Le troisième meeting de la Ligue contre les lois-céréales s'est tenu
hier au théâtre de Drury-Lane. La vaste enceinte avait été envahie de
bonne heure par une société des plus distinguées.
Nous avons remarqué sur l'estrade les personnages dont les noms
suivent: MM. Villiers, Cobden, Napier, Scholefield, James Wilson,
Gisborne, Elphinstone, Ricardo, etc.
La séance est ouverte à 7 heures, sous la présidence de M. George
Wilson.
Le président justifie le comité de s'être vu forcé de refuser un
grand nombre de billets. La salle eût-elle été deux fois plus vaste,
elle n'aurait pas pu contenir tous ceux qui désiraient assister à la
séance. Des arrangements sont pris pour que ceux qui n'ont pu être
admis aujourd'hui aient leur tour la semaine prochaine.--L'intention
de votre président était de vous présenter ce soir un rapport sur
les progrès de notre cause. Mais la liste des orateurs qui doivent
prendre la parole contient des noms trop connus de vous pour que je
veuille retarder le plaisir que vous vous promettez à les entendre.
La tribune sera occupée d'abord par M. James Wilson de Londres
(applaudissements), ensuite par M. W. J. Fox, de Finsburg
(applaudissements), Th. Gisborne (applaudissements), et enfin, en
l'absence de M. Milner Gibson (représentant de Manchester), que de
douloureuses circonstances empêchent d'assister à la réunion,
j'aurai le plaisir de vous présenter l'honorable M. Richard Cobden.
(Applaudissements bruyants et prolongés.)
M. JAMES WILSON se lève.--Après l'annonce que vous venez
d'entendre, je me sens obligé d'être aussi concis que possible
dans les remarques que j'ai à vous présenter, et je me
renfermerai strictement dans mon sujet, ayant une trop haute
opinion de ceux qui m'écoutent, pour croire qu'un autre but que
celui que la Ligue a en vue, les a déterminés à se réunir dans
cette enceinte. Je ne m'écarterai donc pas des principes et des
faits qu'implique cette grande cause nationale. (Approbation.) La
question est celle-ci: Les lois qui affectent l'importation des
céréales et le prix des aliments du peuple, doivent-elles, ou
non, être maintenues? Je ne fais aucun doute que l'opinion
publique, quelle que soit celle de la législature, ne les regarde
comme incompatibles avec l'état de choses actuel. Qu'un
changement dans cette législation soit devenu indispensable,
c'est ce qui est admis par toute la communauté, sinon par le
Parlement. Il est vrai que l'opinion se divise sur la nature de
ce changement. Le commerce des céréales sera-t-il entièrement
affranchi, ou soumis à un _droit fixe_? Dans ces derniers temps,
le système du _droit fixe_ a rencontré beaucoup de
défenseurs[15]. La _protection_ a été par eux abandonnée, et le
principe auquel ils adhèrent est celui du _droit fixe_, non point
en tant que _droit protecteur_, mais en tant que _droit fiscal_.
Mais la Ligue élève contre ce droit, renfermé dans ces limites,
une objection péremptoire, savoir qu'il viole les principes
d'après lesquels doit se prélever le _revenu public_. Le premier
de ces principes, c'est que l'impôt doit donner la plus grande
somme possible de revenus à l'État, avec la moindre charge
possible sur la communauté. Mais, sous l'un et l'autre rapport,
le but est manqué par le _droit fixe_, car il ne peut produire un
revenu sans agir comme _protection_, en élevant le prix des
céréales de tout le montant du droit lui-même. Aux époques où il
serait efficace, il produirait du revenu, mais il élèverait le
prix des grains. Aux époques où il ne serait pas efficace, il
n'influerait pas sur le prix, mais il ne remplirait pas non plus
le but du chancelier de l'Échiquier. On a dit que le droit serait
supporté par l'étranger et non par les habitants de ce pays;
alors, je demande pourquoi fixer le droit à 8 sh.? Pourquoi pas
10, 15, 20 sh.? C'est une grande inconséquence que de répondre:
Au delà de 8 sh., le droit restreindrait l'importation; à 20 sh.,
il équivaudrait à une prohibition. Car, n'en résulte-t-il pas
ceci: que 8 sh. laisse plus de place à l'importation que 10 sh.?
et dès lors ne suis-je pas fondé à dire que l'importation serait
plus grande avec le droit de 5 sh.; plus grande encore avec celui
de 2 sh., et la plus grande possible avec la liberté absolue?
