apprécier le moment actuel de son existence; c'est de lancer son
esprit ou trop en avant, ou de le laisser errer derrière elle; c'est de
regretter, d'espérer, de rire ou de pleurer toujours, sans repos, sans
savoir jouir paisiblement du beau jour qui l'éclaire, et du bonheur
qu'elle rencontre. De là ces voix graves, ces génies moroses qui
s'élèvent pour maudire les générations contemporaines et le siècle qui
les porte. Certes, le nôtre n'a pas été gâté par les panégyriques; les
Jérémies n'ont pas failli à son instruction; c'est un métier si commode
que tout le monde s'est mis à le faire. Parmi les grosses banalités
qu'on imprime tous les jours contre ce pauvre dix-neuvième siècle, on
remarque surtout celles _d'athéisme_ et _d'immoralité_. Incrédule, et
pourquoi? Parce qu'il ne va plus à confesse, parce qu'il ne croit plus
au mystère de la Sainte-Trinité, ni à l'infaillibilité du pape; parce
qu'il ne veut plus ni de la domination du prêtre, ni de la tyrannie des
castes, et qu'il ne s'agenouille plus devant de creux fétiches et de
vieilles légendes; parce qu'il se sent assez fort pour adorer Dieu face
à face, et qu'il n'a plus besoin de coups de tonnerre ni de buissons
enflammés pour croire à l'existence d'un être suprême, type ineffable
de toute beauté, de toute justice et de toute grandeur; on oublie donc
que l'humanité a appris à lire, et qu'elle n'a plus besoin de Moïse
pour comprendre les tables de Sinaï. Qu'on me cite un siècle qui ait
eu une idée plus élevée, plus rationnelle, du monde et de son auteur;
qu'on remonte le fleuve de l'histoire, et qu'on me trouve une époque où
Dieu ait été mieux compris, mieux servi, mieux aimé que de nos jours?
Il y eut-il jamais une aspiration plus vive et plus générale à l'idéal,
au bonheur de tous les hommes, à la perfection du genre humain?
Vit-on jamais la société plus grave, plus sensée, plus ferme dans les
principes d'ordre et de liberté, malgré les nombreuses tentatives
des méchants pour l'en détourner? A-t-on jamais vu une plus sainte
préoccupation de la misère du pauvre, une charité plus abondante,
plus d'égards pour les classes infimes, plus de sévérité dans les
mœurs, plus de chasteté dans les familles? A-t-il jamais existé un
gouvernement plus modéré, qui mît une plus tendre sollicitude à
faciliter l'instruction de la jeunesse, et à récompenser les talents?
Non, jamais. Était-on plus religieux du temps des dragonades, de la
Saint-Barthélemy, sous le règne de François Ier, ce roi chevalier qui
faisait brûler les calvinistes de son royaume pendant qu'il s'alliait
avec les Turcs et les protestants de l'Allemagne? Dieu était-il
donc mieux compris, lorsqu'on égorgeait les populations innocentes
du nouveau monde, sous le pontificat des Borgia, pendant le grand
schisme d'Occident, du temps de la guerre des Albigeois, pendant les
croisades, lorsqu'on pillait, on brûlait, on assassinait pour la gloire
du Seigneur? Quoi! un peuple qui travaille, qui ne va plus gueusant à
la porte des monastères, qui fait tous ses efforts pour arriver à la
propriété, parce qu'elle est la source des plus nobles sentiments, ce
peuple est immoral! Quoi! dis-je, un siècle qui voit Dieu partout, qui
le bénit sous toutes les formes, qui ne l'emprisonne plus ni dans un
peuple, ni sous un turban ou un bonnet carré, qui laisse à chacun la
liberté de l'adorer comme il l'entend, qui ne pend plus pour un mot,
pour une syllabe; un siècle d'une admirable tolérance serait un siècle
athée!
