À l'occasion de la discussion sur les lois-céréales, discussion qui a
occupé cinq séances entières de la Chambre des communes et qui n'est
pas encore terminée, la Ligue s'est réunie, samedi 13 mai, à la salle
de l'Opéra. Après un discours éloquent de M. Fox, la parole est à M.
Cobden.
M. COBDEN: C'est avec surprise que j'ai vu figurer mon nom sur
l'affiche de la distribution des rôles. (Rires.) Notre président
est d'un despotisme achevé, et ne laisse ni voix délibérative ni
voix consultative à ce sujet. Si j'étais libre, j'aimerais mieux,
pardonnez-le-moi, aller me reposer, car il était cinq heures ce
matin quand je suis sorti du Parlement, après avoir assisté à une
scène..... comment la qualifierai-je?..... Une scène digne des
bêtes sauvages d'Éphèse. (Rires et applaudissements.) Ce n'est
pas d'ailleurs une tâche aisée que de succéder à M. Fox. Je
regrette qu'il ne puisse pas répéter, lundi prochain, l'éloquent
discours que vous venez d'entendre, à la Chambre des communes, où
son grand talent, vous en conviendrez avec moi, devrait lui
assurer une place. Mais quoique l'occasion lui en soit refusée,
je pense qu'il en sera dit quelque chose lundi soir, car autant
les membres du Parlement sont impatients de la critique qui
s'attache à leurs _représentations_ de Saint-Stephen, autant ils
aiment à critiquer nos _représentations_ de Drury-Lane et de
l'Opera-House. Il n'a guère été question d'autre chose dans les
derniers débats, et nos opérations sont devenues le thème favori
du Parlement. Un autre sujet inépuisable pour ces Messieurs,
c'est le blâme et les plaintes dirigés contre le représentant de
Stockport. (Rires.) Je ne suis pas surpris que les membres des
communes supportent impatiemment la critique du public, et
puisque leurs belles manières devaient se manifester par une
violence si inusitée, ils ont agi prudemment d'exclure de
l'enceinte législative les étrangers et les journalistes.--Je
voudrais que mes compatriotes de la classe ouvrière eussent été
derrière les coulisses pour voir comment se comportent, en
quelques occasions, ceux qui se disent leurs supérieurs. (Rires
et applaudissements.)
Je ne sais vraiment que vous dire sur le fond de la question; je
me sens tout à fait dans la thèse de sir Robert Peel. Je n'ai pas
de nouveaux arguments à faire valoir, et je ne puis que vous
chanter toujours le même refrain. (Rires.) Mais, croyez-moi bien,
les plus vieux arguments sont les meilleurs. (Écoutez! écoutez!)
Le tout est de les bien comprendre. Je ne suis pas bien sûr que
vous ayez aucune raison, ni même aucun droit à obtenir la liberté
des échanges, si vous ne la comprenez parfaitement, si vous ne la
désirez avec ardeur. Mais, une chose dont je suis sûr, c'est
qu'en l'absence de cette intelligence et de cette volonté, vous
l'auriez aujourd'hui, que vous la perdriez demain.--Je vais donc
continuer mon cours; ce sera sans doute toujours le vieux
refrain. Mais je vois parmi vous des jeunes gens; pourquoi ne les
instruirions-nous pas? pourquoi ne les mettrions-nous pas à même
de convertir les vieux monopoleurs, en retournant à leurs foyers?
(Approbation.) Qu'est-ce que le monopole du pain? c'est la
disette du pain. Vous êtes surpris d'apprendre que la législation
de ce pays, à ce sujet, n'a pas d'autre objet que de produire la
plus grande disette de pain qui se puisse supporter? et cependant
ce n'est pas autre chose. (Écoutez! écoutez!) La législation ne
peut atteindre le but qu'elle poursuit que par la disette. Ne
vous semble-t-il pas que c'est assez clair?--Quelle chose
dégoûtante de voir la Chambre des communes....., je dis
dégoûtante ici, ailleurs le mot ne serait pas parlementaire. Mon
ami, le capitaine Bernal, leur a dit le mot en face; mais rappelé
à l'ordre par le président, il a dû s'excuser et retirer
l'expression. Mais allez, comme je l'ai fait, d'abord à la barre
de la Chambre des lords, et puis à la Chambre des communes, et
vous verrez que le fond de leurs discours c'est: rentes! rentes!
