La personne la plus exposée à se faire illusion sur le mérite et la
portée d'un livre, après l'auteur, c'est certainement le traducteur.
Peut-être n'échappé-je pas à cette loi, car je n'hésite pas à dire que
celui que je publie, s'il obtenait d'être lu, serait pour mon pays une
sorte de révélation. La liberté, en matière d'échanges, est considérée
chez nous comme une utopie ou quelque chose de pis. On accorde bien,
abstraitement, la vérité du principe, on veut bien reconnaître qu'il
figure convenablement dans un ouvrage de théorie. Mais on s'arrête là.
On ne lui fait même l'honneur de le tenir pour vrai qu'à une
condition: c'est de rester à jamais relégué, avec le livre qui le
contient, dans la poudre des bibliothèques, de n'exercer sur la
pratique aucune influence, et de céder le sceptre des affaires au
principe antagonique, et par cela même abstraitement faux, de la
prohibition, de la restriction, de la protection. S'il est encore
quelques économistes qui, au milieu du vide qui s'est fait autour
d'eux, n'aient pas tout à fait laissé échapper de leur coeur la sainte
foi dans le dogme de la liberté, à peine osent-ils, d'un regard
incertain, en chercher le douteux triomphe dans les profondeurs de
l'avenir. Comme ces semences recouvertes d'épaisses couches de terre
inerte et qui n'écloront que lorsque quelque cataclysme, les ramenant
à la surface, les aura exposés aux rayons vivifiants du soleil, ils
voient le germe sacré de la liberté enfoui sous la dure enveloppe des
passions et des préjugés, et ils n'osent compter le nombre des
révolutions sociales qui devront s'accomplir, avant qu'il soit mis en
contact avec le soleil de la vérité. Ils ne se doutent pas, ils ne
paraissent pas du moins se douter que le pain des forts, converti en
lait pour les faibles, a été distribué sans mesure à toute une
génération contemporaine; que le grand principe, le droit d'échanger,
a brisé son enveloppe, qu'il s'est répandu comme un torrent sur les
intelligences, qu'il anime toute une grande nation, qu'il y a fondé
une opinion publique indomptable, qu'il va prendre possession des
affaires humaines, qu'il s'apprête à absorber la législation
économique d'un grand peuple! C'est là la _bonne nouvelle_ que
renferme ce livre. Parviendra-t-elle à vos oreilles, amis de la
liberté, partisans de l'union des peuples, apôtres de l'universelle
fraternité des hommes, défenseurs des classes laborieuses, sans
qu'elle réveille dans vos coeurs la confiance, le zèle et le courage?
Oui, si ce livre pouvait pénétrer sous la froide pierre qui couvre les
Tracy, les Say, les Comte, je crois que les ossements de ces illustres
philanthropes tressailliraient de joie dans la tombe.
Mais, hélas! je n'oublie pas la restriction que j'ai posée moi-même:
_Si ce livre obtient d'être lu._--COBDEN! LIGUE! AFFRANCHISSEMENT DES
ÉCHANGES!--Qu'est-ce que Cobden? Qui a entendu parler, en France, de
Cobden? Il est vrai que la postérité attachera son nom à une de ces
grandes réformes sociales qui marquent, de loin en loin, les pas de
l'humanité dans la carrière de la civilisation; la restauration, non
du droit _au_ travail, selon la logomachie du jour, mais du droit
sacré _du_ travail à sa juste et naturelle rémunération. Il est vrai
que Cobden est à Smith ce que la propagation est à l'invention;
qu'aidé de ses nombreux compagnons de travaux, il a vulgarisé la
science sociale; qu'en dissipant dans l'esprit de ses compatriotes les
préjugés qui servent de base au monopole, cette spoliation au dedans,
et à la conquête, cette spoliation au dehors; en ruinant ainsi cet
aveugle antagonisme qui pousse les classes contre les classes et les
peuples contre les peuples, il a préparé aux hommes un avenir de paix
et de fraternité fondé, non sur un chimérique renoncement à soi-même,
mais sur l'indestructible amour de la conservation et du progrès
individuels, sentiment qu'on a essayé de flétrir sous le nom d'intérêt
bien entendu, mais auquel, il est impossible de ne pas le reconnaître,
il a plu à Dieu de confier la conservation et le progrès de l'espèce;
il est vrai que cet apostolat s'est exercé de notre temps, sous notre
ciel, à nos portes, et qu'il agite encore, jusqu'en ses fondements,
une nation dont les moindres mouvements ont coutume de nous préoccuper
à l'excès. Et cependant, qui a entendu parler de Cobden? Eh, bon Dieu!
nous avons bien autre chose à faire qu'à nous occuper de ce qui, après
tout, ne tend qu'à changer la face du monde. Ne faut-il pas aider M.
Thiers à remplacer M. Guizot, ou M. Guizot à remplacer M. Thiers? Ne
sommes-nous pas menacés d'une nouvelle irruption de barbares, sous
forme d'huile égyptienne ou de viande sarde? et ne serait-il pas bien
fâcheux que nous reportassions, un moment, sur la libre communication
des peuples une attention si utilement absorbée par Noukahiva, Papéïti
et Mascate?
La _Ligue_! De quelle Ligue s'agit-il? L'Angleterre a-t-elle enfanté
quelque Guise ou quelque Mayenne? Les catholiques et les anglicans
vont-ils avoir leur bataille d'Ivry?
L'agitation que vous annoncez se rattache-t-elle à l'agitation
irlandaise? Va-t-il y avoir des guerres, des batailles, du sang
répandu? Peut-être alors notre curiosité serait-elle éveillée, car
nous aimons prodigieusement les jeux de la force brutale, et puis nous
prenons tant d'intérêt aux questions religieuses! nous sommes devenus
si bons catholiques, si bons papistes, depuis quelque temps.
_Affranchissement des échanges!_ Quelle déception! quelle chute!
