tout détruit, tout nié et tout promis; après avoir heureusement franchi
les deux premières périodes de la pensée révolutionnaire, l'école
nouvelle fut entraînée au désordre, à l'anarchie, terme fatal de tout
grand mouvement. Voyant sa rivale succomber sous le poids de ses mille
préceptes, elle pensa qu'il n'y avait d'avenir que dans la spontanéité.
Ne vous embarrassez ni des Grecs, ni des Romains, ni de Racine, ni
de Voltaire, dit-elle à la jeunesse; le passé est usé, il faut du
nouveau à une société nouvelle; laissez là _Boileau_, La Harpe et les
innombrables législateurs d'une littérature qui n'en peut plus et qui
expire; consultez votre génie, et laissez-vous aller à l'inspiration du
ciel. Alors chacun se mit à écrire, chacun eut son type, son genre, son
style à lui, qui n'était compris que de lui. On retroussa ses cheveux,
on découvrit son front, on se laissa pousser la barbe, on prit une
attitude superbe, et l'on se dit: _Moi, je suis le dieu de la poésie
héroïque! toi, celui du drame! etc._ Puis l'imagination, abandonnée à
elle-même, court, effrénée, écumante, bouleversant tout de son souffle
de feu, le ciel, la terre, les dieux et les démons. Tout parle, tout
agit, tout se coudoie, dans ce pandémonium, dans cette vaste orgie
de l'esprit, les rois et les gueux, les anges et les bourreaux. Ce
furent des cris, des gémissements, des rires féroces, des hurlements
infernaux; alors ce fut la passion ignoble, épuisée, dégoûtante, soûle,
se traînant dans la fange; ce fut le 93 de la littérature.
Le vaste mouvement littéraire de la restauration se subdivisait en
trois tendances particulières, qui, réunies ensemble, complétaient
l'expression de la France, et par conséquent, de l'Europe. La première,
que j'appellerai panthéiste, avait pour chef V. Hugo; la seconde,
catholique et religieuse, était représentée par Lamartine; et la
troisième, purement nationale, était dirigée par Béranger. Derrière
ces trois grands poètes marchait un nombre infini d'hommes de talents,
qui leur servaient de rapsodes, et qui répandaient en petite monnaie
la substance de leurs idées. Ces trois tendances, ces trois courants
de la pensée française, n'étaient pas le fait des trois hommes qui
les dirigeaient; non, car ils avaient surgi avec le siècle qui nous
entraîne. V. Hugo prêta sa voix magnifique à cette haute impartialité
qui caractérise notre époque, à ce besoin irrésistible de l'esprit
humain de se répandre au dehors, de franchir la barrière de la
nationalité, d'interroger tous les peuples et tous les âges; à cette
fièvre qui nous pousse à quitter notre Europe bavarde et prosaïque pour
courir le monde et les déserts, et pour aller retremper la poésie dans
les feux de l'Orient qui, accroupi et silencieux devant l'avenir,
nous cache encore l'histoire primitive de l'humanité. Lamartine se
fit le tendre consolateur des âmes pieuses, timides et saintes qui,
brisées par la tempête révolutionnaire et l'incrédulité, cherchaient un
refuge dans le sein de Jésus-Christ. Quant à Béranger, il marcha sur la
grande route sociale de 89, il se fit le barde immortel de cette classe
moyenne, fille de la philosophie du 18e siècle; il chanta ses douleurs
et ses espérances, et la conduisit victorieuse jusqu'à la révolution de
1830.