rentes! cherté! cherté! cherté! rentes! rentes! rentes! (Rires et
applaudissements.) Qu'est-ce que cela signifie? Voilà une
collection de grands seigneurs, de dignes gentilshommes
assurément, et faisant figure sur les coussins de soie de la
Chambre des lords, mais, du reste, ne dépassant guère le niveau
de l'intelligence ordinaire, et fort peu au-dessus de la
médiocrité, selon ce que j'en puis savoir, en vertus et en
connaissance;--mais enfin les voilà. Et que sont-ils?--des
marchands de blé et de viande. (Bruyants applaudissements.) C'est
là ce qui les fait vivre, et ils vont à la législature, pour
assurer, par acte du parlement, un prix élevé, un prix de
monopole, à la chose qu'ils mettent en vente. C'est là leur
grande affaire. Ce que je dis peut n'être pas parlementaire, mais
c'est la vérité. (Applaudissements.) Voilà encore de grands
seigneurs à la Chambre des communes, très-dignes gens sans doute,
et qui représentent fidèlement les lumières et les vertus de
leurs commettants. Cependant, je suis fâché de le dire, la
plupart d'entre eux tirent leurs revenus de la vente des blés et
des bestiaux; et quelle a été leur occupation pendant toute cette
semaine? de combattre vigoureusement pour maintenir, par acte du
Parlement, le prix de leurs marchandises. (Applaudissements.)
S'il y avait un Pasquin sur les murs de Saint-Stephen, j'écrirais
en vers, au-dessus de son effigie: _Ici résident les marchands de
grains_.--Vous ne voyez pas les hommes qui ont des cotons, des
draps, des soieries, ou des fers à vendre, quelle que soit la
détresse de leur commerce, entrer d'un pas délibéré à la Chambre
des communes, et y faire des lois pour s'assurer des prix élevés;
pourquoi les maîtres de forges, les imprimeurs sur étoffes,
n'auraient-ils pas aussi leur échelle mobile? Ils pourraient
s'adjuger 1 sh. 2 d. de protection. Et pourquoi pas 1 sh. 6 d.?
on peut bien être généreux quand on l'est envers soi-même. Mais
il n'y a pas jusqu'aux grooms qui gardent leurs chevaux à la
porte de la Chambre qui ne riraient après eux. Pourquoi donc
tolérez-vous que les grands seigneurs aillent à la Chambre des
communes, et convertissent en une halle ce qui devrait être le
temple de la justice? (Approbation.) Pourquoi le peuple
tolère-t-il cela? parce que, fasciné par le vieux système féodal,
il voit avec indulgence, que dis-je? avec vénération, de la part
des possesseurs du sol, des actions pour lesquelles il honnirait
les hommes qui dirigent, dans la boutique ou l'atelier, une
honnête industrie. (Applaudissements.) Mais mon devoir est
d'instruire les enfants mêmes, afin que, rentrés chez eux, ils
catéchisent jusqu'à leurs grand'mères. (Éclats de rire.) Ces
enfants entendront dire sans doute que la protection n'a pas pour
but d'élever le prix du blé, mais d'en augmenter la production
intérieure. Et comment veut-on arriver à ce résultat? d'abord le
moyen est bizarre, et le sens commun peut trouver étrange qu'on
essaye de procurer l'abondance en excluant l'abondance.
(Écoutez!) Mais voyons les effets. Le peuple est-il nourri de
pain blanc? Selon le docteur Marsham, cinq millions d'habitants
vivent de pain d'avoine, et cinq autres millions de pommes de
terre. Que l'enfant revienne donc vers sa grand'mère, et qu'il
lui dise: Le plan a failli, car le peuple n'est pas nourri.
