86-1/2 millions part du monopole résultant de la différence
du prix colonial au prix étranger.
--------
306 millions.
Il est clair que, sous le régime de l'égalité et avec un impôt
uniforme de 30 fr. par quintal, si le peuple anglais eût voulu
dépenser 306 millions de francs en ce genre de consommation, il en
aurait eu, au prix de 26 fr. 75, plus 30 francs de taxe, 5,400,000
quintaux ou 22 kil. par habitant au lieu de 16.--Le trésor, dans cette
hypothèse, aurait recouvré 162 millions au lieu de 116.
Si le peuple se fût contenté de la consommation actuelle, il aurait
épargné annuellement 86 millions, qui lui auraient procuré d'autres
satisfactions et ouvert de nouveaux débouchés à son industrie.
Des calculs semblables, que nous épargnons au lecteur, prouvent que le
monopole accordé aux propriétaires de bois du Canada coûte aux classes
laborieuses de la Grande-Bretagne, _indépendamment de la taxe
fiscale_, un excédant de 30 millions.
Le monopole du café leur impose une surcharge de 6,500,000 fr.
Voilà donc, sur trois articles coloniaux seulement, une somme de 123
millions enlevée purement et simplement de la bourse des consommateurs
en excédant du prix naturel des denrées ainsi que des taxes fiscales,
pour être versée, sans aucune compensation, dans la poche des colons.
Je terminerai cette dissertation, déjà trop longue, par une citation
que j'emprunte à M. Porter, membre du _Board of trade_.
«Nous avons payé en 1840, et sans parler des droits d'entrée, 5
millions de livres de plus que n'aurait fait pour une égale quantité
de sucre toute autre nation. Dans la même année, nous avons exporté
pour 4,000,000 l. st. aux colonies à sucre; en sorte que nous aurions
gagné un million à suivre le vrai principe, qui est d'acheter au
marché le plus avantageux, alors même que nous aurions fait cadeau aux
planteurs de toutes les marchandises qu'ils nous ont prises.»
M. Ch. Comte avait entrevu, dès 1827, ce que M. Porter établit en
chiffres. «Si les Anglais, disait-il, calculaient quelle est la
quantité de marchandises qu'ils doivent vendre aux possesseurs
d'hommes, pour recouvrer les dépenses qu'ils font dans la vue de
s'assurer leur pratique, ils se convaincraient que ce qu'ils ont de
mieux à faire, c'est de leur livrer leurs marchandises pour rien et
d'acheter, à ce prix, la liberté du commerce.»
Nous sommes maintenant en mesure, ce me semble, d'apprécier le degré
de liberté dont jouissent en Angleterre le travail et l'échange, et de
juger si c'est bien dans ce pays qu'il faut aller observer les
désastreux effets de la libre concurrence sur l'équitable distribution
de la richesse et l'égalité des conditions.
Récapitulons, concentrons dans un court espace les faits que nous
venons d'établir.
1º Les branches aînées de l'aristocratie anglaise possèdent toute la
surface du territoire.
2º L'impôt foncier est demeuré invariable depuis cent cinquante ans,
quoique la rente des terres ait septuplé. Il n'entre que pour un
vingt-cinquième dans les recettes publiques.
3º La propriété immobilière est affranchie de droits de succession,
quoique la propriété personnelle y soit assujettie.
4º Les taxes indirectes pèsent beaucoup moins sur les objets de
qualités supérieures, à l'usage des riches, que sur les mêmes objets
de basses qualités, à l'usage du peuple.
5º Au moyen de la loi-céréale, les mêmes branches aînées prélèvent,
sur la nourriture du peuple, un impôt que les meilleures autorités
fixent à _un milliard_ de francs.
6º Le système colonial, poursuivi sur une très-grande échelle,
nécessite de lourds impôts; et ces impôts, payés presque en totalité
par les classes laborieuses, sont, presque en totalité aussi, le
patrimoine des branches cadettes des classes oisives.
7º Les taxes locales, comme les dîmes (_tithes_), arrivent aussi à
ces branches cadettes par l'intermédiaire de l'Église établie.
8º Si le système colonial exige un grand développement de forces, le
maintien de ces forces a besoin, à son tour, du régime colonial, et ce
régime entraîne celui des monopoles. On a vu que, sur trois articles
seulement, ils occasionnent au peuple anglais une perte sèche de 124
millions.
J'ai cru devoir donner quelque étendue à l'exposé de ces faits parce
qu'ils me paraissent de nature à dissiper bien des erreurs, bien des
préjugés, bien des préventions aveugles. Combien de solutions aussi
évidentes qu'inattendues n'offrent-ils pas aux économistes ainsi
qu'aux hommes politiques?
Et d'abord, comment ces écoles modernes, qui semblent avoir pris à
tâche d'entraîner la France dans ce système de spoliations
réciproques, en lui faisant peur de la concurrence, comment, dis-je,
ces écoles pourraient-elles persister à soutenir que c'est la liberté
qui a suscité le paupérisme en Angleterre? Dites donc qu'il est né de
la spoliation, de la spoliation organisée, systématique, persévérante,
impitoyable. Cette explication n'est-elle pas plus simple, plus vraie
et plus satisfaisante à la fois? Quoi! La liberté entraînerait le
paupérisme! La concurrence, les transactions libres, le droit
d'échanger une propriété qu'on a le droit de détruire, impliqueraient
une injuste distribution de la richesse! La loi providentielle serait
donc bien inique! Il faudrait donc se hâter d'y substituer une loi
humaine, et quelle loi? Une loi de restriction et d'_empêchement_. Au
lieu de laisser faire, il faudrait _empêcher_ de faire; au lieu de
laisser passer, il faudrait _empêcher_ de passer; au lieu de laisser
échanger, il faudrait _empêcher_ d'échanger; au lieu de laisser la
rémunération du travail à celui qui l'a accompli, il faudrait en
investir celui qui ne l'a pas accompli! Ce n'est qu'à cette condition
qu'on éviterait l'inégalité des fortunes parmi les hommes! «Oui,
disiez-vous, l'expérience est faite; la liberté et le paupérisme
coexistent en Angleterre.» Mais vous ne pourrez plus le dire. Bien
loin que la liberté et la misère y soient dans le rapport de cause à
effet, l'une d'elles du moins, la liberté, n'y existe même pas. On y
est bien libre de travailler, mais non de jouir du fruit de son
travail. Ce qui coexiste en Angleterre, c'est un petit nombre de
spoliateurs et un grand nombre de spoliés; et il ne faut pas être un
grand économiste pour en conclure l'opulence des uns et la misère des
autres.
Ensuite, pour peu qu'on ait embrassé dans son ensemble la situation de
la Grande-Bretagne, telle que nous venons de la montrer, et l'esprit
féodal qui domine ses institutions économiques, on sera convaincu que
la réforme financière et douanière qui s'accomplit dans ce pays est
une question européenne, humanitaire, aussi bien qu'une question
anglaise. Il ne s'agit pas seulement d'un changement dans la
distribution de la richesse au sein du Royaume-Uni, mais encore d'une
transformation profonde de l'action qu'il exerce au dehors. Avec les
injustes priviléges de l'aristocratie britannique, tombent évidemment
et la politique qu'on a tant reprochée à l'Angleterre, et son système
colonial, et ses usurpations, et ses armées, et sa marine, et sa
diplomatie, en ce qu'elles ont d'oppressif et de dangereux pour
l'humanité.
Tel est le glorieux triomphe auquel aspire la LIGUE lorsqu'elle
réclame «l'abolition totale, immédiate et sans condition de tous les
monopoles, de tous les droits protecteurs quelconques en faveur de
l'agriculture, des manufactures, du commerce et de la navigation, en
un mot la liberté absolue des échanges[5].»
[Note 5: Résolution du conseil de la Ligue, mai 1815.]
Je ne dirai que peu de chose ici de cette puissante association.
L'esprit qui l'anime, ses commencements, ses progrès, ses travaux, ses
luttes, ses revers, ses succès, ses vues, ses moyens d'action, tout
cela se manifestera plein d'action et de vie dans la suite de cet
ouvrage. Je n'ai pas besoin de décrire minutieusement ce grand corps,
puisque je l'expose respirant et agissant devant le public français,
aux yeux de qui, par un miracle incompréhensible d'habileté, la presse
subventionnée du monopole l'a si longtemps tenu caché[6].
[Note 6: Bon nombre des publicistes enrôlés dans la presse quotidienne
eussent pu, mais seulement en s'avouant coupables de légèreté et
d'ignorance, se laver de l'accusation de vénalité que l'auteur portait
contre eux, en 1845.
(_Note de l'éditeur._)]
Au milieu de la détresse que ne pouvait manquer d'appesantir sur les
classes laborieuses le régime que nous venons de décrire, sept hommes
se réunirent à Manchester au mois d'octobre 1838, et, avec cette
virile détermination qui caractérise la race anglo-saxonne, ils
résolurent de renverser tous les monopoles par les voies légales, et
d'accomplir, sans troubles, sans effusion de sang, par la seule
puissance de l'opinion, une révolution aussi profonde, plus profonde
peut-être que celle qu'ont opérée nos pères en 1789[7].
[Note 7: Voici les noms de ces hommes bien dignes de notre sympathique
estime: Edward Baxter, W. A. Cunningham, Andrew Dalziel, James Howie,
James Leslie, Archibald Prentice, Philip Thomson. Il nous paraît juste
d'ajouter à ces sept noms celui de M. W. Rawson, arrivé un peu trop
tard au rendez-vous où la ligue fut résolue, mais qui s'associa de
tout coeur à la résolution que ses amis venaient de prendre en son
absence.
(_Note de l'éditeur._)]
Certes, il fallait un courage peu ordinaire pour affronter une telle
entreprise. Les adversaires qu'il s'agissait de combattre avaient pour
eux la richesse, l'influence, la législature, l'Église, l'État, le
trésor public, les terres, les places, les monopoles, et ils étaient
en outre entourés d'un respect et d'une vénération traditionnels.
Et où trouver un point d'appui contre un ensemble de forces si
imposant? Dans les classes industrieuses? Hélas! en Angleterre comme
en France, chaque industrie croit son existence attachée à quelque
lambeau de monopole. La protection s'est insensiblement étendue à
tout. Comment faire préférer des intérêts éloignés et, en apparence,
incertains à des intérêts immédiats et positifs? Comment dissiper tant
de préjugés, tant de sophismes que le temps et l'égoïsme ont si
profondément incrustés dans les esprits? Et à supposer qu'on parvienne
à éclairer l'opinion dans tous les rangs et dans toutes les classes,
tâche déjà bien lourde, comment lui donner assez d'énergie, de
persévérance et d'action combinée pour la rendre, par les élections,
maîtresse de la législature?
L'aspect de ces difficultés n'effraya pas les fondateurs de la Ligue.
Après les avoir regardées en face et mesurées, ils se crurent de force
à les vaincre. L'_agitation_ fut décidée.
Manchester fut le berceau de ce grand mouvement. Il était naturel
qu'il naquît dans le nord de l'Angleterre, parmi les populations
manufacturières, comme il est naturel qu'il naisse un jour au sein des
populations agricoles du midi de la France. En effet, les industries
qui, dans les deux pays, offrent des moyens d'échange sont celles qui
souffrent le plus immédiatement de leur interdiction, et il est
évident que s'ils étaient libres, les Anglais nous enverraient du fer,
de la houille, des machines, des étoffes, en un mot, des produits de
leurs mines et de leurs fabriques, que nous leur paierions en grains,
soies, vins, huiles, fruits, c'est-à-dire en produits de notre
agriculture.
Cela explique jusqu'à un certain point le titre bizarre en apparence
que prit l'association: ANTI-CORN-LAW-LEAGUE[8]. Cette dénomination
restreinte n'ayant pas peu contribué sans doute à détourner
l'attention de l'Europe sur la portée de l'_agitation_, nous croyons
indispensable de rapporter ici les motifs qui l'ont fait adopter.
[Note 8: Association contre la loi-céréale.]
Rarement la presse française a parlé de la Ligue (nous dirons ailleurs
pourquoi), et lorsqu'elle n'a pu s'empêcher de le faire, elle a eu
soin du moins de s'autoriser de ce titre: _Anti-corn-law_, pour
insinuer qu'il s'agissait d'une question toute spéciale, d'une simple
réforme dans la loi qui règle en Angleterre les conditions de
l'importation des grains.
Mais tel n'est pas seulement l'objet de la Ligue. Elle aspire à
l'entière et radicale destruction de tous les priviléges et de tous
les monopoles, à la liberté absolue du commerce, à la concurrence
illimitée, ce qui implique la chute de la prépondérance aristocratique
en ce qu'elle a d'injuste, la dissolution des liens coloniaux en ce
qu'ils ont d'exclusif, c'est-à-dire une révolution complète dans la
politique intérieure et extérieure de la Grande-Bretagne.