Arrière donc sycophantes impies, vos blasphèmes hypocrites ne nous
imposent pas! Vos jérémiades découpées de la bible que vous mutilez,
sont impuissantes sur un siècle que vous ne détestez que parce qu'il a
mis un terme à vos dévotes fourberies. Nous valons mieux que nos pères
et nos aïeux. Les mœurs de la France en 1837 sont incomparablement
plus pures que lorsque les évêques se disputaient l'honneur d'être les
mignons des concubines des rois très chrétiens; et le Dieu d'une époque
qui croit au progrès incessant de l'esprit humain, vaut bien celui de
l'inquisition!
Nous vivons dans une époque de transition. La chaleur lente mais
irrésistible de la civilisation a pénétré les vieilles entités sociales
qui se dissolvent, et parsèment le sol de leur poussière. On a beau
crier qu'on est plein de vie et qu'on a des siècles d'avenir, personne
n'y croit, et la mort a déjà frappé de sa main décharnée ces vieillards
imbécilles qui se fardent et se redressent, croyant cacher sous ces
vains artifices les sillons inaltérables du temps. Si la société
actuelle n'a pas de physionomie propre; si le gouvernement de 1830 est
un composé de mille éléments divers qui hurlent de se voir accouplés
ensemble; s'il a été obligé de couvrir sa nudité des nombreuses
défroques léguées par ses prédécesseurs; c'est que la nation elle-même
n'avait point de formes arrêtées; c'est qu'elle était travaillée par un
mal immense dont elle ignorait la cause; c'est qu'en sachant très bien
ce qu'elle ne voulait pas, elle n'avait pas encore d'idées faites sur
le monument qu'elle voulait édifier. Aussi comprenons-nous à merveille
le désordre et la confusion qui furent la suite de l'immortelle
victoire de juillet. Dans l'incertitude générale, chacun se crut appelé
à guider les autres; et comme chacun n'était que le représentant
d'une idée partielle, il est évident qu'elle ne pouvait convenir à
tous. De là ces milliers de prophètes, ces clubs de législateurs, ces
émeutes sanglantes. Au milieu de cet orage, et assailli par toutes les
minorités dont chacune voulait lui imposer ses lois, le gouvernement,
s'apercevant que la nation n'était pas plus avancée que lui, et qu'elle
n'était point en état de lui donner des conseils, fit un pas en
arrière; et s'appuyant sur quelques piliers vermoulus de la monarchie
détruite, il proclama la nécessité de l'ordre qui est un besoin de tous
les temps et de toutes les sociétés. Il fut admirablement secondé, dans
cette noble mission, par la vieille bourgeoisie de 89, dont les idées
sociales étaient depuis long-temps arrêtées; et puisque la bourgeoisie
et le gouvernement voulaient ce qui convenait à presque tous, le repos
et le temps de se reconnaître, il était impossible qu'ils ne fussent
vainqueurs d'une poignée de factieux entêtés. En ceci, le gouvernement
a donné une grande preuve de sagesse. Il a fait un appel aux forces
existantes, et il ne s'est pas amusé à attendre, les bras croisés, que
la société se débrouillât toute seule. Il a accompli l'acte d'un bon
administrateur, mais voilà tout; la question de l'avenir de la société
française est encore pendante. Le gouvernement de juillet tel qu'il
existe, n'est à proprement parler que le gouvernement temporaire d'une
caravane qui n'est pas encore arrivée au but de son voyage.
