13 mai 1843.

À l'occasion de la discussion sur les lois-céréales, discussion qui a

occupé cinq séances entières de la Chambre des communes et qui n'est

pas encore terminée, la Ligue s'est réunie, samedi 13 mai, à la salle

de l'Opéra. Après un discours éloquent de M. Fox, la parole est à M.

Cobden.

M. COBDEN: C'est avec surprise que j'ai vu figurer mon nom sur

l'affiche de la distribution des rôles. (Rires.) Notre président

est d'un despotisme achevé, et ne laisse ni voix délibérative ni

voix consultative à ce sujet. Si j'étais libre, j'aimerais mieux,

pardonnez-le-moi, aller me reposer, car il était cinq heures ce

matin quand je suis sorti du Parlement, après avoir assisté à une

scène..... comment la qualifierai-je?..... Une scène digne des

bêtes sauvages d'Éphèse. (Rires et applaudissements.) Ce n'est

pas d'ailleurs une tâche aisée que de succéder à M. Fox. Je

regrette qu'il ne puisse pas répéter, lundi prochain, l'éloquent

discours que vous venez d'entendre, à la Chambre des communes, où

son grand talent, vous en conviendrez avec moi, devrait lui

assurer une place. Mais quoique l'occasion lui en soit refusée,

je pense qu'il en sera dit quelque chose lundi soir, car autant

les membres du Parlement sont impatients de la critique qui

s'attache à leurs _représentations_ de Saint-Stephen, autant ils

aiment à critiquer nos _représentations_ de Drury-Lane et de

l'Opera-House. Il n'a guère été question d'autre chose dans les

derniers débats, et nos opérations sont devenues le thème favori

du Parlement. Un autre sujet inépuisable pour ces Messieurs,

c'est le blâme et les plaintes dirigés contre le représentant de

Stockport. (Rires.) Je ne suis pas surpris que les membres des

communes supportent impatiemment la critique du public, et

puisque leurs belles manières devaient se manifester par une

violence si inusitée, ils ont agi prudemment d'exclure de

l'enceinte législative les étrangers et les journalistes.--Je

voudrais que mes compatriotes de la classe ouvrière eussent été

derrière les coulisses pour voir comment se comportent, en

quelques occasions, ceux qui se disent leurs supérieurs. (Rires

et applaudissements.)

Je ne sais vraiment que vous dire sur le fond de la question; je

me sens tout à fait dans la thèse de sir Robert Peel. Je n'ai pas

de nouveaux arguments à faire valoir, et je ne puis que vous

chanter toujours le même refrain. (Rires.) Mais, croyez-moi bien,

les plus vieux arguments sont les meilleurs. (Écoutez! écoutez!)

Le tout est de les bien comprendre. Je ne suis pas bien sûr que

vous ayez aucune raison, ni même aucun droit à obtenir la liberté

des échanges, si vous ne la comprenez parfaitement, si vous ne la

désirez avec ardeur. Mais, une chose dont je suis sûr, c'est

qu'en l'absence de cette intelligence et de cette volonté, vous

l'auriez aujourd'hui, que vous la perdriez demain.--Je vais donc

continuer mon cours; ce sera sans doute toujours le vieux

refrain. Mais je vois parmi vous des jeunes gens; pourquoi ne les

instruirions-nous pas? pourquoi ne les mettrions-nous pas à même

de convertir les vieux monopoleurs, en retournant à leurs foyers?

(Approbation.) Qu'est-ce que le monopole du pain? c'est la

disette du pain. Vous êtes surpris d'apprendre que la législation

de ce pays, à ce sujet, n'a pas d'autre objet que de produire la

plus grande disette de pain qui se puisse supporter? et cependant

ce n'est pas autre chose. (Écoutez! écoutez!) La législation ne

peut atteindre le but qu'elle poursuit que par la disette. Ne

vous semble-t-il pas que c'est assez clair?--Quelle chose

dégoûtante de voir la Chambre des communes....., je dis

dégoûtante ici, ailleurs le mot ne serait pas parlementaire. Mon

ami, le capitaine Bernal, leur a dit le mot en face; mais rappelé

à l'ordre par le président, il a dû s'excuser et retirer

l'expression. Mais allez, comme je l'ai fait, d'abord à la barre

de la Chambre des lords, et puis à la Chambre des communes, et

vous verrez que le fond de leurs discours c'est: rentes! rentes!

