Le Président: Avant de donner la parole à M. Cobden, je dois informer
l'assemblée qu'à l'occasion du dernier débat du parlement, des
pétitions nombreuses sont parvenues à l'honorable gentleman, celle de
Bristol étant revêtue de quatorze mille signatures.
M. COBDEN: Après les remarquables discours que vous venez
d'entendre, et quoique je sois un vieux praticien de semblables
meetings, je dois dire que je n'en ai jamais entendu qui les
aient surpassés; après le discours si philosophique de M. Wilson,
l'éloquence émouvante de M. Fox, l'ingénieuse et satirique
allocution de mon ami, M. Gisborne, il eût mieux valu, sans
doute, et j'aurais désiré que vous eussiez été laissés à vos
méditations; mais l'autorité de votre président est absolue, et,
si je lui cède, c'est qu'elle constitue la meilleure forme de
gouvernement, le despotisme infaillible. (Rires...)
Il est difficile, après ce que vous venez d'entendre, de dire
quelque chose de neuf sur le sujet qui nous occupe; mais M.
Wilson a parlé d'émigration. C'est une question qui se lie aux
lois-céréales, et cette connexité n'est pas nouvelle, car chaque
fois que le régime restrictif a jeté le pays dans la détresse, on
n'a jamais manqué de dire: «Transportez les hommes au loin.» Cela
fut ainsi dans les années 1819, 1829 et 1839. C'est encore ainsi
en 1843. À toutes ces époques, on entendit la même clameur:
«Défaisons-nous d'une population surabondante.»--Les boeufs et
les chevaux maintiennent leur prix sur le marché; mais quant à
l'homme, cet animal surnuméraire, la seule préoccupation de la
législation paraît être de savoir comment on s'en débarrassera,
même à perte. (Approbation.) Je vois maintenant que les banquiers
et les marchands de Londres commencent aussi à se montrer. Ils ne
sont plus les froids et apathiques témoins de la misère du pays,
et les voilà qui se présentent avec un plan pour la soulager.
Ils proposent une émigration systématique opérée par les soins du
gouvernement. Mais qui veulent-ils expatrier? Si l'on demandait
quelle est la classe de la communauté qui contient le plus grand
nombre d'êtres inutiles, il ne faudrait certes pas aller les
chercher dans les rangs inférieurs. (Écoutez! écoutez!)--Je
demandais à un gentleman, signataire de la pétition, si, par
hasard, les marchands avaient dessein d'émigrer.--Oh! non; aucun
de nous, me répondit-il.--Qui donc voulez-vous renvoyer? lui
demandai-je.--Les pauvres, ceux qui ne trouvent pas d'emploi
ici.--Mais ne vous semble-t-il pas que ces pauvres devraient au
moins avoir une voix dans la question? (Écoutez!) Ont-ils jamais
pétitionné le parlement pour qu'il les fît transporter?
(Écoutez!) À ma connaissance, depuis cinq ans, cinq millions
d'ouvriers ont présenté des pétitions, pour qu'on laissât les
aliments venir à eux, mais je ne me souviens pas qu'ils aient
demandé une seule fois à être envoyés vers les aliments.
(Écoutez!) Les promoteurs de ce projet s'imaginent-ils que leurs
compatriotes n'ont aucune valeur? Je leur dirai ce qu'on en pense
aux États-Unis. J'ai lu dernièrement, dans les journaux de
New-York, un document qui établit que tout Anglais qui débarque
sur le sol de l'Union y porte une valeur intrinsèque de 2,000
dollars. Un nègre s'y vend 1,000 dollars. Ne pensez-vous pas
qu'il vaut mieux garder notre population, qui a une valeur double
de toute autre, à nombre égal? Ne vaut-il pas mieux que
l'Angleterre conserve ses enfants pour l'enrichir et la défendre,
plutôt que de les expatrier? Mais on dit: «Ces pauvres
tisserands! (tant on a de sympathie pour les pauvres tisserands)
certainement il faut les renvoyer.»--Mais qu'en disent les
tisserands eux-mêmes?--Voici M. Symons, commissaire intelligent,
qui a été chargé de faire une enquête sur la condition des
ouvriers. Il rapporte leur avoir fréquemment demandé s'ils
étaient favorables au système de l'émigration, et qu'ils ont
constamment répondu: «Il serait bien plus simple et bien plus
raisonnable de porter les aliments vers nous, que de nous porter
vers les aliments.» (Applaudissements.) Car pourquoi expatrier le
peuple? quel est le but de cette mesure? C'est littéralement pour
le nourrir; il n'y a pas d'autre raison de le jeter sur des
plages étrangères.--Mais recherchons un moment la possibilité
pratique de ce système d'émigration. Nous sommes dans une période
de détresse accablante; dans quelle mesure l'émigration
pourrait-elle y remédier? Et d'abord, comment transporter un
million et demi de pauvres à travers les mers? Consultez
l'histoire; fait-elle mention qu'aucun gouvernement, quelque
puissant qu'il fût, ait jamais fait traverser l'Océan à une armée
de cinquante mille hommes? Et puis, que ferez-vous d'un million
et demi de pauvres, dans le Canada, par exemple? Même en
Angleterre, malgré l'accumulation des capitaux et des ressources
de dix siècles, vous trouvez que les maintenir est déjà une
charge assez lourde. Qui donc les maintiendra au Canada? Ceux qui
s'adressent à sir Robert Peel imaginent-ils qu'il soit possible
de jeter sur une terre déserte une population succombant sous le
poids d'une détresse invétérée, sans apporter sur cette terre le
capital par lequel cette population sera employée? Si vous
transportez dans de vastes solitudes une population nombreuse,
elle doit comprendre tous les éléments de société et de vie qui
la composent dans la mère patrie. Vous voyez bien qu'il vous
faudra transporter en même temps des fermiers, des armateurs, des
fabricants et même des banquiers... (Applaudissements prolongés
qui ne nous permettent pas de saisir la fin de la phrase.)