Quelle objection peut-on faire alors à l'essai de notre plan, en
laissant entrer le blé étranger? Qui le mangera? Ce ne sont pas
sans doute ceux qui assistent à ce meeting; ils en ont plus qu'il
ne leur en faut. Si donc il en entre davantage, il sera consommé
par ceux qui n'en mangent pas assez ou ceux qui n'en mangent pas
du tout. (Applaudissements.) Donc, laissez arriver le blé. Mais
ici vous êtes assaillis d'un débordement d'arguments tirés des
charges qui pèsent sur le sol, du danger de dépendre de
l'étranger, du développement exagéré des machines, etc. La
réponse à laquelle l'enfant doit se tenir attaché, est celle-ci:
Toutes ces choses peuvent être très-fâcheuses, mais rien n'est
plus fâcheux que la rareté des aliments; il pourrait être bon de
ne pas dépendre de l'étranger, si nous ne dépendions pas de gens
qui nous traitent plus mal chez nous. Mes malheureux commettants
de Stockport dépendent de la production intérieure, et ils se
trouvent si mal nourris, depuis tantôt cinq ans, qu'ils
aimeraient mieux dépendre des Russes, des Polonais, des Allemands
ou des Américains, ou de quelque nation que ce soit sur la
surface de la terre, plutôt que de se fier aux nobles marchands
qui ont érigé le système exclusif. Mais les landlords objectent
qu'ils payent de plus lourdes taxes que les autres classes de la
société. En admettant que, possédant le pouvoir de manipuler les
taxes, ces anges de désintéressement les aient toutes placées sur
leurs propres épaules, comme Sancho Pança; eh bien! dans ce cas
même, qu'ils les rectifient, qu'ils les fassent passer sur
d'autres; mais cela ne justifie point la rareté des aliments. Il
y a une autre grande duperie mise en avant par l'ennemi, et qui a
trompé beaucoup d'enfants de tous âges. C'est la question des
machines. Mais une aiguille est une machine, un dé à coudre est
une machine, c'est un grand progrès sur l'ongle du pouce.
(Rires.) J'ai toujours trouvé que les plus grandes clameurs
contre les machines partent de gens qui, d'une façon ou d'une
autre, se servent de machines pour leurs propres affaires. Mais
ils ont entendu parler de quelque merveilleuse invention dans le
nord de l'Angleterre, et les monopoleurs se sont empressés de les
mettre sur une fausse quête, en leur persuadant que c'est là ce
qui nuit au peuple, et non la taxe du pain. J'ai rencontré à
Yarmouth un de ces hommes qui vont vociférant contre les
machines. Je lui demandai de quelle espèce de machine il se
plaignait; il me répondit: Du power-loom. Vous en servez-vous à
Yarmouth? lui dis-je.--À Yarmouth, nous ne tissons ni ne filons,
mais nous prenons du poisson.--Et quel poisson?--Du hareng.--De
quoi vous servez-vous pour le prendre?--De filets, et de
très-grands filets encore.--Pourquoi ne vous servez-vous pas de
lignes et d'hameçons? (Acclamations.)--La réponse me prouva qu'il
est dangereux de s'immiscer dans les affaires des autres, car un
vieux pêcheur prit ma question en très-mauvaise part, et me dit:
Nous n'avons que faire d'hameçons.--Mais pourquoi?
insistai-je.--Parce que ce serait trop de peine, répondit le
vieux pêcheur.--Voilà tout le secret; voilà aussi la raison pour
laquelle on ne file plus avec la quenouille et le fuseau.--Ce
serait trop de peine.
En ce qui concerne le manque d'emploi occasionné par les
machines, il n'y a jamais eu de plus grande méprise depuis le
commencement du monde. Il y a dans le comté de Lancastre un
million cinq cent mille habitants, dont cinq cent mille n'y sont
pas nés, mais sont venus des comtés où les machines sont
inconnues, vers celui où les inventions les plus merveilleuses
épargnent de plus en plus le travail de l'homme. C'est là que la
population s'est le plus rapidement accrue depuis vingt ans. Que
pensez-vous que soient devenus les enfants dans les villages où
la population se montre stationnaire? Il y a, dans les districts
ruraux du Lancastre, des villages qui ne sont pas maintenant plus
populeux qu'à l'époque où Guillaume le Conquérant fit dresser le
doomsday-book. Cela peut paraître étonnant, mais cela est vrai.