Et, pour n'en citer qu'un exemple, nous voyons aujourd'hui les
_free-traders_ prendre parti pour les États-Unis dans la question de
l'Orégon et du Texas. Que leur importe, en effet, que ces contrées
s'administrent elles-mêmes sous la tutelle de l'Union, au lieu d'être
gouvernées par un président mexicain ou un lord-commissaire anglais,
pourvu que chacun y puisse vendre, acheter, acquérir, travailler;
pourvu que toute transaction honnête y soit libre? À ces conditions
ils abandonneraient encore volontiers aux États-Unis et les deux
Canada et la Nouvelle-Écosse, et les Antilles par-dessus le marché;
ils les donneraient même sans cette condition, bien assurés que la
liberté des échanges sera tôt ou tard la loi des transactions
internationales[9].
[Note 9: On se rappelle les discours de lord Aberdeen et de sir Robert
Peel à l'occasion du message du nouveau président des États-Unis.
Voici comment s'exprimait à ce sujet M. Fox, dans un meeting de la
Ligue et aux applaudissements de six mille auditeurs:
«Quel est donc ce territoire qu'on se dispute? 300,000 milles carrés
dont nous revendiquons le tiers; désert aride, lave desséchée, le
Sahara de l'Amérique, le Botany-Bay des Peaux-Rouges, empire des
buffles, et tout au plus de quelques Indiens fiers de s'appeler
Têtes-Plates, Nez-Fendus, etc. Voilà l'objet de la querelle! Autant
vaudrait que Peel et Polk nous poussassent à nous disputer les
montagnes de la Lune! Mais que la race humaine s'établisse sur ce
territoire, que les hommes qui n'ont pas de patrie plus hospitalière
en soumettent à la culture les parties les moins infertiles; et
lorsque l'industrie aura promené autour de ses frontières le char de
son paisible triomphe, lorsque de jeunes cités verront fourmiller dans
leurs murs d'innombrables multitudes, quand les montagnes Rocheuses
seront sillonnées de chemins de fer, que des canaux uniront
l'Atlantique et la mer Pacifique, et que le Colombia verra flotter sur
ses eaux la voile et la vapeur, alors il sera temps de parler de
l'Orégon. Mais alors aussi, sans bataillons, sans vaisseaux de ligne,
sans bombarder des villes ni verser le sang des hommes, le _libre
commerce_ fera pour nous la conquête de l'Orégon et même des
États-Unis, si l'on peut appeler conquête ce qui constitue le bien de
tous. Ils nous enverront leurs produits; nous les paierons avec les
nôtres. Il n'y aura pas un pionnier qui ne porte dans ses vêtements la
livrée de Manchester; la marque de Sheffield sera imprimée sur l'arme
qui atteindra le gibier; et le lin de Spitalfield sera la bannière que
nous ferons flotter sur les rives du Missouri. L'Orégon sera conquis,
en effet, car il travaillera volontairement pour nous; et que peut-on
demander de plus à un peuple conquis? C'est pour nous qu'il fera
croître le blé, et il nous le livrera sans nous demander en retour que
nous nous imposions des taxes, afin qu'un gouverneur anglais contrarie
sa législature ou qu'une soldatesque anglaise sabre sa population. Le
libre commerce! voilà la vraie conquête; elle est plus sûre que celles
des armes. Voilà l'empire, en ce qu'il a de noble, voilà la domination
fondée sur des avantages réciproques, moins dégradante que celle qui
s'acquiert par l'épée et se conserve sous un sceptre impopulaire.»
(Acclamations prolongées.)]
Mais il est facile de comprendre pourquoi les _free-traders_ ont
commencé par réunir toutes leurs forces contre un seul monopole, celui
des céréales: c'est qu'il est la clef de voûte du système tout entier.
C'est la part de l'aristocratie, c'est le lot spécial que se sont
adjugé les législateurs. Qu'on leur arrache ce monopole, et ils feront
bon marché de tous les autres.
C'est d'ailleurs celui dont le poids est le plus lourd au peuple,
celui dont l'iniquité est la plus facile à démontrer. L'impôt sur le
pain! sur la nourriture! sur la vie! Voilà, certes, un mot de
ralliement merveilleusement propre à réveiller la sympathie des
masses.
C'est certainement un grand et beau spectacle que de voir un petit
nombre d'hommes essayant, à force de travaux, de persévérance et
d'énergie, de détruire le régime le plus oppressif et le plus
fortement organisé, après l'esclavage, qui ait pesé jamais sur un
grand peuple et sur l'humanité, et cela sans en appeler à la force
brutale, sans même essayer de déchaîner l'animadversion publique, mais
en éclairant d'une vive lumière tous les replis de ce système, en
réfutant tous les sophismes sur lesquels il s'appuie, en inculquant
aux masses les connaissances et les vertus qui seules peuvent les
affranchir du joug qui les écrase.
Mais ce spectacle devient bien plus imposant encore, quand on voit
l'immensité du champ de bataille s'agrandir chaque jour par le nombre
des questions et des intérêts qui viennent, les uns après les autres,
s'engager dans la lutte.
D'abord l'aristocratie dédaigne de descendre dans la lice. Quand elle
se voit maîtresse de la puissance politique par la possession du sol,
de la puissance matérielle par l'armée et la marine, de la puissance
morale par l'Église, de la puissance législative par le Parlement, et
enfin de celle qui vaut toutes les autres, de la puissance de
l'opinion publique par cette fausse grandeur nationale qui flatte le
peuple et qui semble liée aux institutions qu'on ose attaquer; quand
elle contemple la hauteur, l'épaisseur et la cohésion des
fortifications dans lesquelles elle s'est retranchée; quand elle
compare ses forces avec celles que quelques hommes isolés dirigent
contre elle,--elle croit pouvoir se renfermer dans le silence et le
dédain.
Cependant la Ligue fait des progrès. Si l'aristocratie a pour elle
l'Église établie, la Ligue appelle à son aide toutes les Églises
dissidentes. Celles-ci ne se rattachent pas au monopole par la dîme,
elles se soutiennent par des dons volontaires, c'est-à-dire par la
confiance publique. Elles ont bientôt compris que l'exploitation de
l'homme par l'homme, qu'on la nomme esclavage ou protection, est
contraire à la charte chrétienne. Seize cents ministres dissidents
répondent à l'appel de la Ligue. Sept cents d'entre eux, accourus de
tous les points du royaume, se réunissent à Manchester. Ils
délibèrent; et le résultat de leur délibération est qu'ils iront
prêcher, dans toute l'Angleterre, la cause de la liberté des échanges
comme conforme aux lois providentielles qu'ils ont mission de
promulguer.
Si l'aristocratie a pour elle la propriété foncière et les classes
agricoles, la Ligue s'appuie sur la propriété des bras, des facultés
et de l'intelligence. Rien n'égale le zèle avec lequel les classes
manufacturières s'empressent de concourir à la grande oeuvre. Les
souscriptions spontanées versent au fonds de la Ligue 200,000 fr. en
1841, 600,000 en 1842, un million en 1843, 2 millions en 1844; et en
1845 une somme double, peut-être triple, sera consacrée à l'un des
objets que l'association a en vue, l'inscription d'un grand nombre de
_free traders_ sur les listes électorales. Parmi les faits relatifs à
cette souscription, il en est un qui produisit sur les esprits une
profonde sensation. La liste, ouverte à Manchester le 14 novembre
1844, présenta, à la fin de cette même journée, une recette de 16,000
livres sterling (400,000 francs). Grâce à ces abondantes ressources,
la Ligue, revêtant ses doctrines des formes les plus variées et les
plus lucides, les distribue parmi le peuple dans des brochures, des
pamphlets, des placards, des journaux innombrables; elle divise
l'Angleterre en douze districts, dans chacun desquels elle entretient
un professeur d'économie politique. Elle-même, comme une université
mouvante, tient ses séances en public dans toutes les villes et tous
les comtés de la Grande-Bretagne. Il semble d'ailleurs que celui qui
dirige les événements humains ait ménagé à la Ligue des moyens
inattendus de succès. La _réforme postale_ lui permet d'entretenir,
avec les comités électoraux qu'elle a fondés dans tout le pays, une
correspondance qui comprend annuellement plus de 300,000 dépêches; les
chemins de fer impriment à ses mouvements un caractère d'ubiquité, et
l'on voit les mêmes hommes qui ont _agité_ le matin à Liverpool agiter
le soir à Édimbourg ou à Glasgow; enfin la _réforme électorale_ a
ouvert à la classe moyenne les portes du Parlement, et les fondateurs
de la Ligue, les Cobden, les Bright, les Gibson, les Villiers, sont
admis à combattre le monopole, en face des monopoleurs et dans
l'enceinte même où il fut décrété. Ils entrent dans la Chambre des
communes, et ils y forment, en dehors des Whigs et des Torys, un
parti, si l'on peut lui donner ce nom, qui n'a pas de précédents dans
les annales des peuples constitutionnels, un parti décidé à ne
sacrifier jamais la vérité absolue, la justice absolue, les principes
absolus aux questions de personnes, aux combinaisons, à la stratégie
des ministères et des oppositions.
Mais il ne suffisait pas de rallier les classes sociales sur qui pèse
directement le monopole; il fallait encore dessiller les yeux de
celles qui croient sincèrement leur bien-être et même leur existence
attachés au système de la protection. M. Cobden entreprend cette rude
et périlleuse tâche. Dans l'espace de deux mois, il provoque quarante
meetings au sein même des populations agricoles. Là, entouré souvent
de milliers de laboureurs et de fermiers, parmi lesquels on pense bien
que se sont glissés, à l'instigation des intérêts menacés, bien des
agents de désordre, il déploie un courage, un sang-froid, une
habileté, une éloquence, qui excitent l'étonnement, si ce n'est la
sympathie de ses plus ardents adversaires. Placé dans une position
analogue à celle d'un Français qui irait prêcher la doctrine de la
liberté commerciale dans les forges de Decazeville ou parmi les
mineurs d'Anzin, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, dans cet
homme éminent, à la fois économiste, tribun, homme d'État, tacticien,
théoricien, et auquel je crois qu'on peut faire une juste application
de ce qu'on a dit de Destutt de Tracy: «À force de bon sens, il
atteint au génie.» Ses efforts obtiennent la récompense qu'ils
méritent, et l'aristocratie a la douleur de voir le principe de la
liberté gagner rapidement au sein de la population vouée à
l'agriculture.
Aussi le temps n'est plus où elle s'enveloppait dans sa morgue
méprisante; elle est enfin sortie de son inertie. Elle essaye de
reprendre l'offensive, et sa première opération est de calomnier la
Ligue et ses fondateurs. Elle scrute leur vie publique et privée,
mais, forcée bientôt d'abandonner le champ de bataille des
personnalités, où elle pourrait bien laisser plus de morts et de
blessés que la Ligue, elle appelle à son secours l'armée de sophismes
qui, dans tous les temps et dans tous les pays, ont servi d'étai au
monopole. _Protection à l'agriculture, invasion des produits
étrangers, baisse des salaires résultant de l'abondance des
subsistances, indépendance nationale, épuisement du numéraire,
débouchés coloniaux assurés, prépondérance politique, empire des
mers_; voilà les questions qui s'agitent, non plus entre savants, non
plus d'école à école, mais devant le peuple, mais de démocratie à
aristocratie.
Cependant il se rencontre que les Ligueurs ne sont pas seulement des
agitateurs courageux; ils sont aussi de profonds économistes. Pas un
de ces nombreux sophismes ne résiste au choc de la discussion; et, au
besoin, des enquêtes parlementaires, provoquées par la Ligue, viennent
en démontrer l'inanité.
L'aristocratie adopte alors une autre marche. La misère est immense,
profonde, horrible, et la cause en est patente; c'est qu'une odieuse
inégalité préside à la distribution de la richesse sociale. Mais au
drapeau de la Ligue qui porte inscrit le mot JUSTICE, l'aristocratie
oppose une bannière où on lit le mot CHARITÉ. Elle ne conteste plus
les souffrances populaires; mais elle compte sur un puissant moyen de
diversion, l'aumône. «Tu souffres, dit-elle au peuple; c'est que tu as
trop multiplié, et je vais te préparer un vaste système d'émigration.
(Motion de M. Butler.)--Tu meurs d'inanition; je donnerai à chaque
famille un jardin et une vache. (_Allotments._)--Tu es exténué de
fatigue; c'est que l'on exige de toi trop de travail, et j'en
limiterai la durée. (Bill de dix heures.)» Ensuite viennent les
souscriptions pour procurer gratuitement aux classes pauvres des
établissements de bains, des lieux de récréations, les bienfaits d'une
éducation nationale, etc. Toujours des aumônes, toujours des
palliatifs; mais quant à la cause qui les nécessite, quant au
monopole, quant à la distribution factice et partiale de la richesse,
on ne parle pas d'y toucher.
La Ligue a ici à se défendre contre un système d'agression d'autant
plus perfide, qu'il semble attribuer à ses adversaires, entre autres
monopoles, le monopole de la philanthropie, et la placer elle-même
dans ce cercle de justice exacte et froide qui est bien moins propre
que la charité, même impuissante, même hypocrite, à exciter la
reconnaissance irréfléchie de ceux qui souffrent.