Est-ce que le droit d'échanger, si c'est un droit, vaut la peine que
nous nous en occupions? Liberté de parler, d'écrire, d'enseigner, à la
bonne heure; on peut y réfléchir de temps en temps, à moments perdus,
quand la question suprême, la question ministérielle, laisse à nos
facultés quelques instants de répit, car enfin ces libertés
intéressent les hommes qui ont des loisirs. Mais la liberté d'acheter
et de vendre! la liberté de disposer du fruit de son travail, d'en
retirer par l'échange tout ce qu'il est susceptible de donner, cela
intéresse aussi le peuple, l'homme de labeur, cela touche à la vie de
l'ouvrier. D'ailleurs, échanger, trafiquer, cela est si prosaïque! et
puis c'est tout au plus une question de bien-être et de justice. _Le
bien-être!_ oh! c'est trop matériel, trop matérialiste pour un siècle
d'abnégation comme le nôtre! La _justice_! oh! cela est trop froid. Si
au moins il s'agissait d'_aumônes_, il y aurait de belles phrases à
faire. Et n'est-il pas bien doux de persévérer dans l'injustice, quand
en même temps on est aussi prompt que nous le sommes à faire montre de
charité et de philanthropie?
«Le sort en est jeté, s'écriait Kepler, j'écris mon livre; on le lira
dans l'âge présent ou dans la postérité; que m'importe? il pourra
attendre son lecteur.»--Je ne suis pas Kepler, je n'ai arraché à la
nature aucun de ses secrets; et je ne suis qu'un simple et
très-médiocre traducteur. Et cependant j'ose dire comme le grand
homme: Ce livre peut attendre; le lecteur lui arrivera tôt ou tard.
Car enfin, pour peu que mon pays s'endorme quelque temps encore dans
l'ignorance volontaire où il semble se complaire, à l'égard de la
révolution immense qui fait bouillonner tout le sol britannique, un
jour il sera frappé de stupeur à l'aspect de ce feu volcanique.....
non, de cette lumière bienfaisante qu'il verra luire au septentrion.
Un jour, et ce jour n'est pas éloigné, il apprendra, sans transition,
sans que rien la lui ait fait présager, cette grande nouvelle:
l'Angleterre ouvre tous ses ports; elle a renversé toutes les
barrières qui la séparaient des nations; elle avait cinquante
colonies, elle n'en a plus qu'une, et c'est l'univers; elle échange
avec quiconque veut échanger; elle achète sans demander à vendre; elle
accepte toutes les relations sans en exiger aucune; elle appelle sur
elle l'_invasion_ de vos produits; l'Angleterre a affranchi le travail
et l'échange.--Alors, peut-être, on voudra savoir comment, par qui,
depuis combien de temps cette révolution a été préparée; dans quel
souterrain impénétrable, dans quelles catacombes ignorées elle a été
ourdie, quelle franc-maçonnerie mystérieuse en a noué les fils; et ce
livre sera là pour répondre: Eh, mon Dieu! cela s'est fait en plein
soleil, ou du moins en plein air (car on dit qu'il n'y a pas de soleil
en Angleterre). Cela s'est accompli en public, par une discussion qui
a duré dix ans, soutenue simultanément sur tous les points du
territoire. Cette discussion a augmenté le nombre des journaux
anglais, en a allongé le format; elle a enfanté des milliers de tonnes
de brochures et de pamphlets; on en suivait le cours avec anxiété aux
États-Unis, en Chine, et jusque chez les hordes sauvages des noirs
Africains. Vous seuls, Français, ne vous en doutiez pas. Et pourquoi?
Je pourrais le dire, mais est-ce bien prudent? N'importe! la vérité me
presse et je la dirai. C'est qu'il y a parmi nous deux grands
corrupteurs qui soudoient la publicité. L'un s'appelle _Monopole_, et
l'autre _Esprit de parti_. Le premier a dit: J'ai besoin que la haine
s'interpose entre la France et l'étranger, car si les nations ne se
haïssaient pas, elles finiraient par s'entendre, par s'unir, par
s'aimer, et peut-être, chose horrible à penser! par _échanger_ entre
elles les fruits de leur industrie. Le second a dit: J'ai besoin des
inimitiés nationales, parce que j'aspire au pouvoir; et j'y arriverai,
si je parviens à m'entourer d'autant de popularité que j'en arracherai
à mes adversaires, si je les montre vendus à un étranger prêt à nous
envahir, et si je me présente comme le sauveur de la patrie.--Alors
l'alliance a été conclue entre le monopole et l'esprit de parti, et il
a été arrêté que toute publicité, à l'égard de ce qui se passe au
dehors, consisterait en ces deux choses: Dissimuler, dénaturer. C'est
ainsi que la France a été tenue systématiquement dans l'ignorance du
fait que ce livre a pour objet de révéler. Mais comment les journaux
ont-ils pu réussir? Cela vous étonne?--et moi aussi. Mais leur succès
est irrécusable.
Cependant, et précisément parce que je vais introduire le lecteur (si
j'ai un lecteur) dans un monde qui lui est complétement étranger, il
doit m'être permis de faire précéder cette traduction de quelques
considérations générales sur le régime économique de la
Grande-Bretagne, sur les causes qui ont donné naissance à la Ligue,
sur l'esprit et la portée de cette association, au point de vue
social, moral et politique.
On a dit et on répète souvent que l'école économiste, qui confie à
leur naturelle gravitation les intérêts des diverses classes de la
société, était née en Angleterre; et on s'est hâté d'en conclure, avec
une surprenante légèreté, que cet effrayant contraste d'opulence et de
misère, qui caractérise la Grande-Bretagne, était le résultat de la
doctrine proclamée avec tant d'autorité par Ad. Smith, exposée avec
tant de méthode par J. B. Say. On semble croire que la liberté règne
souverainement de l'autre côté de la Manche et qu'elle préside à la
manière inégale dont s'y distribue la richesse.
«Il avait assisté,» disait, ces jours derniers, M. Mignet, en parlant
de M. Sismondi, «il avait assisté à la grande révolution économique
opérée de nos jours. Il avait suivi et admiré les brillants effets des
doctrines qui avaient affranchi le travail, renversé les barrières que
les jurandes, les maîtrises, les douanes intérieures et les monopoles
multipliés opposaient à ses produits et à ses échanges; qui avaient
provoqué l'abondante production et la _libre circulation_ des valeurs,
etc.