N'est-il pas déplorable de voir, dans cette métropole, proposer
de tels remèdes à de telles souffrances? Je crois apercevoir
devant moi quelques-uns des signataires de la pétition, et je
m'en réjouis; ce sera peut-être l'occasion d'imprimer une autre
direction à l'esprit de la cité de Londres. (Écoutez!) Ces
messieurs ont été circonvenus. Ainsi que je l'ai dit souvent,
tout se fait moutonnièrement dans cette cité. Il semble que ses
habitants ont renoncé à penser par eux-mêmes. Si j'avais à faire
prévaloir quelque résolution, comment pensez-vous que je m'y
prendrais? Je m'adresserais à M. tel, puis à M. tel, et, quand
j'aurais une demi-douzaine de signatures, les autres viendraient
à la file. Personne ne lirait le mémoire, mais chacun le
signerait. (Rires et cris: Oui, cela se ferait ainsi.)--Je dois
quelques mots d'avis à ceux de mes amis, parmi les membres de la
Ligue, qui ont attaché leur nom à cette pétition. Qu'ils se
donnent la peine de remonter à sa source, qu'ils recherchent
quels en sont les principaux colporteurs. Ne sont-ce point des
armateurs habitués à passer avec le gouvernement des contrats de
transport? des propriétaires de terres dans le Canada, ou des
actionnaires dans les spéculations onéreuses de la
Nouvelle-Zélande ou de la Nouvelle-Galles du Sud? Oh!
laissons-les suivre leurs plans tant qu'ils ne font des dupes que
parmi les monopoleurs. Mais je tiens à voir les membres de la
Ligue passer pour des hommes trop avisés pour tomber dans ces
piéges grossiers. Oh! comme le gouvernement et les monopoleurs se
riraient de nous, si nous leur apportions ce moyen de diversion,
ce prétexte pour ajourner l'affranchissement du commerce! Sans
doute, sir Robert Peel, qui, vous le savez, est un admirable
tacticien, ne se ferait pas personnellement le patron de la
pétition, mais avec quel empressement ne saisirait-il pas cette
excellente occasion de venir dire: «Je suis forcé de reconnaître
que la question est grave, entourée de grandes difficultés, et
qu'elle exige, de la part du gouvernement de Sa Majesté, une
prudente réserve (rire général); quelles que soient mes vues
personnelles sur ce sujet, on ne peut s'empêcher d'admettre
qu'une proposition de cette nature, émanée du corps respectable
des banquiers et négociants de cette vaste métropole, mérite une
considération lentement mûrie, laquelle ne lui manquera pas.»
(L'orateur excite les applaudissements et les rires de toute
l'assemblée par la manière heureuse dont il contrefait la pose,
les gestes et jusqu'à l'organe du très-honorable baronnet à la
tête du gouvernement.) Qui sait alors si la Chambre ne se formera
pas en comité, et ne nommera pas un commissaire pour rechercher
lentement jusqu'à quel point l'exportation des hommes est
praticable et peut suppléer à l'importation du blé? Quelle joie
pour les monopoleurs! Je suis bien sûr que la moitié des
pétitionnaires ont donné leurs signatures sans en connaître la
portée.
