I
--Alors, décidément, vous me quittez?... Vous préférez rentrer sans
visiter la sculpture?
--Chère, entre nous, rien ne me laisse plus froide que les statues...
Puis, il est déjà cinq heures et demie. Il faut que je retourne chez moi
m’habiller; je dîne en ville, et mon mari, vous le savez, est
l’exactitude personnifiée!
Les deux jeunes femmes s’étaient arrêtées devant l’escalier qui
conduisait des salons de peinture dans le jardin que la profusion des
statues semait de formes blanches, profilées sur le fond verdoyant des
massifs. Elles descendirent lentement les marches, d’un pas nonchalant
de très jolies femmes, certaines qu’aucun détail de leur mise ne pouvait
donner prise à une critique. Sûrement, elles n’avaient point trop
piétiné à travers les salles nombreuses, ni ne s’étaient fatigué les
yeux à contempler les toiles exposées; leurs visages, aussi reposés que
deux heures plus tôt quand elles étaient entrées au Salon, le révélaient
hautement. Elles avaient simplement fait une agréable promenade
qualifiée d’artistique par suite du milieu où elles l’effectuaient, et
durant laquelle, surtout, elles avaient goûté le plaisir tout féminin de
se sentir très regardées et de recevoir l’hommage discret des yeux
qu’elles charmaient au passage.
--Ainsi, Isabelle, vous restez encore?
--Très chère, j’ai envie d’accomplir mon pèlerinage au complet... Et
puis, raison majeure, je dois attendre l’heure du rendez-vous que j’ai
donné à mes bébés et à leur gouvernante... six heures moins le quart...
j’ai encore vingt minutes devant moi... Mais je ne veux pas vous
retenir... Alors, ce soir, vous serez chez les de Bernes... pour vous
livrer aux douceurs du poker?... Au revoir et à bientôt, n’est-ce pas?
Elles se serrèrent la main en souriant, comme des amies qui s’apprécient
d’autant plus que, physiquement, elles n’ont rien à s’envier, ayant été
également bien servies par la bonne nature; et la comtesse Isabelle de
Vianne demeura une seconde immobile, au seuil du jardin, à suivre des
yeux sa compagne qui s’éloignait, laissant traîner sur le sable les plis
de sa longue robe soyeuse, la taille cambrée, les cheveux d’un or roux
serrés en une torsade mousseuse sous la paille sombre du chapeau voilé
de dentelle.
Alors elle eut un retour vers sa propre beauté, dont, quelques instants
plus tôt, elle avait constaté l’éclat dans les hautes glaces du Salon de
conversation; et un léger sourire de satisfaction, à peine esquissé,
courut sur ses lèvres: elle se savait capable de soutenir toutes les
comparaisons. Puis, suivant au hasard une allée du jardin, elle se mit
nonchalamment à marcher droit devant elle, de son allure distinguée et
indifférente, sans embarras de sa solitude, en femme habituée, par un
veuvage prématuré, à compter sur elle seule dans tous les milieux et
dans toutes les circonstances.
Mais, tout à coup, ses traits perdirent leur expression distraite, et
une imperceptible exclamation lui échappa à la vue d’un homme
jeune,--trente-cinq ans environ,--debout devant un marbre dont il
étudiait les détails si attentivement qu’il ne remarquait pas la jeune
femme arrêtée à ses côtés, le contemplant avec un demi-sourire.
--Quel homme absorbé vous êtes aujourd’hui, mon beau cousin! fit-elle,
la voix moqueuse.
Mais l’expression soudain éclairée de son visage disait que la rencontre
ne lui déplaisait point. Le jeune homme se détourna.
--Isabelle!... Pardonnez-moi... Vous avez raison, cette œuvre s’était si
bien emparée de moi que...
--Que vous étiez en passe d’oublier complètement les vivantes pour les
statues!... Enfin, je ne vous en veux pas... Y a-t-il longtemps que vous
êtes au Salon?
--J’y arrive. En ma qualité d’original, puisque telle est l’épithète
dont vous voulez bien me gratifier souvent, j’aime à venir voir certains
marbres à la lumière des fins d’après-midi. J’avais remarqué celui-ci,
il y a trois jours au Vernissage... Et vous-même, vous êtes ainsi toute
seule?