«Mais bientôt il avait pénétré plus avant, et des spectacles moins
propres à l'enorgueillir des progrès de l'homme et à le rassurer sur
son bonheur s'étaient montrés à lui, _dans le pays même_ où les
théories nouvelles s'étaient le plus vite et le plus complétement
développées, _en Angleterre où elles régnaient avec empire_. Qu'y
avait-il vu? Toute la grandeur, mais aussi tous les excès de la
production illimitée,... chaque marché fermé réduisant des populations
entières à mourir de faim, les déréglements de la concurrence, cet
état de nature des intérêts, souvent plus meurtrier que les ravages de
la guerre; il y avait vu l'homme réduit à être un ressort d'une
machine plus intelligente que lui, entassé dans des lieux malsains où
la vie n'atteignait pas la moitié de sa durée, où les liens de famille
se brisaient et les idées de morale se perdaient... En un mot, il y
avait vu l'extrême misère et une effrayante dégradation racheter
tristement et menacer sourdement la prospérité et les splendeurs d'un
grand peuple.
«Surpris et troublé, il se demanda si _une science qui sacrifiait_ le
bonheur de l'homme à la production de la richesse... était la vraie
science... Depuis ce moment, il prétendit que l'économie politique
devait avoir beaucoup moins pour objet la production abstraite de la
richesse que son équitable distribution.»
Disons en passant que l'économie politique n'a pas plus pour objet la
production (encore moins la production _abstraite_), que la
distribution de la richesse. C'est le travail, c'est l'échange qui ont
ces choses-là pour objet. L'économie politique n'est pas un art, mais
une science. Elle n'impose rien, elle ne conseille même rien, et par
conséquent elle ne _sacrifie rien_; elle décrit comment la richesse se
produit et se distribue, de même que la physiologie décrit le jeu de
nos organes; et il est aussi injuste d'imputer à l'une les maux de la
société qu'il le serait, d'attribuer à l'autre les maladies qui
affligent le corps humain.
Quoiqu'il en soit, les idées très-répandues, dont M. Mignet s'est
rendu le trop éloquent interprète, conduisent naturellement à
l'arbitraire. À l'aspect de cette révoltante inégalité que la théorie
économique, tranchons le mot, que la liberté est censée avoir
engendrée, _là où elle règne avec le plus d'empire_, il est tout
naturel qu'on l'accuse, qu'on la repousse, qu'on la flétrisse et qu'on
se réfugie dans des arrangements sociaux artificiels, dans des
organisations de travail, dans des associations _forcées_ de capital
et de main-d'oeuvre, dans des utopies, en un mot, où la liberté est
préalablement sacrifiée comme incompatible avec le règne de l'égalité
et de la fraternité parmi les hommes.
Il n'entre pas dans notre sujet d'exposer la doctrine du libre-échange
ni de combattre les nombreuses manifestations de ces écoles qui, de
nos jours, ont usurpé le nom de socialisme et qui n'ont entre elles de
commun que cette usurpation.
Mais il importe d'établir ici que, bien loin que le régime économique
de la Grande-Bretagne soit fondé sur le principe de la liberté, bien
loin que la richesse s'y distribue d'une manière naturelle, bien loin
enfin que, selon l'heureuse expression de M. de Lamartine, chaque
industrie s'y fasse par la liberté une justice qu'aucun système
arbitraire ne saurait lui faire, il n'y a pas de pays au monde, sauf
ceux qu'afflige encore l'esclavage, où la théorie de Smith,--la
doctrine du laissez-faire, laissez-passer,--soit moins pratiquée qu'en
Angleterre, et où l'homme soit devenu pour l'homme un objet
d'exploitation plus systématique.
Et il ne faut pas croire, comme on pourrait nous l'objecter, que c'est
précisément la libre concurrence qui a amené, à la longue,
l'asservissement de la main-d'oeuvre aux capitaux, de la classe
laborieuse à la classe oisive. Non, cette injuste domination ne
saurait être considérée comme le résultat, ni même l'abus d'un
principe qui ne dirigea jamais l'industrie britannique; et, pour en
fixer l'origine, il faudrait remonter à une époque qui n'est certes
pas un temps de liberté, à la conquête de l'Angleterre par les
Normands.
Mais sans retracer ici l'histoire des deux races qui foulent le sol
britannique et s'y sont livré, sur la forme civile, politique,
religieuse, tant de luttes sanglantes, il est à propos de rappeler
leur situation respective au point de vue économique.
L'aristocratie anglaise, on le sait, est propriétaire de toute la
surface du pays. De plus elle tient en ses mains la puissance
législative. Il ne s'agit que de savoir si elle a usé de cette
puissance dans l'intérêt de la communauté ou dans son propre intérêt.
«Si notre Code financier,» disait M. Cobden, en s'adressant à
l'aristocratie elle-même, dans le Parlement, «si le _statute-book_
pouvait parvenir dans la lune, seul et sans aucun commentaire
historique, il n'en faudrait pas davantage pour apprendre à ses
habitants qu'il est l'oeuvre d'une assemblée de seigneurs maîtres du
sol (_Landlords_).»
Quand une race aristocratique a tout à la fois le droit de faire la
loi et la force de l'imposer, il est malheureusement trop vrai
qu'elle la fait à son profit. C'est là une pénible vérité. Elle
contristera, je le sais, les âmes bienveillantes qui comptent, pour la
réforme des abus, non sur la réaction de ceux qui les subissent, mais
sur la libre et fraternelle initiative de ceux qui les exploitent.
Nous voudrions bien qu'on pût nous signaler dans l'histoire un tel
exemple d'abnégation. Mais il ne nous a jamais été donné ni par les
castes dominantes de l'Inde, ni par ces Spartiates, ces Athéniens et
ces Romains qu'on offre sans cesse à notre admiration, ni par les
seigneurs féodaux du moyen âge, ni par les planteurs des Antilles, et
il est même fort douteux que ces oppresseurs de l'humanité aient
jamais considéré leur puissance comme injuste et illégitime[1].
[Note 1: Deux pensées, que l'auteur devait développer plus tard, en
écrivant la seconde série des _Sophismes_, apparaissent dans ce
paragraphe et ceux qui suivent. De l'une procède le chapitre _les Deux
morales_; de l'autre, le chapitre _Physiologie de la spoliation_. V.
t. IV, p. 127 et 148.