Je ne reproduirai pas les objections que la Ligue oppose à tous ces
projets d'institutions prétendues charitables, on en verra
quelques-unes dans le cours de l'ouvrage. Il me suffira de dire
qu'elle s'est associée à celles de ces oeuvres qui ont un caractère
incontestable d'utilité. C'est ainsi que, parmi les _free-traders_ de
Manchester, il a été recueilli près d'un million pour donner de
l'espace, de l'air et du jour aux quartiers habités par les classes
ouvrières. Une somme égale, provenant aussi de souscriptions
volontaires, a été consacrée dans cette ville à l'établissement de
maisons d'école. Mais en même temps la Ligue ne s'est pas lassée de
montrer le piége caché sous ce fastueux étalage de philanthropie:
«Quand les Anglais meurent de faim, disait-elle, il ne suffit pas de
leur dire: Nous vous transporterons en Amérique où les aliments
abondent; il faut laisser ces aliments entrer en Angleterre.--Il ne
suffit pas de donner aux familles ouvrières un jardin pour y faire
croître des pommes de terre; il faut surtout ne pas leur ravir une
partie des profits qui leur procureraient une nourriture plus
substantielle.--Il ne suffit pas de limiter le travail excessif auquel
les condamne la spoliation; il faut faire cesser la spoliation même,
afin que dix heures de travail en valent douze.--Il ne suffit pas de
leur donner de l'air et de l'eau, il faut leur donner du pain ou du
moins le droit d'acheter du pain. Ce n'est pas la philanthropie mais
la liberté qu'on doit opposer à l'oppression; ce n'est pas la charité
mais la justice qui peut guérir les maux de l'injustice. L'aumône n'a
et ne peut avoir qu'une action insuffisante, fugitive, incertaine et
souvent dégradante.»
À bout de ses sophismes, de ses faux-fuyants, de ses prétextes
dilatoires, il restait une ressource à l'aristocratie: la majorité
parlementaire, la majorité qui dispense d'avoir raison. Le dernier
acte de l'agitation devait donc se passer au sein des colléges
électoraux. Après avoir popularisé les saines doctrines économiques,
la Ligue avait à donner une direction pratique aux efforts individuels
de ses innombrables prosélytes. Modifier profondément les constituants
(_constituencies_), le corps électoral du royaume, saper l'influence
aristocratique, attirer sur la corruption les châtiments de la loi et
de l'opinion: telle est la nouvelle phase dans laquelle est entrée
l'_agitation_, avec une énergie que les progrès semblent accroître.
_Vires acquirit eundo_. À la voix de Cobden, de Bright et de leurs
amis, des milliers de _free-traders_ se font inscrire sur les listes
électorales, des milliers de monopoleurs en sont rayés, et, d'après la
rapidité de ce mouvement, on peut prévoir le jour où le sénat ne
représentera plus une classe, mais la communauté.
On demandera peut-être si tant de travaux, tant de zèle, tant de
dévouement, sont demeurés jusqu'ici sans influence sur la marche des
affaires publiques, et si le progrès des doctrines libérales dans le
pays ne s'est pas réfléchi à quelque degré dans la législation.
J'ai exposé, en commençant, le régime économique de l'Angleterre
antérieurement à la crise commerciale qui a donné naissance à la
Ligue; j'ai même essayé de soumettre au calcul quelques-unes des
extorsions que les classes dominatrices exercent sur les classes
asservies par le double mécanisme des impôts et des monopoles.
Depuis cette époque, les uns et les autres ont été modifiés. Qui n'a
pas entendu parler du _plan financier_ que sir Robert Peel vient de
soumettre à la Chambre des communes, plan qui n'est que le
développement de réformes commencées en 1842 et 1844, et dont la
complète réalisation est réservée à des sessions ultérieures du
Parlement? Je crois sincèrement qu'on a méconnu en France l'esprit de
ces réformes, qu'on en a tour à tour exagéré ou atténué la portée. On
m'excusera donc si j'entre ici dans quelques détails, que je
m'efforcerai du reste d'abréger le plus qu'il me sera possible.
La spoliation (qu'on me pardonne le retour fréquent de ce terme; mais
il est nécessaire pour détruire l'erreur grossière qui est impliquée
dans son synonyme _protection_), la spoliation, réduite en système de
gouvernement, avait produit toutes ses naturelles conséquences: une
extrême inégalité des fortunes, la misère, le crime et le désordre au
sein des dernières couches sociales, une diminution énorme dans toutes
les consommations, par suite, l'affaiblissement des recettes publiques
et le déficit, qui, croissant d'année en année, menaçait d'ébranler le
crédit de la Grande-Bretagne. Évidemment il n'était pas possible de
rester dans une situation qui menaçait d'engloutir le vaisseau de
l'État. L'_Agitation_ irlandaise, l'_Agitation_ commerciale,
l'Incendiarisme, dans les districts agricoles, le Rébeccaïsme dans le
pays de Galles, le Chartisme dans les villes manufacturières, ce
n'étaient là que les symptômes divers d'un phénomène unique, la
souffrance du peuple. Mais la souffrance du peuple, c'est-à-dire des
masses, c'est-à-dire encore de la presque universalité des hommes,
doit à la longue gagner toutes les classes de la société. Quand le
peuple n'a rien, il n'achète rien; quand il n'achète rien, les
fabriques s'arrêtent, et les fermiers ne vendent pas leur récolte; et
s'ils ne vendent pas, ils ne peuvent payer leurs fermages. Ainsi les
grands seigneurs législateurs eux-mêmes se trouvaient placés, par
l'effet même de leur loi, entre la banqueroute des fermiers et la
banqueroute de l'État, et menacés à la fois dans leur fortune
immobilière et mobilière. Ainsi l'aristocratie sentait le terrain
trembler sous ses pas. Un de ses membres les plus distingués, sir
James Graham, aujourd'hui ministre de l'intérieur, avait fait un livre
pour l'avertir des dangers qui l'entouraient: «Si vous ne cédez une
partie, vous perdrez tout, disait-il, et une tempête révolutionnaire
balayera de dessus la surface du pays non-seulement vos monopoles,
mais vos honneurs, vos priviléges, votre influence et vos richesses
mal acquises.»
Le premier expédient qui se présenta pour parer au danger le plus
immédiat, le déficit, fut, selon l'expression consacrée aussi par nos
hommes d'État, d'_exiger de l'impôt tout ce qu'il peut rendre_. Mais
il arriva que les taxes mêmes qu'on essaya de renforcer furent celles
qui laissèrent le plus de vide au Trésor. Il fallut renoncer pour
longtemps à cette ressource, et le premier soin du cabinet actuel,
quand il arriva aux affaires, fut de proclamer que l'impôt était
arrivé à sa dernière limite: «_I am bound to say that the people of
this country has been brought to the utmost limit of taxation._»
(Peel, discours du 10 mai 1842.)
Pour peu que l'on ait pénétré dans la situation respective des deux
grandes classes, dont j'ai décrit les intérêts et les luttes, on
comprendra aisément quel était, pour chacune d'elles, le problème à
résoudre.
Pour les _free-traders_, la solution était très-simple: _abroger tous
les monopoles_. Affranchir les importations, c'était nécessairement
accroître les échanges et par conséquent les exportations; c'était
donc donner au peuple tout à la fois du pain et du travail; c'était
encore favoriser toutes les consommations, par conséquent les taxes
indirectes, et en définitive rétablir l'équilibre des finances.
Pour les _monopoleurs_, le problème était pour ainsi dire insoluble.
Il s'agissait de soulager le peuple sans le soustraire aux monopoles,
de relever le revenu public sans augmenter les taxes, et de conserver
le système colonial sans diminuer les dépenses nationales.
Le ministère Whig (Russell, Morpeth, Melbourne, Baring, etc.) présenta
un plan qui se tenait entre ces deux solutions. Il affaiblissait, sans
les détruire, les monopoles et le système colonial. Il ne fut accepté
ni par les monopoleurs ni par les _free-traders_. Ceux-là voulaient le
monopole absolu, ceux-ci la liberté illimitée. Les uns s'écriaient:
«_Pas de concessions!_» les autres: «_Pas de transactions!_»
Battus au Parlement, les Whigs en appelèrent au corps électoral. Il
donna amplement gain de cause aux Torys, c'est-à-dire à la protection
et aux colonies. Le ministère Peel fut constitué (1841) avec mission
expresse de trouver l'introuvable solution, dont je parlais tout à
l'heure, au grand et terrible problème posé par le déficit et la
misère publique; et il faut avouer qu'il a surmonté la difficulté avec
une sagacité de conception et une énergie d'exécution remarquables.
J'essayerai d'expliquer le plan financier de M. Peel, tel du moins que
je le comprends.
Il ne faut pas perdre de vue que les divers objets qu'a dû se proposer
cet homme d'État, eu égard au parti qui l'appuie, sont les suivants:
1º Rétablir l'équilibre des finances;
2º Soulager les consommateurs;
3º Raviver le commerce et l'industrie;
4º Conserver autant que possible le monopole essentiellement
aristocratique, la loi céréale;
5º Conserver le système colonial et avec lui l'armée, la marine, les
hautes positions des branches cadettes;
6º On peut croire aussi que cet homme éminent, qui plus que tout autre
sait lire dans les _signes du temps_, et qui voit le principe de la
Ligue envahir l'Angleterre à pas de géant, nourrit encore au fond de
son âme une pensée d'avenir personnelle mais glorieuse, celle de se
ménager l'appui des _free-traders_ pour l'époque où ils auront conquis
la majorité, afin d'imprimer de sa main le sceau de la consommation à
l'oeuvre de la liberté commerciale, sans souffrir qu'un autre nom
officiel que le sien s'attache à la plus grande révolution des temps
modernes.
Il n'est pas une des mesures, une des paroles de Sir Robert Peel qui
ne satisfasse aux conditions prochaines ou éloignées de ce programme.
On va en juger.
Le pivot autour duquel s'accomplissent toutes les évolutions
financières et économiques dont il nous reste à parler, c'est
l'_income-tax_.
L'income-tax, on le sait, est un subside prélevé sur les revenus de
toute nature. Cet impôt est essentiellement temporaire et patriotique.
On n'y a recours que dans les circonstances les plus graves, et
jusqu'ici, en cas de guerre. Sir Robert Peel l'obtint du parlement en
1842, et pour trois ans; il vient d'être prorogé jusqu'en 1849. C'est
la première fois qu'au lieu de servir à des fins de destruction et à
infliger à l'humanité les maux de la guerre, il sera devenu
l'instrument de ces utiles réformes que cherchent à réaliser les
nations qui veulent mettre à profit les bienfaits de la paix.
Il est bon de faire observer ici que tous les revenus au-dessous de
150 liv. sterl. (3,700 fr.) sont affranchis de la taxe, en sorte
qu'elle frappe exclusivement la classe riche. On a beaucoup répété, de
ce côté comme de l'autre côté du détroit, que l'_income-tax_ était
définitivement inscrit dans le Code financier de l'Angleterre. Mais
quiconque connaît la nature de cet impôt et le mode d'après lequel il
est perçu, sait bien qu'il ne saurait être établi d'une manière
permanente, du moins dans sa constitution actuelle; et, si le cabinet
entretient à cet égard quelque arrière-pensée, il est permis de croire
qu'en habituant les classes aisées à contribuer dans une plus forte
proportion aux charges publiques, il songe à mettre l'impôt foncier
(_land-tax_), dans la Grande-Bretagne, plus en harmonie avec les
besoins de l'État et les exigences d'une équitable justice
distributive.
Quoi qu'il en soit, le premier objet que le ministère Tory avait en
vue, le rétablissement de l'équilibre dans les finances, fut atteint,
grâce aux ressources de l'income-tax; et le déficit qui menaçait le
crédit de l'Angleterre a, du moins provisoirement, disparu.
Un excédant de recettes était même prévu dès 1842. Il s'agissait de
l'appliquer à la seconde et à la troisième condition du programme:
_Soulager les consommateurs; raviver le commerce et l'industrie_.
Ici nous entrons dans la longue série des réformes douanières
exécutées en 1842, 1843, 1844 et 1845. Notre intention ne peut être de
les exposer en détail; nous devons nous borner à faire connaître
l'esprit dans lequel elles ont été conçues.
Toutes les prohibitions ont été abolies. Les boeufs, les veaux, les
moutons, la viande fraîche et salée, qui étaient repoussés d'une
manière absolue, furent admis à des droits modérés: les boeufs, par
exemple, à 25 fr. par tête (le droit est presque double en France), ce
qui n'a pas empêché M. Gauthier de Rumilly de dire en pleine Chambre,
en 1845, sans être contredit par personne, tant les journaux ont eu
soin de nous tenir dans l'ignorance sur ce qui se passe de l'autre
côté de la Manche, que les bestiaux sont encore prohibés en
Angleterre.
Les droits furent abaissés dans une très-forte proportion, et
quelquefois de moitié, des deux tiers et des trois quarts sur 650
articles de consommation: entre autres les farines, l'huile, le cuir,
le riz, le café, le suif, la bière, etc., etc.