Il y a d'ailleurs à ce système d'émigration systématique par les
soins du gouvernement un obstacle auquel ses promoteurs n'ont
probablement pas songé; c'est que le peuple ne consentira pas à
se laisser transporter. Je puis dire du moins que les habitants
de Stockport[17], quoique arrivés au dernier degré de misère,
seraient unanimes pour répondre: «Nous savons trop bien ce qu'est
la tendre clémence du gouvernement chez nous pour nous mettre à
sa merci de l'autre côté de l'Atlantique.» (Applaudissements.) Je
n'ai aucune objection à faire contre l'émigration volontaire.
Dans un pays comme celui-ci, il y a toujours des hommes que leur
goût ou les circonstances poussent vers d'autres régions. Mais
l'émigration, lorsqu'elle provient de la nécessité de fuir la
_famine légale_, c'est de la déportation et pas autre chose.
(Bruyantes acclamations.) Si l'on venait vous raconter qu'il
existe une île dans l'océan Pacifique, à quelques milles du
continent, dont les habitants sont devenus les esclaves d'une
caste qui s'empara du sol il y a quelque sept siècles; si l'on
vous disait que cette caste fait des lois pour empêcher le peuple
de manger autre chose que ce qu'il plaît au conquérant de lui
vendre; si l'on ajoutait que ce peuple est devenu si nombreux,
que le territoire ne suffit plus à sa subsistance, et qu'il est
réduit à se nourrir de racines; enfin, si l'on vous apprenait que
ce peuple est doué d'une grande habileté, qu'il a inventé les
machines les plus ingénieuses, et que néanmoins ses maîtres l'ont
dépouillé du droit d'échanger les produits de son travail contre
des aliments; si ces détails vous étaient rapportés par quelque
voyageur philanthrope, par quelque missionnaire récemment arrivé
des mers du Sud, et s'il concluait enfin en vous annonçant que la
caste dominante de cette île s'apprête à en transporter l'habile
et industrieuse population vers de lointaines et stériles
solitudes, que diriez-vous, habitants de Londres? que dirait-on à
Exeter-Hall[18], dans cette enceinte dont l'usage a été refusé à
la ligue? (Honte! honte!) Oh! Exeter-Hall retentirait des cris
d'indignation de ces philanthropes dont la charité ne s'exerce
qu'aux antipodes! On verrait la foule des dames élégantes tremper
leurs mouchoirs brodés de larmes de pitié, et le clergé
appellerait le peuple à souscrire pour que des flottes anglaises
aillent arracher ces malheureux aux mains de leurs oppresseurs!
(Applaudissements.) Mais cette hypothèse, c'est la réalité pour
nos compatriotes! (Nouveaux applaudissements.) Rendez au peuple
de ce pays le droit d'échanger le fruit de ses labeurs contre du
blé étranger, et il n'y a pas en Angleterre un homme, une femme
ou un enfant qui ne puisse pourvoir à sa subsistance et jouir
d'autant de bonheur, sur sa terre natale, qu'il en pourrait
trouver dans tout autre pays sur toute la surface de la terre.
[Note 17: M. Cobden représente au parlement la ville de
Stockport.]
[Note 18: C'est la salle où se tiennent les assemblées de
l'association pour la propagation des missions étrangères.]
Mais puisqu'il s'agit de plans, j'en ai aussi un à proposer aux
monopoleurs-gouvernants.--Qu'ils laissent les manufacturiers
travailler _en entrepôt_, qu'ils mettent la population du
Lancastre _en entrepôt_;--non pour qu'elle échappe aux
contributions dues à la reine,--non, nous ne voulons pas
soustraire un farthing au revenu public,--mais qu'ils tirent un
cordon autour du Lancastre, afin que le duc de Buckingham soit
bien assuré qu'aucun grain de cet infâme blé étranger ne pénètre
dans le Cheshire et le Buckinghamshire. Là, les fabricants
travailleront _à l'entrepôt_, payant exactement leur subside à la
reine, mais affranchis des exactions des monopoleurs oligarques.
Si l'on nous permet de suivre ce plan, nous ne serons pas
embarrassés pour obtenir des subsistances abondantes pour la
population du Lancastre, quelque dense qu'elle soit; et bien loin
de redouter de la voir s'augmenter, nous la verrons avec joie
croître de génération en génération. Le plan que je propose, au
lieu de dissoudre le lien social, donnera de l'emploi et du
bien-être à tous; il montrera combien réagirait sur le commerce
intérieur un peu d'encouragement donné au commerce extérieur par
l'admission du blé étranger. Cela ne vaut-il pas mieux que
d'expatrier les hommes?