rentes! cherté! cherté! cherté! rentes! rentes! rentes! (Rires et

applaudissements.) Qu'est-ce que cela signifie? Voilà une

collection de grands seigneurs, de dignes gentilshommes

assurément, et faisant figure sur les coussins de soie de la

Chambre des lords, mais, du reste, ne dépassant guère le niveau

de l'intelligence ordinaire, et fort peu au-dessus de la

médiocrité, selon ce que j'en puis savoir, en vertus et en

connaissance;--mais enfin les voilà. Et que sont-ils?--des

marchands de blé et de viande. (Bruyants applaudissements.) C'est

là ce qui les fait vivre, et ils vont à la législature, pour

assurer, par acte du parlement, un prix élevé, un prix de

monopole, à la chose qu'ils mettent en vente. C'est là leur

grande affaire. Ce que je dis peut n'être pas parlementaire, mais

c'est la vérité. (Applaudissements.) Voilà encore de grands

seigneurs à la Chambre des communes, très-dignes gens sans doute,

et qui représentent fidèlement les lumières et les vertus de

leurs commettants. Cependant, je suis fâché de le dire, la

plupart d'entre eux tirent leurs revenus de la vente des blés et

des bestiaux; et quelle a été leur occupation pendant toute cette

semaine? de combattre vigoureusement pour maintenir, par acte du

Parlement, le prix de leurs marchandises. (Applaudissements.)

S'il y avait un Pasquin sur les murs de Saint-Stephen, j'écrirais

en vers, au-dessus de son effigie: _Ici résident les marchands de

grains_.--Vous ne voyez pas les hommes qui ont des cotons, des

draps, des soieries, ou des fers à vendre, quelle que soit la

détresse de leur commerce, entrer d'un pas délibéré à la Chambre

des communes, et y faire des lois pour s'assurer des prix élevés;

pourquoi les maîtres de forges, les imprimeurs sur étoffes,

n'auraient-ils pas aussi leur échelle mobile? Ils pourraient

s'adjuger 1 sh. 2 d. de protection. Et pourquoi pas 1 sh. 6 d.?

on peut bien être généreux quand on l'est envers soi-même. Mais

il n'y a pas jusqu'aux grooms qui gardent leurs chevaux à la

porte de la Chambre qui ne riraient après eux. Pourquoi donc

tolérez-vous que les grands seigneurs aillent à la Chambre des

communes, et convertissent en une halle ce qui devrait être le

temple de la justice? (Approbation.) Pourquoi le peuple

tolère-t-il cela? parce que, fasciné par le vieux système féodal,

il voit avec indulgence, que dis-je? avec vénération, de la part

des possesseurs du sol, des actions pour lesquelles il honnirait

les hommes qui dirigent, dans la boutique ou l'atelier, une

honnête industrie. (Applaudissements.) Mais mon devoir est

d'instruire les enfants mêmes, afin que, rentrés chez eux, ils

catéchisent jusqu'à leurs grand'mères. (Éclats de rire.) Ces

enfants entendront dire sans doute que la protection n'a pas pour

but d'élever le prix du blé, mais d'en augmenter la production

intérieure. Et comment veut-on arriver à ce résultat? d'abord le

moyen est bizarre, et le sens commun peut trouver étrange qu'on

essaye de procurer l'abondance en excluant l'abondance.

(Écoutez!) Mais voyons les effets. Le peuple est-il nourri de

pain blanc? Selon le docteur Marsham, cinq millions d'habitants

vivent de pain d'avoine, et cinq autres millions de pommes de

terre. Que l'enfant revienne donc vers sa grand'mère, et qu'il

lui dise: Le plan a failli, car le peuple n'est pas nourri.