Ces droits, d'abord abaissés, ont été complétement abolis en 1845 sur
430 articles, parmi lesquels figurent toutes les matières premières de
quelque importance, la laine, le coton, le lin, le vinaigre, etc.,
etc.
Les droits d'exportation furent aussi radicalement abrogés. Les
machines et la houille, ces deux puissances dont, dans des idées
étroites de rivalité commerciale, il serait peut-être assez naturel
que l'Angleterre se montrât jalouse, sont en ce moment à la
disposition de l'Europe. Nous en pourrions jouir aux mêmes prix que
les Anglais, si, par une bizarrerie étrange, mais parfaitement
conséquente au principe du système protecteur, nous ne nous étions
placés nous-mêmes, par nos tarifs, dans des conditions d'infériorité à
l'égard de ces instruments essentiels de travail, au moment même où
l'égalité nous était offerte ou pour mieux dire conférée sans
condition.
On conçoit que l'abrogation totale d'un droit d'entrée doit laisser un
vide définitif; et l'abaissement, un vide au moins momentané dans le
Trésor. C'est ce vide que les excédants de recette dus à
l'_income-tax_ sont destinés à couvrir.
Cependant l'_income-tax_ n'a qu'une durée limitée. Le cabinet Tory a
espéré que l'accroissement de la consommation, l'essor du commerce et
de l'industrie réagirait sur toutes les branches de revenus de manière
à ce que l'équilibre des finances fût rétabli en 1849, sans que la
ressource de l'income-tax fût plus longtemps nécessaire. Autant qu'on
en peut juger par les résultats de la réforme partielle de 1842, ces
espérances ne seront pas trompées. Déjà les recettes générales de 1844
ont dépassé celles de 1843 de liv. sterl. 1,410,726 (35 millions de
francs).
D'un autre côté, tous les faits concordent à témoigner que l'activité
a repris dans toutes les branches du travail, et que le bien-être
s'est répandu dans toutes les classes de la société. Les prisons et
les workhouses se sont dépeuplées; la taxe des pauvres a baissé;
l'accise a fructifié; le Rébeccaïsme et l'Incendiarisme se sont
apaisés; en un mot, le retour de la prospérité se montre par tous les
signes qui servent à la révéler, et entre autres par les recettes des
douanes.
Recettes de l'année 1841 (sous le système
ancien) 19,900,000 l. st.
-- 1842 18,700,000
-- 1843, première année de la
réforme 21,400,000
-- 1844 23,500,000
Maintenant si l'on considère que, pendant cette dernière année, les
marchandises qui ont passé par la douane n'ont rien payé _à la sortie_
(abrogation des droits d'exportation), et n'ont acquitté _à l'entrée_
que des taxes réduites, au moins pour 650 articles (abaissement des
droits d'importation), on en conclura rigoureusement que la masse des
produits importés a dû augmenter dans une proportion énorme pour que
la recette totale, non-seulement n'ait pas diminué, mais encore se
soit élevée de cent millions de francs.
Il est vrai que, d'après les économistes de la presse et de la tribune
françaises, cet accroissement d'importations ne prouve autre chose que
la décadence de l'industrie de la Grande-Bretagne, l'_invasion_,
l'_inondation_ de ses marchés par les produits étrangers, et la
stagnation de son _travail national_! Nous laisserons ces messieurs
concilier, s'ils le peuvent, cette conclusion avec tous les autres
signes par lesquels se manifeste la renaissante prospérité de
l'Angleterre; et, pour nous, qui croyons que _les produits s'échangent
contre des produits_, satisfaits de trouver, dans l'accord des faits
qui précèdent, une preuve nouvelle et éclatante de la vérité de cette
doctrine, nous dirons que Sir Robert Peel a rempli la seconde et la
troisième condition de son programme: _Soulager le consommateur;
raviver le commerce et l'industrie_.
Mais ce n'était pas pour cela que les Torys l'avaient porté, le
soutenaient au pouvoir. Encore tout émus de la frayeur que leur avait
causée le plan bien autrement radical de John Russell, et de l'orgueil
de leur récent triomphe sur les Whigs, ils n'étaient pas disposés à
perdre le fruit de leur victoire, et ils entendaient bien ne laisser
agir l'homme de leur choix, dans l'accomplissement de son oeuvre,
qu'autant qu'il ne toucherait pas ou qu'il ne toucherait que d'une
manière illusoire aux deux grands instruments de rapine que s'est
législativement attribués l'aristocratie anglaise: La loi-céréale et
le système colonial.
C'est surtout dans cette difficile partie de sa tâche que le premier
ministre a déployé toutes les ressources de son esprit fertile en
expédients.
Lorsqu'un droit d'entrée a fait arriver le prix d'un produit à ce
taux que la concurrence intérieure ne permet, en aucun cas, de
dépasser, tout son effet protecteur est obtenu. Ce qu'on ajouterait à
ce droit serait purement nominal, et ce qu'on en retrancherait, dans
les limites de cet excédant, serait évidemment inefficace. Supposez
qu'un produit français, soumis à la rivalité étrangère, se vende à 15
fr., et qu'affranchi de cette rivalité, il ne puisse, à cause de la
concurrence intérieure, s'élever au-dessus de 20 fr. En ce cas, un
droit de 5 ou 6 fr. sur le produit étranger donnera au similaire
national toute la protection qu'il soit au pouvoir du tarif de
conférer. Le droit, fût-il porté à 100 fr., n'élèverait pas d'un
centime le prix du produit, d'après l'hypothèse même, et par
conséquent toute réduction, qui ne descendrait pas au-dessous de 5 ou
6 fr., serait de nul effet pour le producteur et pour le consommateur.
Il semble que l'observation de ce phénomène ait dirigé la conduite de
sir Robert Peel, en ce qui concerne le grand monopole aristocratique,
le blé, et le grand monopole colonial, le sucre.
Nous avons vu que la loi-céréale, qui avait pour but avoué d'assurer
au producteur national 54 sh. par quarter de froment avait failli dans
son objet. L'échelle mobile (_sliding scale_) était bien calculée pour
atteindre ce but, car elle ajoutait au prix du blé étranger à
l'entrepôt un droit graduel qui devait faire ressortir le prix vénal à
70 sh. et plus. Mais la concurrence des producteurs nationaux, d'une
part, et, de l'autre, la diminution de consommation qui suit la
cherté, ont concouru à retenir le blé à un taux moyen moins élevé et
qui n'a pas dépassé 56 sh. Qu'a fait alors sir Robert Peel? Il a
tranché dans cette portion de droit qui était radicalement inefficace,
et il a baissé l'échelle mobile de manière, à ce qu'il pensait, à
fixer le froment à 56 sh., c'est-à-dire au prix le plus élevé que la
concurrence intérieure lui permette d'atteindre, dans les temps
ordinaires; en sorte qu'en réalité il n'a rien arraché à
l'aristocratie ni rien conféré au peuple.
À cet égard, sir Robert n'a pas caché cette politique de
prestidigitateur, car à toute demande de droits plus élevés, il
répondait: «Je crois que vous avez eu des preuves concluantes que vous
êtes arrivés à l'extrême limite de la taxe utile (_profitable
taxation_), sur les articles de subsistances. Je vous conseille de ne
pas l'accroître, car, si vous le faites, vous serez certainement
déjoués dans votre but.» «_Most assuredly you will be defeated in your
object._»
Je n'ai parlé que du froment, mais il est bon d'observer que la même
loi embrasse les céréales de toutes sortes. De plus, le beurre et le
fromage, qui entrent pour beaucoup dans les revenus des domaines
seigneuriaux, n'ont point été dégrevés. Il est donc bien vrai que le
monopole aristocratique n'a été que très-inefficacement entamé.
La même pensée a présidé aux diverses modifications introduites dans
la loi des sucres. Nous avons vu que la prime accordée aux planteurs,
ou le droit différentiel entre le sucre colonial et le sucre étranger,
était de 39 sh. par quintal. C'est là la marge que la spoliation avait
devant elle; mais à cause de la concurrence que se font entre elles
les colonies, elles n'ont pu extorquer au consommateur, en excédant du
prix naturel et du droit fiscal, que 18 sh. (Voir ci-dessus, pages 24
et suiv.) Sir Robert pouvait donc abaisser le droit différentiel de 39
sh. à 18 sans rien changer, si ce n'est une lettre morte, dans le
_statute-book_.
Or, qu'a-t-il fait? Il a établi le tarif suivant:
Sucre colonial, brut 14 sh.
-- terré 16
Sucre étranger (libre), brut 23
-- terré 28
Sucre étranger (esclave) 63
Il estime qu'il entrera en Angleterre, sous l'empire de ce nouveau
tarif, 230,000 tonnes de sucre colonial; et la protection étant de 10
sh. par quintal ou 10 liv. st. par tonne, la somme extorquée au
consommateur, pour être livrée sans compensation aux planteurs, sera
de 2,300,000 liv. st., ou fr. 57,000,000, au lieu de 86 millions.
(Voir page 25.)
Mais d'un autre côté, il dit: «La conséquence sera que le Trésor
recevra du droit sur le sucre, par suite de la réduction, liv. st.
3,960,000. Le revenu obtenu de cette denrée, l'année dernière, a été
de 5,216,000 liv.; il y aura donc pour l'année prochaine une perte de
revenu de 1,300,000 liv. sterl.,» soit fr. 32,500,000, et c'est
l'_income-tax_, c'est-à-dire un nouvel impôt, qui est chargé de
remplir le vide laissé à l'Échiquier; en sorte que si le peuple est
soulagé, en ce qui concerne la consommation du sucre, ce n'est pas au
préjudice du monopole, mais aux dépens du Trésor, et comme on rend à
celui-ci par l'_income-tax_ ce qu'il perd sur la douane, il en résulte
que les spoliations et les charges restent les mêmes, et c'est tout au
plus si l'on peut dire qu'elles subissent un léger déplacement.
Dans tout l'ensemble des réformes réelles ou apparentes accomplies par
sir Robert Peel, sa prédilection en faveur du système colonial ne
cesse de se manifester, et c'est là surtout ce qui le sépare
profondément des _free-traders_. Chaque fois que le ministre a dégrévé
une denrée étrangère, il a eu soin de dégréver, dans une proportion au
moins aussi forte, la denrée similaire venue des colonies anglaises;
en sorte que la _protection_ reste la même. Ainsi, pour n'en citer
qu'un exemple, le bois de construction _étranger_ a été réduit des
cinq sixièmes; mais le bois des colonies l'a été des neuf dixièmes. Le
patrimoine des branches cadettes de l'aristocratie n'a donc pas été
sérieusement entamé, pas plus que celui des branches aînées, et, à ce
point de vue, l'on peut dire que le plan financier (_financial
statement_), l'audacieuse expérience (_bold experiment_), du ministre
dirigeant, demeurent renfermés dans les bornes d'une question
anglaise, et ne s'élèvent pas à la hauteur d'une question humanitaire;
car l'humanité n'est que fort indirectement intéressée au régime
intérieur de l'échiquier anglais, mais elle eût été profondément et
favorablement affectée d'une réforme, même financière, impliquant la
chute de ce système colonial qui a tant troublé et menace encore si
gravement la paix et la liberté du monde.
Loin que sir Robert Peel suive la Ligue sur ce terrain, il ne perd pas
une occasion de se prononcer en faveur des colonies, et, dans l'exposé
des motifs de son plan financier, après avoir rappelé à la Chambre que
l'Angleterre possède quarante-cinq colonies, après avoir même demandé
à ce sujet un accroissement d'allocations, il ajoute: «On pourra dire
qu'il est contraire à la sagesse d'étendre autant que nous l'avons
fait notre système colonial. Mais je m'en tiens au fait que vous avez
des colonies, et que, les ayant, il faut les pourvoir de forces
suffisantes. Je répugnerais d'ailleurs, quoique je sache combien ce
système entraîne de dépenses et de dangers, je répugnerais à condamner
cette politique qui nous a conduits à jeter sur divers points du globe
les bases de ces possessions animées de l'esprit anglais, parlant la
langue anglaise et destinées peut-être à s'élever dans l'avenir au
rang de grandes puissances commerciales!»
Je crois avoir démontré que sir Robert Peel a rempli avec habileté les
plus funestes parties de son programme. Il me resterait à justifier
les motifs des prévisions qui m'ont fait dire: «On peut croire encore
que cet homme éminent qui, plus que tout autre, sait lire dans les
_signes du temps_, et qui voit le principe de la Ligue envahir
l'Angleterre à pas de géant, nourrit au fond de son âme une pensée
personnelle, mais glorieuse, celle de se ménager l'appui des
_free-traders_ pour l'époque où ils auront conquis la majorité, afin
d'imprimer de ses mains le sceau de la consommation à l'oeuvre de la
liberté commerciale, sans souffrir qu'un autre nom officiel que le
sien s'attache à la plus grande révolution des temps modernes.»
Comme il ne s'agit ici que d'une simple conjecture qui, vu l'humble
source d'où elle émane, ne peut avoir pour le lecteur qu'une faible
importance, je ne vois aucune utilité à la justifier à ses yeux[10].
