CHAPITRE PREMIER.

_Où il est traité des Etudes, de la Profession, & de

l'embarquement de l'Auteur; & du premier Naufrage qu'il fit

sur les Côtes d'Espagne._

La vie de l'homme a des bornes si étroites, & le nombre des

années qu'il peut employer à cultiver les Sciences, ou à

perfectionner les Arts, est si-tôt écoulé, qu'il ne faut

pas s'étonner si les progrès qu'il y fait se terminent à si

peu de chose. La briéveté de la vie n'est pas pourtant le

seul obstacle qui s'oppose au desir que nous avons

naturellement de tout sçavoir; la privation des biens du

monde en est une autre, qui n'est guére moins considérable.

Il s'en faloit bien que j'eusse achevé mes études, lorsque

l'expérience m'aprit cette vérité.

L'inclination que j'avois euë dès le berceau, pour les

belles Lettres, pour les Antiquitez, & pour les choses rares

& étrangéres, que je voyois aporter des parties éloignées de

la terre, fit résoudre mon Pére de me mettre de bonne heure

au Collége. La facilité avec laquelle j'aprenois mes leçons,

étoit extraordinaire: ma diligence & ma mémoire me

procuroient le prix dans toutes les Classes. Les loüanges

que mes Maîtres me donnoient, joint à l'affection que mes

Parens me faisoient paroître, redoubloient mon émulation: je

ne me donnois aucun relâche, & j'avois si-bien; employé mon

tems, qu'à l'âge de dix-huit ans j'entendois très-bien le

Grec & le Latin; j'avois fait ma Philosophie, & j'étois déja

fort avancé dans les Mathématiques, lors que mon Pére, David

Massé, qui étoit Capitaine de Navire, eut le malheur de

sauter avec son Vaisseau, par l'imprudence d'un Matelot, qui

mit innocemment le feu aux Poudres.

Ce coup fatal arriva a notre Famille en 1639., le même jour

que notre Armée fut battuë par les Espagnols devant

Thionville, ce qui sembloit être arrivé exprès pour m'en

faire mieux ressouvenir. Et comme le bon homme alloit à la

Traite au Sénégal, & que la plûpart de l'équipage étoit pour

son compte, ma Mére se trouva tout d'un coup Veuve avec cinq

enfans, & presque entiérement destituée des biens du monde.

Cette disgrace ne l'épouventa pourtant point: aussi-tôt

qu'elle en eût reçû la nouvelle, elle nous envoya quérir, &

nous dit d'un air mâle: Enfans, il vient de vous arriver le

plus grand des malleurs ausquels les hommes sont sujets; un

même instant vous prive, en la personne de mon cher Mari, &

de tous vos biens, & de votre Pére: mais ne vous alarmez

point pour cela, la Providence a des voyes miraculeuses pour

subvenir à ses créatures. Aprenez par cette fatalité,

poursuivit-elle, à ne vous plus apuyer sur le bras de la

chair; le bon Dieu ne vous abandonnera point. Puisque les

moyens qui me restent ne suffisent pas pour vous élever,

comme nous l'avions projetté, voyez pour quelle profession

vous avez le plus de penchant. Pour vous, Jaques, me

dit-elle, je serois d'avis que vous embrassassiez le parti

de la Chirurgie. Il semble que l'exemple de votre Pére vous

porte à aimer les Voyages, cet Art favorisera votre dessein.

Elle proposa de même aux plus grands ce qu'ils devoient

entreprendre: chacun y consentit avec larmes, & s'y apliqua

avec succès.

Ma Mére qui étoit de Hédin, où elle avoit encore des Parens,

quitta Abbeville, & s'y alla établir. Je fus ravi d'y voir,

contre mon attente, que bien des gens s'intéressoient dans

son malheur; un de ses Fréres la déchargea d'un enfant, un

Compére en prit un autre, & on lui promit de vingt

endroits, qu'on ne permettroit jamais qu'elle eut besoin de

rien. Il y en avoit même qui voulaient que je changeasse de

sentiment, & que je poursuivisse mes études, afin d'être

plus à portée, & mieux en état d'aider avec le tems, à

élever des innocens, qui étoient hors d'état de rien faire:

mais la résolution en étoit prise, & mon inclination n'étoit

point à me fixer-là.

