d'un objet que nous envisageons,

il n'y a absolument que le point qui correspond aux axes

optiques, qui se voyent parfaitement & distinctement, les

autres ne s'apercevant bien qu'à proportion qu'ils sont

proches de leur centre. Nos idées ou les images de nos

pensées, ne différent non plus entr'elles que nos

perceptions; car quoi qu'on en fasse de deux espéces,

lesquelles on distingne par les termes de conception &

d'imagination, il est sur que l'atouchement est la seule

cause de l'une & de l'autre; c'est l'unique source de toutes

les connoissances humaines, & même de notre Raison, qui au

fond n'est que l'assemblage, ou la desunion des noms, que

nous avons, d'un commun consentement imposez aux substances,

telles qu'elles nous paroissent par le sens, c'est-à-dire

conformément à leurs qualitez, & nullement à leur essence.

Les autres animaux ayant leurs organes semblables aux

nôtres, ont sans doute aussi les mêmes perceptions; il n'y a

que le plus ou le moins qui en peut faire la différence.

Donc les bêtes ont de la raison, & si on les en veut priver,

ce ne peut être que par raport à la parole qui leur manque,

pour donner comme nous des noms aux choses que le mouvement

rend capables de les affecter; car au demeurant elles savent

fort bien distinguer.

Un cri épouventable, que la servante fit ici, interrompit

brusquement notre Médecin. La pauvre fille en aportant une

brassée de bois du grenier, avoit fait un faux pas, & étoit

tombée du haut de l'escalier jusqu'à terre. Nous courûmes

tous à son secours, & trouvâmes qu'elle avait la jambe

droite cassée. Le Docteur ayant été témoin du premier

apareil que l'on y apliqua, se retira chez lui, à mon grand

regret, puisqu'outre quelques objections que j'étois prêt à

lui faire, j'aurois bien voulu entendre la conclusion d'un

discours, aussi curieux que me paroissoit celui dont il nous

avoit entretenu jusqu'alors, & qui devoit, selon toutes les

aparences, avoir des suites qui n'auroient pas été de la

portée de tout le monde: & ce regret fut d'autant plus grand

dans la suite, que je ne pus jamais trouver l'occasion de le

renouër, & d'engager cet habile homme à traiter avec moi la

même matiére.

Laissant donc tout cela à part, il faut que je dise,

qu'encore que Mr. du Pré ne fut rien moins que Philosophe,

ses petites lumiéres ne laissérent pas de m'être d'un

très-grand secours: à quoi les Commentaires, de Mr. Calvin,

qu'il me mit entre les mains, ne contribuérent pas peu.