Je ne crois pas qu'elle ait rien de chimérique pour quiconque a étudié
la situation économique du Royaume-Uni, le dénoûment probable des
réformes qu'il subit, le caractère de celui qui les dirige, le
mouvement et le déplacement, même actuels, des majorités, et surtout
les rapides progrès de l'opinion dans les masses et au sein du corps
électoral. Jusqu'ici sir Robert Peel s'est montré grand financier,
grand ministre, grand homme d'État peut-être; pourquoi n'aspirerait-il
pas au titre de grand homme, que la postérité ne décernera plus sans
doute qu'aux bienfaiteurs de l'humanité?
[Note 10: Cette conjecture n'a pas tardé à se vérifier complétement;
mais l'auteur, tout en applaudissant aux mesures libérales prises
enfin par le grand ministre, ne l'a pas absous d'en être venu là si
tard.(V. tome V, pag. 544 et suiv.)
(_Note de l'éditeur._)]
Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour le lecteur d'entrevoir
l'issue probable des réformes dont nous ne connaissons encore que les
premiers linéaments. Une brochure récente vient de révéler un _plan
financier_ qui doit rallier les membres influents de la Ligue. Nous le
mentionnerons ici, tant à cause de son admirable simplicité et de sa
parfaite conformité aux principes les plus purs de la liberté
commerciale, que parce qu'il est loin d'être dépourvu de tout
caractère officiel. Il émane, en effet, d'un officier du _Board of
trade_, M. Mac-Grégor, comme la réforme postale eut pour promoteur un
employé du _post-office_, M. Rowland-Hill. On peut ajouter qu'il a
assez d'analogie avec les changements opérés par sir Robert Peel pour
laisser supposer qu'il n'a pas été jeté dans le public à l'insu, et
moins encore contre la volonté du premier ministre.
Voici le plan du secrétaire du _Board of trade_.
Il suppose que les dépenses s'élèveront comme aujourd'hui, à 50
millions st. Elles devront subir sans doute une grande diminution, car
ce plan entraîne une forte réduction dans l'armée, la marine,
l'administration des colonies et la perception de l'impôt; en ce cas,
les excédants de recettes pourront être affectés, soit au
remboursement de la dette, soit au dégrèvement de la contribution
directe dont il va être parlé.
Les recettes se puiseraient aux sources suivantes:
_Douane._--Les droits seraient uniformes, que les produits viennent
des colonies ou de l'étranger.
Il n'y aurait que huit articles soumis aux droits d'entrée, savoir:
1º Thé; 2º sucre; 3º café et cacao; 4º tabac; 5º esprits distillés;
6º vins; 7º fruits secs; 8º épiceries.
Produit 21,500,000 l. st.}
Esprits distillés à l'intérieur 5,000,000 } 31,500,000 l. st.
Drêche tant indigène qu'importée 4,000,000 }
Ces deux derniers impôts réunis à l'administration des douanes.
_Timbre._--On en éliminerait les droits sur les assurances
contre les risques de mer et d'incendie, et l'on
y réunirait les licences, ci 7,500,000
Taxe foncière, non rachetée 1,200,000
Déficit à couvrir, la première année, par un impôt
direct qui est une combinaison de l'_income-tax_ et du
_land-tax_ 9,800,000
----------
Total égal de la dépense 50,000,000 l. st.
Quant à la poste, M. Mac-Grégor pense qu'elle ne doit pas être une
source de revenus. On ne peut pas abaisser le tarif actuel, puisqu'il
est réduit à la plus minime monnaie usitée en Angleterre; mais les
excédants de recettes seraient appliqués à l'amélioration du service
et au développement des paquebots à vapeur.
Il faut observer que dans ce système:
1º La protection est complétement abolie, puisque la douane ne frappe
que des objets que l'Angleterre ne produit pas, excepté les esprits et
la drêche. Mais ceux-ci sont soumis à un droit égal à leurs similaires
étrangers.
2º Le système colonial est radicalement renversé. Au point de vue
commercial, les colonies sont indépendantes de la métropole et la
métropole des colonies, car les droits sont uniformes; il n'y a plus
de priviléges, et chacun reste libre de se pourvoir au marché le plus
avantageux. Il suit de là qu'une colonie qui se séparerait
politiquement de la mère patrie n'apporterait aucun changement dans
son commerce et son industrie. Elle ne ferait que soulager ses
finances.
3º Toute l'administration financière de la Grande-Bretagne se réduit à
la perception de l'impôt direct, à la douane, considérablement
simplifiée, et au timbre. Les _assessed taxes_ et l'accise sont
supprimées, et les transactions intérieures et extérieures laissées à
une liberté et une rapidité dont les effets sont incalculables.
Tel est, très en abrégé, le plan financier qui semble être comme le
type, l'idéal vers lequel on ne peut s'empêcher de reconnaître que
tendent de fort loin, il est vrai, les réformes qui s'accomplissent
sous les yeux de la France inattentive. Cette digression servira
peut-être de justification à la conjecture que j'ai osé hasarder sur
l'avenir et les vues ultérieures de sir Robert Peel.
Je me suis efforcé de poser nettement la question qui s'agite en
Angleterre. J'ai décrit et le champ de bataille, et la grandeur des
intérêts qui s'y discutent, et les forces qui s'y rencontrent, et les
conséquences de la victoire. J'ai démontré, je crois, que, bien que
toute la chaleur de l'action semble se concentrer sur des questions
d'impôt, de douanes, de céréales, de sucre,--au fait il s'agit de
monopole et de liberté, d'aristocratie et de démocratie, d'égalité ou
d'inégalité dans la distribution du bien-être. Il s'agit de savoir si
la puissance législative et l'influence politique demeureront aux
hommes de rapine ou aux hommes de travail, c'est-à-dire si elles
continueront à jeter dans le monde des ferments de troubles et de
violences, ou des semences de concorde, d'union, de justice et de
paix.
Que penserait-on de l'historien qui s'imaginerait que l'Europe en
armes, au commencement de ce siècle, ne faisait exécuter, sous la
conduite des plus habiles généraux, tant de savantes manoeuvres à ses
innombrables armées que pour savoir à qui resteraient les champs
étroits où se livrèrent les batailles d'Austerlitz ou de Wagram? Les
dynasties et les empires dépendaient de ces luttes. Mais les triomphes
de la force peuvent être éphémères; il n'en est pas de même de ceux de
l'opinion. Et quand nous voyons tout un grand peuple, dont l'action
sur le monde n'est pas contestée, s'imprégner des doctrines de la
justice et de la vérité, quand nous le voyons renier les fausses idées
de suprématie qui l'ont si longtemps rendu dangereux aux nations,
quand nous le voyons prêt à arracher l'ascendant politique à une
oligarchie cupide et turbulente, gardons-nous de croire, alors même
que l'effort des premiers combats se porterait sur des questions
économiques, que de plus grands et plus nobles intérêts ne sont pas
engagés dans la lutte. Car, si à travers bien des leçons d'iniquité,
bien des exemples de perversité internationale, l'Angleterre, ce point
imperceptible du globe, a vu germer sur son sol tant d'idées grandes
et utiles; si elle fut le berceau de la presse, du jury, du système
représentatif, de l'abolition de l'esclavage, malgré les résistances
d'une oligarchie puissante et impitoyable; que ne doit pas attendre
l'univers de cette même Angleterre, alors que toute sa puissance
morale, sociale et politique aura passé aux mains de la démocratie,
par une révolution lente et pénible, paisiblement accomplie dans les
esprits, sous la conduite d'une association qui renferme dans son sein
tant d'hommes, dont l'intelligence supérieure et la moralité éprouvée
jettent un si grand éclat sur leur pays et sur leur siècle? Une telle
révolution n'est pas un événement, un accident, une catastrophe due à
un enthousiasme irrésistible, mais éphémère. C'est, si je puis le
dire, un lent cataclysme social qui change toutes les conditions
d'existence de la société, le milieu où elle vit et respire. C'est la
justice s'emparant de la puissance, et le bon sens entrant en
possession de l'autorité. C'est le bien général, le bien du peuple,
des masses, des petits et des grands, des forts et des faibles
devenant la règle de la politique; c'est le privilége, l'abus, la
caste disparaissant de dessus la scène, non par une révolution de
palais ou une émeute de la rue, mais par la progressive et générale
appréciation des droits et des devoirs de l'homme. En un mot, c'est le
triomphe de la liberté humaine, c'est la mort du monopole, ce Protée
aux mille formes, tour à tour conquérant, possesseur d'esclaves,
théocrate, féodal, industriel, commercial, financier et même
philanthrope. Quelque déguisement qu'il emprunte, il ne saurait plus
soutenir le regard de l'opinion publique; car elle a appris à le
reconnaître sous l'uniforme rouge, comme sous la robe noire, sous la
veste du planteur, comme sous l'habit brodé du noble pair. Liberté à
tous! à chacun juste et naturelle rémunération de ses oeuvres! à
chacun juste et naturelle accession à l'égalité, en proportion de ses
efforts, de son intelligence, de sa prévoyance et de moralité. Libre
échange avec l'univers! Paix avec l'univers! Plus d'asservissement
colonial, plus d'armée, plus de marine que ce qui est nécessaire pour
le maintien de l'indépendance nationale! Distinction radicale de ce
qui est et de ce qui n'est pas la mission du gouvernement et de la
loi! L'association politique réduite à garantir à chacun sa liberté et
sa sûreté contre toute agression inique, soit au dehors, soit au
dedans; impôt équitable pour défrayer convenablement les hommes
chargés de cette mission, et non pour servir de masque, sous le nom de
_débouchés_, à l'usurpation extérieure, et, sous le nom de
_protection_, à la spoliation des citoyens les uns par les autres:
voilà ce qui s'agite en Angleterre, sur le champ de bataille, en
apparence si restreint, d'une question douanière. Mais cette question
implique l'esclavage dans sa forme moderne, car, comme le disait au
Parlement un membre de la Ligue, M. Gibson: «S'emparer des hommes pour
les faire travailler à son profit, ou s'emparer des fruits de leur
travail, c'est toujours de l'esclavage'; il n'y a de différence que
dans le degré.»
À l'aspect de cette révolution qui, je ne dirai pas se prépare, mais
s'accomplit dans un pays voisin, dont les destinées, on n'en
disconvient pas, intéressent le monde entier; à l'aspect des symptômes
évidents de ce travail humanitaire, symptômes qui se révèlent jusque
dans les régions diplomatiques et parlementaires, par les réformes
successives arrachées à l'aristocratie depuis quatre ans; à l'aspect
de cette _agitation_ puissante, bien autrement puissante que
l'agitation irlandaise, et bien autrement importante par ses
résultats, puisqu'elle tend, entre autres choses, à modifier les
relations des peuples entre eux, à changer les conditions de leur
existence industrielle, et à substituer dans leurs rapports le
principe de la fraternité à celui de l'antagonisme,--on ne peut
s'étonner assez du silence profond, universel et systématique que la
presse française semble s'être imposé. De tous les phénomènes sociaux
qu'il m'a été donné d'observer, ce silence, et surtout son succès, est
certainement celui qui me jette dans le plus profond étonnement. Qu'un
petit prince d'Allemagne, à force de vigilance, fût parvenu, pendant
quelques mois, à empêcher le bruit de la révolution française de
retentir dans ses domaines, on pourrait, à la rigueur, le comprendre.
Mais qu'au sein d'une grande nation, qui se vante de posséder la
liberté de la presse et de la tribune, les journaux aient réussi à
soustraire à la connaissance du public, pendant sept années
consécutives, le plus grand mouvement social des temps modernes, et
des faits qui, indépendamment de leur portée humanitaire, doivent
exercer et exercent déjà sur notre propre régime industriel une
influence irrésistible, c'est là un miracle de stratégie auquel la
postérité ne pourra pas croire et dont il importe de pénétrer le
mystère.
Je sais que c'est manquer de prudence, par le temps qui court, que de
heurter la presse périodique. Elle dispose arbitrairement de nous
tous. Malheur à qui fuit son despotisme qui veut être absolu! Malheur
à qui excite son courroux qui est mortel! Le braver, ce n'est pas
courage, c'est folie, car le courage affronte les chances d'un combat,
mais la folie seule provoque un combat sans chances; et quelle chance
peut vous accompagner devant le tribunal de l'opinion publique, alors
que, même pour vous défendre, il vous faut emprunter la voix de votre
adversaire, alors qu'il peut vous écraser à son choix par sa parole ou
son silence?--N'importe! Les choses en sont venues au point qu'un acte
d'indépendance peut déterminer, dans le journalisme même, une réaction
favorable. Dans l'ordre physique, l'excès du mal entraîne la
destruction, mais dans le domaine impérissable de la pensée, il ne
peut amener qu'un retour au bien. Qu'importe le sort du téméraire qui
aura _attaché le grelot_? Je crois sincèrement que le journalisme
trompe le public; je crois sincèrement en savoir la cause, et,
advienne que pourra, ma conscience me dit que je ne dois pas me taire.
