10 juin.

Une partie de _tennis_ très animée se poursuit en ce moment jusque sous

mes fenêtres, tandis que j’écris; et, pour peu que je relève la tête,

j’aperçois les moindres mouvements des joueurs. Je puis noter les gestes

secs et précis de miss Enid, ses coups de raquette d’une sûreté

remarquable. J’aperçois aussi une autre silhouette de jeune fille, une

lourde torsade blonde ébouriffée sous le béret de laine, et aux seules

attitudes que prend, selon les instants, cette fine silhouette, je sais

quelles sont les impressions qui agitent successivement miss Lilian.

Toute la jeunesse anglaise de l’hôtel,--masculine et féminine,--est

groupée sur le _tennis-ground_, les hommes alertes et robustes dans

l’aisance des costumes de flanelle. Les péripéties du jeu les

passionnent, car ils sont avant tout des êtres d’action, ils ont

l’intelligence saine et vigoureuse comme le corps. Ces jeunes gens ne

sont point des rêveurs, des désabusés, des sceptiques, et je les envie

dans la sincérité de mon âme, que je sens aussi lasse que si elle

portait le poids de plusieurs existences antérieures. A quoi suis-je

arrivé, en somme, à l’heure présente, avec ma soif de constante

analyse?... A ruiner en moi la faculté de jouir pleinement. J’ai

contemplé, discuté, observé, avec des yeux de myope saisissant les plus

menus détails, des choses qui étaient belles et bonnes; j’ai pénétré

leur essence; et ensuite je n’ai plus su sentir ni goûter leur charme

dont je connaissais la cause.

Aujourd’hui le hasard place sur ma route une créature assez séduisante

pour être follement aimée, même par un être blasé comme je le suis. Je

m’en rends compte nettement. Un autre s’arrêterait, s’efforcerait de

conquérir ce trésor, une âme fraîche de jeune fille... Mais je suis un

disciple de la psychologie, et je songe seulement à noter, dans toutes

ses manifestations, le charme de fleur à peine épanouie qu’elle possède;

je dissèque son être moral frémissant qui m’intéresse, m’attire et me

repose; et je ne sais pas, comme le fera bientôt un plus sage,

simplement l’adorer, être heureux par elle...

A ce moment arrive jusqu’à moi son beau rire insouciant et jeune. Mes

yeux s’arrêtent sur les feuillets que je viens de noircir et je me

produis l’effet d’un insensé qui, glacé de froid, resterait

volontairement éloigné de la flamme capable de le ranimer.

Alors je repousse tout ce griffonnage inutile, les pages de mon œuvre

nouvelle, que j’ai écrites ce matin... et, à mon tour, je descends sur

le _tennis-ground_...

Cœur de sceptique · 第 18 / 31 题