(Approbation.) Il n'y a pas en économie politique de proposition
mieux établie que celle-ci: Le prix varie suivant la proportion
de l'offre à la demande.--Si la liberté amène de plus grands
approvisionnements que le _droit fixe_, il est clair que celui-ci
restreint l'offre, élève le prix et agit dans le sens de la
_protection_. C'est pourquoi je comprendrais qu'on défendît le
_droit fixe_ en tant que _protecteur_, mais je ne puis comprendre
qu'on le soutienne au point de vue du _revenu public_, et comme
indifférent à toute action protectrice.--Un droit fixe serait
certainement quelquefois une source de revenus; autant on en peut
dire du _droit graduel_ (_sliding scale_). Mais la question, pour
le public, est précisément de savoir si c'est là un mode juste et
économique de prélever l'impôt. (Approbation.) Les partisans
eux-mêmes du droit fixe conviennent que lorsque le froment serait
arrivé à 70 sh. le quarter, il faudrait renoncer à la taxe et
affranchir l'importation. C'est avouer qu'il implique tous les
inconvénients de l'échelle mobile, qu'il nous rejette dans les
embarras des _prix-moyens_, et dans tous les désavantages du
système actuel[16].--Je crois être l'interprète fidèle des
membres de la Ligue, en disant que le blé n'est pas une matière
qui se puisse convenablement imposer; mais s'il doit être imposé,
la taxe doit retomber aussi bien sur le blé indigène, que sur le
blé étranger. (Applaudissements). Les Hollandais mettent une taxe
de 9 deniers sur le blé, à la mouture. Une taxe semblable
donnerait autant de revenu à l'Échiquier que le droit de 8 sh.
sur le blé étranger, et elle n'élèverait le prix du blé pour le
consommateur, que de 9 deniers au lieu de 8 sh.--Mais le blé,--ce
premier aliment de la vie,--est la dernière chose qu'un
gouvernement doive imposer. (Approbation.)--C'est un des premiers
principes du commerce, que les matières premières ne doivent pas
être taxées. C'est sur ce principe que notre législature a
réduit les droits sur toutes les matières premières. L'honorable
représentant de Dumfries (M. Ewart) a établi, dans une des
précédentes séances, que le blé est matière première, et cela est
vrai. Mais il y a plus, c'est la principale matière première de
toute industrie.--Prenez, au hasard, un des articles qui
s'exportent le plus de ce pays, l'acier poli, par exemple, et
considérez l'extrême disproportion qu'il y a entre la valeur de
la matière première et le prix de l'ouvrage achevé.--Depuis le
moment où le minerai a été arraché de la terre, jusqu'à celui où
il s'est transformé en brillant acier, la quantité de travail
humain qui s'est combinée avec le produit est vraiment immense.
Or, ce travail représente des aliments. Les aliments sont donc de
la matière première. (Approbation.) La classe agricole est
aveugle à cet égard, comme aussi sur l'intérêt dont sont pour
elle le commerce et l'industrie de ce pays. C'est pourtant ce que
lui montrent clairement les faits qui se sont passés l'année
dernière. En 1842, nos exportations sont tombées de 4,500,000 l.
s. C'est là la vraie cause de la détresse qui règne dans nos
districts agricoles; car, pour combien les produits de
l'agriculture entrent-ils dans ce chiffre? Le fer, la soie, la
laine, le coton, dont ces objets auraient été faits, ne peuvent
être estimés à plus de 1,500,000 l. Le reste, ou trois millions
de livres auraient été dépensées en travail humain; et le
travail, je le répète, représente des aliments ou des produits
agricoles; en sorte que, sur un déficit de 4,500,000 l. dans nos
exportations, la part de perte supportée par l'agriculture est de
trois millions. (Assentiment.)
[Note 15: Le cabinet whig avait proposé un droit de 8 sh. par
quarter. Le droit actuel est progressif; de 1 sh., quand le blé
est à 73 sh., il s'élève à 20 sh., quand le blé est à 50 sh. ou
au-dessous.]