Ainsi donc, ces trois grands écrivains, avec l'armée de leurs
disciples, sont les interprètes de trois tendances sociales qui,
réunies ensemble, forment la base de la moralité du dix-neuvième
siècle. Ils ne sont forts, ils n'ont trouvé d'écho dans la nation
que parce qu'ils sont sa parole vivante, et c'est à ce titre qu'ils
intéresseront l'avenir. Ces faits confirment pleinement nos idées sur
l'art, qui n'est et ne peut être que l'expression des souffrances et
des désirs d'un peuple. _L'art pour l'art_ est une monstruosité, la
négation de la volonté et de la moralité, l'intronisation de l'égoïsme
dans ce qu'il y a de plus pur et de plus saint, dans la pensée de
l'homme. Qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas, qu'il en ait
conscience ou non, l'artiste obéit toujours aux impulsions de son
temps et en retrace l'image. Homère, Virgile, le Tasse, Racine, aussi
bien que Voltaire, Lamartine, Hugo et Béranger, sont des témoignages
immortels de leur époque, des pages du passé; voilà pourquoi l'art est
de l'histoire. Même dans ses productions les plus capricieuses et les
plus naïves, l'esprit humain est soumis à cette loi, et pour qui sait
lire dans les œuvres de l'art, il voit la renaissance dans une salière
de Benvenuto Cellini, aussi bien que dans un tableau de Raphaël; et le
dix-neuvième siècle aussi bien dans une symphonie de Beethoven que dans
une caricature de Charlet. Sans doute, si l'artiste subit l'influence
de ses contemporains, c'est à sa manière. Il puise, il est vrai, dans
son siècle les sentiments et les passions qui l'inspirent; mais il les
dégage de la fange qui les enveloppe, il les purifie et les élève à
l'état d'idées: c'est ainsi qu'ils parviennent à la postérité. Aussi,
dans une œuvre d'art, il y a deux éléments: ce qui est général, et ce
qui est particulier, l'élément éternel et l'élément local.
Le mouvement littéraire de la restauration fut à l'art, ce qu'avait été
à la société la grande révolution de 89: la destruction des vieilles
classifications, et le réveil de la spontanéité. L'esprit humain est de
sa nature parfaitement logique, il va toujours jusqu'au bout de l'idée
qui le préoccupe. Il était donc impossible, qu'après la tempête qui
bouleversa la cité et la reconstruisit sur de nouvelles bases, l'art
restât ce qu'il était avant cet ouragan. Il fallait de toute nécessité
que la pensée sociale se complétât, et que la littérature répondît aux
besoins d'un peuple nouveau: la révolution littéraire fut le complément
fatal de la révolution politique. Aussi leur marche et leur progression
furent-elles presque identiques. Généreuse et modérée à son début,
l'école romantique ne demandait que la liberté de vivre, et s'inclinait
avec respect devant les monuments du passé. Mais cela ne dura guère, et
bientôt on la vit secouer le joug de toute tradition, porter la hache
sur l'image des dieux adorés, et joncher le sol de leurs débris. Alors
ce ne fut plus qu'une émeute de polissons de vingt ans insultant à la
pudeur publique et au sens commun, par les enfantements monstrueux
d'une pensée furibonde et sans contrôle. Cette littérature déguenillée
et sans retenue fut à l'art, ce que le sans-culottisme avait été à
la société civile, un mensonge à la morale et à la tendance grave et
civilisatrice du dix-neuvième siècle.
En effet, a-t-on jamais menti plus effrontément à un siècle de
lumières! C'est en face d'une société grave qui veut la liberté et
le repos; c'est en face d'une nation sensée lasse de troubles et de
guerres civiles, qui exige de l'ordre dans les mœurs et dans les
lois, qu'une poignée d'énergumènes nous peignent leurs orgies, leurs
pochades de bas lieu, leurs flibustiers, leurs empoisonneurs! Y a-t-il
un dissipateur, un jeune homme échappé de la maison paternelle, chassé
pour son inconduite d'une administration, d'un atelier, d'un régiment,
sans spécialité, sans instruction, incapable d'aucune occupation
honnête, livré à la débauche, à la paresse et à la misère, il se fait
écrivain. Il fait des romans, des nouvelles, des vaudevilles, des
feuilletons, et régente la société qui n'a pas voulu de lui. Il nous
donne ses besoins cyniques, ses mœurs crapuleuses, sa vie désordonnée,
son exaltation d'ivrogne, pour la peinture d'un grand peuple rempli
de bon sens et de probité! Que signifie la littérature actuelle?