Quelle objection peut-on faire alors à l'essai de notre plan, en

laissant entrer le blé étranger? Qui le mangera? Ce ne sont pas

sans doute ceux qui assistent à ce meeting; ils en ont plus qu'il

ne leur en faut. Si donc il en entre davantage, il sera consommé

par ceux qui n'en mangent pas assez ou ceux qui n'en mangent pas

du tout. (Applaudissements.) Donc, laissez arriver le blé. Mais

ici vous êtes assaillis d'un débordement d'arguments tirés des

charges qui pèsent sur le sol, du danger de dépendre de

l'étranger, du développement exagéré des machines, etc. La

réponse à laquelle l'enfant doit se tenir attaché, est celle-ci:

Toutes ces choses peuvent être très-fâcheuses, mais rien n'est

plus fâcheux que la rareté des aliments; il pourrait être bon de

ne pas dépendre de l'étranger, si nous ne dépendions pas de gens

qui nous traitent plus mal chez nous. Mes malheureux commettants

de Stockport dépendent de la production intérieure, et ils se

trouvent si mal nourris, depuis tantôt cinq ans, qu'ils

aimeraient mieux dépendre des Russes, des Polonais, des Allemands

ou des Américains, ou de quelque nation que ce soit sur la

surface de la terre, plutôt que de se fier aux nobles marchands

qui ont érigé le système exclusif. Mais les landlords objectent

qu'ils payent de plus lourdes taxes que les autres classes de la

société. En admettant que, possédant le pouvoir de manipuler les

taxes, ces anges de désintéressement les aient toutes placées sur

leurs propres épaules, comme Sancho Pança; eh bien! dans ce cas

même, qu'ils les rectifient, qu'ils les fassent passer sur

d'autres; mais cela ne justifie point la rareté des aliments. Il

y a une autre grande duperie mise en avant par l'ennemi, et qui a

trompé beaucoup d'enfants de tous âges. C'est la question des

machines. Mais une aiguille est une machine, un dé à coudre est

une machine, c'est un grand progrès sur l'ongle du pouce.

(Rires.) J'ai toujours trouvé que les plus grandes clameurs

contre les machines partent de gens qui, d'une façon ou d'une

autre, se servent de machines pour leurs propres affaires. Mais

ils ont entendu parler de quelque merveilleuse invention dans le

nord de l'Angleterre, et les monopoleurs se sont empressés de les

mettre sur une fausse quête, en leur persuadant que c'est là ce

qui nuit au peuple, et non la taxe du pain. J'ai rencontré à

Yarmouth un de ces hommes qui vont vociférant contre les

machines. Je lui demandai de quelle espèce de machine il se

plaignait; il me répondit: Du power-loom. Vous en servez-vous à

Yarmouth? lui dis-je.--À Yarmouth, nous ne tissons ni ne filons,

mais nous prenons du poisson.--Et quel poisson?--Du hareng.--De

quoi vous servez-vous pour le prendre?--De filets, et de

très-grands filets encore.--Pourquoi ne vous servez-vous pas de

lignes et d'hameçons? (Acclamations.)--La réponse me prouva qu'il

est dangereux de s'immiscer dans les affaires des autres, car un

vieux pêcheur prit ma question en très-mauvaise part, et me dit:

Nous n'avons que faire d'hameçons.--Mais pourquoi?

insistai-je.--Parce que ce serait trop de peine, répondit le

vieux pêcheur.--Voilà tout le secret; voilà aussi la raison pour

laquelle on ne file plus avec la quenouille et le fuseau.--Ce

serait trop de peine.

En ce qui concerne le manque d'emploi occasionné par les

machines, il n'y a jamais eu de plus grande méprise depuis le

commencement du monde. Il y a dans le comté de Lancastre un

million cinq cent mille habitants, dont cinq cent mille n'y sont

pas nés, mais sont venus des comtés où les machines sont

inconnues, vers celui où les inventions les plus merveilleuses

épargnent de plus en plus le travail de l'homme. C'est là que la

population s'est le plus rapidement accrue depuis vingt ans. Que

pensez-vous que soient devenus les enfants dans les villages où

la population se montre stationnaire? Il y a, dans les districts

ruraux du Lancastre, des villages qui ne sont pas maintenant plus

populeux qu'à l'époque où Guillaume le Conquérant fit dresser le

doomsday-book. Cela peut paraître étonnant, mais cela est vrai.

