M. Maule, m. P., occupait le fauteuil.

Nous ne pouvons rapporter ici les discours prononcés par MM. Maule,

Cobden, lord Kinnaird, M'Kinloch, Moore, etc.--Cependant, comme les

arguments qu'on fait valoir en faveur du monopole, sous le nom de

protection, sont les mêmes en France qu'en Angleterre, nous croyons

devoir citer de courts extraits du discours de M. Cobden, où

quelques-uns de ces arguments sont heureusement réfutés.

«Les fermiers et les ouvriers de campagne ont plus souffert que

tous autres des lois-céréales, et, à cet égard, j'invoque le

témoignage de ceux d'entre eux qui m'écoutent. Depuis 1815,

époque où passa cette loi, la Chambre des communes ne s'est pas

réunie moins de six fois en comité pour s'enquérir de la détresse

agricole, et, depuis 1837, elle a été solennellement proclamée

cinq fois dans le discours de la reine à l'ouverture du

Parlement. J'ai parcouru le pays dans tous les sens; j'ai assisté

à une multitude de meetings; partout j'ai posé aux fermiers cette

question: «Avez-vous, dans un certain nombre d'années, et avec un

capital donné, réalisé autant de profits que les personnes

engagées dans des industries qui ne reçoivent pas de protection,

tels que les drapiers, carrossiers, épiciers,» etc.--Partout,

invariablement, on m'a fait la même réponse: «Non, l'industrie

agricole est la moins rémunérée.» Si le fait est incontestable,

il doit avoir une cause, et comme ce ne peut être l'absence de la

protection, c'est sans doute la protection elle-même. Pour moi,

je crois qu'il est mauvais de taxer l'industrie; il n'y a qu'une

chose qui soit pire, c'est de la _protéger_. (Applaudissements.)

Montrez-moi une industrie _protégée_, et je vous montrerai une

industrie qui languit. Si l'on accordait, par exemple, des

priviléges aux épiciers qui habitent tel quartier, pensez-vous

que les propriétaires des maisons n'en exigeraient pas de plus

forts loyers? Ils le feraient indubitablement; et c'est ce qu'ont

fait les landlords, à l'égard des fermiers, sous le manteau de la

loi-céréale. Un pauvre fermier gallois, nommé John Jonnes, a

parfaitement expliqué le jeu de cette loi. Il disait: «La loi a

promis aux fermiers des prix parlementaires. Sur cette promesse,

les fermiers ont promis aux seigneurs des rentes parlementaires.

Mais à la halle, le prix parlementaire ne s'est presque jamais

réalisé, et il n'en a pas moins fallu acquitter la rente

parlementaire.» Toute la question-céréale est là.

«Pour persuader aux fermiers qu'ils ne peuvent soutenir la

concurrence étrangère, on leur dit qu'ils ont de lourdes taxes à

payer, et cela est vrai. Ils payent la taxe des routes, mais ils

ont les routes, et je puis vous assurer que les fermiers russes

et polonais voudraient bien en avoir au même prix. Essayez de

porter vos denrées au marché, par monts et par vaux et à dos de

mulet, et vous vous convaincrez que l'argent mis sur les chemins

n'est pas perdu, mais placé, et placé à bon intérêt.--Ils payent

encore la taxe des pauvres et les taxes ecclésiastiques; mais il

y a aussi des prêtres et des pauvres sur le continent.»

M. Cobden cite plusieurs exemples pour démontrer que les industries

libres prospèrent mieux que les industries protégées.

«Voyez la laine; c'est un fait notoire que c'est, depuis qu'elle

n'est plus favorisée, une branche beaucoup plus lucrative que la

culture du froment.--Voyez le lin. Pendant que M. Warnes se

donnait beaucoup de mouvement, dépensait beaucoup d'encre et de

paroles pour prouver que le fermier anglais ne pouvait soutenir

la concurrence du dehors, lui-même substituait, et avec succès,

la culture du lin, qui n'est pas protégée, à celle du froment,

qui est l'objet de tant de prédilections législatives.....

