30 mars 1843.

Le troisième meeting de la Ligue contre les lois-céréales s'est tenu

hier au théâtre de Drury-Lane. La vaste enceinte avait été envahie de

bonne heure par une société des plus distinguées.

Nous avons remarqué sur l'estrade les personnages dont les noms

suivent: MM. Villiers, Cobden, Napier, Scholefield, James Wilson,

Gisborne, Elphinstone, Ricardo, etc.

La séance est ouverte à 7 heures, sous la présidence de M. George

Wilson.

Le président justifie le comité de s'être vu forcé de refuser un

grand nombre de billets. La salle eût-elle été deux fois plus vaste,

elle n'aurait pas pu contenir tous ceux qui désiraient assister à la

séance. Des arrangements sont pris pour que ceux qui n'ont pu être

admis aujourd'hui aient leur tour la semaine prochaine.--L'intention

de votre président était de vous présenter ce soir un rapport sur

les progrès de notre cause. Mais la liste des orateurs qui doivent

prendre la parole contient des noms trop connus de vous pour que je

veuille retarder le plaisir que vous vous promettez à les entendre.

La tribune sera occupée d'abord par M. James Wilson de Londres

(applaudissements), ensuite par M. W. J. Fox, de Finsburg

(applaudissements), Th. Gisborne (applaudissements), et enfin, en

l'absence de M. Milner Gibson (représentant de Manchester), que de

douloureuses circonstances empêchent d'assister à la réunion,

j'aurai le plaisir de vous présenter l'honorable M. Richard Cobden.

(Applaudissements bruyants et prolongés.)

M. JAMES WILSON se lève.--Après l'annonce que vous venez

d'entendre, je me sens obligé d'être aussi concis que possible

dans les remarques que j'ai à vous présenter, et je me

renfermerai strictement dans mon sujet, ayant une trop haute

opinion de ceux qui m'écoutent, pour croire qu'un autre but que

celui que la Ligue a en vue, les a déterminés à se réunir dans

cette enceinte. Je ne m'écarterai donc pas des principes et des

faits qu'implique cette grande cause nationale. (Approbation.) La

question est celle-ci: Les lois qui affectent l'importation des

céréales et le prix des aliments du peuple, doivent-elles, ou

non, être maintenues? Je ne fais aucun doute que l'opinion

publique, quelle que soit celle de la législature, ne les regarde

comme incompatibles avec l'état de choses actuel. Qu'un

changement dans cette législation soit devenu indispensable,

c'est ce qui est admis par toute la communauté, sinon par le

Parlement. Il est vrai que l'opinion se divise sur la nature de

ce changement. Le commerce des céréales sera-t-il entièrement

affranchi, ou soumis à un _droit fixe_? Dans ces derniers temps,

le système du _droit fixe_ a rencontré beaucoup de

défenseurs[15]. La _protection_ a été par eux abandonnée, et le

principe auquel ils adhèrent est celui du _droit fixe_, non point

en tant que _droit protecteur_, mais en tant que _droit fiscal_.

Mais la Ligue élève contre ce droit, renfermé dans ces limites,

une objection péremptoire, savoir qu'il viole les principes

d'après lesquels doit se prélever le _revenu public_. Le premier

de ces principes, c'est que l'impôt doit donner la plus grande

somme possible de revenus à l'État, avec la moindre charge

possible sur la communauté. Mais, sous l'un et l'autre rapport,

le but est manqué par le _droit fixe_, car il ne peut produire un

revenu sans agir comme _protection_, en élevant le prix des

céréales de tout le montant du droit lui-même. Aux époques où il

serait efficace, il produirait du revenu, mais il élèverait le

prix des grains. Aux époques où il ne serait pas efficace, il

n'influerait pas sur le prix, mais il ne remplirait pas non plus

le but du chancelier de l'Échiquier. On a dit que le droit serait

supporté par l'étranger et non par les habitants de ce pays;

alors, je demande pourquoi fixer le droit à 8 sh.? Pourquoi pas

10, 15, 20 sh.? C'est une grande inconséquence que de répondre:

Au delà de 8 sh., le droit restreindrait l'importation; à 20 sh.,

il équivaudrait à une prohibition. Car, n'en résulte-t-il pas

ceci: que 8 sh. laisse plus de place à l'importation que 10 sh.?

et dès lors ne suis-je pas fondé à dire que l'importation serait

plus grande avec le droit de 5 sh.; plus grande encore avec celui

de 2 sh., et la plus grande possible avec la liberté absolue?

