18 juin.

Aujourd’hui dimanche, Vevey est transformé en une petite ville morte

dont les magasins sont impitoyablement clos. Tantôt ses minuscules

tramways seront bondés de promeneurs du cru... Mais à ces premières

heures du matin, ils passent presque vides. Les femmes,--les hommes

aussi,--qui traversent les rues ne se promènent pas; elles s’en vont à

leurs temples respectifs pour assister au service religieux, très suivi

en pays protestant.

Ma flânerie m’amène devant l’église catholique, et je me souviens que

j’y ai vu partir lady Evans et sa nièce, qui doivent, à leur origine

irlandaise, de ne point appartenir au culte anglican... Alors l’envie me

prend d’entrer et de me mêler à la foule des fidèles; et j’entre, non

pas, hélas! entraîné par un mobile religieux ou même élevé, mais attiré

par le désir secret, dont j’ai pleine conscience, de pénétrer plus

avant, plus profondément dans la connaissance de l’âme de feu de ma

petite amie. Elle semble croyante; l’est-elle réellement?...

L’atmosphère est chaude et, par les fenêtres grandes ouvertes, des

rameaux d’arbres apparaissent d’un vert adorable. Un vague parfum

d’encens flotte sous les voûtes, et les chants qui s’y élèvent sont

remarquables. Très vite, je découvre la tête blonde de miss Lilian...

Alors je me dissimule dans la foule des assistants, me méprisant d’être

venu l’observer jusque dans sa prière,--et restant toutefois. Je me suis

mis à l’écart, précaution inutile; elle ne songe point à remarquer ceux

qui l’entourent; ses lèvres sont infiniment sérieuses, sa physionomie si

expressive a pris un air de gravité recueillie qui fait d’elle une

Lilian encore inconnue pour moi. Durant quelques minutes, la tête un peu

levée, elle contemple l’ostensoir qui flamboie sur l’autel; et son œil

bleu a ce regard profond que j’y ai surpris déjà quand elle parlait des

questions qui lui sont très chères.

Je le sais maintenant, cette enfant aime et croit; elle ne discute point

sa foi. Elle est mille fois plus sage et plus heureuse que nous autres

hommes qui nous jugeons des penseurs, détruisons incessamment nos

croyances à peine définies, et ne réussissons qu’à faire de nous-mêmes

de pauvres épaves désemparées, ballottées, meurtries par les remous de

nos incertitudes, de nos doutes, par les élans vite brisés de notre âme

qui ne sait plus où se prendre. L’arbre de science est toujours

dangereux à approcher... Bienheureux ceux qui ignorent et ne font point

une divinité de leur intelligence!

Ce soir, comme miss Lilian venait de chanter et que j’avais encore dans

l’oreille sa voix merveilleuse, je me suis rappelé la musique que

j’avais entendue le matin même dans l’église et j’en ai parlé à lady

Evans. Miss Lilian, qui, encore assise au piano, jouait en sourdine une

mélodie très douce, s’est interrompue en m’entendant et m’a demandé:

--Comment vous étiez ce matin à la messe? C’est très bien!

Elle paraissait étonnée, et l’expression de ses yeux clairs était bien

révélatrice. Il est évident qu’elle m’avait, et avec raison, jugé pour

un mécréant... Et soudain, quand ce «très bien» tout chaud de sympathie

est tombé de ces lèvres qui ne savent pas mentir, la pensée m’est venue,

aiguë comme un remords, que je la trompais. Elle croyait qu’un sentiment

religieux m’avait amené dans cette église, et j’y étais entré en

dilettante, en indifférent, en curieux, dans le seul but de continuer

l’analyse sans merci dont elle était l’objet...

Alors je me suis juré que désormais je ne chercherais pas à savoir de

son âme plus qu’elle ne m’en laisserait voir librement...

Cœur de sceptique · 第 19 / 31 题