Un de mes amis, qui est à côté de moi, s'est beaucoup occupé de
réfuter cette erreur. Il a pris la peine de parcourir une grande
partie du Lancastre, principalement là où les machines n'ont pas
été introduites; il a compulsé les registres des baptêmes et des
funérailles, et il a trouvé, en général, trois naissances contre
deux décès; qu'est donc devenue cette population excédante? Elle
a afflué vers Blackburn, vers Bolton, vers les villes où elle a
été employée par ces mêmes machines qu'on accuse de détruire
l'emploi des bras. Je vous dirai quelle est l'utilité des
machines: c'est d'accroître la puissance de la production; mais à
mesure qu'elles se multiplient, il faut que le marché du monde
s'ouvre devant nous. Si nous avions la liberté du commerce,
chaque perfectionnement mécanique serait suivi d'une diminution
dans le prix de revient du produit, diminution qui mettrait le
marchand à même de lui trouver de nouveaux débouchés. Le bon
marché toujours croissant pousserait toujours nos produits plus
loin vers les extrémités du globe.--À 1 shilling, tel article
peut être envoyé en Allemagne;--réduisez-le à 8 d., et il ira en
Italie; diminuez-le jusqu'à 6 d., et il pénétrera en Turquie;--à
4, il se montrera en Perse; à 2, il pénétrera jusque dans les
régions les plus éloignées de l'Asie centrale. (Bruyants
applaudissements.) Mais comment le marchand pourrait-il étendre
ses opérations, s'il ne lui était pas permis de rapporter chez
nous, en échange de nos produits, les produits que les autres
peuples ont à nous donner? Le _statute-book_ laisse nos
négociants exploiter le monde entier, y chercher des objets de
convenance et de luxe pour la classe riche; mais il ne permet pas
qu'ils rapportent cette denrée, qui, parmi toutes les autres,
pourrait contribuer au bien-être et au bonheur des ouvriers et de
leurs familles, et cependant c'est le rude travail de leurs mains
calleuses qui paye ces superfluités qu'on tolère, comme il
payerait les denrées utiles qu'on exclut. Les législateurs
donnent un libre accès aux objets de luxe qui peuvent décorer
leurs personnes et embellir leurs fastueux palais: mais pourquoi
défendent-ils l'entrée du blé? Pourquoi empêchent-ils la Russie,
la Pologne, l'Amérique de nous fournir du blé? Pourquoi? Parce
qu'ils sont marchands de blé! Ils devraient inscrire sur la porte
de leurs demeures ces mots: «Marchands de blé; aucune concurrence
n'est permise.» (Bruyantes acclamations.)--Je vous ai dit que
les étourdis qui se laissent prendre à de pareilles jongleries,
ne sont que des enfants, quel que soit leur âge, et en effet, ne
faut-il pas être bien novice, que ce soit faute d'années ou faute
d'intelligence, pour tomber dans des piéges aussi grossiers? Les
lois-céréales affectent également toute la communauté, et la
_taxe du pain_ coûte plus aux habitants de Londres qu'à tous ceux
du Lancastre; et n'est-ce point une véritable puérilité que de se
laisser mettre sur une fausse quête, et d'aller chercher la cause
du mal dans le Lancastre, sans regarder autour de nous et chez
nous? Mais enfin, admettons que les machines aient l'effet qu'on
leur attribue;--condamnons ces puissantes inventions, ces
merveilleuses applications de la science, qui ont arraché
l'espèce humaine à l'état sauvage, et qui ont fait, pour ainsi
dire, le fer lui-même participant de la vie; ne voyons dans ces
merveilles que malédictions pour le pays; élevons-nous contre la
Divinité elle-même: reprochons-lui d'avoir soufflé dans l'esprit
humain le désir et la faculté de s'élever dans le champ indéfini
des découvertes; accordons tout cela. Qu'en résultera-t-il?