(Approbation.) Il n'y a pas en économie politique de proposition

mieux établie que celle-ci: Le prix varie suivant la proportion

de l'offre à la demande.--Si la liberté amène de plus grands

approvisionnements que le _droit fixe_, il est clair que celui-ci

restreint l'offre, élève le prix et agit dans le sens de la

_protection_. C'est pourquoi je comprendrais qu'on défendît le

_droit fixe_ en tant que _protecteur_, mais je ne puis comprendre

qu'on le soutienne au point de vue du _revenu public_, et comme

indifférent à toute action protectrice.--Un droit fixe serait

certainement quelquefois une source de revenus; autant on en peut

dire du _droit graduel_ (_sliding scale_). Mais la question, pour

le public, est précisément de savoir si c'est là un mode juste et

économique de prélever l'impôt. (Approbation.) Les partisans

eux-mêmes du droit fixe conviennent que lorsque le froment serait

arrivé à 70 sh. le quarter, il faudrait renoncer à la taxe et

affranchir l'importation. C'est avouer qu'il implique tous les

inconvénients de l'échelle mobile, qu'il nous rejette dans les

embarras des _prix-moyens_, et dans tous les désavantages du

système actuel[16].--Je crois être l'interprète fidèle des

membres de la Ligue, en disant que le blé n'est pas une matière

qui se puisse convenablement imposer; mais s'il doit être imposé,

la taxe doit retomber aussi bien sur le blé indigène, que sur le

blé étranger. (Applaudissements). Les Hollandais mettent une taxe

de 9 deniers sur le blé, à la mouture. Une taxe semblable

donnerait autant de revenu à l'Échiquier que le droit de 8 sh.

sur le blé étranger, et elle n'élèverait le prix du blé pour le

consommateur, que de 9 deniers au lieu de 8 sh.--Mais le blé,--ce

premier aliment de la vie,--est la dernière chose qu'un

gouvernement doive imposer. (Approbation.)--C'est un des premiers

principes du commerce, que les matières premières ne doivent pas

être taxées. C'est sur ce principe que notre législature a

réduit les droits sur toutes les matières premières. L'honorable

représentant de Dumfries (M. Ewart) a établi, dans une des

précédentes séances, que le blé est matière première, et cela est

vrai. Mais il y a plus, c'est la principale matière première de

toute industrie.--Prenez, au hasard, un des articles qui

s'exportent le plus de ce pays, l'acier poli, par exemple, et

considérez l'extrême disproportion qu'il y a entre la valeur de

la matière première et le prix de l'ouvrage achevé.--Depuis le

moment où le minerai a été arraché de la terre, jusqu'à celui où

il s'est transformé en brillant acier, la quantité de travail

humain qui s'est combinée avec le produit est vraiment immense.

Or, ce travail représente des aliments. Les aliments sont donc de

la matière première. (Approbation.) La classe agricole est

aveugle à cet égard, comme aussi sur l'intérêt dont sont pour

elle le commerce et l'industrie de ce pays. C'est pourtant ce que

lui montrent clairement les faits qui se sont passés l'année

dernière. En 1842, nos exportations sont tombées de 4,500,000 l.

s. C'est là la vraie cause de la détresse qui règne dans nos

districts agricoles; car, pour combien les produits de

l'agriculture entrent-ils dans ce chiffre? Le fer, la soie, la

laine, le coton, dont ces objets auraient été faits, ne peuvent

être estimés à plus de 1,500,000 l. Le reste, ou trois millions

de livres auraient été dépensées en travail humain; et le

travail, je le répète, représente des aliments ou des produits

agricoles; en sorte que, sur un déficit de 4,500,000 l. dans nos

exportations, la part de perte supportée par l'agriculture est de

trois millions. (Assentiment.)

[Note 15: Le cabinet whig avait proposé un droit de 8 sh. par

quarter. Le droit actuel est progressif; de 1 sh., quand le blé

est à 73 sh., il s'élève à 20 sh., quand le blé est à 50 sh. ou

au-dessous.]

