Aujourd’hui dimanche, Vevey est transformé en une petite ville morte
dont les magasins sont impitoyablement clos. Tantôt ses minuscules
tramways seront bondés de promeneurs du cru... Mais à ces premières
heures du matin, ils passent presque vides. Les femmes,--les hommes
aussi,--qui traversent les rues ne se promènent pas; elles s’en vont à
leurs temples respectifs pour assister au service religieux, très suivi
en pays protestant.
Ma flânerie m’amène devant l’église catholique, et je me souviens que
j’y ai vu partir lady Evans et sa nièce, qui doivent, à leur origine
irlandaise, de ne point appartenir au culte anglican... Alors l’envie me
prend d’entrer et de me mêler à la foule des fidèles; et j’entre, non
pas, hélas! entraîné par un mobile religieux ou même élevé, mais attiré
par le désir secret, dont j’ai pleine conscience, de pénétrer plus
avant, plus profondément dans la connaissance de l’âme de feu de ma
petite amie. Elle semble croyante; l’est-elle réellement?...
L’atmosphère est chaude et, par les fenêtres grandes ouvertes, des
rameaux d’arbres apparaissent d’un vert adorable. Un vague parfum
d’encens flotte sous les voûtes, et les chants qui s’y élèvent sont
remarquables. Très vite, je découvre la tête blonde de miss Lilian...
Alors je me dissimule dans la foule des assistants, me méprisant d’être
venu l’observer jusque dans sa prière,--et restant toutefois. Je me suis
mis à l’écart, précaution inutile; elle ne songe point à remarquer ceux
qui l’entourent; ses lèvres sont infiniment sérieuses, sa physionomie si
expressive a pris un air de gravité recueillie qui fait d’elle une
Lilian encore inconnue pour moi. Durant quelques minutes, la tête un peu
levée, elle contemple l’ostensoir qui flamboie sur l’autel; et son œil
bleu a ce regard profond que j’y ai surpris déjà quand elle parlait des
questions qui lui sont très chères.
Je le sais maintenant, cette enfant aime et croit; elle ne discute point
sa foi. Elle est mille fois plus sage et plus heureuse que nous autres
hommes qui nous jugeons des penseurs, détruisons incessamment nos
croyances à peine définies, et ne réussissons qu’à faire de nous-mêmes
de pauvres épaves désemparées, ballottées, meurtries par les remous de
nos incertitudes, de nos doutes, par les élans vite brisés de notre âme
qui ne sait plus où se prendre. L’arbre de science est toujours
dangereux à approcher... Bienheureux ceux qui ignorent et ne font point
une divinité de leur intelligence!
Ce soir, comme miss Lilian venait de chanter et que j’avais encore dans
l’oreille sa voix merveilleuse, je me suis rappelé la musique que
j’avais entendue le matin même dans l’église et j’en ai parlé à lady
Evans. Miss Lilian, qui, encore assise au piano, jouait en sourdine une
mélodie très douce, s’est interrompue en m’entendant et m’a demandé:
--Comment vous étiez ce matin à la messe? C’est très bien!
Elle paraissait étonnée, et l’expression de ses yeux clairs était bien
révélatrice. Il est évident qu’elle m’avait, et avec raison, jugé pour
un mécréant... Et soudain, quand ce «très bien» tout chaud de sympathie
est tombé de ces lèvres qui ne savent pas mentir, la pensée m’est venue,
aiguë comme un remords, que je la trompais. Elle croyait qu’un sentiment
religieux m’avait amené dans cette église, et j’y étais entré en
dilettante, en indifférent, en curieux, dans le seul but de continuer
l’analyse sans merci dont elle était l’objet...
Alors je me suis juré que désormais je ne chercherais pas à savoir de
son âme plus qu’elle ne m’en laisserait voir librement...