(_Note de l'éditeur._)]
Si l'on pénètre quelque peu dans les nécessités, on peut dire fatales,
des races aristocratiques, on s'aperçoit bientôt qu'elles sont
considérablement modifiées et aggravées par ce qu'on a nommé le
principe de la population.
Si les classes aristocratiques étaient stationnaires de leur nature;
si elles n'étaient pas, comme toutes les autres, douées de la faculté
de multiplier, un certain degré de bonheur et même d'égalité serait
peut-être compatible avec le régime de la conquête. Une fois les
terres partagées entre les familles nobles, chacune transmettrait ses
domaines, de génération en génération, à son unique représentant, et
l'on conçoit que, dans cet ordre de choses, il ne serait pas
impossible à une classe industrieuse de s'élever et de prospérer
paisiblement à côté de la race conquérante.
Mais les conquérants pullulent tout comme de simples _prolétaires_.
Tandis que les frontières du pays sont immuables, tandis que le nombre
des domaines seigneuriaux reste le même, parce que, pour ne pas
affaiblir sa puissance, l'aristocratie prend soin de ne les pas
diviser et de les transmettre intégralement, de mâle en mâle, dans
l'ordre de primogéniture; de nombreuses famille de _cadets_ se forment
et multiplient à leur tour. Elles ne peuvent se soutenir par le
travail, puisque, dans les idées nobiliaires, le travail est réputé
infâme. Il n'y a donc qu'un moyen de les pourvoir; ce moyen, c'est
l'exploitation des classes laborieuses. La spoliation au dehors
s'appelle guerre, conquêtes, colonies. La spoliation au dedans se
nomme impôts, places, monopoles. Les aristocraties civilisées se
livrent généralement à ces deux genres de spoliation; les
aristocraties barbares sont obligées de s'interdire le second par une
raison bien simple, c'est qu'il n'y a pas autour d'elles une classe
industrieuse à dépouiller. Mais quand les ressources de la spoliation
extérieure viennent aussi à leur manquer, que deviennent donc, chez
les barbares, les générations aristocratiques des branches cadettes?
Ce qu'elles deviennent? On les étouffe; car il est dans la nature des
aristocraties de préférer au travail la mort même.
«Dans les archipels du grand Océan, les cadets de famille n'ont aucune
part dans la succession de leurs pères. Ils ne peuvent donc vivre que
des aliments que leur donnent leurs aînés, s'ils restent en famille;
ou de ce que peut leur donner la population asservie, s'ils entrent
dans l'association militaire des _arreoys_. Mais, quel que soit celui
des deux partis qu'ils prennent, ils ne peuvent espérer de perpétuer
leur race. L'impuissance de transmettre à leurs enfants aucune
propriété et de les maintenir dans le rang où ils naissent, est sans
doute ce qui leur a fait une loi de les étouffer[2].»
[Note 2: Anderson, 3e _Voyage de Cook_.]
L'aristocratie anglaise, quoique sous l'influence des mêmes instincts
qui inspirent l'aristocratie malaie (car les circonstances varient,
mais la nature humaine est partout la même), s'est trouvée, si je puis
m'exprimer ainsi, dans un milieu plus favorable. Elle a eu, en face
d'elle et au-dessous d'elle, la population la plus laborieuse, la plus
active, la plus persévérante, la plus énergique et en même temps la
plus docile du globe; elle l'a méthodiquement exploitée.
Rien de plus fortement conçu, de plus énergiquement exécuté que cette
exploitation. La possession du sol met aux mains de l'oligarchie
anglaise la puissance législative; par la législation, elle ravit
systématiquement la richesse à l'industrie. Cette richesse, elle
l'emploie à poursuivre au dehors ce système d'empiétements qui a
soumis quarante-cinq colonies à la Grande-Bretagne; et les colonies
lui servent à leur tour de prétexte pour lever, aux frais de
l'industrie et au profit des branches cadettes, de lourds impôts, de
grandes armées, une puissante marine militaire.
Il faut rendre justice à l'oligarchie anglaise. Elle a déployé, dans
sa double politique de spoliation intérieure et extérieure, une
habileté merveilleuse. Deux mots, qui impliquent deux préjugés, lui
ont suffi pour y associer les classes mêmes qui en supportent tout le
fardeau: elle a donné au monopole le nom de _Protection_, et aux
colonies celui de _Débouchés_.
Ainsi l'existence de l'oligarchie britannique, ou du moins sa
prépondérance législative, n'est pas seulement une plaie pour
l'Angleterre, c'est encore un danger permanent pour l'Europe.
Et s'il en est ainsi, comment est-il possible que la France ne prête
aucune attention à cette lutte gigantesque que se livrent sous ses
yeux l'esprit de la civilisation et l'esprit de la féodalité? Comment
est-il possible qu'elle ne sache pas même les noms de ces hommes
dignes de toutes les bénédictions de l'humanité, les Cobden, les
Bright, les Moore, les Villiers, les Thompson, les Fox, les Wilson et
mille autres qui ont osé engager le combat, qui le soutiennent avec un
talent, un courage, un dévouement, une énergie admirables? C'est une
pure question de liberté commerciale, dit-on. Et ne voit-on pas que la
liberté du commerce doit ravir à l'oligarchie et les ressources de la
spoliation intérieure,--les monopoles,--et les ressources de la
spoliation extérieure,--les colonies,--puisque monopoles et colonies
sont tellement incompatibles avec la liberté des échanges, qu'ils ne
sont autre chose que la limite arbitraire de cette liberté!