[Note 16: On comprend que le droit se proportionnant au prix, il
faut connaître à chaque instant ce prix, ce qui exige un appareil
administratif considérable.]
On a beaucoup parlé de la dépendance où les importations nous
placeraient à l'égard des nations étrangères. Mais l'Angleterre
devrait être la dernière des nations à recourir à un tel
argument; car, même aujourd'hui, il est bien peu de choses que
nous ne tirions pas du dehors, et le commerce extérieur est
certainement la base de notre prospérité et de notre grandeur. Je
suis heureux de voir que le président du conseil, lord
Wharncliffe, abandonnant enfin cet insoutenable terrain,
reconnaisse que la protection ne peut plus être soutenue par des
motifs tirés d'une fausse vue sur ce qui constitue l'indépendance
nationale. Cependant le noble lord, arguant de ce que
l'agriculture s'est améliorée depuis vingt-cinq ans, sous
l'empire des lois-céréales, a conclu en général que la protection
était nécessaire au perfectionnement de l'industrie nationale.
Mais, en fait, depuis vingt-cinq ans, il n'est aucune branche
d'industrie qui soit demeurée aussi stationnaire que
l'agriculture. Et qui a jamais entendu parler d'améliorations
agricoles, si ce n'est depuis l'époque récente où la protection
est menacée? On peut voir maintenant que la libre concurrence a
effectué ce que la protection n'avait pu faire, et que la Ligue a
été plus utile à l'agriculture que la prohibition. Je crois
sincèrement que lorsque l'agitation actuelle sera arrivée au jour
de son triomphe, les intérêts territoriaux s'apercevront qu'il
n'est rien à quoi ils soient plus redevables qu'aux efforts de la
Ligue. (Approbation.) L'argument fondé sur la nécessité de
protéger l'industrie nationale me paraît reposer sur une
illusion. Je ne puis faire aucune distinction entre du blé
d'Amérique ou du comté de Kent, pour s'échanger contre des objets
manufacturés en Angleterre. Il est un autre argument dont s'est
servi lord Wharncliffe et que je dois relever. C'est celui tiré
de la _sur-production_. Nos adversaires attribuent toutes nos
souffrances à la sur-production. Je pense que c'est là une
maladie dont nous sommes en bon train de guérir
radicalement.--Reportons-nous en 1838, alors que survint la
première mauvaise récolte, et que, par suite, la loi-céréale fut
de fait ressuscitée, puisqu'une longue succession de bonnes
années l'avait pour ainsi dire enterrée. Le pays a mis en oeuvre:
En 1838, 4,800,000 l. de soie brute. En 1842, 4,300,000 l.
En 1838, 1,600,000 quintaux de lin. En 1842, 1,100,000 q.
En 1838, 56 millions de l. de laines étr. En 1842, 44 millions.
C'est là, je pense, une grave atteinte à cette surabondance de
production qui est l'objet de tant de plaintes; et si elle était
la vraie cause de nos maux, certes, ils commenceraient à
disparaître. Malheureusement, il se trouve qu'à mesure que la
production diminue, la misère et l'inanition s'étendent sur le
pays.
Il est ensuite devenu de mode de parler de réciprocité, et un
sentiment hostile a été excité contre les peuples étrangers comme
s'ils étaient des rivaux dangereux et non d'utiles amis. De là
est née cette politique de notre gouvernement, qui consiste à ne
conférer des avantages au pays, qu'à la condition de décider les
autres nations à en faire autant. Mais l'Angleterre ne devrait
pas oublier la grande influence que ses lois et son exemple
exercent sur le reste du monde. Il n'est pas possible à ce pays
d'accroître ses importations sans accroître dans le même rapport
ses exportions sous une forme ou sous une autre. Que ce soit en
produits manufacturés, en denrées coloniales ou étrangères, ou en
numéraire, il ne se peut pas que ces échanges n'augmentent
l'emploi de la main-d'oeuvre, et même, lorsque nous payons les
marchandises étrangères en argent, cet argent représente le
produit d'un travail national. Il est tellement impossible de
prévenir les transactions internationales, lorsqu'elles sont
avantageuses que, pendant la dernière guerre, lorsque les armées
de Napoléon et les flottes de l'Angleterre étaient levées pour
s'opposer à toutes communications entre les deux peuples,
cependant, dans cette même année 1810, le Royaume-Uni importa
plus de blé de France qu'il n'avait fait à aucune autre époque.