Par-là j'eus occasion de remarquer que la création de la

lumiére ne veut rien dire, sinon la formation de la matiére

subtile dont les Astres furent composez le quatrième jour; &

que si Moïse parle avant cela de jour & de nuit, c'est par

anticipation; comme il dit ailleurs que Dieu avoit fait

l'homme, mâle & femelle, avant qu'il eût fit tomber un

profond sommeil sur Adam & qu'il lui eût formé une compagne

d'une de ses côtes. Je compris de même sort aisément, tant

au sujet des peines, qui avoient été imposées à nos premiers

Parens, que de L'Arc-en-Ciel, &c.; que l'un & l'autre

étoient premiérement des signes naturels, que Dieu changea

alors en des signes d'institution; à peu après comme ce que

nous voyons arriver aux Saints Sacremens du Bâtême & de la

Céne. Et pour ce qui est du terme de commencement, qui est à

la tête de la Génése, cela ne m'aporta aucune difficulté,

quoique bien des gens s'y trouvent embarassez. Je sçavois

fort bien qu'en Philosophie, il faut distinguer le tems

extérieur de l'intérieur, comme l'on distingue en Géométrie,

une dimension extérieure d'une intérieure, s'il est permis

de m'exprimer de la sorte: c'est-à-dire, qu'il faut mettre

de la différence entre une grandeur mesurée & contenuë, &

une autre qui ne l'est pas. Ma chambre, par exemple, a ses

dimensions, cela est incontestable, mais la spéculation

seule n'en sauroit fixer le contenu: on doit y ajoûter la

pratique, & se servir de quelque commune mesure, dont les

hommes sont convenus auparavant, pour pouvoir dire à point

nommé, combien de piez, de pouces, ou de lignes quarrées

elle contient: Par ce moyen les dimensions, qui étoient

premiérement intérieures & cachées, deviennent extérieures &

connuës, par raport aux mesures extérieures, qui ont servi à

en déterminer le contenu. Tous les Estres naturels ont donc

un tems intérieur & un extérieur: leur tems intérieur est la

durée, par laquelle ils demeurent en leur existence actuelle

& véritable, ce qui s'étend depuis leur commencement jusqu'à

la fin: leur tems extérieur est la durée de la Terre en ce

que son mouvement est employé pour le mesurer: de sorte que

le tems extérieur d'une chose est à son tems intérieur,

comme la mesure a la chose mesurée. Avant la naissance du

Monde, nous ne pouvons avoir l'idée que d'un tems intérieur

abstrait, parce qu'il n'y avoit alors d'existant que Dieu,

l'Estre des Estres, dont la durée n'a ni commencement, ni

fin, & ne sauroit proprement être définie ni mesurée: mais

du moment que le Soleil a paru au Firmament, & qu'on a

imaginé la Terre tournant sur son centre, autour duquel elle

est emportée dans un certain espace de tems, d'Ocident en

Orient, on a donné à chacun de ces périodes le nom de jour

naturel, & à de moindres parties, celui d'heures, de

minutes, &c., comme on apelle le composé de sept jours une

semaine; une révolution de la Lune, d'Occident en Orient, un

mois; une de la Terre autour du Soleil, un an, &c. Ces

communes mesures nous servent à désigner le tems, & le

rendant, d'intérieur qu'il étoit de sa nature, extérieur

pour notre usage, ce n'est pas merveille, si ne remontant

point au de-là, nous nous bornons à ce principe, & ne

comptons le tems que depuis qu'il y a eu des mesures propres

à fixer la durée.

La solution de ces difficultez me facilita la connoissance

des autres: je commençai à apercevoir l'enchînure du grand

Ouvrage de la Rédemption; les combinaisons & les raports que

les parties du Vieux Testament ont avec celles du Nouveau;

comme les antécédens & les conséquences y dépendent

réciproquement les uns des autres: de sorte qu'à la

troisiéme fois, je conclus que, & Création du Monde, & chute

de l'homme, & menaces, & promesses, & Déluge, &

Circoncision, & Songes, & Visions, & Passage de la Mer

rouge, & Loi cérémonielle, & Prophéties, & tout ce qui s'est

passé de plus remarquable dans la République d'Israël,

n'étoient que des Tipes, des allégories, des emblêmes, des

figures & des ombres, qui n'avoient du raport qu'avec la

nouvelle Alliance; qui ne brilloient qu'à la clarté de

l'Evangile, & dont le véritable corps étoit Christ.

Mon Hôte fut charmé de cette métamorphose: il admiroit comme

j'avois si-tôt passé d'un froid, qui me faisoit regarder des

choses avec mépris, à un zéle qui ne me permettoit plus de

les considérer qu'avec estime. Tout ce que je faisois

attiroit ses aplaudissemens: à peine avoit-il vû mon pareil.

Mais comme il n'y a rien de parfait au Monde, il me restoit

une chose, qui lui tenoit au cœur. J'étois blond de mon

naturel, ma mére m'avoit accoûtumé à porter une grande

chévelure, qui me couvroit les épaules: cela choquoit

Monsieur du Pré. Est-il possible, me disoit-il

quelques-fois, qu'un garçon qui a tant de disposition à

résoudre les passages les plus difficiles de l'Ecriture, ne

voye pas que Saint Paul défend positivement de porter de

grands cheveux, & qu'il veut même que ce soit une honte à

l'homme de les nourrir & d'en avoir soin? Je tournai

long-tems en raillerie les remontrances qu'il m'en faisoit:

mais voyant qu'il m'en parloit tous les jours plus

sérieusement. Se peut-il, Monsieur, lui dis-je un jour à mon

tour, que vous ignoriez que comme la diversité des saisons

de l'année nous oblige à nous habiller différemment, selon

qu'il fait chaud, ou froid: les changemens qui arrivent dans

la société, nous engagent à observer de différentes maximes?