[Note 16: On comprend que le droit se proportionnant au prix, il

faut connaître à chaque instant ce prix, ce qui exige un appareil

administratif considérable.]

On a beaucoup parlé de la dépendance où les importations nous

placeraient à l'égard des nations étrangères. Mais l'Angleterre

devrait être la dernière des nations à recourir à un tel

argument; car, même aujourd'hui, il est bien peu de choses que

nous ne tirions pas du dehors, et le commerce extérieur est

certainement la base de notre prospérité et de notre grandeur. Je

suis heureux de voir que le président du conseil, lord

Wharncliffe, abandonnant enfin cet insoutenable terrain,

reconnaisse que la protection ne peut plus être soutenue par des

motifs tirés d'une fausse vue sur ce qui constitue l'indépendance

nationale. Cependant le noble lord, arguant de ce que

l'agriculture s'est améliorée depuis vingt-cinq ans, sous

l'empire des lois-céréales, a conclu en général que la protection

était nécessaire au perfectionnement de l'industrie nationale.

Mais, en fait, depuis vingt-cinq ans, il n'est aucune branche

d'industrie qui soit demeurée aussi stationnaire que

l'agriculture. Et qui a jamais entendu parler d'améliorations

agricoles, si ce n'est depuis l'époque récente où la protection

est menacée? On peut voir maintenant que la libre concurrence a

effectué ce que la protection n'avait pu faire, et que la Ligue a

été plus utile à l'agriculture que la prohibition. Je crois

sincèrement que lorsque l'agitation actuelle sera arrivée au jour

de son triomphe, les intérêts territoriaux s'apercevront qu'il

n'est rien à quoi ils soient plus redevables qu'aux efforts de la

Ligue. (Approbation.) L'argument fondé sur la nécessité de

protéger l'industrie nationale me paraît reposer sur une

illusion. Je ne puis faire aucune distinction entre du blé

d'Amérique ou du comté de Kent, pour s'échanger contre des objets

manufacturés en Angleterre. Il est un autre argument dont s'est

servi lord Wharncliffe et que je dois relever. C'est celui tiré

de la _sur-production_. Nos adversaires attribuent toutes nos

souffrances à la sur-production. Je pense que c'est là une

maladie dont nous sommes en bon train de guérir

radicalement.--Reportons-nous en 1838, alors que survint la

première mauvaise récolte, et que, par suite, la loi-céréale fut

de fait ressuscitée, puisqu'une longue succession de bonnes

années l'avait pour ainsi dire enterrée. Le pays a mis en oeuvre:

En 1838, 4,800,000 l. de soie brute. En 1842, 4,300,000 l.

En 1838, 1,600,000 quintaux de lin. En 1842, 1,100,000 q.

En 1838, 56 millions de l. de laines étr. En 1842, 44 millions.

C'est là, je pense, une grave atteinte à cette surabondance de

production qui est l'objet de tant de plaintes; et si elle était

la vraie cause de nos maux, certes, ils commenceraient à

disparaître. Malheureusement, il se trouve qu'à mesure que la

production diminue, la misère et l'inanition s'étendent sur le

pays.

Il est ensuite devenu de mode de parler de réciprocité, et un

sentiment hostile a été excité contre les peuples étrangers comme

s'ils étaient des rivaux dangereux et non d'utiles amis. De là

est née cette politique de notre gouvernement, qui consiste à ne

conférer des avantages au pays, qu'à la condition de décider les

autres nations à en faire autant. Mais l'Angleterre ne devrait

pas oublier la grande influence que ses lois et son exemple

exercent sur le reste du monde. Il n'est pas possible à ce pays

d'accroître ses importations sans accroître dans le même rapport

ses exportions sous une forme ou sous une autre. Que ce soit en

produits manufacturés, en denrées coloniales ou étrangères, ou en

numéraire, il ne se peut pas que ces échanges n'augmentent

l'emploi de la main-d'oeuvre, et même, lorsque nous payons les

marchandises étrangères en argent, cet argent représente le

produit d'un travail national. Il est tellement impossible de

prévenir les transactions internationales, lorsqu'elles sont

avantageuses que, pendant la dernière guerre, lorsque les armées

de Napoléon et les flottes de l'Angleterre étaient levées pour

s'opposer à toutes communications entre les deux peuples,

cependant, dans cette même année 1810, le Royaume-Uni importa

plus de blé de France qu'il n'avait fait à aucune autre époque.