D'un autre côté, c'est un fait historique que le prince de
Talleyrand, chef du cabinet, non-seulement toléra la fraude des
marchandises anglaises, mais encore la conseilla, l'encouragea,
et même en tira un grand profit personnel; en sorte que les
Français étaient vêtus de draps anglais, comme les Anglais
étaient nourris de blés français, témoignage remarquable de la
faiblesse et de l'impuissance des gouvernements quand ils
prétendent contrarier les grands intérêts des nations.
(Applaudissements.)
On a récemment fait une proposition qui, je le crois, ne
rencontrera pas beaucoup de sympathie dans cette enceinte. On a
parlé d'organiser une émigration systématique (murmures), afin de
se délivrer des embarras d'une excessive multiplication de nos
frères. (Honte! honte!) Je n'incrimine pas les intentions. Au bas
du mémoire adressé à ce sujet à sir Robert Peel, j'ai vu figurer
le nom de personnes que je sais être incapables de rien faire
sciemment qui soit de nature à infliger un dommage, soit au pays,
soit à une classe de nos concitoyens. Mais il s'agit ici d'une
question qui veut être abordée avec prudence, d'une question
d'où peuvent sortir des dangers et des maux sans nombre. Avant de
vous faire une opinion à cet égard, laissez-moi mettre sous vos
yeux quelques documents statistiques. Depuis dix ans, six cent
mille Anglais ont émigré, moitié vers les États-Unis, moitié vers
nos autres possessions répandues sur la surface du globe. C'est
une chose surprenante qu'après deux siècles d'émigration, on
songe aujourd'hui pour la première fois à transformer les
émigrants en acheteurs, pour leur avantage comme pour celui de la
mère-patrie. Il y a, dans les établissements de l'Union
américaine, une population composée d'hommes qui étaient naguère
nos compatriotes; une population qui, tout entière, se rattache à
nous par les liens d'une langue et d'une origine communes; elle
est active, industrieuse, capable de beaucoup produire et de
beaucoup consommer; n'est-ce pas une chose étonnante qu'avant de
penser à la renforcer, on n'ait pas d'abord songé à établir entre
elle et nous un système d'échanges libres? J'en dirai autant de
Java avec ses sept millions, du Brésil avec ses huit millions
d'habitants. Ce sont là des pays riches et fertiles, et tout ce
qu'il y a à faire, c'est de leur offrir des transactions fondées
sur la base d'une juste réciprocité. Il n'en faudrait pas
davantage pour absorber rapidement tout le travail national qui
se trouve maintenant sans emploi. (Applaudissements.)
Il règne de grandes préventions en faveur des colonies. Pendant
la guerre, on les regarde comme les soutiens de nos forces
navales. En temps de paix, on les considère comme offrant au
commerce les débouchés les plus étendus et les mieux assurés.
Mais qu'y a-t-il de vrai en cela? Le quart seulement de nos
exportations va aux colonies, les trois quarts sont destinés à
l'étranger. Je ne suis point antipathique aux colonies, mais je
proteste contre un système qui courbe la métropole sous le joug
d'une évidente oppression. (Applaudissements.) La production des
Antilles est tombée de trois à deux millions de quintaux de
sucre. Ce n'est pas, comme on l'a dit, une conséquence de
l'émancipation des noirs; car quoique nos exportations dans ces
îles aient d'abord descendu à 2 millions de livres sterling,
elles se sont depuis relevées à 3 millions et demi. Mais il est
absurde que ces îles prétendent au privilége exclusif
d'approvisionner de sucre notre population toujours croissante.