Dans un pays où ne règne pas l'esprit d'association, où les hommes
n'ont ni la faculté, ni l'habitude, ni peut-être le désir de
s'assembler pour discuter au grand jour leurs communs intérêts, les
journaux, quoi qu'on en puisse dire, ne sont pas les organes mais les
promoteurs de l'opinion publique. Il n'y a que deux choses en France,
des individualités isolées, sans relations, sans connexion entre
elles, et une grande voix, la presse, qui retentit incessamment à
leurs oreilles. Elle est la personnification de la critique, mais ne
peut être critiquée. Comment l'opinion lui servirait-elle de frein,
puisqu'elle fait règle, et régente elle-même l'opinion? En Angleterre,
les journaux sont les commentateurs, les rapporteurs, les véhicules
d'idées, de sentiments, de passions qui s'élaborent dans les meetings
de Conciliation-Hall, de Covent-Garden et d'Exeter-Hall. Mais ici, où
ils dirigent l'esprit public, la seule chance qui nous reste de voir à
la longue l'erreur succomber et la vérité triompher, c'est la
contradiction qui existe entre les journaux eux-mêmes et le contrôle
réciproque qu'ils exercent les uns sur les autres.
On conçoit donc que, s'il était une question entre toutes que les
journaux de tous les partis eussent intérêt à représenter sous un faux
jour, ou même à couvrir de silence; on conçoit, dis-je, que, dans
l'état actuel de nos moeurs et de nos moyens d'investigation, ils
pourraient, sans trop de témérité, entreprendre d'égarer complétement
l'opinion publique sur cette question spéciale.--Qu'aurez-vous à
opposer à cette ligue nouvelle?--Arrivez-vous de Londres? Voulez-vous
raconter ce que vous avez vu et entendu? Les journaux vous fermeront
leurs colonnes. Prendrez-vous le parti de faire un livre? Ils le
décrieront, ou, qui pis est, ils le laisseront mourir de sa belle
mort, et vous aurez la consolation de le voir un beau jour
Chez l'épicier,
Roulé dans la boutique en cornets de papier.
Parlerez-vous à la tribune? Votre discours sera tronqué, défiguré ou
passé sous silence.
Voilà précisément ce qui est arrivé dans la question qui nous occupe.
Que quelques journaux eussent pris en main la cause du monopole et des
haines nationales, cela ne devrait surprendre personne. Le monopole
rallie beaucoup d'intérêts; le faux patriotisme est l'âme de beaucoup
d'intrigues, et il suffit que ces intrigues et ces intérêts existent
pour que nous ne soyons pas étonné qu'ils aient leurs organes. Mais
que toute la presse périodique, parisienne ou provinciale, celle du
Nord comme celle du Midi, celle de gauche comme celle de droite, soit
unanime pour fouler aux pieds les principes les mieux établis de
l'économie politique; pour dépouiller l'homme du _droit d'échanger_
librement selon ses intérêts; pour attiser les inimitiés
internationales, dans le but patent et presque avoué d'empêcher les
peuples de se rapprocher et de s'unir par les liens du commerce, et
pour cacher au public les faits extérieurs qui se lient à cette
question, c'est un phénomène étrange qui doit avoir sa raison. Je vais
essayer de l'exposer telle que je la vois dans la sincérité de mon
âme. Je n'attaque point les opinions sincères, je les respecte toutes;
je cherche seulement l'explication d'un fait aussi extraordinaire
qu'incontestable, et la réponse à cette question: Comment est-il
arrivé que, parmi ce nombre incalculable de journaux qui représentent
tous les systèmes, même les plus excentriques que l'imagination puisse
enfanter, alors que le socialisme, le communisme, l'abolition de
l'hérédité, de la propriété, de la famille, trouvent des organes, le
droit d'échanger, le droit des hommes à troquer entre eux le fruit de
leurs travaux n'ait pas rencontré dans la presse un seul défenseur?
Quel étrange concours de circonstances a amené les journaux de toutes
couleurs, si divers et si opposés sur toute autre question, à se
constituer, avec une touchante unanimité, les défenseurs du monopole,
et les instigateurs infatigables des jalousies nationales, à l'aide
desquelles il se maintient, se renforce et gagne tous les jours du
terrain?
D'abord, une première classe de journaux a un intérêt direct à faire
triompher en France le système de la protection. Je veux parler de
ceux qui sont notoirement subventionnés par les comités monopoleurs,
agricoles, manufacturiers ou coloniaux. Étouffer les doctrines des
économistes, populariser les sophismes qui soutiennent le régime de la
spoliation, exalter les intérêts individuels qui sont en opposition
avec l'intérêt général, ensevelir dans le plus profond silence les
faits qui pourraient réveiller et éclairer l'esprit public: telle est
la mission qu'ils se sont chargés d'accomplir, et il faut bien qu'ils
gagnent en conscience la subvention que le monopole leur paye.
Mais cette tâche immorale en entraîne une autre plus immorale encore.
Il ne suffit pas de systématiser l'erreur, car l'erreur est éphémère
par nature. Il faut encore prévoir l'époque où la doctrine de la
liberté des échanges, prévalant dans les esprits, voudra se faire jour
dans les lois; et ce serait certes un coup de maître que d'en avoir
d'avance rendu la réalisation impossible. Les journaux auxquels je
fais allusion ne se sont donc pas bornés à prêcher théoriquement
l'isolement des peuples. Ils ont encore cherché à susciter entre eux
une irritation telle qu'ils fussent beaucoup plus disposés à
_échanger_ des boulets que des produits. Il n'est pas de difficultés
diplomatiques qu'ils n'aient exploitées dans cette vue: évacuation
d'Ancône, affaires d'Orient, droit de visite, Taïti, Maroc, tout leur
a été bon. «Que les peuples se haïssent, a dit le monopole, qu'ils
s'ignorent, qu'ils se repoussent, qu'ils s'irritent, qu'ils
s'entr'égorgent, et, quel que soit le sort des doctrines, mon règne
est pour longtemps assuré!»
Il n'est pas difficile de pénétrer les secrets motifs qui rangent les
journaux dits de l'_opposition parlementaire_ parmi les adversaires de
l'union et de la libre communication des peuples.
D'après notre constitution, les contrôleurs des ministres deviennent
ministres eux-mêmes, s'ils donnent à ce contrôle assez de violence et
de popularité pour avilir et renverser ceux qu'ils aspirent à
remplacer. Quoi qu'on puisse penser, à d'autres égards, d'une telle
organisation, on conviendra du moins qu'elle est merveilleusement
propre à envenimer la lutte des partis pour la possession du pouvoir.
Les députés candidats au ministère ne peuvent guère avoir qu'une
pensée, et cette pensée, le bon sens public l'exprime d'une manière
triviale mais énergique: «Ôte-toi de là, que je m'y mette.» On conçoit
que cette opposition personnelle établit naturellement le centre de
ses opérations sur le terrain des questions extérieures. On ne peut
pas tromper longtemps le public sur ce qu'il voit, ce qu'il touche, ce
qui l'affecte directement; mais sur ce qui se passe au dehors, sur ce
qui ne nous parvient qu'à travers des traductions infidèles et
tronquées, il n'est pas indispensable d'avoir raison, il suffit, ce
qui est facile, de produire une illusion quelque peu durable.
D'ailleurs, en appelant à soi cet esprit de nationalité si puissant en
France, en se proclamant seul défenseur de notre gloire, de notre
drapeau, de notre indépendance; en montrant sans cesse l'existence du
ministère liée à un intérêt étranger, on est sûr de le battre en
brèche avec une force populaire irrésistible: car quel ministre peut
espérer de rester au pouvoir si l'opinion le tient pour _lâche,
traître et vendu à un peuple rival_[11]?
[Note 11: Voir, au tome V, les _Incompatibilités_ parlementaires, p.
516.
_(Note de l'éditeur.)_]
Les chefs de parti et les journaux qui s'attellent à leur char sont
donc forcément amenés à fomenter les haines nationales; car comment
soutenir que le ministère est lâche, sans établir que l'étranger est
insolent; et que nous sommes gouvernés par des traîtres, sans avoir
préalablement prouvé que nous sommes entourés d'ennemis qui veulent
nous dicter des lois?
C'est ainsi que les journaux dévoués à l'élévation d'un nom propre
concourent, avec ceux que les monopoleurs soudoient, à rendre toujours
imminente une conflagration générale, et par suite à éloigner tout
rapprochement international, toute réforme commerciale.
En s'exprimant ainsi, l'auteur de cet ouvrage n'entend pas faire de la
politique, et encore moins de l'esprit de parti. Il n'est attaché à
aucune des grandes individualités dont les luttes ont envahi la presse
et la tribune, mais il adhère de toute son âme aux intérêts généraux
et permanents de son pays, à la cause de la vérité et de l'éternelle
justice. Il croit que ces intérêts et ceux de l'humanité se confondent
loin de se contredire, et dès lors il considère comme le comble de la
perversité de transformer les haines nationales en _machine de guerre_
parlementaire. Du reste, il a si peu en vue de justifier la politique
extérieure du cabinet actuel, qu'il n'oublie pas que celui qui la
dirige employa contre ses rivaux les mêmes armes que ses rivaux
tournent aujourd'hui contre lui.
Chercherons-nous l'impartialité internationale et par suite la vérité
économique dans les journaux légitimistes et républicains? Ces deux
opinions se meuvent en dehors des questions personnelles, puisque
l'accès du pouvoir leur est interdit. Il semble dès lors que rien ne
les empêche de plaider avec indépendance la cause de la liberté
commerciale. Cependant, nous les voyons s'attacher à faire obstacle à
la libre communication des peuples. Pourquoi? Je n'attaque ni les
intentions ni les personnes. Je reconnais qu'il y a, au fond de ces
deux grands partis, des vues dont on peut contester la justesse, mais
non la sincérité. Malheureusement, cette sincérité ne se manifeste pas
toujours dans les journaux qui les représentent. Quand on s'est donné
la mission de saper journellement un ordre de choses qu'on croit
mauvais, on finit par n'être pas très-scrupuleux dans le choix des
moyens. Embarrasser le pouvoir, entraver sa marche, le déconsidérer:
telles sont les tristes nécessités d'une polémique qui ne songe qu'à
déblayer le sol des institutions et des hommes qui le régissent, pour
y substituer d'autres hommes et d'autres institutions. Là, encore, le
recours aux passions patriotiques, l'appel aux sentiments d'orgueil
national, de gloire, de suprématie, se présentent comme les armes les
plus efficaces. L'abus suit de près l'usage; et c'est ainsi que le
bien-être et la liberté des citoyens, la grande cause de la fraternité
des nations, sont sacrifiés sans scrupule à cette oeuvre de
_destruction préalable_, que ces partis considèrent comme leur
première mission et leur premier devoir.
Si les exigences de la polémique ont fait un besoin à la presse
opposante de sacrifier la liberté du commerce, parce que, impliquant
l'harmonie des rapports internationaux, elle leur ravirait un
merveilleux instrument d'attaque, il semble que, par cela même, la
presse ministérielle soit intéressée à la soutenir. Il n'en est pas
ainsi. Le gouvernement, accablé sous le poids d'accusations unanimes,
en face d'une impopularité qui fait trembler le sol sous ses pieds,
sent bien que la voix peu retentissante de ses journaux n'étouffera
pas la clameur de toutes les oppositions réunies. Il a recours à une
autre tactique.--On l'accuse d'être voué aux intérêts étrangers.... Eh
bien! il prouvera, par des faits, son indépendance et sa fierté. Il se
mettra en mesure de pouvoir venir dire au pays:--Voyez, j'aggrave
partout les tarifs; je ne recule pas devant l'hostilité des droits
différentiels; et, parmi les îles innombrables du grand Océan, je
choisis, pour m'en emparer, celle dont la conquête doit susciter le
plus de collisions et froisser le plus de susceptibilités étrangères!
La presse départementale aurait pu déjouer toutes ces intrigues, en
les dévoilant.
Une pauvre servante au moins m'était restée,
Qui de ce mauvais air n'était pas infectée.
Mais au lieu de réagir sur la presse parisienne, elle attend
humblement, niaisement son mot d'ordre. Elle ne veut pas avoir de vie
propre. Elle est habituée à recevoir par la poste l'idée qu'il faut
délayer, la manoeuvre à laquelle il faut concourir, au profit de M.
Thiers, de M. Molé ou de M. Guizot. Sa plume est à Lyon, à Toulouse, à
Bordeaux, mais sa tête est à Paris.
Il est donc vrai que la stratégie des journaux, qu'ils émanent de
Paris ou de la province, qu'ils représentent la gauche, la droite ou
le centre, les a entraînés à s'unir à ceux que soudoient les comités
monopoleurs, pour tromper l'opinion publique sur le grand mouvement
social qui s'accomplit en Angleterre; pour n'en parler jamais, ou, si
l'on ne peut éviter d'en dire quelques mots, pour le représenter,
ainsi que l'abolition de l'esclavage, comme l'oeuvre d'un
machiavélisme profond, qui a pour objet définitif l'exploitation du
monde, au profit de la Grande-Bretagne, par l'opération de la liberté
même.