D'un autre côté, c'est un fait historique que le prince de

Talleyrand, chef du cabinet, non-seulement toléra la fraude des

marchandises anglaises, mais encore la conseilla, l'encouragea,

et même en tira un grand profit personnel; en sorte que les

Français étaient vêtus de draps anglais, comme les Anglais

étaient nourris de blés français, témoignage remarquable de la

faiblesse et de l'impuissance des gouvernements quand ils

prétendent contrarier les grands intérêts des nations.

(Applaudissements.)

On a récemment fait une proposition qui, je le crois, ne

rencontrera pas beaucoup de sympathie dans cette enceinte. On a

parlé d'organiser une émigration systématique (murmures), afin de

se délivrer des embarras d'une excessive multiplication de nos

frères. (Honte! honte!) Je n'incrimine pas les intentions. Au bas

du mémoire adressé à ce sujet à sir Robert Peel, j'ai vu figurer

le nom de personnes que je sais être incapables de rien faire

sciemment qui soit de nature à infliger un dommage, soit au pays,

soit à une classe de nos concitoyens. Mais il s'agit ici d'une

question qui veut être abordée avec prudence, d'une question

d'où peuvent sortir des dangers et des maux sans nombre. Avant de

vous faire une opinion à cet égard, laissez-moi mettre sous vos

yeux quelques documents statistiques. Depuis dix ans, six cent

mille Anglais ont émigré, moitié vers les États-Unis, moitié vers

nos autres possessions répandues sur la surface du globe. C'est

une chose surprenante qu'après deux siècles d'émigration, on

songe aujourd'hui pour la première fois à transformer les

émigrants en acheteurs, pour leur avantage comme pour celui de la

mère-patrie. Il y a, dans les établissements de l'Union

américaine, une population composée d'hommes qui étaient naguère

nos compatriotes; une population qui, tout entière, se rattache à

nous par les liens d'une langue et d'une origine communes; elle

est active, industrieuse, capable de beaucoup produire et de

beaucoup consommer; n'est-ce pas une chose étonnante qu'avant de

penser à la renforcer, on n'ait pas d'abord songé à établir entre

elle et nous un système d'échanges libres? J'en dirai autant de

Java avec ses sept millions, du Brésil avec ses huit millions

d'habitants. Ce sont là des pays riches et fertiles, et tout ce

qu'il y a à faire, c'est de leur offrir des transactions fondées

sur la base d'une juste réciprocité. Il n'en faudrait pas

davantage pour absorber rapidement tout le travail national qui

se trouve maintenant sans emploi. (Applaudissements.)

Il règne de grandes préventions en faveur des colonies. Pendant

la guerre, on les regarde comme les soutiens de nos forces

navales. En temps de paix, on les considère comme offrant au

commerce les débouchés les plus étendus et les mieux assurés.

Mais qu'y a-t-il de vrai en cela? Le quart seulement de nos

exportations va aux colonies, les trois quarts sont destinés à

l'étranger. Je ne suis point antipathique aux colonies, mais je

proteste contre un système qui courbe la métropole sous le joug

d'une évidente oppression. (Applaudissements.) La production des

Antilles est tombée de trois à deux millions de quintaux de

sucre. Ce n'est pas, comme on l'a dit, une conséquence de

l'émancipation des noirs; car quoique nos exportations dans ces

îles aient d'abord descendu à 2 millions de livres sterling,

elles se sont depuis relevées à 3 millions et demi. Mais il est

absurde que ces îles prétendent au privilége exclusif

d'approvisionner de sucre notre population toujours croissante.