En effet, comment voulez-vous que la société ait un caractère prononcé
pendant que durera cette dissolution des anciennes classifications
politiques? Est-il possible qu'un gouvernement fort et original
s'établisse sur un sol plein de sable, chaque jour renouvelé par des
couches nouvelles, et au milieu d'une nation qui se décompose? Car
la classe qui doit surgir de cette immense élaboration, cette classe
moyenne qui se formera des débris de toutes les vieilles fractions
sociales, et qui englobera dans son vaste sein, nobles, prêtres,
républicains, légitimistes, etc., etc.; cette classe moyenne, qui
désormais doit être la base de toutes les nationalités, et à qui
doit appartenir le gouvernement de l'avenir, n'existe pas encore. La
bourgeoisie, dont nous nous sommes occupé dans un chapitre spécial de
cet ouvrage, n'est qu'un parti politique plus étroit, plus égoïste
et plus ignorant que les autres; la bourgeoisie n'est que l'enfance
de la véritable classe moyenne. Nous sommes étonné qu'un penseur de
la force de M. Guizot se soit mépris au point de parler de la classe
moyenne comme si elle existait réellement. Il n'y a encore que des
partis ennemis l'un de l'autre, exclusifs, dépourvus d'aptitude et
d'avenir; du moins, c'est ce que nous avons voulu démontrer dans ce
livre. La véritable classe moyenne est dans les langes; toutefois elle
grandira vite, et son règne n'est pas loin. Mais nous vivons encore
sous la tutelle de la bourgeoisie de 89, qui certes a bien mérité de
la civilisation en détrônant la féodalité, mais qui est au bout de
sa glorieuse carrière et qui n'en peut plus. _Louis-Philippe_ est
le véritable représentant de la bourgeoisie; il en a les besoins et
les sympathies; il a admirablement bien compris que les restes de
cette vieille bourgeoisie, qui combattait à ses côtés à _Jemmapes_,
formeraient encore le parti le plus puissant et le seul qui fût en état
de faire la police de la société matérielle; il s'est appuyé sur elle,
et il en a fait une garde conservatrice de l'ordre et du repos public.
Escorté de cette sage milice, il a préservé la France du règne furibond
des écoliers de la Montagne et du retour de la royauté féodale. En
ceci, il a été profondément habile, sagace, conséquent avec sa vie
entière et les principes de la bourgeoisie. Il a voulu sincèrement
ce qu'il croyait être le bien de la nation; il l'a accompli avec un
courage, une suite et une modération que n'oubliera pas l'histoire.
Mais nous croyons qu'il ne lui est pas donné d'aller plus loin. La
bourgeoisie est un corps épuisé; elle fera encore pendant quelques
années le service d'invalide; elle montera la garde; elle balaiera
les rues; mais la prépondérance politique lui échappe; il n'y a plus
en elle aucun germe de vitalité sociale. Elle a fait son temps et son
œuvre; elle a tué la féodalité: il ne lui reste plus qu'à mourir et
qu'à engraisser de sa cendre le sol duquel germera la future classe
moyenne.
C'est à l'héritier présomptif de la couronne de juillet, c'est au duc
d'Orléans qu'est réservé le périlleux honneur d'ouvrir le règne de la
classe moyenne. Élevé au milieu de nous, comme nous nourri à la source
de la science populaire, jeune, instruit, généreux, sans antécédents
politiques qui l'enchaînent, pur comme les trois grandes journées,
c'est véritablement un homme de l'avenir! C'est à lui qu'appartiendra
la gloire d'élargir le cercle de la révolution de 1830, d'en tirer
les conséquences qu'elle contient et sans lesquelles elle ne peut
que végéter, de relever l'honneur de la France vis-à-vis de l'Europe,
de lui faire parler un langage digne de sa grandeur, et d'effacer
l'ignoble souillure que lui a faite la couardise de la bourgeoisie.