Est-ce que les choses en iront mieux, parce qu'une _taxe sur le
pain_ viendra ajouter ses nuisibles effets aux nuisibles effets
de ces machines maudites? (Véhémentes acclamations.) Je le
répète, il n'y a que l'enfance, l'enfance morale, qui puisse être
dupe de ces clameurs contre les machines, puisque nos maux sont
les mêmes, que les machines soient une malédiction, ou qu'elles
soient un bienfait; puisqu'ils pèsent également sur nous tous,
soit que nous travaillions avec nos dents et nos ongles, soit que
nous appelions à notre aide les forces des vents et de la
vapeur,--et ce que je dis des machines, je le dis aussi de toutes
autres clameurs élevées pour faire perdre de vue le grand fléau,
la grande iniquité:--la rareté des aliments.
Quelques personnes parlent d'un changement dans la valeur des
espèces métalliques. Nous ne nous y opposons pas; mais ce dont
souffre le pays, ce n'est pas la rareté du numéraire, c'est la
rareté des _aliments_, et jamais nos efforts ne se ralentiront,
jusqu'à ce que nous ayons renversé toutes les barrières qui nous
en séparent. (Bruyantes acclamations.) J'appelle une lourde
responsabilité, comme chrétien et comme citoyen, sur quiconque
néglige de plaider l'abrogation de la loi-céréale. Je ne veux pas
qu'on infère de mes paroles qu'il n'y a pas, selon moi, des
hommes consciencieux parmi nos adversaires; mais, dans l'état
présent du pays, la neutralité n'a pas d'excuse. Une loi, parmi
les Spartiates, condamnait à mort les citoyens qui ne prenaient
pas parti dans les grandes questions d'intérêt public. Quoique la
Ligue n'entende pas infliger à ceux qui restent neutres
d'exclusion physique, il est une exclusion civile dont elle
frappera les citoyens qui n'entrent pas dans ses rangs. Si les
banquiers, les armateurs et les marchands de la cité de Londres
ne trouvent pas de loisirs pour étudier cette grande question,
qu'ils soient moralement déposés du rang qu'ils occupent dans
l'opinion publique, qu'ils descendent dans l'estime de leurs
concitoyens au niveau de leurs commis et de leurs portiers; ils
ne méritent pas d'être élevés sur un piédestal d'or pour être
vénérés comme des idoles. Qu'ils soient jugés selon leur mérite.
(Applaudissements.) Tout homme qui comprend la question doit
sortir de l'inaction et s'efforcer de rallier ses semblables à la
vérité, car ce n'est que par la force de l'opinion que cette
grande réforme peut être résolue. Il n'est personne qui ne puisse
beaucoup pour l'avancement de notre cause. Des hommes, dont les
noms étaient jusqu'ici inconnus, ont rendu de grands services en
propageant autour d'eux les doctrines de la liberté commerciale.
Je citerai un membre de la Société des Amis, qui, depuis deux
années, a mis à distribuer les pamphlets de la Ligue une
prodigieuse activité. Il a parcouru à pied tout le pays, depuis
le comté de Warwick jusqu'au Hampshire, et a disséminé partout
les vérités et les lumières. Avec le secours de tels auxiliaires,
il nous est bien permis d'entretenir l'espoir d'un triomphe
prochain et définitif. Cet humble serviteur de notre oeuvre n'a
été dirigé que par la conscience d'accomplir envers ses frères un
grand devoir de charité. (Bruyantes acclamations.) Voilà un homme
qui ne verserait pas une goutte de sang, même pour défendre sa
propre vie, qui a visité plus de vingt mille maisons, y a déposé
le germe de la vérité et de la justice, et qui, pour cette grande
cause, a supporté plus de fatigues et de travaux que ne fit
jamais le duc de Wellington lui-même. (Nouvelles acclamations.)