Mais que dis-je? Si la France a quelque vague connaissance de ce
combat à mort qui va décider pour longtemps du sort de la liberté
humaine, ce n'est pas à son triomphe qu'elle semble accorder sa
sympathie. Depuis quelques années, on lui a fait tant de peur des mots
liberté, concurrence, sur-production; on lui a tant dit que ces mots
impliquent misère, paupérisme, dégradation des classes ouvrières; on
lui a tant répété qu'il y avait une économie politique anglaise, qui
se faisait de la liberté un instrument de machiavélisme et
d'oppression, et une économie politique française qui, sous les noms
de philanthropie, socialisme, organisation du travail, allait ramener
l'égalité des conditions sur la terre,--qu'elle a pris en horreur la
doctrine qui ne se fonde après tout que sur la justice et le sens
commun, et qui se résume dans cet axiome: «Que les hommes soient
libres d'échanger entre eux, quand cela leur convient, les fruits de
leurs travaux.--Si cette croisade contre la liberté n'était soutenue
que par les hommes d'imagination, qui veulent formuler la science sans
s'être préparés par l'étude, le mal ne serait pas grand. Mais n'est-il
pas douloureux de voir de vrais économistes, poussés sans doute par
la passion d'une popularité éphémère, céder à ces déclamations
affectées et se donner l'air de croire ce qu'assurément ils ne croient
pas, à savoir: que le paupérisme, le prolétariat, les souffrances des
dernières classes sociales doivent être attribués à ce qu'on nomme
concurrence exagérée, sur-production?
Ne serait-ce pas, au premier coup d'oeil, une chose bien surprenante
que la misère, le dénûment, la privation des produits eussent pour
cause..... quoi? précisément la surabondance des produits? N'est-il
pas singulier qu'on vienne nous dire que si les hommes n'ont pas
suffisamment de quoi se nourrir, c'est qu'il y a trop d'aliments dans
le monde? que s'ils n'ont pas de quoi se vêtir, c'est que les machines
jettent trop de vêtements sur le marché? Assurément le paupérisme en
Angleterre est un fait incontestable; l'inégalité des richesses y est
frappante. Mais pourquoi aller chercher à ces phénomènes une cause si
bizarre, quand ils s'expliquent par une cause si naturelle: la
spoliation systématique des travailleurs par les oisifs?
C'est ici le lieu de décrire le régime économique de la
Grande-Bretagne, tel qu'il était dans les dernières années qui ont
précédé les réformes partielles, et à certains égards trompeuses,
dont, depuis 1842, le Parlement est saisi par le cabinet actuel.
La première chose qui frappe dans la législation financière de nos
voisins, et qui est faite pour étonner les propriétaires du continent,
c'est l'absence presque totale _d'impôt foncier_, dans un pays grevé
d'une si lourde dette et d'une si vaste administration.
En 1706 (époque de l'Union, sous la reine Anne), l'impôt foncier
entrait dans le revenu public pour 1,997,379 liv. st.
L'accise, pour 1,792,763
La douane, pour 1,549,351
En 1841, sous la reine Victoria:
Part contributive de l'impôt foncier (_land tax_) 2,037,627
Part contributive de l'accise 12,858,014
Part contributive de la douane 19,485,217
Ainsi l'impôt direct est resté le même pendant que les impôts de
consommation ont décuplé.
Et il faut considérer que, dans ce laps de temps, la rente des terres
ou le revenu du propriétaire a augmenté dans la proportion de 1 à 7,
en sorte que le même domaine qui, sous la reine Anne, acquittait 20
pour 100 de contributions sur le revenu, ne paie pas aujourd'hui 3
pour 100.
On remarquera aussi que l'impôt foncier n'entre que pour un
vingt-cinquième dans le revenu public (2 millions sur 50 dont se
composent les recettes générales). En France, et dans toute l'Europe
continentale, il en constitue la portion la plus considérable, si l'on
ajoute à la taxe annuelle les droits perçus à l'occasion des mutations
et transmissions, droits dont, de l'autre côté de la Manche, la
propriété immobilière est affranchie, quoique la propriété personnelle
et industrielle y soit rigoureusement assujettie.
La même partialité se montre dans les taxes indirectes. Comme elles
sont uniformes au lieu d'être graduées selon les qualités des objets
qu'elles frappent, il s'ensuit qu'elles pèsent incomparablement plus
sur les classes pauvres que sur les classes opulentes.
Ainsi le thé Pekoe vaut 4 shillings et le Bohea 9 deniers; le droit
étant de 2 shillings, le premier est taxé à raison de 50, et le second
à raison de 300 pour 100.
Ainsi le sucre raffiné valant 71 shillings, et le sucre brut 25
shillings, le droit fixe de 24 shillings est de 34 pour 100 pour l'un,
et de 90 pour 100 pour l'autre.
De même le tabac de Virginie commun, le tabac du pauvre, paie 1200
pour 100, et le Havane 105 pour 100.
Le vin du riche en est quitte pour 28 pour 100. Le vin du pauvre
acquitte 254 pour 100.
Et ainsi du reste.
Vient ensuite la loi sur les céréales et les comestibles (_corn and
provisions law_), dont il est nécessaire de se rendre compte.
La loi-céréale, en excluant le blé étranger ou en le frappant
d'énormes droits d'entrée, a _pour but_ d'élever le prix du blé
indigène, _pour prétexte_ de protéger l'agriculture, et _pour effet_
de grossir les rentes des propriétaires du sol.
Que la loi-céréale ait pour but d'élever le prix du blé indigène,
c'est ce qui est avoué par tous les partis. Par la loi de 1815, le
Parlement prétendait très-ostensiblement maintenir le froment à 80
shillings le quarter; par celle de 1828, il voulait assurer au
producteur 70 shillings. La loi de 1842 (postérieure aux réformes de
M. Peel, et dont par conséquent nous n'avons pas à nous occuper ici) a
été calculée pour empêcher que le prix ne descendît au-dessous de 56
shillings qui est, dit-on, strictement rémunérateur. Il est vrai que
ces lois ont souvent failli dans l'objet qu'elles avaient en vue; et,
en ce moment même, les fermiers, qui avaient compté sur ce prix
législatif de 56 shillings et fait leurs baux en conséquence, sont
forcés de vendre à 45 shillings. C'est qu'il y a, dans les lois
naturelles qui tendent à ramener tous les profits à un commun niveau,
une force que le despotisme ne parvient pas facilement à vaincre.