Un de mes amis, qui est à côté de moi, s'est beaucoup occupé de

réfuter cette erreur. Il a pris la peine de parcourir une grande

partie du Lancastre, principalement là où les machines n'ont pas

été introduites; il a compulsé les registres des baptêmes et des

funérailles, et il a trouvé, en général, trois naissances contre

deux décès; qu'est donc devenue cette population excédante? Elle

a afflué vers Blackburn, vers Bolton, vers les villes où elle a

été employée par ces mêmes machines qu'on accuse de détruire

l'emploi des bras. Je vous dirai quelle est l'utilité des

machines: c'est d'accroître la puissance de la production; mais à

mesure qu'elles se multiplient, il faut que le marché du monde

s'ouvre devant nous. Si nous avions la liberté du commerce,

chaque perfectionnement mécanique serait suivi d'une diminution

dans le prix de revient du produit, diminution qui mettrait le

marchand à même de lui trouver de nouveaux débouchés. Le bon

marché toujours croissant pousserait toujours nos produits plus

loin vers les extrémités du globe.--À 1 shilling, tel article

peut être envoyé en Allemagne;--réduisez-le à 8 d., et il ira en

Italie; diminuez-le jusqu'à 6 d., et il pénétrera en Turquie;--à

4, il se montrera en Perse; à 2, il pénétrera jusque dans les

régions les plus éloignées de l'Asie centrale. (Bruyants

applaudissements.) Mais comment le marchand pourrait-il étendre

ses opérations, s'il ne lui était pas permis de rapporter chez

nous, en échange de nos produits, les produits que les autres

peuples ont à nous donner? Le _statute-book_ laisse nos

négociants exploiter le monde entier, y chercher des objets de

convenance et de luxe pour la classe riche; mais il ne permet pas

qu'ils rapportent cette denrée, qui, parmi toutes les autres,

pourrait contribuer au bien-être et au bonheur des ouvriers et de

leurs familles, et cependant c'est le rude travail de leurs mains

calleuses qui paye ces superfluités qu'on tolère, comme il

payerait les denrées utiles qu'on exclut. Les législateurs

donnent un libre accès aux objets de luxe qui peuvent décorer

leurs personnes et embellir leurs fastueux palais: mais pourquoi

défendent-ils l'entrée du blé? Pourquoi empêchent-ils la Russie,

la Pologne, l'Amérique de nous fournir du blé? Pourquoi? Parce

qu'ils sont marchands de blé! Ils devraient inscrire sur la porte

de leurs demeures ces mots: «Marchands de blé; aucune concurrence

n'est permise.» (Bruyantes acclamations.)--Je vous ai dit que

les étourdis qui se laissent prendre à de pareilles jongleries,

ne sont que des enfants, quel que soit leur âge, et en effet, ne

faut-il pas être bien novice, que ce soit faute d'années ou faute

d'intelligence, pour tomber dans des piéges aussi grossiers? Les

lois-céréales affectent également toute la communauté, et la

_taxe du pain_ coûte plus aux habitants de Londres qu'à tous ceux

du Lancastre; et n'est-ce point une véritable puérilité que de se

laisser mettre sur une fausse quête, et d'aller chercher la cause

du mal dans le Lancastre, sans regarder autour de nous et chez

nous? Mais enfin, admettons que les machines aient l'effet qu'on

leur attribue;--condamnons ces puissantes inventions, ces

merveilleuses applications de la science, qui ont arraché

l'espèce humaine à l'état sauvage, et qui ont fait, pour ainsi

dire, le fer lui-même participant de la vie; ne voyons dans ces

merveilles que malédictions pour le pays; élevons-nous contre la

Divinité elle-même: reprochons-lui d'avoir soufflé dans l'esprit

humain le désir et la faculté de s'élever dans le champ indéfini

des découvertes; accordons tout cela. Qu'en résultera-t-il?