Aussi qu'est-il arrivé? Cet approvisionnement s'est
considérablement réduit, et tandis qu'il y a vingt ans, la
consommation moyenne était de vingt-quatre livres par habitant,
elle n'est plus que de quinze livres, ce qui est inférieur à ce
qu'on accorde aux matelots et même aux indigents dans les maisons
de travail. Veut-on savoir ce que coûte à ce pays le privilége de
faire le commerce de l'île Maurice? Nous payons le sucre de
Maurice 15 shil. plus cher que le sucre étranger que nous
pourrions acheter dans les docks de Londres et de Liverpool, ce
qui constitue pour nous un excédant de déboursés de 450,000 liv.
sterl. par an. En retour, nous avons le privilége de vendre à
cette colonie pour 350,000 liv. sterl. d'objets
manufacturés.--J'arrive à nos possessions des Indes occidentales.
En 1840, nous y avons exporté pour 3,500,000 liv. sterl., et nos
importations ont été de deux millions de quintaux de sucre et
treize millions de livres de café. Le coût différentiel de ces
articles, si nous les eussions achetés ailleurs, nous aurait
épargné 2,500,000 liv. sterl. Sur ces bases, il est clair que
nous payons aux planteurs des Antilles 2 millions et demi par an
le privilége de leur livrer pour 3 millions et demi des produits
de notre travail.--Voilà pour quels avantages illusoires nous
négligeons nos meilleurs débouchés, nous sacrifions les contrées
où ils existent, et nous nous efforçons ensuite de les remplacer,
en poussant, par des lois restrictives et la famine artificielle,
le peuple de ce pays à une émigration générale. (Approbation.) Je
crains de fatiguer l'attention de l'assemblée. (Non, non,
continuez.) Si elle me le permet, je terminerai par la réfutation
d'un reproche qu'on a adressé à la Ligue. Quelle que soit
l'opinion du moment, la postérité reconnaîtra, j'en suis
convaincu, que l'agitation actuelle, qui est irréprochable en
principe, aura tourné principalement à l'avantage des classes
agricoles. Quelle a été la conduite de la Ligue? En a-t-elle
appelé aux passions de la multitude? (Non, non.) Tous ses efforts
n'ont-ils pas tendu à améliorer l'esprit public, à répandre la
lumière parmi les classes laborieuses? N'a-t-elle pas cherché par
là à redresser, relever et éclairer l'opinion? Ne s'est-elle pas
appliquée à encourager les sentiments les plus moraux? Et
n'a-t-elle pas cherché son point d'appui dans la classe moyenne,
dans cette classe qui est le plus ferme soutien du gouvernement,
qui seule a su jusqu'ici faire triompher les grandes réformes
constitutionnelles? (Applaudissements.) Quiconque a visité les
nations étrangères et a pu les comparer à cette grande
communauté, a sans doute remarqué que ce qui caractérise les
habitants de ce pays, c'est le respect, je dirai presque le culte
des lois et des institutions, sentiment si profondément enraciné
dans le coeur de nos concitoyens. Il a été choqué, sans doute, à
l'étranger, de l'absence des sentiments de cette nature. Il ne
faut pas douter que ce respect dont les Anglais entourent la
constitution ne soit né parmi nous de ce que le peuple possède
des pouvoirs et des priviléges, ce qui l'accoutume à respecter
les pouvoirs et les priviléges des autres classes. Je crois que
le respect que montre le peuple d'Angleterre, pour la propriété
des classes aristocratiques, est fondé sur cette profonde
conviction, que ceux à qui elle est échue en partage ont des
devoirs à remplir aussi bien que des droits à exercer. (M. Wilson
reprend sa place au bruit d'applaudissements réitérés. Ces
applaudissements se renouvellent lorsque le président annonce que
la parole est à M. Fox.)