Je pris congé de la Famille & de nos meilleures

Connoissances, qui me virent partir avec regret, & pris la

route de Paris, où j'arrivai peu de jours après. La

grandeur, la magnificence & la diversité, joint au concours

tumultueux d'une multitude innombrable de toute forte de

personnes, que je remarquai dans ce beau lieu, m'étourdirent

à mon abord. Tous les objets qui se présentoient à mes yeux,

me paroissoient nouveaux; on eut dit que je ne faisois que

de naître: & Mr. Rousseau, Maître Chirurgien, chez qui

j'avois été recommandé, fut assez occupé, pendant douze ou

quinze jours, à répondre; continuellement aux interrogations

que je lui faisois, pour contenter ma curiosité. Il me fit

aussi la grace de me mener à Marli, à Fontaine-bleau, à St.

Denis, à Saint-Germain, au Louvre, aux Tuilleries, &

plusieurs autres lieux, qui sont l'admiration des étrangers.

La rareté met l'enchére, là où l'abondance diminuë le prix:

je m'accoûtumai enfin à regarder toutes ces beautez avec une

espéce d'indifférence, & de l'indifférence je passai

insensiblement au dégoût; de forte qu'abandonnant toutes ces

curiositez aux personnes oisives, je commençai à m'apliquer

avec soin à l'Art auquel je m'étois destiné. Monsieur

Rousseau avoit beaucoup de pratique, & encore plus

d'expérience: les fréquentes cures qu'il faisoit me

donnoient tous les jours de nouvelles lumiéres.