Est-elle l'expression avancée des masses que comprime la légalité
politique, est-elle le cri de quelque noble douleur écrasée par la
main calleuse de la bourgeoisie qui nous gouverne, ou plutôt la voix
accusatrice de la liberté européenne, immolée à l'intérêt des rois?
non: c'est l'enfant du caprice et de l'irréflexion. Elle n'a ni but,
ni ensemble, elle erre au hasard sans dieu et sans autel; c'est une
armée sans discipline, une cohue d'individualités poussant des hourras
étourdissants.
Oui, sachez-le bien! Vous n'êtes que les obscurs historiographes de
quelques coteries parisiennes et des passions factices d'une grande
ville depuis long-temps en révolution. Vous êtes l'écho tardif d'un
passé sanglant et horrible. Votre gloire éphémère qu'on exalte dans
certains journaux et dans certaines coulisses de la capitale, n'a pu
supporter le grand jour. La province dont vous vous êtes tant moqués,
la province n'a pas voulu de vous; son rare bon sens que vous qualifiez
de bêtise, a su repousser les doctrines réchauffées de la Montagne, et
la forme littéraire qui en faisait le pendant. Elle est restée fidèle
au principe social de 89, et aux grands écrivains qui honorent la
nation. Vos œuvres avortées qui remplissent les cabinets de lecture
et qui sont l'aliment corrupteur de quelques femmelettes, de quelques
niais oisifs, n'ont pu pénétrer dans la bibliothèque des hommes
éclairés qui ont du calme et de la portée dans l'esprit.
Mais consolons-nous, la réaction a commencé dans toutes les parties
de la pensée publique. Tout le monde sent à présent qu'il y a assez
de décombres, assez de ruines, et que le progrès n'ayant plus rien
qui le gêne, peut facilement se mettre à l'œuvre. L'art ainsi que la
société est une table rase, où il n'y a plus rien à effacer. L'école
dite romantique a fait son temps, elle a accompli sa mission, elle
a complété la grande révolution sociale de 89, elle a proclamé la
liberté dans les productions de l'esprit, comme la dernière l'avait
introduite dans la vie politique. Sachons lui gré de ses efforts,
reconnaissons l'utilité de son labeur, mais déposons le mousquet de
l'insurrection, et jouissons de la liberté conquise. Une génération
d'esprits graves s'élève, qui veut s'arracher à cette atmosphère
de tempêtes et d'orages, et qui comprend qu'on ne peut désormais
arriver au progrès que par une patience laborieuse. En facilitant
l'émancipation intellectuelle des provinces, en élargissant le cercle
de la vie communale, Paris se dégorgera de cette population immense de
mauvais écrivains, de ces troupeaux de repoussantes médiocrités qui
embarrassent toutes les voies, et assourdissent le gouvernement des
cris de leur indigence. Ces hommes, rebuts de toutes les industries et
de toutes les spécialités, accourus des quatre-vingt-six départements,
misérables, paresseux, couverts de dettes, s'y constituent les organes
de l'opinion publique, et les moralistes de la nation. Formant des
espèces de bandes de candottieri, toujours au service du plus offrant,
ils n'ont de conscience que celle du libraire ou du journal qui les
paie. Ce sont eux qui, sans autre mérite qu'une pauvre facilité à faire
des phrases, jugent le peintre, le sculpteur, le musicien, se font les
dispensateurs de la gloire, et peuplent la France de ces livres sans
vérité, avortons où l'indécence le dispute à l'ineptie.