Aussi qu'est-il arrivé? Cet approvisionnement s'est

considérablement réduit, et tandis qu'il y a vingt ans, la

consommation moyenne était de vingt-quatre livres par habitant,

elle n'est plus que de quinze livres, ce qui est inférieur à ce

qu'on accorde aux matelots et même aux indigents dans les maisons

de travail. Veut-on savoir ce que coûte à ce pays le privilége de

faire le commerce de l'île Maurice? Nous payons le sucre de

Maurice 15 shil. plus cher que le sucre étranger que nous

pourrions acheter dans les docks de Londres et de Liverpool, ce

qui constitue pour nous un excédant de déboursés de 450,000 liv.

sterl. par an. En retour, nous avons le privilége de vendre à

cette colonie pour 350,000 liv. sterl. d'objets

manufacturés.--J'arrive à nos possessions des Indes occidentales.

En 1840, nous y avons exporté pour 3,500,000 liv. sterl., et nos

importations ont été de deux millions de quintaux de sucre et

treize millions de livres de café. Le coût différentiel de ces

articles, si nous les eussions achetés ailleurs, nous aurait

épargné 2,500,000 liv. sterl. Sur ces bases, il est clair que

nous payons aux planteurs des Antilles 2 millions et demi par an

le privilége de leur livrer pour 3 millions et demi des produits

de notre travail.--Voilà pour quels avantages illusoires nous

négligeons nos meilleurs débouchés, nous sacrifions les contrées

où ils existent, et nous nous efforçons ensuite de les remplacer,

en poussant, par des lois restrictives et la famine artificielle,

le peuple de ce pays à une émigration générale. (Approbation.) Je

crains de fatiguer l'attention de l'assemblée. (Non, non,

continuez.) Si elle me le permet, je terminerai par la réfutation

d'un reproche qu'on a adressé à la Ligue. Quelle que soit

l'opinion du moment, la postérité reconnaîtra, j'en suis

convaincu, que l'agitation actuelle, qui est irréprochable en

principe, aura tourné principalement à l'avantage des classes

agricoles. Quelle a été la conduite de la Ligue? En a-t-elle

appelé aux passions de la multitude? (Non, non.) Tous ses efforts

n'ont-ils pas tendu à améliorer l'esprit public, à répandre la

lumière parmi les classes laborieuses? N'a-t-elle pas cherché par

là à redresser, relever et éclairer l'opinion? Ne s'est-elle pas

appliquée à encourager les sentiments les plus moraux? Et

n'a-t-elle pas cherché son point d'appui dans la classe moyenne,

dans cette classe qui est le plus ferme soutien du gouvernement,

qui seule a su jusqu'ici faire triompher les grandes réformes

constitutionnelles? (Applaudissements.) Quiconque a visité les

nations étrangères et a pu les comparer à cette grande

communauté, a sans doute remarqué que ce qui caractérise les

habitants de ce pays, c'est le respect, je dirai presque le culte

des lois et des institutions, sentiment si profondément enraciné

dans le coeur de nos concitoyens. Il a été choqué, sans doute, à

l'étranger, de l'absence des sentiments de cette nature. Il ne

faut pas douter que ce respect dont les Anglais entourent la

constitution ne soit né parmi nous de ce que le peuple possède

des pouvoirs et des priviléges, ce qui l'accoutume à respecter

les pouvoirs et les priviléges des autres classes. Je crois que

le respect que montre le peuple d'Angleterre, pour la propriété

des classes aristocratiques, est fondé sur cette profonde

conviction, que ceux à qui elle est échue en partage ont des

devoirs à remplir aussi bien que des droits à exercer. (M. Wilson

reprend sa place au bruit d'applaudissements réitérés. Ces

applaudissements se renouvellent lorsque le président annonce que

la parole est à M. Fox.)