Avec tout cela je ne laissois pas de m'exercer quelques

heures du jour aux Langues & aux Sciences, qui avoient fait

toute mon occupation auparavant. Je fus d'autant plus excité

à cela, que la Philosophie & les Mathématiques sembloient

être devenuës à la mode: tout ce qu'il y avoit d'honnêtes

gens s'y apliquoient, de quelqu'âge & condition qu'ils

fussent. Il parut même un Traité des Sections coniques, que

l'on attribuoit au fils de Mr. Pascal, Intendant de Justice

à Roüen, qui donna de l'étonnement à bien des Savans. Je fus

curieux de le parcourir, mais j'y trouvai des choses qui me

sembloient être au-dessus de la portée d'un garçon de seize

ans, puisqu'en des endroits il surpassoit Apolonius. Bien

des gens se trouvérent de mon opinion, sur tout lors qu'ils

vinrent à considérer, que le Pére de ce prétendu jeune

Auteur, étoit lui-même consommé dans cette Science, de

maniére que la plûpart conclut, que celui-ci étant

d'ailleurs établi, en vouloit faire honneur à l'autre, pour

lui donner par-là entrée au monde. Quoi qu'il en soit

pourtant, il est sûr que Mr. Pascal le jeune avoit

l'imagination vive, beaucoup de pénétration, & pas moins de

jugement, comme cela a paru dans la suite. Mr. Morin, auquel

je pris la liberté de m'adresser, & qui me reçut de la

maniére du monde la plus honnête, me procura aussi la

connoissance de Mr. Des Argues, de Mr. Midorge, & de

plusieurs autres Mathématiciens qui m'épargnérent bien du

travail par les beaux Manuscrits qu'ils me communiquérent, &

les métodes claires & abregées dont ils voulurent bien me

faire part. Par le moyen de ces doctes Personnages, j'eus de

même entrée chez le Révérend Pére Marsenne. Cet habile homme

me fut d'un grand secours pour l'intelligence de plusieurs

questions de Phisique & de Métaphisique. Comme il avoit de

grandes liaisons avec Mr. Descartes, qui étoit alors en

Hollande, je ne lui proposois rien de difficile qu'il ne me

l'éclaircit tôt ou tard. Ce fut lui qui me mit le premier en

main les six Méditations de ce célébre Philosophe. Le desir

d'aprendre à démonstrer l'existence d'un Dieu,

l'immatérialité de l'ame & sa réelle distinction d'avec le

corps, me les fit lire avec toute l'attention dont j'étois

capable; mais j'avouë franchement que je n'en fus point

satisfait. Sa métode pour bien conduire la Raison, &

chercher la vérité dans les Sciences, sa Dioptrique, ses

Météores, son Monde, & généralement tout ce que j'avois vû

de lui, me charmoit; mais pour sa Métaphisique, je le dis

encore une fois, rien ne m'en revenoit que la subtilité des

raisonnemens. Ce qui me fit conclure, que nous ne devons

rien entreprendre au-dessus de la portée de notre petit

esprit; ne nous entretenir que des corps, nous borner à en

expliquer la nature, la figure, le nombre, les propriétez,

les changemens causez par le mouvement, & ce que l'on y peut

remarquer de plus pour notre usage, pour le bien de la

Société, & pour l'intelligence & l'avancement des

connoissances humaines; sans nous mêler de vouloir rendre

manifestes, & pour ainsi dire visibles, des sujets qui de

leur nature sont cachez, & qui doivent vrai-semblablement

être à jamais les objets de notre foi, & de notre

admiration. Il parut bien-tôt après que je n'étois pas seul

de ce sentiment-là. Un Auteur inconnu fit publier à la Haye,

un Livre anonime, où il prétendoit ruïner la Philosophie de

Mr. Descartes. En même-tems, le Pére Bourdin l'attaqua par

des Théses publiques. Ensuite parurent les objections de

Mrs. Hobbes, Gassendi, Arnaud & autres, au sujet de sa

Métaphisique. Comme je m'intéressois pour cet Auteur,

j'étois curieux de voir tout ce que je pouvois de ses

disputes; cela me prenoit beaucoup de tems. Mon Maître m'en

faisoit souvent des reproches; il prétendoit que je

négligeois le principal pour m'attacher à des choses qui ne

me pouvoient pas être de grande utilité; & dont plusieurs

n'étoient pas de l'aprobation de tout le monde; Il en vint

même jusqu'à me reprocher un jour, que je prenois le grand

chemin de l'athéïsme, en ce que j'avois déja embrassé une

opinion qui venoit nouvellement d'être condamnée par le

Tribunal de l'Inquisition, en la personne de Galilée, qu'on

avoit confiné dans les prisons du Saint-Office, après avoir

fait brûler par la main du Boureau son Traité du Mouvement

circulaire de la Terre, suivant les principes de Copernic.

Et afin que ces reproches ne me rebutassent point

entiérement, on avoit soin de les assaisonner de loüanges

sur les talens considérables que j'avois pour la Chirurgie,

& les connoissances que j'y avois aquises, nonobstant le

tems que je donnois à d'autres occupations.

Enfin, voyant que cela étoit incapable de me donner de

l'aversion pour ces belles Sciences, il forma le dessein de

m'embarquer dans le marriage. Il avoit une niéce fort jolie

& qui, après la mort de sa mére, devoit avoir

considérablement du bien, dont il ne cessoit de

m'entretenir; il me faisoit souvent entendre qu'il ne seroit

pas fâché que je l'eusse pour femme, & que se faisant vieux,

il seroit bien capable de me remettre entiérement sa

Boutique qui étoit bien achalandée: mais ce n'étoit pas là

où je butois. S'apercevant de mon indifférence, il devint

aussi beaucoup plus froid à mon égard qu'il ne l'avoit été

auparavant; jusques-là qu'il commençoit à me négliger, & à

me cacher des choses que je ne pouvois bien aprendre que de

lui-même: de sorte qu'après mes deux années d'aprentissage,

je passai à Dieppe, où je restai encore un an tout-entier

chez Mr. la Croix, qui étoit, sans contredit, aussi un

très-habile Maître.