Désormais, il faut que les écrivains consciencieux abandonnent la
position exceptionnelle qu'ils se sont faite, qu'ils s'encadrent
dans la société, qu'ils se mêlent à la vie réelle, qu'ils deviennent
citoyens. _La vie d'artiste_, mot aussi nouveau que le fait qu'il
exprime, est une insulte à la gravité de nos mœurs et à la marche du
siècle. On n'est point un grand artiste, parce qu'on vit en concubinage
avec une figurante de l'Opéra, et qu'on mange quarante mille francs
par an! Il est indigne d'un gouvernement qui se respecte, de combler
de distinctions de pitoyables dramaturges, de mauvais romanciers,
des paillasses littéraires, et cela, parce qu'ils aboient dans les
journaux. Il faut absolument que l'art abandonne les sublimes
niaiseries de convention dont il se nourrit depuis vingt ans, il
faut que la littérature cesse d'être une littérature exclusivement
parisienne, et qu'elle devienne celle de la France. Quand les artistes
et les écrivains auront compris que ce n'est pas dans la vie oisive de
la capitale qu'on puise les grandes idées; quand ils seront persuadés
que la régularité dans les actions de l'homme, est une source féconde
de hautes pensées et de sentiments vrais; quand ils seront convaincus
surtout, que les provinces et l'Europe ne sont pas dupes des célébrités
éphémères enfantées par la camaraderie et la complaisance vénale des
journaux, et qu'il faut des œuvres durables pour mériter leur estime;
alors nous aurons une littérature nationale, alors nous aurons l'ordre
dans les consciences et dans l'état, alors nous aurons une liberté
forte, et un immense avenir de gloire et de bonheur.
VIII.
CONCLUSION.
Nous sommes arrivé au but que nous nous étions proposé. Nous avons jeté
un coup d'œil rapide sur l'ensemble de la France; nous avons cherché
à définir les éléments dont se compose la société actuelle; nous
nous sommes efforcé de pénétrer ces individualités collectives qu'on
appelle partis politiques, d'en sonder les mystères, d'y étudier le
mécanisme de la vie intime, et d'en constater les transformations. Nous
croyons avoir prouvé: 1^o que l'esprit de la France est essentiellement
formulateur, et qu'il n'est fort que par sa faculté représentative;
2^o que le parti légitimiste est mort pour toujours comme pouvoir
politique, mais qu'il a et qu'il conservera long-temps une grande
puissance morale; et qu'à tout prendre, il est encore la fraction la
plus intelligente, la plus sociable, la plus avancée de la société
française; 3^o que la bourgeoisie actuelle, germe des futures classes
moyennes, n'est pas à la hauteur de la mission que les destins lui
ont faite; qu'excellente et courageuse dans le maintien de l'ordre
matériel, elle est dépourvue de l'éducation et de la haute moralité
nécessaires au gouvernement d'une grande nation, et qu'elle a faussé
le rôle de la France dans le drame européen; 4^o que le vieux parti
républicain est vaincu, mort sans retour, et qu'il ne laisse après lui
ni postérité, ni mœurs, ni souvenirs, ni regrets; mais qu'il s'élève à
sa place une jeune démocratie, intelligente et calme, qui donnera bien
de la besogne à la monarchie de juillet; 5^o que le clergé catholique
n'est pas du tout résigné aux faits accomplis, qu'il fait son possible
pour ressaisir une influence qu'il n'aura plus, et que les efforts du
gouvernement et de quelques esprits élevés, pour ramener à la vie du
siècle ce vieux tuteur de la société européenne, seront infructueux,
parce qu'on ne ranime pas un cadavre; 6^o que le mouvement littéraire,
connu sous le nom de romantisme, s'est tué par ses propres excès,
mais qu'il fut utile, indispensable même; qu'il a brisé les anciennes
formules, remué un nombre considérable de mots et d'idées, et qu'il
a préparé les voies aux hommes de génie. Voilà la substance de notre
livre; nous y ajouterons quelques réflexions.