M. J. W. Fox.--L'orateur qui vient de s'asseoir a relevé
plusieurs reproches qui ont été adressés à la Ligue et à nos
meetings, mais il en a oublié un, savoir, que les arguments que
nous apportons à cette tribune n'ont rien de nouveau. J'admets,
en ce qui me concerne, la vérité de cette accusation. Je crois
que les arguments contre la loi-céréale sont entièrement épuisés,
et tout ce que nous devons attendre, c'est que ces vieux
arguments se renouvellent aussi longtemps que se renouvellera
dans le pays le progrès de la misère et du mécontentement,
l'accroissement du nombre des banqueroutes, et l'extension de la
souffrance et de la famine. (Bruyantes acclamations.) Il n'est,
en tout cela, aucun argument nouveau contre le monopole, parce
qu'on ne saurait rien dire de neuf contre l'oppression et le vol,
contre l'injustice infligée à la classe pauvre et dénuée, contre
cette législation, plus meurtrière que la guerre et la peste, qui
restreint l'alimentation du peuple et couvre le pays de longs
désordres et de tombeaux prématurés. Il n'y a pas de nouveaux
arguments, parce que le moment est venu où il faut agir plus que
parler, et c'est le sentiment profond de cette vérité qui attire
vers ces meetings d'innombrables multitudes. C'est là ce qui
soumet à l'aristocratie un problème à résoudre,--problème qui
implique tout ce que la question renferme de nouveauté,--et ce
problème est celui-ci: Jusqu'où peut aller la force de l'opinion
publique et la résistance du gouvernement? (Acclamations.) Ce
n'est pas la discussion qui résoudra ce problème; si cela était
en son pouvoir, il y a longtemps qu'il serait résolu. La
discussion a commencé dans les revues et les journaux; elle s'est
continuée dans des joutes orales; elle a été éclairée par les
recherches des statisticiens et les méditations des économistes;
elle a fait pénétrer des convictions profondes dans les esprits
aussi bien que des sentiments énergiques dans les coeurs, à
l'égard de ces sinistres intérêts dont la détresse publique ne
révèle que trop la présence. (Applaudissements.) Je reviendrai
pourtant encore sur quelques-uns de ces vieux arguments, bien
qu'ils se présentent naturellement à quiconque a un peu de
logique dans la cervelle. J'aurais voulu épargner à nos seigneurs
terriens et à leurs organes des objections qui les fatiguent.
S'il leur plaisait de ménager nos poches, nous ménagerions leur
attention. (Rires.) Mais aussi longtemps qu'ils lèveront une taxe
sur le pain du peuple, le peuple en lèvera une sur leur patience.
(Nouveaux rires et applaudissements.)--Les arguments sont
épuisés, dit-on, mais le sujet ne l'est pas; sans cela, que
ferions-nous ici?--Les arguments sont épuisés! et pourquoi? parce
que le principe de la liberté du commerce a surgi, a surmonté
tous les témoignages qu'on a produits contre lui. De toutes
parts, au dedans comme au dehors, ce grand et irrésistible
principe a été opposé à des intérêts de caste. Si vous considérez
nos relations extérieures, qu'a fait la loi-céréale, si ce n'est
provoquer l'inimitié et la guerre? Comme question extérieure,
elle a mis en mouvement contre nous, sinon des armées, du moins
des tarifs hostiles; elle a détruit les relations amicales des
gouvernements et ces sentiments de bienveillance et de fraternité
qui devaient cimenter l'union des peuples. (Acclamations.) Comme
question intérieure, les lois-céréales font que l'Angleterre
n'est plus la patrie des Anglais (applaudissements prolongés; les
cris de «bravo» retentissent dans toute l'assemblée); car, forcer
les hommes à s'expatrier, plutôt que de laisser importer des
aliments, n'est-ce pas systématiser la déportation des êtres
humains? (Acclamations.) L'esprit de cette loi ne diffère pas de
ce qui se pratiquait en Angleterre, il y a plusieurs siècles,
alors que les seigneurs saxons élevaient de jeunes hommes pour
les vendre comme esclaves. Ils les exportaient vers des terres
lointaines, mais ils les nourrissaient du moins pour accomplir
leurs desseins. Ils leur donnaient des aliments afin d'en élever
le prix, tandis que les lois-céréales affament le peuple pour
élever le prix des aliments. (Bruyantes acclamations; on agite
les chapeaux et les mouchoirs dans toutes les parties de la
salle.)--Au point de vue financier, la question est aussi
épuisée. Et que faut-il penser d'un chancelier de l'Échiquier qui
ne s'aperçoit pas qu'arracher 40 millions de livres sterling au
peuple, pour l'avantage d'une classe, c'est diminuer la puissance
de ce peuple à contribuer aux dépenses nationales? (Approbation.)