M. J. W. Fox.--L'orateur qui vient de s'asseoir a relevé

plusieurs reproches qui ont été adressés à la Ligue et à nos

meetings, mais il en a oublié un, savoir, que les arguments que

nous apportons à cette tribune n'ont rien de nouveau. J'admets,

en ce qui me concerne, la vérité de cette accusation. Je crois

que les arguments contre la loi-céréale sont entièrement épuisés,

et tout ce que nous devons attendre, c'est que ces vieux

arguments se renouvellent aussi longtemps que se renouvellera

dans le pays le progrès de la misère et du mécontentement,

l'accroissement du nombre des banqueroutes, et l'extension de la

souffrance et de la famine. (Bruyantes acclamations.) Il n'est,

en tout cela, aucun argument nouveau contre le monopole, parce

qu'on ne saurait rien dire de neuf contre l'oppression et le vol,

contre l'injustice infligée à la classe pauvre et dénuée, contre

cette législation, plus meurtrière que la guerre et la peste, qui

restreint l'alimentation du peuple et couvre le pays de longs

désordres et de tombeaux prématurés. Il n'y a pas de nouveaux

arguments, parce que le moment est venu où il faut agir plus que

parler, et c'est le sentiment profond de cette vérité qui attire

vers ces meetings d'innombrables multitudes. C'est là ce qui

soumet à l'aristocratie un problème à résoudre,--problème qui

implique tout ce que la question renferme de nouveauté,--et ce

problème est celui-ci: Jusqu'où peut aller la force de l'opinion

publique et la résistance du gouvernement? (Acclamations.) Ce

n'est pas la discussion qui résoudra ce problème; si cela était

en son pouvoir, il y a longtemps qu'il serait résolu. La

discussion a commencé dans les revues et les journaux; elle s'est

continuée dans des joutes orales; elle a été éclairée par les

recherches des statisticiens et les méditations des économistes;

elle a fait pénétrer des convictions profondes dans les esprits

aussi bien que des sentiments énergiques dans les coeurs, à

l'égard de ces sinistres intérêts dont la détresse publique ne

révèle que trop la présence. (Applaudissements.) Je reviendrai

pourtant encore sur quelques-uns de ces vieux arguments, bien

qu'ils se présentent naturellement à quiconque a un peu de

logique dans la cervelle. J'aurais voulu épargner à nos seigneurs

terriens et à leurs organes des objections qui les fatiguent.

S'il leur plaisait de ménager nos poches, nous ménagerions leur

attention. (Rires.) Mais aussi longtemps qu'ils lèveront une taxe

sur le pain du peuple, le peuple en lèvera une sur leur patience.

(Nouveaux rires et applaudissements.)--Les arguments sont

épuisés, dit-on, mais le sujet ne l'est pas; sans cela, que

ferions-nous ici?--Les arguments sont épuisés! et pourquoi? parce

que le principe de la liberté du commerce a surgi, a surmonté

tous les témoignages qu'on a produits contre lui. De toutes

parts, au dedans comme au dehors, ce grand et irrésistible

principe a été opposé à des intérêts de caste. Si vous considérez

nos relations extérieures, qu'a fait la loi-céréale, si ce n'est

provoquer l'inimitié et la guerre? Comme question extérieure,

elle a mis en mouvement contre nous, sinon des armées, du moins

des tarifs hostiles; elle a détruit les relations amicales des

gouvernements et ces sentiments de bienveillance et de fraternité

qui devaient cimenter l'union des peuples. (Acclamations.) Comme

question intérieure, les lois-céréales font que l'Angleterre

n'est plus la patrie des Anglais (applaudissements prolongés; les

cris de «bravo» retentissent dans toute l'assemblée); car, forcer

les hommes à s'expatrier, plutôt que de laisser importer des

aliments, n'est-ce pas systématiser la déportation des êtres

humains? (Acclamations.) L'esprit de cette loi ne diffère pas de

ce qui se pratiquait en Angleterre, il y a plusieurs siècles,

alors que les seigneurs saxons élevaient de jeunes hommes pour

les vendre comme esclaves. Ils les exportaient vers des terres

lointaines, mais ils les nourrissaient du moins pour accomplir

leurs desseins. Ils leur donnaient des aliments afin d'en élever

le prix, tandis que les lois-céréales affament le peuple pour

élever le prix des aliments. (Bruyantes acclamations; on agite

les chapeaux et les mouchoirs dans toutes les parties de la

salle.)--Au point de vue financier, la question est aussi

épuisée. Et que faut-il penser d'un chancelier de l'Échiquier qui

ne s'aperçoit pas qu'arracher 40 millions de livres sterling au

peuple, pour l'avantage d'une classe, c'est diminuer la puissance

de ce peuple à contribuer aux dépenses nationales? (Approbation.)