Les êtres collectifs, comme les êtres naturels, ne peuvent se faire
à l'idée douloureuse que le temps modifie tout, et qu'ils sont les
premiers à subir cette loi éternelle des choses. Aussi, pendant
que tout change, que tout se transforme, ils persistent à se dire
invulnérables, et à nier leur annulation; n'est-ce pas le caractère
de la vieillesse, qui aime mieux croire à la détérioration du monde,
qu'à sa propre décrépitude? Par exemple, on se plaint, depuis quelques
années, de l'engourdissement de l'esprit public, et de l'indifférence
de la nation en matière politique. Ni les passions factices de la
presse, ni les promenades sentimentales de quelques députés, n'ont
trouvé d'écho au milieu de nos populations calmes et dédaigneuses.
La nation serait-elle réellement endormie, et aurait-elle lâchement
abandonné le soin de son indépendance et de sa liberté? Assurément,
non. La civilisation, qui n'a pas une marche méthodique, ne suit
pas toujours la route que lui tracent ses éclaireurs; souvent même
elle paraît se plaire à tromper complètement leur attente. Ainsi,
aucun des vieux partis politiques qui se sont unis pour renverser
la restauration, et qui depuis 89 se partagent la France, n'est
aujourd'hui l'expression de ses vœux et de ses intérêts; leurs
doctrines partielles et agressives ne sont plus en harmonie avec le
mouvement prononcé d'organisation qui tourmente toutes les têtes.
On confond le travail paisible, mais efficace, d'une génération qui
s'élève, avec le silence de la mort.
Il est évident que, depuis la révolution de juillet, la nation n'est
plus dans la situation morale où elle se trouvait avant les trois
grandes journées. Soumise alors à un pouvoir qui contrariait toutes ses
tendances, elle dut tout entreprendre pour l'anéantir. L'opposition
était générale, tout le monde aidait au mouvement, chacun y était
utile; car pour renverser il faut plus de courage que d'intelligence;
mais après la victoire, la question changea de face. Un gouvernement
nouveau s'institua, qui répondait à peu près aux besoins de la majorité
victorieuse. La bourgeoisie, qui avait fait la force de l'opposition
des quinze dernières années, et derrière laquelle s'étaient cachées les
fractions républicaine et bonapartiste, voulut s'arrêter, user de la
puissance qu'elle venait de conquérir si péniblement, organiser l'état
comme elle l'entendait, et jouir enfin d'un bonheur qu'elle poursuivait
depuis 89. Les minorités, déçues dans leur attente, se fâchèrent; elles
accusèrent la bourgeoisie d'égoïsme, elles haranguèrent le peuple,
promirent le siècle d'or si on voulait les suivre; et voyant que leur
éloquence restait sans effet, elles prirent les armes et tentèrent la
guerre civile. Elles furent vaincues, chassées de la place publique
à coup de crosse de fusil par la bourgeoisie, à qui l'instinct de
la conservation donna du courage. Malgré leurs nombreux revers, les
factions ne se tinrent pas pour battues; elles envahirent la presse et
la chambre, essayèrent d'obtenir par la ruse et les voies légales, ce
qu'elles n'avaient pu acquérir par la force; mais le pays resta sourd
à leurs paroles, et les laissa prêcher dans le désert. C'est alors
qu'elles se mirent à accuser la nation de somnolence, et à proclamer
qu'elle était morte à la vie politique! C'était naïf, mais ce n'était
certes pas adroit.
La presse s'est étrangement trompée! Parce qu'avec sa critique acerbe
et agressive, elle avait servi la haine universelle contre une dynastie
incorrigible; parce que la crédulité générale lui avait laissé faire
et défaire des réputations; parce qu'avec une demi-douzaine de phrases
sonores et creuses, elle avait gouverné le pays pendant quinze ans
et exercé une dictature presqu'absolue sur l'inexpérience de la
nation; elle eut la simplicité de croire qu'il en serait toujours de
même, et qu'après la révolution de juillet elle pourrait continuer
à vivre, des grossières banalités qui l'ont sustentée pendant toute
la restauration! ce qui se passe depuis cinq ans a dû complètement
la désabuser. A présent, il faut autre chose que des déclamations
pour remuer les esprits. Avec une royauté intelligente qui s'entoure
de toutes les grandes capacités de la nation, l'opposition devient
difficile; il faut des faits positifs, des idées nouvelles, des
études spéciales et profondes pour combattre une administration qui
se recrute dans les hommes les plus éclairés et les plus capables.