Je ne m'amuserai point ici à reciter les petites Avantures

que j'eus dans l'une & dans l'autre de ces Villes: je ne les

trouve pas assez considérables pour cela; mais je ne

sçaurois passer sous silence, que dans ces entrefaites, il

arriva dans ce lieu maritime, un homme que le vulgaire

apelloit le Juif errant. Mon Maître, qui étoit curieux &

assez commode, après lui avoir parlé plusieurs fois par

occasion, l'invita à diner un jour chez lui, pour avoir la

commodité de l'entendre causer pendant quelques heures. La

premiére chose qu'il nous dit, fut, qu'il étoit contemporain

de Jesus-Christ, lequel il avoit vû crucifier de ses propres

yeux. Je m'apelle, ajoûta-t-il, Michob, autrefois domestique

de Ponce Pilate. Ce Juge Romain aïant prononcé Sentence

contre Jesus, je m'aprochai de ce prétendu criminel,

poursuivit-il, & lui dis: Que fais-tu ici plus long-tems?

N'as-tu pas entendu ta condamnation: sors, pourquoi

tardes-tu? Surquoi ce saint homme me répondit: Je m'en vai,

mais tu demeureras jusques à ce que je revienne. Il y a,

disoit-il, plus de seize cens ans de cela, j'espére que ce

sera la plus grande partie du tems que je dois errer sur la

terre. La plûpart des gens cherchent à vivre, il y en a peu

qui ne voulussent ajoûter un siécle au terme qu'ils ont déja

passé, si cela étoit en leur puissance, mais pour moi, je

souhaiterois de tout mon cœur que je fusse mort il y a

mille ans. Comme le drôle parloit toutes sortes de Langues,

qu'il avoit par conséquent la mémoire heureuse, & qu'il

n'avoit fait que voyager, c'étoit un plaisir de lui entendre

débiter mille choses, comme des véritez claires & évidentes,

que des siécles reculez ne nous avoient permis d'envisager

que confusément, & d'une maniére fort incertaine. Il n'y a

point de coin au monde où il n'assurât qu'il avoit été. Il

nous nomma plusieurs Royaumes & Républiques, aux environs

des deux Poles, dont nous n'avions jamais oüi parler, & qui

devoient, selon lui, être bien-tôt découverts. Toutes les

Cours du monde lui étoient connuës. Il n'ignoroit pas la

moindre circonstance des Révolutions les plus remarquables

ausquelles les Empires avoient été sujets depuis qu'il

étoit au monde. Enfin, les incidens les plus reculez lui

paroissoient aussi récens que s'ils venoient que d'arriver.

Mais l'endroit où nous devînmes tout oreilles pour

l'entendre, fut lorsqu'il se mit à nous entretenir des

Saints qui ressuscitérent à la crucifixion de Jesus-Christ.

Tout Jerusalem, disoit-il, étoit en alarme, lors que le

bruit s'épandit, que ceux qui étoient aux cimetiéres avoient

vû la terre mouvoir en plusieurs endroits, les sépulcres

s'ouvrir, sans que personne y mit la main, & des corps nuds

paroître, & faire mille mouvemens différens. La peur,

continua-t'il, que ce spectacle si peu attendu causa, donna

la fiévre, & même la mort à plusieurs des assistans. Les

plus hardis en voulurent pourtant voir la fin, & ils furent

merveilleusement surpris lors que, quelque tems après, ils

virent des créatures humaines sortir tout à fait de leurs

tombeaux, & s'enfuïr avec beaucoup d'empressement au travers

de la multitude, qui leur ouvroit le passage, en se laissant

tomber par terre, comme si chacun d'eux eut dû aller

occuper leur place. Personne ne put voir, ajoûtoit Michob,

quelque attentif qu'il fut, de quel sexe ces ressuscitez

étoient: ils paroissoient tous d'une même grandeur, d'un

même âge, d'un même embonpoint, & ne portoient aucune marque

qui les distinguât l'un de l'autre. Ils n'avoient pas un

poil sur tout le corps: leur ventre étoit plat, & sembloit

comme attaché aux reins, plusieurs tenoient la bouche

ouverte, mais on n'y aperçevoit point de dents: & leurs

doigts ronds & unis sembloient être entiérement dénuez

d'ongles. Ce qui lui faisoit conclure que toutes les parties

excrémentales, & celles qui nous servent à broyer, à

recevoir & à dissoudre les alimens, pendant que nous sommes

sujets à la mort, ne nous accompagneront point dans l'autre

monde, où ils ne nous seroient en effet d'aucune utilité.