En outre, des états statistiques montrent distinctement qu'à

mesure que le prix du blé s'élève, le revenu public diminue. Dans

cet état de choses, je plains les personnes qui voient sans

s'émouvoir les souffrances du pays, l'augmentation rapide du

nombre des faillites, la diminution des mariages, l'accroissement

des décès parmi les classes pauvres, l'extension du crime et de

la débauche; oui, ce sont là de vieux arguments contre les

lois-céréales. Si l'aristocratie en veut d'autres, elle les

trouvera sous l'herbe épaisse qui couvre les tombeaux de ceux

dont un honnête travail eût dû soutenir l'existence.--Eh quoi! la

charité elle-même est engagée dans la question; car nous ne

saurions soulager le pauvre sans payer tribut aux seigneurs, et

il n'est pas jusqu'au pain de l'aumône dont ils ne s'adjugent une

fraction. Notre gracieuse souveraine a beau ouvrir une

souscription en faveur des pauvres de Paisley et d'ailleurs,

lorsque les 100,000 liv. sterl. seront recueillies, la rapacité

de la classe dominante viendra en prélever le tiers ou la moitié;

la charité en sera restreinte et bien des infortunes resteront

sans soulagement. C'est ainsi que la commisération elle-même est

soumise à la taxe, et que des limites sont posées aux meilleurs

sentiments du coeur humain. Ce n'est pas là la leçon que nous

donne ce livre sacré que les monopoleurs eux-mêmes font

profession de révérer. Il nous enseigne à demander «le pain de

chaque jour.» Mais les seigneurs taxent au contraire le pain de

chaque jour. Le même livre nous montre un jeune homme qui demande

ce qu'il doit faire. Et il lui est répondu: «Vendez votre bien et

distribuez-le aux pauvres.» Mais notre législation prend ce

précepte au rebours, car elle procède de ce principe: «Ôter au

pauvre pour donner au riche.» (Applaudissements.) Si je viens à

considérer la question du côté politique, je dirai que

l'oppression ne cesse pas d'être oppression pour se cacher sous

des formes légales. Un peuple dont le pain est taxé est un peuple

esclave, de quelque manière que vous le preniez. La prépondérance

aristocratique a passé sur les esprits comme la herse sur le

champ vide, et la corruption y a fait germer une ample moisson de

votes antipathiques, mais inféodés. C'est donc une question de

classes, comme toutes celles qui s'agitent dans ce pays. Mais

quelle est la classe d'habitants intéressés au maintien de ces

lois? Ce ne sont pas les fermiers, car la rente leur arrache

jusqu'au dernier shilling qu'elles ajoutent au prix du blé! Ce

n'est pas la classe ouvrière, puisque les salaires sont arrivés à

leur dernière expression. Ce n'est pas la classe marchande, car

nos ports sont déserts et nos usines silencieuses. Ce n'est pas

la classe littéraire, car les hommes ont peu de goût à la

nourriture de l'esprit quand le corps est épuisé d'inanition. Eh

quoi! ce ne sont pas même les seigneurs terriens, si ce n'est un

petit nombre d'entre eux qui possèdent encore la propriété

nominale de domaines chargés d'hypothèques. Et c'est dans le seul

intérêt de ce petit nombre de privilégiés, pour satisfaire à

leurs exigences, pour alimenter leur prodigalité, que tant de

maux seront accumulés sur les masses, et que la valeur même du

sol sera ravie à leurs descendants! Et que gagnent-ils à ce

système? Ne faut-il pas qu'ils en rachètent les avantages

passagers en s'endurcissant le coeur? Car ils sentent bien qu'il

ne sera pas en leur pouvoir de détourner les conséquences

terribles qui menacent eux-mêmes et le pays; et déjà ils voient

les classes industrieuses, dont les travaux infatigables et la

longue résignation méritaient plus de sympathies, se lever, non

pour les bénir, mais pour les maudire. Ils n'échapperont pas

toujours aux lois de cette justice distributive qui entre dans

les desseins de l'éternelle Providence..... (Applaudissements.)

On dit que la loi-céréale doit être continuée pour maintenir le

salaire de l'ouvrier. Mais, comme ce philosophe d'autrefois, qui

démontra le mouvement en se prenant à marcher, l'ouvrier répond

en montrant son métier abandonné et sa table vide.