D'un autre côté, que la prétendue protection à l'agriculture soit un
prétexte, c'est ce qui n'est pas moins évident. Le nombre des fermes à
louer est limité; le nombre des fermiers ou des personnes qui peuvent
le devenir ne l'est pas. La concurrence qu'ils se font entre eux les
force donc à se contenter des profits les plus bornés auxquels ils
peuvent se réduire. Si, par suite de la cherté des grains et des
bestiaux, le métier de fermier devenait très-lucratif, le seigneur ne
manquerait pas de hausser le prix du bail, et il le ferait d'autant
mieux que, dans cette hypothèse, les entrepreneurs viendraient
s'offrir en nombre considérable.
Enfin, que le maître du sol, le _landlord,_ réalise en définitive tout
le profit de ce monopole, cela ne peut être douteux pour personne.
L'excédant du prix extorqué au consommateur doit bien aller à
quelqu'un; et puisqu'il ne peut s'arrêter au fermier, il faut bien
qu'il arrive au propriétaire.
Mais quelle est au juste la charge que le monopole des blés impose au
peuple anglais?
Pour le savoir, il suffit de comparer le prix du blé étranger, _à
l'entrepôt_, avec le prix du blé indigène. La différence, multipliée
par le nombre de _quarters_ consommés annuellement en Angleterre,
donnera la mesure exacte de la spoliation légalement exercée, sous
cette forme, par l'oligarchie britannique.
Les statisticiens ne sont pas d'accord. Il est probable qu'ils se
laissent aller à quelque exagération en plus ou en moins, selon qu'ils
appartiennent au parti des spoliateurs ou des spoliés. L'autorité qui
doit inspirer, le plus de confiance est sans doute celle des officiers
du bureau du commerce (_Board of trade_), appelés à donner
solennellement leur avis devant la Chambre des communes réunie en
comité d'enquête.
Sir Robert Peel, en présentant, en 1842, la première partie de son
plan financier, disait: «Je crois que toute confiance est due au
gouvernement de S. M. et aux propositions qu'il vous soumet, d'autant
que l'attention du Parlement a été sérieusement appelée sur ces
matières dans l'enquête solennelle de 1839.»
Dans le même discours, le premier ministre disait encore:
«M. Deacon Hume, cet homme dont je suis sûr qu'il n'est aucun de nous
qui ne déplore la perte, établit que la consommation du pays est d'un
quarter de blé par habitant.»
Rien ne manque donc à l'autorité sur laquelle je vais m'appuyer, ni la
compétence de celui qui donnait son avis, ni la solennité des
circonstances dans lesquelles il a été appelé à l'exprimer, ni même la
sanction du premier ministre d'Angleterre.
Voici, sur la question qui nous occupe, l'extrait de cet
interrogatoire remarquable[3].
[Note 3: Voir la traduction de ce document, avant l'appendice.]
Le président: Pendant combien d'années avez-vous occupé des fonctions
à la douane et au bureau du commerce?
M. Deacon Hume: J'ai servi trente-huit ans dans la douane et ensuite
onze ans au bureau du commerce.
D. Vous pensez que les droits protecteurs agissent comme une taxe
directe sur la communauté, en élevant le prix des objets de
consommation?
R. Très-décidément. Je ne puis décomposer le prix que me coûte un
objet que de la manière suivante: une portion est le prix naturel;
l'autre portion est le droit ou la taxe, encore que ce droit passe de
ma poche dans celle d'un particulier au lieu d'entrer dans le trésor
public...
D. Avez-vous jamais calculé quel est le montant de la taxe que paie la
communauté par suite de l'élévation de prix que le monopole fait
éprouver au froment et à la viande de boucherie?
R. Je crois qu'on peut connaître très-approximativement le montant de
cette charge additionnelle. On estime que chaque personne consomme
annuellement un quarter de blé. On peut porter à 10 shellings ce que
la protection ajoute au prix naturel. Vous ne pouvez porter à moins du
double ce qu'elle ajoute, en masse, au prix de la viande, orge,
avoine, foin, beurre et fromage. Cela monte à 36 millions sterling
par an (900 millions de francs); et, au fait, le peuple paie cette
somme de sa poche tout aussi infailliblement que si elle allait au
trésor, sous la forme de taxes.
D. Par conséquent, il a plus de peine à payer les contributions
qu'exige le revenu public?
R. Sans doute; ayant payé les taxes personnelles, il est moins en état
de payer des taxes nationales.
D. N'en résulte-t-il pas aussi la souffrance, la restriction de
l'industrie de notre pays?
R. Je crois même que vous signalez là l'effet le plus pernicieux. Il
est moins accessible au calcul, mais si la nation jouissait du
commerce que lui procurerait, selon moi, l'abolition de toutes ces
protections, je crois qu'elle pourrait supporter aisément un
accroissement d'impôts de 30 shellings par habitant.
D. Ainsi, d'après vous, le poids du système protecteur excède celui
des contributions?
R. Je le crois, en tenant compte de ses effets directs et de ses
conséquences indirectes plus difficiles à apprécier.
Un autre officier du _Board of trade_, M. Mac-Grégor, répondait:
«Je considère que les taxes prélevées, dans ce pays, sur la production
de la richesse due au travail et au génie des habitants, par les
droits restrictifs et prohibitifs, dépassent de beaucoup, et
probablement de plus du double, le montant des taxes payées au
trésor.»
M. Porter, autre membre distingué du _Board of trade_, et bien connu
en France par ses travaux statistiques, déposa dans le même sens[4].
[Note 4: M. G. R. Porter, qui n'a pas survécu longtemps à Bastiat, a
publié une traduction anglaise de la première série des _Sophismes_.
Voir, au tome Ier, la notice biographique.
(_Note de l'éditeur._)]
Nous pouvons donc tenir pour certain que l'aristocratie anglaise
ravit au peuple, par l'opération de cette seule loi (_corn and
provisions law_), une part du produit de son travail, ou, ce qui
revient au même, des satisfactions légitimement acquises qu'il
pourrait s'accorder, part qui s'élève à 1 _milliard_ par an, et
peut-être 2 _milliards_, si l'on tient compte des effets indirects de
cette loi. C'est là, à proprement parler, le lot que les
aristocrates-législateurs, les _aînés_ de famille, se sont fait à
eux-mêmes.