Enfin, à l'entendre dire, on n'avoit jamais sû positivement

ce que ces personnes-là étoient devenuës: le bruit courut

pourtant quelques jours après, qu'ils s'étoient retirez en

Galilée, où ils devoient s'aboucher avec Jesus-Christ; &

de-là être portez dans le séjour des Bienheureux. On peut

croire que cette matiére curieuse ne manqua pas de donner

lieu à une longue conversation: il étoit minuit quand notre

Hôte nous quitta, & mon Maître, non-obstant les

conversations qu'il avoit euës avec lui ailleurs, l'auroit

volontiers retenu jusqu'au lendemain. Comme les Magistrats

le traitoient de Visionnaire, on se mettoit fort peu en

peine de ce qu'il disoit: aussi n'étoit-il point dangereux,

& il ne demandoit rien à personne. Le menu peuple, &

quantité de femmelettes crédules & superstitieuses, qui le

regardoient comme un prodige, lui fournissoient suffisamment

tout ce dont il avoit besoin; outre qu'il restoit fort peu

en un lieu, & qu'il ne faisoit effectivement qu'errer par le

monde.

Son départ, joint à toutes les belles choses que je lui

avois entendu dire des Païs étrangers, augmenta encore

beaucoup le desir que j'avois naturellement de voyager. Je

communiquai mon dessein à Monsieur la Croix, & comme il me

faisoit déja la grace de publier avec soin dans toutes les

occasions, les progrès que j'avois faits dans ma profession,

il ne me fut aucunement difficile d'entrer pour Chirurgien

dans le Vaisseau du Capitaine le Sage, qui alloit faire un

Voyage à la Martinique. Nous partîmes donc de Dieppe le

vingt & uniéme du mois de Mai 1643. notre Bâtiment ne

montait que quatre piéces de Canon, & l'équipage consistoit

en cinquante-deux hommes. Quoique le Capitaine fut Huguenot,

il ne laissoit pas d'être parfaitement honnête homme,

équitable, & extrémement dévot. Il n'auroit pas permis qu'un

seul jour se fut passé sans que chacun eut assisté le matin

& le soir aux priéres publiques, qu'un Etudiant en

Théologie, nommé Pierre du Quesne, faisoit avec beaucoup de

zéle & d'édification: du moins pour ce qui me touche, je

puis dire que je conçûs d'abord de l'estime pour ce jeune

Homme, & que je ne l'eûs pas fréquenté quinze jours, que

j'avois bien rabatu du respect que les Moines m'avoient

inculqué pour les Saints & les Saintes du Paradis. Le

malheur ne voulut pas que je profitasse long-tems des

leçons salutaires que je recevois dans, cette agréable

compagnie.

Vingt-sept jours après notre départ, étant parvenus à la

hauteur du Cap de Finisterre, on s'aperçût que notre Navire

faisoit beaucoup plus d'eau qu'à l'ordinaire. Les

Charpentiers qui étoient toûjours alertes, firent toutes les

diligences possibles pour découvrir la cause de ce désastre:

mais nonobstant ce grand zéle, & les pompes qui marchoient

jour & nuit, il fut impossible de leur en faciliter les

moyens. Au bout de trente-six heures l'eau étoit montée à

telle hauteur, qu'elle sortoit par les sabords. Le Capitaine

voyant bien que le mal étoit sans reméde, fit mettre les

deux Chaloupes en mer, il nous commanda de nous arranger

dans la grande, sans prendre absolument que l'argent, que

nous n'avions pas en trop grande quantité, Mr. le Sage étoit

encore resté à bord avec le Maître, les Pilotes, & quatre

autres jeunes Messieurs, qui n'étoient-là que pour leur

plaisir, lors que le Navire enfonça comme une pierre. Quoi

qu'ils se fussent préparez à cela, ils ne laissérent

pourtant pas d'être embarassez de leurs personnes. Etant

encore à portée, nous leur donnâmes tout le secours dont

nous étions capables, mais nous ne pûmes pourtant pas éviter

le malheur de perdre l'un de ces quatre garçons nommé du

Colombier, Gentilhomme de Picardie, & qui n'avoit pas encore

atteint l'âge de quinze ans.