Est-ce que les choses en iront mieux, parce qu'une _taxe sur le

pain_ viendra ajouter ses nuisibles effets aux nuisibles effets

de ces machines maudites? (Véhémentes acclamations.) Je le

répète, il n'y a que l'enfance, l'enfance morale, qui puisse être

dupe de ces clameurs contre les machines, puisque nos maux sont

les mêmes, que les machines soient une malédiction, ou qu'elles

soient un bienfait; puisqu'ils pèsent également sur nous tous,

soit que nous travaillions avec nos dents et nos ongles, soit que

nous appelions à notre aide les forces des vents et de la

vapeur,--et ce que je dis des machines, je le dis aussi de toutes

autres clameurs élevées pour faire perdre de vue le grand fléau,

la grande iniquité:--la rareté des aliments.

Quelques personnes parlent d'un changement dans la valeur des

espèces métalliques. Nous ne nous y opposons pas; mais ce dont

souffre le pays, ce n'est pas la rareté du numéraire, c'est la

rareté des _aliments_, et jamais nos efforts ne se ralentiront,

jusqu'à ce que nous ayons renversé toutes les barrières qui nous

en séparent. (Bruyantes acclamations.) J'appelle une lourde

responsabilité, comme chrétien et comme citoyen, sur quiconque

néglige de plaider l'abrogation de la loi-céréale. Je ne veux pas

qu'on infère de mes paroles qu'il n'y a pas, selon moi, des

hommes consciencieux parmi nos adversaires; mais, dans l'état

présent du pays, la neutralité n'a pas d'excuse. Une loi, parmi

les Spartiates, condamnait à mort les citoyens qui ne prenaient

pas parti dans les grandes questions d'intérêt public. Quoique la

Ligue n'entende pas infliger à ceux qui restent neutres

d'exclusion physique, il est une exclusion civile dont elle

frappera les citoyens qui n'entrent pas dans ses rangs. Si les

banquiers, les armateurs et les marchands de la cité de Londres

ne trouvent pas de loisirs pour étudier cette grande question,

qu'ils soient moralement déposés du rang qu'ils occupent dans

l'opinion publique, qu'ils descendent dans l'estime de leurs

concitoyens au niveau de leurs commis et de leurs portiers; ils

ne méritent pas d'être élevés sur un piédestal d'or pour être

vénérés comme des idoles. Qu'ils soient jugés selon leur mérite.

(Applaudissements.) Tout homme qui comprend la question doit

sortir de l'inaction et s'efforcer de rallier ses semblables à la

vérité, car ce n'est que par la force de l'opinion que cette

grande réforme peut être résolue. Il n'est personne qui ne puisse

beaucoup pour l'avancement de notre cause. Des hommes, dont les

noms étaient jusqu'ici inconnus, ont rendu de grands services en

propageant autour d'eux les doctrines de la liberté commerciale.

Je citerai un membre de la Société des Amis, qui, depuis deux

années, a mis à distribuer les pamphlets de la Ligue une

prodigieuse activité. Il a parcouru à pied tout le pays, depuis

le comté de Warwick jusqu'au Hampshire, et a disséminé partout

les vérités et les lumières. Avec le secours de tels auxiliaires,

il nous est bien permis d'entretenir l'espoir d'un triomphe

prochain et définitif. Cet humble serviteur de notre oeuvre n'a

été dirigé que par la conscience d'accomplir envers ses frères un

grand devoir de charité. (Bruyantes acclamations.) Voilà un homme

qui ne verserait pas une goutte de sang, même pour défendre sa

propre vie, qui a visité plus de vingt mille maisons, y a déposé

le germe de la vérité et de la justice, et qui, pour cette grande

cause, a supporté plus de fatigues et de travaux que ne fit

jamais le duc de Wellington lui-même. (Nouvelles acclamations.)