En outre, des états statistiques montrent distinctement qu'à
mesure que le prix du blé s'élève, le revenu public diminue. Dans
cet état de choses, je plains les personnes qui voient sans
s'émouvoir les souffrances du pays, l'augmentation rapide du
nombre des faillites, la diminution des mariages, l'accroissement
des décès parmi les classes pauvres, l'extension du crime et de
la débauche; oui, ce sont là de vieux arguments contre les
lois-céréales. Si l'aristocratie en veut d'autres, elle les
trouvera sous l'herbe épaisse qui couvre les tombeaux de ceux
dont un honnête travail eût dû soutenir l'existence.--Eh quoi! la
charité elle-même est engagée dans la question; car nous ne
saurions soulager le pauvre sans payer tribut aux seigneurs, et
il n'est pas jusqu'au pain de l'aumône dont ils ne s'adjugent une
fraction. Notre gracieuse souveraine a beau ouvrir une
souscription en faveur des pauvres de Paisley et d'ailleurs,
lorsque les 100,000 liv. sterl. seront recueillies, la rapacité
de la classe dominante viendra en prélever le tiers ou la moitié;
la charité en sera restreinte et bien des infortunes resteront
sans soulagement. C'est ainsi que la commisération elle-même est
soumise à la taxe, et que des limites sont posées aux meilleurs
sentiments du coeur humain. Ce n'est pas là la leçon que nous
donne ce livre sacré que les monopoleurs eux-mêmes font
profession de révérer. Il nous enseigne à demander «le pain de
chaque jour.» Mais les seigneurs taxent au contraire le pain de
chaque jour. Le même livre nous montre un jeune homme qui demande
ce qu'il doit faire. Et il lui est répondu: «Vendez votre bien et
distribuez-le aux pauvres.» Mais notre législation prend ce
précepte au rebours, car elle procède de ce principe: «Ôter au
pauvre pour donner au riche.» (Applaudissements.) Si je viens à
considérer la question du côté politique, je dirai que
l'oppression ne cesse pas d'être oppression pour se cacher sous
des formes légales. Un peuple dont le pain est taxé est un peuple
esclave, de quelque manière que vous le preniez. La prépondérance
aristocratique a passé sur les esprits comme la herse sur le
champ vide, et la corruption y a fait germer une ample moisson de
votes antipathiques, mais inféodés. C'est donc une question de
classes, comme toutes celles qui s'agitent dans ce pays. Mais
quelle est la classe d'habitants intéressés au maintien de ces
lois? Ce ne sont pas les fermiers, car la rente leur arrache
jusqu'au dernier shilling qu'elles ajoutent au prix du blé! Ce
n'est pas la classe ouvrière, puisque les salaires sont arrivés à
leur dernière expression. Ce n'est pas la classe marchande, car
nos ports sont déserts et nos usines silencieuses. Ce n'est pas
la classe littéraire, car les hommes ont peu de goût à la
nourriture de l'esprit quand le corps est épuisé d'inanition. Eh
quoi! ce ne sont pas même les seigneurs terriens, si ce n'est un
petit nombre d'entre eux qui possèdent encore la propriété
nominale de domaines chargés d'hypothèques. Et c'est dans le seul
intérêt de ce petit nombre de privilégiés, pour satisfaire à
leurs exigences, pour alimenter leur prodigalité, que tant de
maux seront accumulés sur les masses, et que la valeur même du
sol sera ravie à leurs descendants! Et que gagnent-ils à ce
système? Ne faut-il pas qu'ils en rachètent les avantages
passagers en s'endurcissant le coeur? Car ils sentent bien qu'il
ne sera pas en leur pouvoir de détourner les conséquences
terribles qui menacent eux-mêmes et le pays; et déjà ils voient
les classes industrieuses, dont les travaux infatigables et la
longue résignation méritaient plus de sympathies, se lever, non
pour les bénir, mais pour les maudire. Ils n'échapperont pas
toujours aux lois de cette justice distributive qui entre dans
les desseins de l'éternelle Providence..... (Applaudissements.)
On dit que la loi-céréale doit être continuée pour maintenir le
salaire de l'ouvrier. Mais, comme ce philosophe d'autrefois, qui
démontra le mouvement en se prenant à marcher, l'ouvrier répond
en montrant son métier abandonné et sa table vide.