Il me semble que cette puérile prévention ne résisterait pas à la
lecture de ce livre. En voyant agir les _free-traders_, en les
entendant parler, en suivant pas à pas les dramatiques péripéties de
cette agitation puissante, qui remue tout un peuple, et dont le
dénoûment certain est la chute de cette prépondérance oligarchique qui
est précisément, selon nous-mêmes, ce qui rend l'Angleterre
dangereuse; il me semble impossible que l'on persiste à s'imaginer que
tant d'efforts persévérants, tant de chaleur sincère, tant de vie,
tant d'action, n'ont absolument qu'un but: tromper un peuple voisin en
le déterminant à fonder lui-même sa législation industrielle sur les
bases de la justice et de la liberté.
Car enfin, il faudra bien reconnaître, à cette lecture, qu'il y a en
Angleterre deux classes, deux peuples, deux intérêts, deux principes,
en un mot: aristocratie et démocratie.
Si l'une veut l'inégalité, l'autre tend à l'égalité; si l'une défend
la restriction, l'autre réclame la liberté; si l'une aspire à la
conquête, au régime colonial, à la suprématie politique, à l'empire
exclusif des mers, l'autre travaille à l'universel affranchissement;
c'est-à-dire à répudier la conquête, à briser les liens coloniaux, à
substituer, dans les relations internationales, aux artificieuses
combinaisons de la diplomatie, les libres et volontaires relations du
commerce. Et n'est-il pas absurde d'envelopper dans la même haine ces
deux classes, ces deux peuples, ces deux principes, dont l'un est, de
toute nécessité, favorable à l'humanité si l'autre lui est contraire?
Sous peine de l'inconséquence la plus aveugle et la plus grossière,
nous devons donner la main au peuple anglais ou à l'aristocratie
anglaise. Si la liberté, la paix, l'égalité des conditions légales, le
droit au salaire naturel du travail, sont nos principes, nous devons
sympathiser avec la Ligue; si, au contraire, nous pensons que la
spoliation, la conquête, le monopole, l'envahissement successif de
toutes les régions du globe sont, pour un peuple, des éléments de
grandeur qui ne contrarient pas le développement régulier des autres
peuples, c'est à l'aristocratie anglaise qu'il faut nous unir. Mais,
encore une fois, le comble de l'absurde, ce qui serait éminemment
propre à nous rendre la risée des nations, et à nous faire rougir plus
tard de notre propre folie, ce serait d'assister à cette lutte de deux
principes opposés, en vouant aux soldats des deux camps la même haine
et la même exécration. Ce sentiment, digne de l'enfance des sociétés
et qu'on prend si bizarrement pour de la fierté nationale, a pu
s'expliquer jusqu'ici par l'ignorance complète où nous avons été tenus
sur le fait même de cette lutte; mais y persévérer alors qu'elle nous
est révélée, ce serait avouer que nous n'avons ni principes, ni vues,
ni idées arrêtées: ce serait abdiquer toute dignité; ce serait
proclamer à la face du monde étonné que nous ne sommes plus des
hommes, que ce n'est plus la raison, mais l'aveugle instinct qui
dirige nos actions et nos sympathies.
Si je ne me fais pas illusion, cet ouvrage doit offrir aussi quelque
intérêt au point de vue littéraire. Les orateurs de la Ligue se sont
souvent élevés au plus haut degré de l'éloquence politique, et il
devait en être ainsi. Quelles sont les circonstances extérieures et
les situations de l'âme les plus propres à développer la puissance
oratoire? N'est-ce point une grande lutte où l'intérêt individuel de
l'orateur s'efface devant l'immensité de l'intérêt public? Et quelle
lutte présentera ce caractère, si ce n'est celle où la plus vivace
aristocratie et la plus énergique démocratie du monde combattent avec
les armes de la légalité, de la parole et de la raison, l'une pour ses
injustes et séculaires priviléges, l'autre pour les droits sacrés du
travail, la paix, la liberté et la fraternité dans la grande famille
humaine?
Nos pères aussi ont soutenu ce combat, et l'on vit alors les passions
révolutionnaires transformer en puissants tribuns des hommes qui, sans
ces orages, fussent restés enfouis dans la médiocrité, ignorés du
monde et s'ignorant eux-mêmes. C'est la révolution qui, comme le
charbon d'Isaïe, toucha leurs lèvres et embrasa leurs coeurs; mais à
cette époque, la science sociale, la connaissance des lois auxquelles
obéit l'humanité, ne pouvait nourrir et régler leur fougueuse
éloquence. Les systématiques doctrines de Raynal et de Rousseau, les
sentiments surannés empruntés aux Grecs et aux Romains, les erreurs du
XVIIIe siècle, et la phraséologie déclamatoire, dont, selon l'usage,
on se croyait obligé de revêtir ces erreurs, si elles n'ôtèrent rien,
si elles ajoutèrent même au caractère chaleureux de cette éloquence,
la rendent stérile pour un siècle plus éclairé: car ce n'est pas tout
que de parler aux passions, il faut aussi parler à l'esprit, et, en
touchant le coeur, satisfaire l'intelligence.
C'est là ce qu'on trouvera, je crois, dans les discours des Cobden,
des Thompson, des Fox, des Gibson et des Bright. Ce ne sont plus les
mots magiques mais indéfinis, liberté, égalité, fraternité, allant
réveiller des instincts plutôt que des idées; c'est la science, la
science exacte, la science des Smith et des Say, empruntant à
l'agitation des temps le feu de la passion, sans que sa pure lumière
en soit jamais obscurcie.
Loin de moi de contester les talents des orateurs de mon pays. Mais ne
faut-il pas un public, un théâtre, une cause surtout pour que la
puissance de la parole s'élève à toute la hauteur qu'il lui est donné
d'atteindre? Est-ce dans la guerre des portefeuilles, dans les
rivalités personnelles, dans l'antagonisme des coteries; est-ce quand
le peuple, la nation et l'humanité sont hors de cause, quand les
combattants ont répudié tout principe, toute homogénéité dans la
pensée politique; quand on les voit, à la suite d'une crise
ministérielle, faire entre eux échange de doctrines en même temps que
de siéges, en sorte que le fougueux patriote devient diplomate
prudent, pendant que l'apôtre de la paix se transforme en Tyrtée de la
guerre? est-ce dans ces données étroites et mesquines que l'esprit
peut s'agrandir et l'âme s'élever? Non, non, il faut une autre
atmosphère à l'éloquence politique. Il lui faut la lutte, non point la
lutte des individualités, mais la lutte de l'éternelle justice contre
l'opiniâtre iniquité. Il faut que l'oeil se fixe sur de grands
résultats, que l'âme les contemple, les désire, les espère, les
chérisse, et que le langage humain ne serve qu'à verser dans d'autres
âmes sympathiques ces puissants désirs, ces nobles desseins, ce pur
amour et ces chères espérances.
Un des traits les plus saillants et les plus instructifs, entre tous
ceux qui caractérisent l'_agitation_ que j'essaye de révéler à mon
pays, c'est la complète répudiation parmi les _free-traders_ de tout
_esprit de parti_ et leur séparation des Whigs et des Torys.
Sans doute l'_esprit de parti_ a toujours soin de se décorer lui-même
du nom d'_esprit public_. Mais il est un signe infaillible auquel on
peut les distinguer. Quand une mesure est présentée au Parlement,
l'esprit public lui demande: _Qu'es-tu?_ et l'esprit de parti: _D'où
viens-tu?_ Le ministre fait cette proposition,--donc elle est mauvaise
ou doit l'être; et la raison, c'est qu'elle émane du ministre qu'il
s'agit de renverser.
L'esprit de parti est le plus grand fléau des peuples
constitutionnels. Par les obstacles incessants qu'il oppose à
l'administration, il empêche le bien de se réaliser à l'intérieur; et
comme il cherche son principal point d'appui dans les questions
extérieures, que sa tactique est de les envenimer pour montrer que le
cabinet est incapable de les conduire, il s'ensuit que l'esprit de
parti, dans l'opposition, place la nation dans un antagonisme
perpétuel avec les autres peuples et dans un danger de guerre toujours
imminent.
D'un autre côté, l'esprit de parti, aux bancs ministériels, n'est ni
moins aveugle ni moins compromettant. Puisque les existences
ministérielles ne se décident plus par l'habileté ou l'impéritie de
leur administration, mais à coup de boules, résolues à être noires ou
blanches _quand même_, la grande affaire, pour le cabinet, c'est d'en
recruter le plus possible par la corruption parlementaire et
électorale.
La nation anglaise a souffert plus que toute autre de la longue
domination de l'esprit de parti, et ce n'est pas pour nous une leçon à
dédaigner que celle que donnent en ce moment les _free-traders_ qui,
au nombre de plus de cent à la Chambre des communes, sont résolus à
examiner chaque mesure en elle-même, en la rapportant aux principes de
la justice universelle et de l'utilité générale, sans s'inquiéter s'il
convient à Peel ou à Russell, aux Torys ou aux Whigs qu'elle soit
admise ou repoussée.
Des enseignements utiles et pratiques me semblent devoir encore
résulter de la lecture de ce livre. Je ne veux point parler des
connaissances économiques qu'il est si propre à répandre. J'ai
maintenant en vue la tactique constitutionnelle pour arriver à la
solution d'une grande question nationale, en d'autres termes l'_art de
l'agitation_. Nous sommes encore novices en ce genre de stratégie. Je
ne crains pas de froisser l'amour-propre national en disant qu'une
longue expérience a donné aux Anglais la connaissance, qui nous
manque, des moyens par lesquels on arrive à faire triompher un
principe, non par une échauffourée d'un jour, mais par une lutte
lente, patiente, obstinée; par la discussion approfondie, par
l'éducation de l'opinion publique. Il est des pays où celui qui
conçoit l'idée d'une réforme commence par sommer le gouvernement de la
réaliser, sans s'inquiéter si les esprits sont prêts à la recevoir. Le
gouvernement dédaigne, et tout est dit. En Angleterre, l'homme qui a
une pensée qu'il croit utile s'adresse à ceux de ses concitoyens qui
sympathisent avec la même idée. On se réunit, on s'organise, on
cherche à faire des prosélytes; et c'est déjà une première élaboration
dans laquelle s'évaporent bien des rêves et des utopies. Si cependant
l'idée a en elle-même quelque valeur, elle gagne du terrain, elle
pénètre dans toutes les couches sociales, elle s'étend de proche en
proche. L'idée opposée provoque de son côté des associations, des
résistances. C'est la période de la discussion publique, universelle,
des pétitions, des motions sans cesse renouvelées; on compte les voix
du Parlement, on mesure le progrès, on le seconde en épurant les
listes électorales, et, quand enfin le jour du triomphe est arrivé, le
verdict parlementaire n'est pas une révolution, il n'est qu'une
constatation de l'état des esprits; la réforme de la loi suit la
réforme des idées, et l'on peut être assuré que la conquête populaire
est assurée à jamais.
Sous ce point de vue, l'exemple de la Ligue m'a paru mériter d'être
proposé à notre imitation. Qu'on me permette de citer ce que dit à ce
sujet un voyageur allemand.
«C'est à Manchester, dit M. J. G. Kohl, que se tiennent les séances
permanentes du comité de la Ligue. Je dus à la bienveillance d'un ami
de pénétrer dans la vaste enceinte où j'eus l'occasion de voir et
d'entendre des choses qui me surprirent au dernier point. George
Wilson et d'autres chefs renommés de la Ligue, assemblés dans la salle
du Conseil, me reçurent avec autant de franchise que d'affabilité,
répondant sur-le-champ à toutes mes questions et me mettant au fait de
tous les détails de leurs opérations. Je ne pouvais m'empêcher de me
demander ce qui adviendrait, en Allemagne, d'hommes occupés à attaquer
avec tant de talent et de hardiesse les lois fondamentales de l'État.
Il y a longtemps sans doute qu'ils gémiraient dans de sombres cachots,
au lieu de travailler librement et audacieusement à leur grande
oeuvre, à la clarté du jour. Je me demandais encore si, en Allemagne,
de tels hommes admettraient un étranger dans tous leurs secrets avec
cette franchise et cette cordialité.
«J'étais surpris de voir les Ligueurs, tous hommes privés, marchands,
fabricants, littérateurs, conduire une grande entreprise politique,
comme des ministres et des hommes d'État. L'aptitude aux affaires
publiques semble être la faculté innée des Anglais. Pendant que
j'étais dans la salle du conseil, un nombre prodigieux de lettres
étaient apportées, ouvertes, lues et répondues sans interruption ni
retard. Ces lettres, affluant de tous les points du Royaume-Uni,
traitaient les matières les plus variées, toutes se rapportant à
l'objet de l'association. Quelques-unes portaient les nouvelles du
mouvement des Ligueurs ou de leurs adversaires; car l'oeil de la Ligue
est toujours ouvert sur les amis comme sur les ennemis....