Et quand le monde saura apprécier la vraie moralité des actions,

c'est à la mémoire de ce quaker obscur et modeste, plutôt qu'à

celle de Wellington, qu'il dressera des statues. (Bravos.) Cet

homme excellent, de même que beaucoup d'autres de ses frères en

religion, s'est efforcé de propager les principes de la Ligue,

non-seulement parce qu'il croit que la liberté commerciale fera

descendre l'aisance et le bien-être dans la masse du peuple, mais

encore parce qu'il la considère comme le seul moyen humain d'unir

toutes les nations par les liens d'une paix durable, de faire

cesser à jamais le fléau de la guerre et d'extirper du sein des

nations cette force brutale qui, maintenue sous prétexte de les

défendre, retombe sur elles d'un poids accablant, sous la forme

de marine militaire et d'armée permanente, funestes et

prodigieuses créations qui n'ont servi jusqu'ici qu'à élever par

une route sanglante les Clives et les Wellington. (Acclamations

prolongées.) Vous avez entendu dire, dans le dernier débat du

Parlement, que le principe de la liberté des échanges, quoique

vrai, ne s'adaptait pas aux circonstances actuelles. Un honorable

membre a dit que c'était la vérité abstraite et sans application

aux temps modernes. (Écoutez! écoutez!) Quoi donc! Faut-il

conclure de là que nos chambres législatives n'ont rien de commun

avec la justice et la vérité? La mission du Parlement est de

faire justice; et depuis quand la justice n'est-elle point

applicable à la population de ce pays? Voulez-vous savoir

pourquoi la justice n'est pas applicable? C'est que la plupart

des membres de cette assemblée sont intéressés au maintien de

l'injustice. Le chef des monopoleurs s'est levé dans la chambre

et il a dit en propres termes au ministre de sa création: «Tu

iras jusque-là, tu n'iras pas plus loin.» Que penser d'un premier

ministre qui se soumettrait à une telle domination? (Tonnerre

d'applaudissements.) Pour moi, si je me complais dans la défense

du grand principe de la liberté, c'est que, dans ma profonde

conviction, il implique les plus chers intérêts de l'humanité; il

tend à unir de plus en plus les nations de la terre, à faire

prévaloir la paix, la moralité, la sage administration; à saper

la domination des classes privilégiées. J'en appelle à mon pays,

j'adjure tous nos concitoyens de se rallier à ce grand mouvement

contre le monopole, s'ils veulent partager la douce satisfaction

qui naît de l'accomplissement d'un devoir et de la conscience

qu'on n'a point refusé aide et assistance à la cause de

l'humanité. (Applaudissements.)

Au mois d'octobre 1843, la ville de Londres dut procéder à l'élection

d'un membre de la Chambre des communes. Le candidat était M. Baring,

chef de la première maison de banque d'Angleterre, frère de lord

Ashburton, appuyé tout à la fois par l'aristocratie, la banque, le

haut commerce, le monopole et le gouvernement. C'est dans ces

circonstances que la Ligue voulut essayer ses forces et son influence.

Elle suscita pour concurrent à M. Baring un de ses membres, M.

Pattison. Un grand meeting tenu à Liverpool, le 4 octobre, prit à

l'unanimité la résolution suivante: «Qu'une vacance ayant lieu dans la

représentation de la cité de Londres, ce meeting remontrera

sérieusement aux électeurs de la métropole qu'ils sont appelés à

exercer leurs droits dans un moment décisif; qu'il importe que la

première cité commerciale du monde dise si elle entend soutenir un ami

ou un ennemi de ce commerce qui est la base de sa grandeur; que ce

meeting fera un appel aux citoyens de Londres pour qu'ils accordent

leurs suffrages à un avocat de _l'abolition totale, immédiate et sans

condition des lois-céréales, et de tous les monopoles_, et pour qu'ils

aident ainsi les amis de la liberté commerciale à faire consacrer le

droit, pour tout Anglais, de disposer du fruit de son travail sur le

marché du monde.»

Dès que cette résolution fut prise, la Ligue commença à _agiter_,

comme elle a coutume de le faire dans toutes les circonstances

importantes. Il n'entre pas dans notre sujet de consigner ici tous

les épisodes cette lutte. Les principaux traits s'en sont reproduits

dans la séance tenue à Covent-Garden le 10 octobre, séance dont nous

donnons un extrait. On sait d'ailleurs que la Ligue remporta un

signalé triomphe par la nomination de M. Pattison.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 42 / 106 题