On fut obligé de se consoler de cette perte, & de voir de

quel côté il étoit à propos de tirer; car quoi que nous

eussions tâché de gagner terre depuis plus de deux jours, le

vent qui étoit Sud-est, ne nous étoit nullement favorable

pour cela. Ce qu'il y avoit de plus mortifiant, c'est que

nous n'avions que fort peu de vivres, tant pour avoir mal

compris le sens des paroles du Capitaine, qu'à cause que

nous n'avions pas eu le tems de nous en fournir; & que nous

étions destituez de Boussole pour nous conduire. Le Ciel

étoit assez tranquille, la Mer calme, & le tems agréable;

mais chacun apréhendoit pour l'avenir. Nous faisions

cependant tous nos efforts pour nous aprocher du rivage, à

la vûë du Soleil le jour, & des Etoiles pendant la nuit,

sans que nous pussions remarquer que nous avançassions

considérablement: de maniére que nous commençions à

desespérer de notre salut; à quoi un broüillard épais, qui

tomba le troisiéme jour, ne contribua pas peu. Ce fut dans

ce tems-là, qu'il étoit impossible de voir à la distance de

deux pieds, que la petite Chaloupe s'écarta de la nôtre. Le

Capitaine s'en étant aperçû, par les cris que nous faisons

réciproquement pour nous avertir, pressa les rameurs débiles

de faire de nouveaux efforts pour nous rejoindre; mais cela

ne leur réüssit que trop bien: car étant venus fondre contre

notre petit Bâtiment, ceux qui étoient dedans en furent si

fort alarmez, qu'ils se levérent tous à la fois, & donnérent

une telle secousse au leur, qu'il renversa sans dessus

dessous. Nous eûmes assez de peine à les secourir, & encore

plus à leur donner place: nous étions tous l'un sur l'autre,

& il y avoit plus de deux fois vingt-quatre heures que nous

n'avions absolument rien à manger.

Enfin, le bon Dieu voulut que sur le midi, l'astre du jour

ayant dissipé les broüillards, nous découvrîmes plusieurs

voiles venant à nous: on ne sçauroit exprimer la joye que

cette agréable vûë nous donna. Nous tournâmes d'abord vers

eux pour aller à leur rencontre: trois ou quatre heures

après ils nous joignirent, & le Capitaine Davidson nous

reçut fort favorablement dans son bord. Il étoit de

Portsmouth, & servoit de Convoi à dix-sept Vaisseaux

Marchands Anglois, qui s'en alloient à Lisbonne. Comme nos

boyaux n'avoient pas encore eu le tems de se retrécir, & que

de l'avis des Médecins, que nous n'allâmes pourtant pas

consulter pour cela, il n'y avoit aucun danger de boire & de

manger à son aise, on ne nous eut pas plûtôt aporté des

vivres, que chacun se faisoit un plaisir de nous voir remuër

le menton. Tout ce que l'on nous servoit disparoissoit,

comme si on l'avoit jetté dans un puits. Nous fûmes pourtant

plûtôt remplis, que nous ne nous sentîmes rassasiez. Un

profond assoupissement succéda immédiatement au repos que

nous accordâmes enfin à nos machoires: je doute qu'il y en

eut aucun des nôtres, qui ne dormit au moins vingt heures

avant que d'être bien éveillé. Après le second repas, nous

nous trouvâmes entiérement remis. Un Lieutenant du Vaisseau,

qui parloit François, voulut que je lui fisse le détail de

nos infortunes: en des endroits il en paroissoit touché, en

d'autres il ne pouvoit s'empêcher de rire. Enfin, nous

arrivâmes à bon port, & mîmes pié à terre à Lisbonne le

premier Juillet, sans qu'il nous manquât personne que le

seul Colombier.

Voyages et Avantures de Jaques Massé · 第 11 / 27 题