Restait à pourvoir les _cadets_; car, ainsi que nous l'avons vu, les
races aristocratiques ne sont pas plus que les autres privées de la
faculté de multiplier, et, sous peine d'effroyables dissensions
intestines, il faut bien qu'elles assurent aux branches cadettes un
sort _convenable_,--c'est-à-dire, en dehors du travail, en d'autres
termes, par la spoliation,--puisqu'il n'y a et ne peut y avoir que
deux manières d'acquérir: Produire ou ravir.
Deux sources fécondes de revenus ont été ouvertes aux _cadets_: le
trésor public et le système colonial. À vrai dire, ces deux
conceptions n'en font qu'une. On lève des armées, une marine, en un
mot des taxes pour conquérir des colonies, et l'on conserve les
colonies pour rendre permanentes la marine, les armées ou les taxes.
Tant qu'on a pu croire que les échanges, qui s'opèrent, en vertu d'un
contrat de monopole réciproque, entre la métropole et ses colonies,
étaient d'une nature différente et plus avantageuse que ceux qui
s'accomplissent entre pays libres, le système colonial a pu être
soutenu par le préjugé national. Mais lorsque la science et
l'expérience (et la science n'est que l'_expérience méthodique_) ont
révélé et mis hors de doute cette simple vérité: _les produits
s'échangent contre des produits_, il est devenu évident que le sucre,
le café, le coton, qu'on tire de l'étranger, n'offrent pas moins de
débouchés à l'industrie des regnicoles que ces mêmes objets venus des
colonies. Dès lors ce régime, accompagné d'ailleurs de tant de
violences et de dangers, n'a plus pour point d'appui aucun motif
raisonnable ou même spécieux. Il n'est que le prétexte et l'occasion
d'une immense injustice. Essayons d'en calculer la portée.
Quant au peuple anglais, je veux dire la classe productive, il ne
gagne rien à la vaste extension de ses possessions coloniales. En
effet, si ce peuple est assez riche pour acheter du sucre, du coton,
du bois de construction, que lui importe de demander ces choses à la
Jamaïque, à l'Inde et au Canada, ou bien au Brésil, aux États-Unis, à
la Baltique? Il faut bien que le travail manufacturier anglais paie le
travail agricole des Antilles, comme il paierait le travail agricole
des nations du Nord. C'est donc une folie que de faire entrer dans le
calcul les prétendus _débouchés_ ouverts à l'Angleterre par ses
colonies. Ces débouchés, elle les aurait alors même que les colonies
seraient affranchies, et par cela seul qu'elle y exécuterait des
achats. Elle aurait de plus les débouchés étrangers, dont elle se
prive en restreignant ses approvisionnements à ses possessions, en
leur en conférant le monopole.
Lorsque les États-Unis proclamèrent leur indépendance, les préjugés
coloniaux étaient dans toute leur force, et tout le monde sait que
l'Angleterre crut son commerce ruiné. Elle le crut si bien, qu'elle se
ruinait d'avance en frais de guerre pour retenir ce vaste continent
sous sa domination. Mais qu'est-il arrivé? En 1776, au commencement de
la guerre de l'Indépendance, les exportations anglaises à l'Amérique
du Nord étaient de 1,300,000 liv. sterl., elles s'élevèrent à
3,600,000 liv. sterl. en 1784, après que l'indépendance eut été
reconnue; et elles montent aujourd'hui à 12,400,000 liv. sterl., somme
qui égale presque celle de toutes les exportations que fait
l'Angleterre à ses quarante-cinq colonies, puisque celles-ci n'ont pas
dépassé, en 1842, 13,200,000 liv. sterl.--Et, en effet, on ne voit
pas pourquoi des échanges de fer contre du coton, ou d'étoffes contre
des farines, ne s'accompliraient plus entre les deux peuples.
Serait-ce parce que les citoyens des États-Unis sont gouvernés par un
président de leur choix au lieu de l'être par un lord-lieutenant payé
aux frais de l'Échiquier? Mais quel rapport y a-t-il entre cette
circonstance et le commerce? Et si jamais nous nommions nos maires et
nos préfets, cela empêcherait-il les vins de Bordeaux d'aller à
Elbeuf, et les draps d'Elbeuf de venir à Bordeaux?
On dira peut-être que, depuis l'acte d'indépendance, l'Angleterre et
les États-Unis repoussent réciproquement leurs produits, ce qui ne
serait pas arrivé si le lien colonial n'eût pas été rompu. Mais ceux
qui font l'objection entendent sans doute présenter un argument en
faveur de ma thèse; ils entendent insinuer que les deux pays auraient
gagné à échanger librement entre eux les produits de leur sol et de
leur industrie. Je demande comment un _troc_ de blé contre du fer, ou
de tabac contre de la toile, peut être nuisible selon que les deux
nations qui l'accomplissent sont ou ne sont pas politiquement
indépendantes l'une de l'autre?--Si les deux grandes familles
anglo-saxonnes agissent sagement, conformément à leurs vrais intérêts,
en restreignant leurs échanges réciproques, c'est sans doute parce que
ces échanges sont funestes; et, en ce cas, elles auraient également
bien fait de les restreindre alors même qu'un gouverneur anglais
résiderait encore au Capitole.--Si au contraire elles ont mal fait,
c'est qu'elles se sont trompées, c'est qu'elles ont mal compris leurs
intérêts, et l'on ne voit pas comment le lien colonial les eût rendues
plus clairvoyantes.
Remarquez en outre que les exportations de 1776 s'élevant à 1,300,000
liv. sterl., ne peuvent pas être supposées avoir donné à l'Angleterre
plus de vingt pour 100, ou 260,000 liv. sterl. de bénéfice; et
pense-t-on que l'administration d'un aussi vaste continent n'absorbait
pas dix fois cette somme?
On s'exagère d'ailleurs le commerce que l'Angleterre fait avec ses
colonies et surtout les progrès de ce commerce. Malgré que le
gouvernement anglais contraigne les citoyens à se pourvoir aux
colonies et les colons à la métropole; malgré que les barrières de
douane qui séparent l'Angleterre des autres nations se soient, dans
ces dernières années, prodigieusement multipliées et renforcées, on
voit le commerce étranger de l'Angleterre se développer plus
rapidement que son commerce colonial, comme le constate le tableau
suivant:
EXPORTATIONS.
____________________________
/ \ TOTAL.
aux colonies. à l'étranger.