«Quant aux avantages que la loi-céréale est censée conférer aux

simples ouvriers des campagnes, j'avance ce fait, et je défie qui

que ce soit de le contredire: c'est que les salaires vont

toujours diminuant à mesure qu'on s'éloigne des districts

manufacturiers et qu'on s'enfonce au coeur des districts

agricoles. En arrivant dans le Dorsetshire, le plus agricole et

par conséquent le plus protégé de tous les comtés, on trouve le

taux des salaires fixé à 6 sh. par semaine. Pour moi, je donne 12

sh. au moindre de mes ouvriers. J'en ai qui gagnent 20, 30 et

même 35 sh. Mais quant à ceux qui ne donnent que le travail le

plus brut, qui ne font que ce que tout homme peut faire, ils

reçoivent au moins 12 sh.--Je n'en tire pas vanité. Ce n'est ni

par plaisir ni par philanthropie que j'accorde ce taux; je le

fais parce que c'est le taux établi par la libre concurrence.

Voilà un fait général qui ne permet plus de dire que la

loi-céréale favorise l'ouvrier des campagnes. (Écoutez!

écoutez!)--Mais j'aperçois ici bon nombre d'ouvriers des

fabriques. Quant à eux, il est certain que la loi-céréale les

dépouille, sans aucune compensation, et j'expliquerai comment

cela se fait. Il y a une certaine doctrine à l'usage des

ignorants imberbes, selon laquelle les salaires peuvent être

fixés par acte du Parlement. Je mettrai en lumière et cette

doctrine et le caractère de la loi-céréale, par une anecdote qui

se rapporte à un fait parlementaire qui m'est personnel. Lorsque

sir Robert Peel présenta la dernière loi-céréale à la Chambre des

communes, loi qui avait pour but avoué de maintenir le prix du

blé à 56 sh., ainsi que l'auteur le déclare expressément, je fis,

par voie d'amendement, cette motion: Qu'il est expédient, avant

de fixer le prix du pain par acte du Parlement, de rechercher les

moyens de fixer aussi un taux relatif des salaires qui soit en

harmonie avec ce prix artificiel des aliments.» Proposition bien

raisonnable, à ce qu'il me paraît, mais qui fut combattue par MM.

Peel, Gladstone et leurs collègues, au dedans et au dehors des

Chambres, par cette réponse: «Oh! nous ne pouvons régler ou fixer

le prix du travail, cela est au-dessus de notre puissance. Le

taux des salaires s'établit par la concurrence sur le marché du

monde.»--Néanmoins, quoique je reconnusse la validité de ce

raisonnement, comme je le crois aussi bien applicable au blé

qu'au travail, et que je n'aime pas à voir des règles différentes

appliquées à des cas intrinsèquement identiques, j'insistai pour

que ma motion fût mise aux voix; et elle fut soutenue par vingt

ou trente membres qui pensaient, comme moi, que le taux des

salaires devait être positivement fixé, si l'on était décidé à

dépouiller l'ouvrier, par un prix des aliments artificiellement

élevé. Mais, ainsi que je m'y attendais, les monopoleurs de la

Chambre refusèrent de faire une franche et loyale application de

leur propre principe, et tous, jusqu'au dernier, votèrent contre

ma motion.--Sans doute, il est incontestable que le régulateur

naturel des salaires, c'est le marché, la concurrence, le rapport

de l'offre à la demande. Mais n'est-il pas évident que le blé

doit être soumis à la même règle, et valoir plus ou moins, selon

les besoins d'une part et la faculté de payer de l'autre? Qu'on

laisse donc le prix du blé s'établir dans le même marché où le

travail est contraint de chercher sa rémunération. Oh! qui

pourrait sonder la profonde immoralité de ces hommes qui

s'adjugent à eux-mêmes un certain prix pour leur blé, et qui

néanmoins refusent de fixer un prix proportionnel pour les

salaires qui doivent acheter ce blé?» (Applaudissements

prolongés.)

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 51 / 106 题