Aussi, depuis 1830, l'opposition en général a-t-elle été presque
toujours battue par le gouvernement. Tandis qu'elle l'attaquait par
des souvenirs, par de vieilles passions, il se défendait par de hautes
raisons d'état, puisées dans les circonstances impérieuses où il se
trouvait; pendant qu'elle faisait du drame, il faisait de l'ordre;
tandis qu'elle poussait à l'anarchie, il marchait au progrès; c'est
ce qui l'a consolidé. La nation ne s'y est pas trompée: malgré les
élans épiques de la presse et de la tribune, elle a parfaitement
compris que le gouvernement était le véritable défenseur de ses
intérêts, et l'interprète de la civilisation. Le gouvernement est
devenu populaire; il est de bon ton de le défendre, d'expliquer ses
mesures, de l'excuser; tandis que l'opposition vulgaire est tombée dans
l'avilissement: c'est là un pas immense dans la moralité française!
Et puis, l'avénement de la bourgeoisie au pouvoir est un fait qui
par lui-même, doit atténuer la puissance de la presse, surtout de la
presse parisienne. La bourgeoisie ne lit guère, et il faut autre chose
que de beaux discours et des idées philosophiques pour l'influencer;
elle se défie volontiers de tout ce qui est abstrait; son esprit,
rompu aux détails de la vie pratique, s'élève rarement à la conception
d'un plan général, jusqu'à la cime des choses. Elle ne croit qu'à ce
qu'elle palpe, et pour elle, le monde finit là où se termine l'horizon.
D'ailleurs l'émancipation de la bourgeoisie doit amener nécessairement
l'émancipation morale des provinces; et ce dernier fait portera un coup
terrible à l'omnipotence de la presse de la capitale.
En effet, il est incontestable que depuis 1830 la province semble
s'animer d'une vie nouvelle. Le pouvoir et les partis acharnés à sa
perte, ont tour-à-tour invoqué son assistance; réveillée de son long
assoupissement par les cris des combattants, elle s'est empressée de
donner à la royauté de juillet l'appui immense de son assentiment,
et les minorités factieuses furent vaincues faute de prosélytes.
Repoussé de Paris, le flot de l'anarchie déborda dans des contrées
encore vierges de ses ravages, où il fut complètement absorbé. Oui,
qu'on le sache bien, parmi les causes qui depuis six ans ont contribué
à l'affermissement de la monarchie constitutionnelle, une des plus
efficaces c'est la résistance énergique de la province aux prédications
fallacieuses des nouveaux prophètes; son bon sens l'a préservée des
doctrines perverses, et des mille folies qui ont agité la capitale.
Fiers de leur courage et de leur constance aux principes d'une liberté
conservatrice, les départements semblent vouloir secouer la pesante
tutelle dont on les accable depuis si long-temps, et préluder à une
existence plus large et plus intelligente. Déjà il s'élève de toute
part des institutions locales, des ateliers, des sociétés littéraires
et musicales qui, sans avoir encore une grande portée, ont au moins
le mérite de propager le goût des choses élevées, de faire connaître
les chefs-d'œuvre des grands artistes, et de soulager Paris d'une
partie de cette masse de sang, qui bien des fois a failli l'étouffer.
Encouragées par la rare sagacité de la royauté, qui comprend toute
l'utilité de cette dispersion de la vie sociale, et poussées en avant
par les nouveaux intérêts que viennent de créer les lois communale et
départementale, les provinces s'agitent, se préoccupent des grandes
questions administratives, et tendent toutes à se créer des centres
d'activité locale, qui auront un jour les plus heureux résultats.
Voilà, ce nous semble, les causes nombreuses qui militent contre
l'influence exclusive de la presse parisienne; et déjà nous voyons la
preuve de ce fait, dans l'indépendance que montrent les départements
dans le choix de leurs députés.