(Applaudissements.)--On dit encore que nous devons nous rendre

indépendants de l'étranger; mais la dépendance et l'indépendance

sont toujours réciproques, et rendre la Grande-Bretagne

indépendante du monde, c'est rendre le monde indépendant de la

Grande-Bretagne. (Bruyantes acclamations.) Le monopole isole le

pays de la grande famille humaine; il détruit ces liens et ces

avantages mutuels que la Providence avait en vue le jour où il

lui plut de répandre tant de diversité parmi toutes les régions

du globe. La loi-céréale est une expérience faite sur le peuple;

c'est un défi jeté par l'aristocratie à l'éternelle justice;

c'est un effort pour élever artificiellement la valeur de la

propriété d'un homme aux dépens de celle de son frère. Ceux qui

taxent le pain du peuple taxeraient l'air et la lumière s'ils le

pouvaient; ils taxeraient les regards que nous jetons sur la

voûte étoilée; ils soumettraient les cieux avec toutes les

constellations, et la chevelure de Cassiope, et le baudrier

d'Orion, et les brillantes Pléiades, et la grande et la petite

Ourse au jeu de l'échelle mobile. (Rires et applaudissements

prolongés.)--On a fait valoir en faveur de la nouvelle loi un

autre argument. «Elle est jeune, a-t-on dit, expérimentez-la

encore quelque temps.» Oh! l'expérience a déjà dépassé tout ce

que le peuple peut endurer; et il est temps que ceux qui la font

sachent bien qu'ils assument sur eux, non plus seulement une

responsabilité ministérielle, mais ce qui est plus solennel et

plus sérieux, une responsabilité toute personnelle.

(Applaudissements prolongés.) La Ligue fait aussi son expérience.

Elle est venue de Manchester pour expérimenter _l'agitation_. Il

fallait bien que l'expérience des landlords eût sa

contre-épreuve; il fallait bien savoir s'ils seront à tout jamais

les oppresseurs des pauvres. (Applaudissements.) La Ligue et sir

Robert Peel ont, après tout, une cause commune. L'une et l'autre

sont les sujets ou plutôt les esclaves de l'aristocratie.

L'aristocratie, en vertu de la possession du sol, règne sur la

multitude comme sur les majorités parlementaires. Elle commande

au peuple et à la législature. Elle possède l'armée, donne la

marine à ses enfants, s'empare de l'Église et domine la

souveraine. Notre Angleterre, «grande, libre et glorieuse,» est

attelée à son char. Nous ne pouvons nous enorgueillir du passé et

du présent, nous ne saurions rien augurer de l'avenir; nous ne

pouvons nous rallier à ce drapeau qui, pendant tant de siècles,

«a bravé le feu et l'ouragan;» nous ne pouvons exalter cet

audacieux esprit d'entreprise qui a promené nos voiles sur toutes

les mers; nous ne pouvons faire progresser notre littérature, ni

réclamer pour notre patrie ce que Milton appelait le plus élevé

de ses priviléges: «enseigner la vie aux nations.» Non, toutes

ces gloires n'appartiennent pas au peuple d'Angleterre; elles

sont l'apanage et comme les dépendances domaniales d'une classe

cupide.... La dégradation, l'insupportable dégradation, sans

parler de la détresse matérielle, qu'il faut attribuer à la

loi-céréale, est devenue horrible, intolérable. C'est pourquoi,

nous, ceux d'entre nous qui appartiennent à la métropole, nous

accueillons avec transport la Ligue au milieu de nous; nous

devenons les enfants, les membres de la Ligue; nous vouons nos

coeurs et nos bras à la grande oeuvre; nous nous consacrons à

elle, non point pour obéir à l'aiguillon d'un meeting

hebdomadaire, mais pour faire de sa noble cause le sujet de nos

méditations journalières et l'objet de nos infatigables efforts.

(Bruyantes acclamations.) Nous adoptons solennellement la Ligue;

nous nous engageons à elle comme à un _covenant religieux_

(applaudissements enthousiastes); et nous jurons, par celui qui

vit dans tous les siècles des siècles, que la loi-céréale, cette

insigne folie, cette basse injustice, cette atroce iniquité,

sera radicalement abolie. (Tonnerre d'applaudissements.

L'assemblée se lève d'un mouvement spontané. Les mouchoirs et les

chapeaux s'agitent pendant longtemps.)

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 30 / 106 题