(Applaudissements.)--On dit encore que nous devons nous rendre
indépendants de l'étranger; mais la dépendance et l'indépendance
sont toujours réciproques, et rendre la Grande-Bretagne
indépendante du monde, c'est rendre le monde indépendant de la
Grande-Bretagne. (Bruyantes acclamations.) Le monopole isole le
pays de la grande famille humaine; il détruit ces liens et ces
avantages mutuels que la Providence avait en vue le jour où il
lui plut de répandre tant de diversité parmi toutes les régions
du globe. La loi-céréale est une expérience faite sur le peuple;
c'est un défi jeté par l'aristocratie à l'éternelle justice;
c'est un effort pour élever artificiellement la valeur de la
propriété d'un homme aux dépens de celle de son frère. Ceux qui
taxent le pain du peuple taxeraient l'air et la lumière s'ils le
pouvaient; ils taxeraient les regards que nous jetons sur la
voûte étoilée; ils soumettraient les cieux avec toutes les
constellations, et la chevelure de Cassiope, et le baudrier
d'Orion, et les brillantes Pléiades, et la grande et la petite
Ourse au jeu de l'échelle mobile. (Rires et applaudissements
prolongés.)--On a fait valoir en faveur de la nouvelle loi un
autre argument. «Elle est jeune, a-t-on dit, expérimentez-la
encore quelque temps.» Oh! l'expérience a déjà dépassé tout ce
que le peuple peut endurer; et il est temps que ceux qui la font
sachent bien qu'ils assument sur eux, non plus seulement une
responsabilité ministérielle, mais ce qui est plus solennel et
plus sérieux, une responsabilité toute personnelle.
(Applaudissements prolongés.) La Ligue fait aussi son expérience.
Elle est venue de Manchester pour expérimenter _l'agitation_. Il
fallait bien que l'expérience des landlords eût sa
contre-épreuve; il fallait bien savoir s'ils seront à tout jamais
les oppresseurs des pauvres. (Applaudissements.) La Ligue et sir
Robert Peel ont, après tout, une cause commune. L'une et l'autre
sont les sujets ou plutôt les esclaves de l'aristocratie.
L'aristocratie, en vertu de la possession du sol, règne sur la
multitude comme sur les majorités parlementaires. Elle commande
au peuple et à la législature. Elle possède l'armée, donne la
marine à ses enfants, s'empare de l'Église et domine la
souveraine. Notre Angleterre, «grande, libre et glorieuse,» est
attelée à son char. Nous ne pouvons nous enorgueillir du passé et
du présent, nous ne saurions rien augurer de l'avenir; nous ne
pouvons nous rallier à ce drapeau qui, pendant tant de siècles,
«a bravé le feu et l'ouragan;» nous ne pouvons exalter cet
audacieux esprit d'entreprise qui a promené nos voiles sur toutes
les mers; nous ne pouvons faire progresser notre littérature, ni
réclamer pour notre patrie ce que Milton appelait le plus élevé
de ses priviléges: «enseigner la vie aux nations.» Non, toutes
ces gloires n'appartiennent pas au peuple d'Angleterre; elles
sont l'apanage et comme les dépendances domaniales d'une classe
cupide.... La dégradation, l'insupportable dégradation, sans
parler de la détresse matérielle, qu'il faut attribuer à la
loi-céréale, est devenue horrible, intolérable. C'est pourquoi,
nous, ceux d'entre nous qui appartiennent à la métropole, nous
accueillons avec transport la Ligue au milieu de nous; nous
devenons les enfants, les membres de la Ligue; nous vouons nos
coeurs et nos bras à la grande oeuvre; nous nous consacrons à
elle, non point pour obéir à l'aiguillon d'un meeting
hebdomadaire, mais pour faire de sa noble cause le sujet de nos
méditations journalières et l'objet de nos infatigables efforts.
(Bruyantes acclamations.) Nous adoptons solennellement la Ligue;
nous nous engageons à elle comme à un _covenant religieux_
(applaudissements enthousiastes); et nous jurons, par celui qui
vit dans tous les siècles des siècles, que la loi-céréale, cette
insigne folie, cette basse injustice, cette atroce iniquité,
sera radicalement abolie. (Tonnerre d'applaudissements.
L'assemblée se lève d'un mouvement spontané. Les mouchoirs et les
chapeaux s'agitent pendant longtemps.)