1831 10,254,940 l. st. 26,909,432 l. st. 37,164,372 l. st.
1842 13,261,436 34,119,577 47,381,023
Aux deux époques, le commerce colonial n'entre que pour un peu plus du
quart dans le commerce général.--L'accroissement, dans onze ans, est
de trois millions environ. Et il faut remarquer que les Indes
orientales, auxquelles ont été appliqués, dans l'intervalle, les
principes de la liberté, entrent pour 1,300,000 liv. dans cet
accroissement, et Gibraltar,--qui ne donne pas lieu à un commerce
colonial, mais à un commerce étranger, avec l'Espagne,--pour 600,000
liv. sterl.; en sorte qu'il ne reste pour l'augmentation réelle du
commerce colonial, dans un intervalle de onze ans, que 1,100,000 liv.
sterl.--Pendant ce même temps, et en dépit de nos tarifs, les
exportations de l'Angleterre en France se sont élevées de liv. sterl.
602,688 à 3,193,939.
Ainsi le commerce _protégé_ a progressé dans la proportion de 8 pour
100, et le commerce _contrarié_ de 450 pour 100!
Mais si le peuple anglais n'a pas gagné, s'il a même énormément perdu
au système colonial, il n'en est pas de même des branches cadettes de
l'aristocratie britannique.
D'abord ce système exige une armée, une marine, une diplomatie, des
lords-lieutenants, des gouverneurs, des résidents, des agents de
toutes sortes et de toutes dénominations.--Quoiqu'il soit présenté
comme ayant pour but de favoriser l'agriculture, le commerce et
l'industrie, ce n'est pas, que je sache, à des fermiers, à des
négociants, à des manufacturiers que ces hautes fonctions sont
confiées. On peut affirmer qu'une grande partie de ces lourdes taxes,
que nous avons vues peser principalement sur le peuple, sont destinées
à salarier tous ces instruments de conquête, qui ne sont autres que
les puînés de l'aristocratie anglaise.
C'est un fait connu d'ailleurs que ces nobles aventuriers ont acquis
de vastes domaines dans les colonies. La protection leur a été
accordée; il est bon de calculer ce qu'elle coûte aux classes
laborieuses.
Antérieurement à 1825, la législation anglaise sur les sucres était
très-compliquée.
Le sucre des Antilles payait le moindre droit; celui de Maurice et des
Indes était soumis à une taxe plus élevée. Le sucre étranger était
repoussé par un droit prohibitif.
Le 5 juillet 1825, l'île Maurice, et, le 13 août 1836, l'Inde anglaise
furent placées avec les Antilles sur le pied de l'égalité.
La législation simplifiée ne reconnut plus que deux sucres: le sucre
colonial et le sucre étranger. Le premier avait à acquitter un droit
de 24 sh., le second de 63 sh. par quintal.
Si l'on admet, pour un instant, que le _prix de revient_ soit le même
aux colonies et à l'étranger, par exemple, 20 sh., on comprendra
aisément les résultats d'une telle législation, soit pour les
producteurs, soit à l'égard des consommateurs.
L'étranger ne pourra livrer ses produits sur le marché anglais
au-dessous de 83 sh., savoir: 20 sh. pour couvrir les frais de
production, et 63 sh., pour acquitter la taxe.--Pour peu que la
production coloniale soit insuffisante à alimenter ce marché; pour peu
que le sucre étranger s'y présente, le prix vénal (car il ne peut y
avoir qu'un prix vénal), sera donc de 83 sh., et ce prix, pour le
sucre colonial, se décomposera ainsi:
20 sh. Remboursement des frais de production.
24 Part du trésor public ou taxe.
39 Montant de la spoliation ou monopole.
------
83 Prix payé par le consommateur.
On voit que la loi anglaise avait pour but de faire payer au peuple 83
sh. ce qui n'en vaut que 20, et de partager l'excédant, ou 63 sh., de
manière à ce que la part du trésor fût de 24, et celle du monopole de
39 sh.
Si les choses se fussent passées ainsi, si le but de la loi avait été
atteint, pour connaître le montant de la spoliation exercée par les
monopoleurs au préjudice du peuple, il suffirait de multiplier par 39
sh. le nombre de quintaux du sucre consommé en Angleterre.
Mais, pour le sucre comme pour les céréales, la loi a failli dans une
certaine mesure. La consommation limitée par la cherté n'a pas eu
recours au sucre étranger, et le prix de 83 sh. n'a pas été atteint.
Sortons du cercle des hypothèses et consultons les faits. Les voici
soigneusement relevés sur les documents officiels.
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
| | | | PRIX | PRIX |
| |CONSOMMATION|CONSOMMATION| du | du |
|ANNÉES | | |SUCRE COLONIAL|SUCRE ÉTRANGER|
| | TOTALE. |PAR HABITANT|à l'entrepôt. |à l'entrepôt. |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
| | | | sh. d. | sh. d. |
| | | | | |
| 1837 | 3,954,810 | 16-12/13 | 34 7 | 21 3 |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
| 1838 | 3,909,365 | 16-8/13 | 33 8 | 21 3 |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
| 1839 | 3,825,599 | 15-12/13 | 39 9 | 22 2 |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
| 1840 | 3,594,834 | 14-7/9 | 48 1 | 21 6 |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
| 1841 | 4,058,435 | 16-1/2 | 39 8 | 20 6 |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
|MOYENNES| 3,868,668 | 16-1/6 | 39 5 | 21 5 |
+--------+------------+------------+--------------+--------------+
De ce tableau, il est fort aisé de déduire les pertes énormes que le
monopole a infligées, soit à l'Échiquier, soit au consommateur
anglais.
Calculons en monnaies françaises et en nombres ronds pour la plus
facile intelligence du lecteur.
À raison de 49 fr. 20 c. (39 sh. 5 d.), plus 30 fr. de droits (24
sh.), il en a coûté au peuple anglais, pour consommer annuellement
3,868,000 quintaux de sucre, la somme de 306 millions et demi, qui se
décompose ainsi:
103-1/2 millions qu'aurait coûtés une égale quantité de
sucre étranger au prix de 29 fr. 75 (21 sh. 5 d.).