En terminant cet ouvrage, nous éprouvons le besoin de dire encore un
mot sur une petite réaction qui, dans un coin de la capitale, semble
s'élever contre le dix-huitième siècle. Rien n'est plus digne de pitié
que ce qu'on appelle à Paris une réaction! Il y en a cent au moins
dans le court espace d'un quart de siècle; et si la province était
aussi niaise qu'on se l'imagine, et suivait servilement toutes les
impulsions qu'on veut lui donner, la France serait le dernier pays
de l'Europe. Revenez à Paris après cinq ou six ans d'absence, vous
êtes douloureusement surpris de ne plus trouver debout les dieux et
les hommes qu'on y adorait avant votre départ. Non-seulement ils y
sont oubliés, mais leurs statues sont renversées, mais on les nie, on
conteste le droit qu'ils avaient à l'admiration générale. Dans les
arts, ces flux et reflux sont innombrables. Aujourd'hui, on pleure
Nourrit, on l'encense, on le charge de couronnes, on s'apitoie sur
sa perte irréparable. Demain, on s'agenouille aux pieds de Duprez,
on le proclame le plus grand chanteur qui ait existé, et Nourrit
n'est plus qu'un talent factice et de second ordre. Il ne faut
pas s'imaginer, comme on se plaît à le dire, que ces réactions si
fréquentes et si irréfléchies soient l'effet inévitable d'une grande
consommation d'idées, d'une vie prodigieusement active, le signe
d'un véritable progrès; non; car le plus souvent on est obligé de
revenir sur ces enthousiasmes trop hâtifs. C'est plutôt la marque
d'une déplorable instabilité; c'est surtout le produit honteux d'une
critique vénale, sans portée, qui transgresse les devoirs de sa
mission. En politique, et dans la haute sphère des idées sociales, ces
oscillations sont tout aussi fréquentes, tout aussi imprévues, tout
aussi irrationnelles. N'est-ce pas misérable, par exemple, de voir une
poignée d'écrivailleurs déconsidérés, qui ne croient ni à la Bible,
ni au Koran, clabauder d'une voix de Tartufe contre le dix-huitième
siècle, l'un des plus grands et des plus glorieux de l'histoire de
l'esprit humain? A-t-il jamais existé une époque comparable à celle
de 1740 à 1791? Que serions-nous sans ce siècle immortel qui nous a
tout aplani, et nous a légué jusqu'aux armes avec lesquelles nous lui
livrons ce combat parricide? Nous vivons encore de ses largesses; nous
sommes obligés de couvrir notre nudité du manteau de sa philosophie,
et nous blasphémons contre sa mémoire, et nous outrageons sa tombe!
Sans doute, le dix-huitième siècle n'est pas le dernier mot de la
raison; il a eu ses faiblesses et ses erreurs, et il serait absurde
de nous contraindre à rester immobiles dans le cercle qu'il a tracé.
Étudions-le, expliquons-le, faisons mieux que lui si cela nous est
possible; mais soyons reconnaissants de ce qu'il a fait pour nous;
admirons ses œuvres et ses grands hommes qui ont brisé les chaînes de
l'humanité; ne remuons pas d'une main sacrilège leurs cendres vénérées,
et rappelons-nous que le respect du passé est le gage des progrès de
l'avenir.
FIN.
TABLE.
I. INTRODUCTION page 1
II. DE LA FRANCE 27
III. DU PARTI ROYALISTE 51
IV. DE LA BOURGEOISIE 79
V. DU PARTI RÉPUBLICAIN 105
VI. DU CLERGÉ CATHOLIQUE 123
VII. DE LA LITTÉRATURE 137
VIII. CONCLUSION 177
Fin de la table.
Note de transcription:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.
L’accent circonflexe (^) dénote des caractères en exposant.
Les mots en italiques sont _soulignés_.
Autres corrections:
p. 2: parceque → parce que (parce que l'une ne saurait
se subordonner….)
p. 32: ausssi → aussi (… serait aussi liberal….)
p. 112: Sain-Just → Saint-Just ((Aussi Saint-Just disait-il
logiquement:…)
p. 119: dysnatiques → dynastiques (ses intérêts purement
dynastiques.)
p. 121: supême → suprême (… le dépôt de la magistrature suprême ….)
p. 166: effénée → effrénée (… court, effrénée, écumante….)
p. 169: Bethoven → Beethoven (… aussi bien dans une symphonie de
Beethoven….)
p. 189: Barthélemi → Barthélemy (…de la Saint-Barthélemy….)
End of Project Gutenberg's Les partis politiques en Province, by Paul Scudo