Et quand le monde saura apprécier la vraie moralité des actions,
c'est à la mémoire de ce quaker obscur et modeste, plutôt qu'à
celle de Wellington, qu'il dressera des statues. (Bravos.) Cet
homme excellent, de même que beaucoup d'autres de ses frères en
religion, s'est efforcé de propager les principes de la Ligue,
non-seulement parce qu'il croit que la liberté commerciale fera
descendre l'aisance et le bien-être dans la masse du peuple, mais
encore parce qu'il la considère comme le seul moyen humain d'unir
toutes les nations par les liens d'une paix durable, de faire
cesser à jamais le fléau de la guerre et d'extirper du sein des
nations cette force brutale qui, maintenue sous prétexte de les
défendre, retombe sur elles d'un poids accablant, sous la forme
de marine militaire et d'armée permanente, funestes et
prodigieuses créations qui n'ont servi jusqu'ici qu'à élever par
une route sanglante les Clives et les Wellington. (Acclamations
prolongées.) Vous avez entendu dire, dans le dernier débat du
Parlement, que le principe de la liberté des échanges, quoique
vrai, ne s'adaptait pas aux circonstances actuelles. Un honorable
membre a dit que c'était la vérité abstraite et sans application
aux temps modernes. (Écoutez! écoutez!) Quoi donc! Faut-il
conclure de là que nos chambres législatives n'ont rien de commun
avec la justice et la vérité? La mission du Parlement est de
faire justice; et depuis quand la justice n'est-elle point
applicable à la population de ce pays? Voulez-vous savoir
pourquoi la justice n'est pas applicable? C'est que la plupart
des membres de cette assemblée sont intéressés au maintien de
l'injustice. Le chef des monopoleurs s'est levé dans la chambre
et il a dit en propres termes au ministre de sa création: «Tu
iras jusque-là, tu n'iras pas plus loin.» Que penser d'un premier
ministre qui se soumettrait à une telle domination? (Tonnerre
d'applaudissements.) Pour moi, si je me complais dans la défense
du grand principe de la liberté, c'est que, dans ma profonde
conviction, il implique les plus chers intérêts de l'humanité; il
tend à unir de plus en plus les nations de la terre, à faire
prévaloir la paix, la moralité, la sage administration; à saper
la domination des classes privilégiées. J'en appelle à mon pays,
j'adjure tous nos concitoyens de se rallier à ce grand mouvement
contre le monopole, s'ils veulent partager la douce satisfaction
qui naît de l'accomplissement d'un devoir et de la conscience
qu'on n'a point refusé aide et assistance à la cause de
l'humanité. (Applaudissements.)
Au mois d'octobre 1843, la ville de Londres dut procéder à l'élection
d'un membre de la Chambre des communes. Le candidat était M. Baring,
chef de la première maison de banque d'Angleterre, frère de lord
Ashburton, appuyé tout à la fois par l'aristocratie, la banque, le
haut commerce, le monopole et le gouvernement. C'est dans ces
circonstances que la Ligue voulut essayer ses forces et son influence.
Elle suscita pour concurrent à M. Baring un de ses membres, M.
Pattison. Un grand meeting tenu à Liverpool, le 4 octobre, prit à
l'unanimité la résolution suivante: «Qu'une vacance ayant lieu dans la
représentation de la cité de Londres, ce meeting remontrera
sérieusement aux électeurs de la métropole qu'ils sont appelés à
exercer leurs droits dans un moment décisif; qu'il importe que la
première cité commerciale du monde dise si elle entend soutenir un ami
ou un ennemi de ce commerce qui est la base de sa grandeur; que ce
meeting fera un appel aux citoyens de Londres pour qu'ils accordent
leurs suffrages à un avocat de _l'abolition totale, immédiate et sans
condition des lois-céréales, et de tous les monopoles_, et pour qu'ils
aident ainsi les amis de la liberté commerciale à faire consacrer le
droit, pour tout Anglais, de disposer du fruit de son travail sur le
marché du monde.»
Dès que cette résolution fut prise, la Ligue commença à _agiter_,
comme elle a coutume de le faire dans toutes les circonstances
importantes. Il n'entre pas dans notre sujet de consigner ici tous
les épisodes cette lutte. Les principaux traits s'en sont reproduits
dans la séance tenue à Covent-Garden le 10 octobre, séance dont nous
donnons un extrait. On sait d'ailleurs que la Ligue remporta un
signalé triomphe par la nomination de M. Pattison.