Autrefois, poursuivis-je, les cheveux longs étoient une

marque de sujétion. Lors qu'un Esclave étoit affranchi, on

lui rasoit la tête, en signe de la liberté qu'on lui avoit

accordée; c'est à quoi l'Apôtre faite allusion. Sous la Loi

nous étions les Esclaves du péché, veut-il dire, nous en

sommes affranchis sous la grace: pourquoi porterions-nous

encore des marques de notre ancienne servitude, comme fait

la femme, qui est sous la dépendance de son mari? Dans ce

tems-là il y avoit encore des Esclaves, présentement l'usage

en est banni parmi les Chrétiens. J'aprens que le texte

porte que c'est la Nature qui nous montre que nous ne devons

pas faire parade de nos cheveux, mais il ne faut pas prendre

ce terme à la rigueur: nature ne signifie-là autre chose que

coûtume. Naturellement nous n'avons rien de superflu. Les

cheveux nous ont été donnez pour la garde & la conservation

de notre tête, & des parties supérieures du corps, comme les

ongles sont les armes, dont nous avons été pourvûs pour

notre défense. Ce n'est donc point la Nature qui nous engage

à couper les uns, & à rogner les autres; c'est plûtôt ce que

nous apellons la mode, la bien-féance, & certaines loix

civiles, établies parmi les Peuples, que l'on regarde à la

fin comme naturelles. Cette mode autorise à présent les

cheveux longs: je ne croi pas sa faire de mal à la suivre,

sur tout tout ici, où de l'aveu d'un nombre infini de

personnes bien sensées, & de la plûpart des Théologiens, la

chose est absolument indifférente. Tout cela ne fut pas

capable de satisfaire mon Maître, il falut pour le

contenter, lui permettre de se servir de ses ciseaux, & de

m'acourcir le poil tout au moins jusques au dessous des

oreilles. Ce changement me fit quelque peine: mais enfin,

que ne fait-on pas pour avoir la paix, & vivre en bonne

intelligence avec son prochain? En effet, cette complaisance

acheva de m'atirer si-bien son amitié, qu'il m'auroit donné

son sang, si j'en avois eu affaire: Sa personne, sa famille,

ses biens, tout étoit à mon service, il ne tenoit qu'à moi

d'en disposer.

Outre ces avantages, qui étoient déja fort considérables

pour un étranger, il me procura la connoissance de plusieurs

de ses intimes Amis, & entr'autres d'un Facteur de la

Compagnie Hollandoise, qui étoit bien l'un des jolis garçons

que j'aye jamais connus: il parloit assez bien François; &

il entendoit parfaitement bien sa Religion: ainsi j'avois

occasion de m'en entretenir avec lui toutes les fois que

nous nous voyions, ce qui arrivoit le plus souvent qu'il

m'étoit possible. J'avois de plus ce bonheur qu'il

m'accommodoit de tout ce que j'avois besoin, sans vouloir

permettre que pour rien du monde, j'importunasse mon Maître,

qui étoit pourtant commode, & porté de bonne volonté. Jamais

il ne traitoit personne, qu'il ne m'obligeât à être de la

partie: & ce qu'il y avoit de mal en cela, c'est qu'il

traitoit si-bien, que l'on s'en sentoit ordinairement deux

jours après. Une fois entr'autres, il me fit tellement faire

la débauche, que le lendemain je fus saisi d'une fiévre

violente, qui faillit véritablement à me tuër: je dévins

dans l'espace de trois semaines, que je le gardai, aussi

maigre qu'un squelette, je n'avois absolument que la peau &

les os, & mon Médecin desesperoit que j'en pusse relever. Je

me tirai pourtant enfin d'affaire, par une diéte bien

ordonnée. A mesure que je me rétablissois, je ne cessois

point de faire de meûres réflexions sur les Loix sévéres que

la Nature observe si ponctuellement envers les pauvres

mortels; & après avoir reconnu qu'il y a peu d'excès qu'elle

ne punisse, je conclus que la frugalité & la tempérance sont

les véritables moyens d'avoir toûjours l'esprit libre, & le

corps à l'abri de toutes les maladies, ausquelles nous

sommes autrement presque tous sujets: ce qui me fit prendre

une ferme résolution d'être plus sage à l'avenir, que je ne

l'avois été par le passé, & de ne jamais rien faire que je

me pusse reprocher dans la suite. Van Dyk, c'était le nom du

Hollandois, avoit été de ce sentiment avant moi, mais sa

générosité, lorsqu'il s'agissoit de régaler ses Amis,

l'obligeoit quelquefois à se relâcher, & à ne pas toûjours

mettre en pratique les pieuses leçons qu'il ne manquoit

guére de donner, lorsqu'il se divertissoit aux dépens des

autres. Je le fis pourtant enfin convenir qu'il valoit mieux

passer pour économe, que pour libéral & complaisant,

lorsqu'il y alloit de la santé.