Mais la question a encore des aspects moraux qu'il est de notre
devoir d'examiner. L'homme, a-t-on dit, est de tous les êtres
créés le plus difficile à déplacer du lieu de sa naissance.
L'arracher à son pays est une tâche plus lourde que celle de
déraciner un chêne. (Applaudissements.) Oh! les signataires de la
pétition se sont-ils jamais trouvés au dock de Sainte-Catherine
au moment où un des navires de l'émigration s'apprêtait à
entreprendre son funèbre voyage? (Écoutez!) Ont-ils vu les
pauvres émigrants s'asseoir pour la dernière fois sur les dalles
du quai, comme pour s'attacher jusqu'au moment suprême à cette
terre où ils ont reçu le jour? (Écoutez! écoutez!) Avez-vous
considéré leurs traits? Oh! vous n'avez pas eu à vous informer de
leurs émotions, car leur coeur se peignait sur leur visage! Les
avez-vous vus prendre congé de leurs amis? Si vous l'aviez vu,
vous ne parleriez pas légèrement d'un système d'émigration
forcée. Pour moi, j'ai été bien des fois témoin de ces scènes
déchirantes. J'ai vu des femmes vénérables disant à leurs enfants
un éternel adieu! J'ai vu la mère et l'aïeule se disputer la
dernière étreinte de leurs fils. (Acclamations.) J'ai vu ces
navires de l'émigration abandonner la Mersey pour les États-Unis;
les yeux de tous les proscrits se tourner du tillac vers le
rivage aimé et perdu pour toujours, et le dernier objet qui
frappait leurs avides regards, alors que leur terre natale
s'enfonçait à jamais dans les ténèbres, c'étaient ces vastes
greniers, ces orgueilleux entrepôts (véhémentes acclamations),
où, sous la garde, j'allais dire de notre reine,--mais non,--sous
la garde de l'aristocratie, étaient entassées comme des
montagnes, des substances alimentaires venues d'Amérique, seuls
objets que ces tristes exilés allaient chercher au delà des mers.
(Applaudissements enthousiastes.) Je ne suis pas accoutumé à
faire du sentiment; on me dépeint comme un homme positif, comme
un homme d'action et de fait, étranger aux impulsions de
l'imagination. Je raconte ce que j'ai vu. J'ai vu ces
souffrances, oui, et je les ai partagées! et c'est nous, membres
de la Ligue, nous qui voulons aider ces malheureux à demeurer en
paix auprès de leurs foyers, c'est nous qu'on dénonce comme des
gens cupides, comme de froids économistes! Quelles seraient vos
impressions, si un vote du Parlement vous condamnait à
l'émigration, non point à une excursion temporaire, mais à une
éternelle séparation de votre terre natale! Rappelez-vous que
c'est là, après la mort, la plus cruelle pénalité que la loi
inflige aux criminels! Rappelez-vous aussi que les classes
populaires ont des liens et des affections comme les vôtres, et
peut-être plus intimes; et si vous ressentez au coeur ces vives
impressions, que le cri qui a provoqué le gouvernement à
organiser l'émigration soit comme un tocsin qui rallie tous vos
efforts contre cette cruelle calamité. (Applaudissements.) Je
terminerai en répétant que vous ne devez pas venir ici comme à un
lieu de diversion. L'objet que nous avons en vue réclame des
efforts personnels, énergiques et persévérants. Parler sert de
peu, et j'aurais honte de paraître devant vous, si la parole
n'était pas le moindre des instruments que j'ai mis au service de
notre cause. (Applaudissements.) On a dit que c'était ici
l'agitation de la classe moyenne. Je n'aime pas cette définition,
car je n'ai pas en vue l'avantage d'une classe, mais celui de
tout le peuple. Que si, cependant, c'est ici l'agitation de la
classe moyenne, je vous adjure de ne pas oublier ce qu'est cette
classe. C'est elle qui nomme les législateurs; c'est elle qui
soutient la presse. Il est en son pouvoir de signifier sa volonté
au Parlement; il est en son pouvoir, et je l'engage à en user, de
soutenir cette portion de la presse par qui elle est soutenue.
(Acclamations véhémentes.) Faites cela, et vous détournerez la
nécessité de transporter sur des terres lointaines la plus
précieuse production des domaines de Sa Majesté, le peuple;
faites cela, «et le peuple vivra en paix et en joie, à l'ombre de
sa vigne et de son figuier, sans qu'aucun homme ose l'affliger.»
(Véhémentes acclamations.)
Le président, en proposant un vote de remercîment envers les orateurs,
saisit cette occasion pour engager les assistants à propager dans tout
le pays les journaux qui contiendront le compte rendu le plus fidèle
du présent meeting.