«Par l'intermédiaire d'associations locales, formées sur tous les
points de l'Angleterre, la Ligue a étendu maintenant son influence sur
tout le pays, et est arrivée à un degré d'importance vraiment
extraordinaire. Ses festivals, ses expositions, ses banquets, ses
meetings apparaissent comme de grandes solennités publiques.... Tout
membre qui contribue pour 50 l. (1,250 fr.) a un siége et une voix au
conseil... Elle a des comités d'ouvriers, pour favoriser la
propagation de ses doctrines parmi les classes laborieuses; et des
comités de dames, pour s'assurer la sympathie et la coopération du
beau sexe. Elle a des professeurs, des orateurs qui parcourent
incessamment le pays, pour souffler le feu de l'agitation dans
l'esprit du peuple. Ces orateurs ont fréquemment des conférences et
des discussions publiques avec les orateurs du parti opposé, et il
arrive presque toujours que ceux-ci sortent vaincus du champ de
bataille.... Les Ligueurs écrivent directement à la reine, au duc de
Wellington, à sir Robert Peel et autres hommes distingués, et ne
manquent pas de leur envoyer leurs journaux et des rapports
circonstanciés et toujours fidèles de leurs opérations. Quelquefois
ils délèguent auprès des hommes les plus éminents de l'aristocratie
anglaise une députation chargée de leur jeter à la face les vérités
les plus dures.
«On pense bien que la Ligue ne néglige pas la puissance de ce Briarée
aux cent bras, la _Presse_. Non-seulement elle répand ses opinions par
l'organe des journaux qui lui sont favorables; mais encore elle émet
elle-même un grand nombre de publications périodiques exclusivement
consacrées à sa cause. Celles-ci contiennent naturellement les comptes
rendus des opérations, des souscriptions, des meetings, des discours
contre le régime prohibitif, répétant pour la millième fois que le
monopole est contraire à l'ordre de la nature et que la Ligue a pour
but de faire prévaloir l'ordre équitable de la Providence.--....
L'association pour la liberté du commerce a surtout recours à ces
pamphlets courts et peu coûteux, appelés _tracts_, arme favorite de la
polémique anglaise: c'est avec ces courtes et populaires
dissertations, à deux sous, dues à la plume d'écrivains éminents tels
que Cobden et Bright, que la Ligue attaque perpétuellement le public,
et entretient comme une continuelle fusillade à petit plomb. Elle ne
dédaigne pas des armes plus légères encore; des affiches, des placards
qui contiennent des devises, des pensées, des sentences, des
aphorismes, des couplets, graves ou gais, philosophiques ou
satiriques, mais tous ayant trait à ces deux objets précis: le
_Monopole_ et le _Libre-Échange_... La Ligue et l'anti-Ligue ont porté
leur champ de bataille jusque dans les Abécédaires, semant ainsi les
éléments de la discussion dans l'esprit des générations futures.
«Toutes les publications de la Ligue sont non-seulement écrites, mais
imprimées, mises sous enveloppe et publiées dans les salles du comité
de Manchester. Je traversai une foule de pièces où s'accomplissent ces
diverses opérations jusqu'à ce que j'arrivai à la grande salle de
dépôt, où livres, journaux, rapports, tableaux, pamphlets, placards,
étaient empilés, comme des ballots de mousseline ou de calicot. Nous
parvînmes enfin à la salle des rafraîchissements, où le thé nous fut
offert par des dames élégantes. La conversation s'engagea, etc...»
Puisque M. Kohl a parlé de la participation des dames anglaises à
l'oeuvre de la Ligue, j'espère qu'on ne trouvera pas déplacées
quelques réflexions à ce sujet. Je ne doute pas que le lecteur ne soit
surpris, et peut-être scandalisé, de voir la femme intervenir dans ces
orageux débats. Il semble que la femme perde de sa grâce en se
risquant dans cette mêlée scientifique toute hérissée des mots
barbares _Tarifs_, _Salaires_, _Profits_, _Monopoles_. Qu'y a-t-il de
commun entre des dissertations arides et cet être éthéré, cet ange des
affections douces, cette nature poétique et dévouée dont la seule
destinée est d'aimer et de plaire, de compatir et de consoler?
Mais si la femme s'effraie à l'aspect du lourd syllogisme et de la
froide statistique, elle est douée d'une sagacité merveilleuse, d'une
promptitude, d'une sûreté d'appréciation qui lui font saisir le côté
par où une entreprise sérieuse sympathise avec le penchant de son
coeur. Elle a compris que l'effort de la Ligue est une cause de
justice et de réparation envers les classes souffrantes; elle a
compris que l'aumône n'est pas la seule forme de la charité. Nous
sommes toujours prêtes à secourir l'infortune, disent-elles, mais ce
n'est pas une raison pour que la loi fasse des infortunés. Nous
voulons nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux qui ont froid; mais nous
applaudissons à des efforts qui ont pour objet de renverser les
barrières qui s'interposent entre le vêtement et la nudité, entre la
subsistance et l'inanition.
Et d'ailleurs, le rôle que les dames anglaises ont su prendre dans
l'oeuvre de la Ligue n'est-il pas en parfaite harmonie avec la mission
de la femme dans la société?--Ce sont des fêtes, des soirées données
aux _free-traders_;--de l'éclat, de la chaleur, de la vie, communiqués
par leur présence à ces grandes joutes oratoires où se dispute le sort
des masses;--une coupe magnifique offerte au plus éloquent orateur ou
au plus infatigable défenseur de la liberté.
Un philosophe a dit: «Un peuple n'a qu'une chose à faire pour
développer dans son sein toutes les vertus, toutes les énergies
utiles. C'est tout simplement d'_honorer ce qui est honorable et de
mépriser ce qui est méprisable_.» Et quel est le dispensateur naturel
de la honte et de la gloire? C'est la femme; la femme, douée d'un tact
si sûr pour discerner la moralité du but, la pureté des motifs, la
convenance des formes; la femme, qui, simple spectateur de nos luttes
sociales, est toujours dans des conditions d'impartialité trop souvent
étrangères à notre sexe; la femme, dont un sordide intérêt, un froid
calcul ne glace jamais la sympathie pour ce qui est noble et beau; la
femme, enfin, qui défend par une larme et qui commande par un sourire.
Jadis, les dames couronnaient le vainqueur du tournoi. La bravoure,
l'adresse, la clémence se popularisaient au bruit enivrant de leurs
applaudissements. Dans ces temps de troubles et de violences, où la
force brutale s'appesantissait sur les faibles et les petits, ce qu'il
était bon d'encourager, c'était la générosité dans le courage et la
loyauté du chevalier unie aux rudes habitudes du soldat.
Eh quoi! parce que les temps sont changés; parce que les siècles ont
marché; parce que la force musculaire a fait place à l'énergie morale;
parce que l'injustice et l'oppression empruntent d'autres formes, et
que la lutte s'est transportée du champ de bataille sur le terrain
des idées, la mission de la femme sera terminée? Elle sera pour
toujours reléguée en dehors du mouvement social? Il lui sera interdit
d'exercer sur des moeurs nouvelles sa bienfaisante influence, et de
faire éclore, sous son regard, les vertus d'un ordre plus relevé que
réclame la civilisation moderne?
Non, il ne peut en être ainsi. Il n'est pas de degré dans le mouvement
ascensionnel de l'humanité, où l'empire de la femme s'arrête à jamais.
La civilisation se transforme et s'élève; cet empire doit se
transformer et s'élever avec elle, et non s'anéantir; ce serait un
vide inexplicable dans l'harmonie sociale et dans l'ordre providentiel
des choses. De nos jours, il appartient aux femmes de décerner aux
vertus morales, à la puissance intellectuelle, au courage civil, à la
probité politique, à la philanthropie éclairée ces prix inestimables,
ces irrésistibles encouragements qu'elles réservaient autrefois à la
seule bravoure de l'homme d'armes. Qu'un autre cherche un côté
ridicule à cette intervention de la femme dans la nouvelle vie du
siècle; je n'en puis voir que le côté sérieux et touchant. Oh! si la
femme laissait tomber sur l'abjection politique ce mépris poignant
dont elle flétrissait autrefois la lâcheté militaire! si elle avait
pour qui trafique d'un vote, pour qui trahit un mandat, pour qui
déserte la cause de la vérité et de la justice, quelques-unes de ces
mortelles ironies dont elle eût accablé, dans d'autres temps, le
chevalier félon qui aurait abandonné la lice ou acheté la vie au prix
de l'honneur!... Oh! nos luttes n'offriraient pas sans doute ce
spectacle de démoralisation et de turpitude qui contriste les coeurs
élevés, jaloux de la gloire et de la dignité de leur pays... Et
cependant il existe des hommes au coeur dévoué, à l'intelligence
puissante; mais, à l'aspect de l'intrigue partout triomphante, ils
s'environnent d'un voile de réserve et de fierté. On les voit,
succombant sous la répulsion de la médiocrité envieuse, s'éteindre
dans une douloureuse agonie, découragés et méconnus. Oh! c'est au
coeur de la femme à comprendre ces natures d'élite.--Si l'abjection la
plus dégoûtante a faussé tous les ressorts de nos institutions; si une
basse cupidité, non contente de régner sans partage, s'érige encore
effrontément en système; si une atmosphère de plomb pèse sur notre vie
sociale, peut-être faut-il en chercher la raison dans ce que la femme
n'a pas encore pris possession de la mission que lui a assignée la
Providence.
En essayant d'indiquer quelques-uns des enseignements que l'on peut
retirer de la lecture de ce livre, je n'ai pas besoin de dire que j'en
attribue exclusivement le mérite aux orateurs dont je traduis les
discours, car, quant à la traduction, je suis le premier à en
reconnaître l'extrême faiblesse; j'ai affaibli l'éloquence des Cobden,
des Fox, des George Thompson; j'ai négligé de faire connaître au
public français d'autres puissants orateurs de la Ligue, MM. Moore,
Villiers et le colonel Thompson; j'ai commis la faute de ne pas puiser
aux sources si abondantes et si dramatiques des débats parlementaires;
enfin, parmi les immenses matériaux qui étaient à ma disposition,
j'aurais pu faire un choix plus propre à marquer le progrès de
l'_agitation_. Pour tous ces défauts, je n'ai qu'une excuse à
présenter au lecteur. Le temps et l'espace m'ont manqué, l'espace
surtout; car, comment aurais-je osé risquer plusieurs volumes, quand
je suis si peu rassuré sur le sort de celui que je soumets au jugement
du public?
J'espère au moins qu'il réveillera quelques espérances au sein de
l'école des économistes. Il fut un temps où elle était raisonnablement
fondée à regarder comme prochain le triomphe de son principe. Si bien
des préjugés existaient encore dans le vulgaire, la classe
intelligente, celle qui se livre à l'étude des sciences morales et
politiques, en était à peu près affranchie. On se séparait encore sur
des questions d'opportunité, mais, en fait de doctrines, l'autorité
des Smith et des Say n'était plus contestée.
Cependant vingt années se sont écoulées, et bien loin que l'économie
politique ait gagné du terrain, ce n'est pas assez de dire qu'elle en
a perdu, on pourrait presque affirmer qu'il ne lui en reste plus, si
ce n'est l'étroit espace où s'élève l'Académie des sciences morales.
En théorie, les billevesées les plus étranges, les visions les plus
apocalyptiques, les utopies les plus bizarres ont envahi toute la
génération qui nous suit. Dans l'application, le monopole n'a fait que
marcher de conquête en conquête. Le système colonial a élargi ses
bases; le système protecteur a créé pour le travail des récompenses
factices, et l'intérêt général a été livré au pillage; enfin, l'école
économiste n'existe plus qu'à l'état, pour ainsi dire, historique, et
ses livres ne sont plus consultés que comme les monuments qui
racontent à notre âge les pensées d'un temps qui n'est plus.
Cependant un petit nombre d'hommes sont restés fidèles au principe de
la liberté. Ils y seraient fidèles encore alors qu'ils se verraient
dans l'isolement le plus complet, car la vérité économique s'empare de
l'âme avec une autorité qui ne le cède pas à l'évidence mathématique.
Mais, sans abandonner leur foi dans le triomphe définitif de la
vérité, il n'est pas possible qu'ils ne ressentent un découragement
profond à l'aspect de l'état des esprits et de la marche rétrograde
des doctrines. Ce sentiment se manifeste dans un livre récemment
publié, et qui est certainement l'oeuvre capitale qu'a produite depuis
1830 l'école économiste. Sans sacrifier aucun principe, on voit, à
chaque ligne, que M. Dunoyer en confie la réalisation à un avenir
éloigné; alors qu'une dure expérience, à défaut de la raison, aura
dissipé ces préjugés funestes que les intérêts privés entretiennent et
exploitent avec tant d'habileté.
Dans ces tristes circonstances, je ne puis m'empêcher d'espérer que
ce livre, malgré ses défauts, offrira bien des consolations,
réveillera bien des espérances, ranimera le zèle et le dévouement au
coeur de mes amis politiques, en leur montrant que si le flambeau de
la vérité a pâli sur un point, il jette sur un autre un éclat
irrésistible; que l'humanité ne rétrograde pas, mais qu'elle progresse
à pas de géant, et que le temps n'est pas éloigné où l'union et le
bien-être des peuples seront fondés sur une base immuable: _La libre
et fraternelle communication des hommes de toutes les régions, de
tous les climats et de toutes les races_.