Dans ces entrefaites, il arriva à cet honnête Homme une

fâcheuse affaire, qui me donna plus de chagrin qu'à

lui-même. Il reçut une lettre, par laquelle la femme d'un de

ses Marchands lui ordonnoit, en l'absence de son mari, de

donner, au fils de Monsieur Heudde son neveu, qui étoit

parti pour Lisbonne, tout ce dont il auroit besoin pour

continuër son Voyage; qu'on lui en tiendroit bon compte, &

qu'elle en son particulier, lui en auroit de l'obligation.

Environ quinze jours après, Monsieur Heudde arriva chez Van

Dyk, accompagné d'un valet de chambre, qui comme lui, étoit

fort médiocrement habillé. La premiére chose qu'il lui

demanda, fût, s'il n'avoit pas reçû une lettre de sa Tante,

il y avoit tant de tems: & le Facteur lui ayant répondu

qu'oüi, il se mit à lui raconter beaucoup de particularitez

de plusieurs personnes de sa connoissance: ensuite il

l'entretint du dessein qu'il avoit formé de voir le

Portugal, de traverser l'Espagne & l'Italie, puis de passer

par le Royaume de France, & de s'en retourner chez lui par

les Isles Britanniques. Enfin, on tomba sur les deniers

dont on pouvoit avoir besoin pour parcourir tant de Païs.

Van Dyk lui en dit son sentiment & après l'avoir exhorté à

ne point faire de dépenses inutiles, il lui recommanda aussi

de n'entreprendre rien qui fût au-dessous de lui, puisqu'il

avoit ordre de lui fournir tout ce dont il auroit affaire,

non-seulement à Lisbonne, mais dans tous les endroits où il

devoit passer: ce qui ne lui seroit nullement difficile,

parce qu'il avoit directement ou indirectement de

très-bonnes correspondances dans la plûpart des meilleures

Villes de l'Europe. Monsieur Heudde parut fort édifié de ce

compliment; il se contenta d'une somme de quinze cens

francs, & de quelques bonnes adresses, & après avoir

resté-là quelques jours, il poursuivit son chemin. Van Dyk,

qui étoit exact dans ses affaires, donna aussi-tôt nouvelle

à son Principal de ce qui s'étoit passé entre lui & son

Neveu, & de la route qu'il avoit prise. Mais environ huit

jours après, il, fut surpris de rencontrer dans la ruë le

prétendu valet de chambree de Mr Heudde; & lui ayant demandé

si son Maître n'étoit pas encore parti, il fut encore plus

étonné d'entendre qu'il ne le connoissoit seulement pas, &

qu'il ne savoit ce qu'il étoit devenu. Il y a quelques

jours, lui dit-il, que je suis arrivé ici de Bordeaux, dans

le dessein de passer dans l'Amérique; ce Monsieur, dont vous

me parlez, étoit aussi dans notre Bord, il me proposa de le

servir tout le tems qu'il seroit en cette Ville, à condition

qu'il me donneroit vingt sols par jour & les dépens: il me

paya & me congédia la semaine passée: je n'en ai,

ajoûta-t-il, pas oüi parler du depuis. Ce discours alarma un

peu mon Ami, & quoiqu'il n'eût encore aucune certitude d'y

avoir été pris pour dupe, il eût la précaution d'écrire

d'abord à tous ceux ausquels il avoit recommandé son

Voyageur; & de les prier de ne lui rien donner jusqu'à

nouvel ordre. Cela le garantit peut-être de quelqu'autre

perte, mais non pas de celle de ses trois cens ducats. On

lui répondit de Hollande qu'on ne savoit ce qu'il vouloit

dire, & qu'aparemment ce prétendu Mr. Heudde étoit un

fripon, qui cherchoit sans doute une potence. Quoique ce

dommage ne fut pas considérable, par raport aux conquêtes

qu'avoit faites Mr. Van Dyk, cela ne laissa pas de

l'afliger: il employa tous les moyens possibles pour

découvrir le voleur, mais toutes ses poursuites furent

inutiles, & je ne sçache point qu'il en entendit plus

parler, à cause que je le quittai peu de tems après.

Car quoique je fusse parfaitement bien-là, il faut pourtant

avouër que je n'y étois point avec agrément: le gain que je

faisois étoit trop médiocre, & mon but principal étoit de

voir du Païs. Les Amis que j'avois faits, & la réputation

que mon Maître me donnoit, me facilitérent les moyens d'en

sortir.

Voyages et Avantures de Jaques Massé · 第 12 / 27 题