--Toute seule! Mme Dartigue m’a quittée il y a quelques minutes, et
j’attends l’heure à laquelle je vais être remise en possession, tout
ensemble, de mes enfants et de ma voiture! Je vous préviens que, jusqu’à
ce moment, je vous garde comme cavalier. Puisque vous connaissez la
sculpture, faites-la-moi visiter...
Il s’inclina au moment où, derrière lui, quelqu’un disait en le
désignant:
--Oui, c’est bien Robert Noris, l’écrivain, avec cette jeune femme...
Isabelle saisit au passage ces paroles, et un fugitif éclair de plaisir
traversa ses yeux brillants. Si habituée qu’elle fût à vivre dans un
monde lettré, entourée d’hommes possédant une notoriété quelconque, elle
s’accommodait fort, dans sa vanité féminine, de respirer le parfum d’un
encens flatteur, encore que cet encens ne brûlât pas pour elle.
D’ailleurs, il lui plaisait beaucoup ce Robert Noris, un cousin si
éloigné que, en vérité, il fallait une certaine dose de patience pour
démêler entre eux un degré de parenté. A coup sûr, ils étaient de
vieilles connaissances. Autrefois même, si elle l’eût permis, il lui eût
demandé de porter son nom, car il était passionnément épris d’elle; mais
il ne jouissait alors d’aucune célébrité consacrée et se bornait à
paraître un écrivain très bien doué, cherchant sa voie dans le roman.
Aussi n’avait-elle point pris garde à lui, étant de nature
essentiellement ambitieuse. Elle avait fait le brillant mariage vers
lequel l’attirait son insatiable vanité, elle avait chiffré son papier
d’une couronne comtale, possédé l’un des plus magnifiques hôtels de
Paris, satisfait ses plus coûteuses fantaisies; cela, en devenant la
femme d’une parfaite nullité, égoïste et violente, d’un homme qui avait
été pour elle, durant huit années, un assez mauvais mari, et lui avait
fait le plus précieux des présents, le jour où il lui avait donné la
liberté du veuvage.
Depuis deux années pleines maintenant, elle usait de sa vie nouvelle,
qui lui semblait charmante; et, chaque jour, elle se pénétrait davantage
de l’idée que Robert Noris, devenu illustre, remplacerait fort bien le
comte de Vianne. En effet, à trente-cinq ans, il possédait une renommée
que des écrivains même de talent,--des vétérans dans la
littérature,--étaient destinés à ne jamais connaître; et c’était là, aux
yeux d’Isabelle, une immense qualité. Elle était dominée toujours par le
besoin inné de rechercher, pour en faire son bien propre, ce que les
autres n’étaient point en mesure d’avoir; que ce fût la présence d’un
homme célèbre dans son salon, ou simplement un bijou, un bibelot rare,
une façon de robe inédite. Or Robert lui plaisait d’autant plus qu’il
avait la réputation d’être inaccessible,--désormais,--à toute puissance
féminine, et qu’il se montrait, avec elle, bien résolu à ne point
ressusciter le passé.
Certes, très souvent, il venait chez elle, et avait même une place
marquée dans son cercle intime. En vertu des droits de la parenté, il
l’accompagnait dans les menues expéditions que la mode impose à ses
fidèles, visites dans les expositions de toute sorte, représentations de
cercle, et le reste. Dès qu’il y avait réunion chez elle, ses hôtes
pouvaient être certains de distinguer, dans la phalange masculine, la
haute taille de Robert Noris, son visage brun, son front large sous les
cheveux châtains coupés courts, ses yeux brillants, dans l’orbite
creusé, avec un regard pénétrant, pensif, chercheur; son sourire
sceptique et spirituel qui, en s’effaçant, laissait à la bouche une
expression de lassitude mélancolique.
Donc il venait beaucoup chez Mme de Vianne; seulement il existait ainsi,
dans Paris, plusieurs autres salons qu’il fréquentait pareillement. Mais
ce fait indiscutable ne troublait nullement Isabelle; en sa courte
sagesse, elle jugeait que Robert ne pourrait lui tenir toujours rigueur
du passé, car il était homme, et elle était bien séduisante,
l’expérience le lui avait appris. C’est pourquoi elle s’était juré de
l’amener à lui offrir un nom jadis dédaigné, souvenir qu’elle prétendait
lui faire oublier.
Tout en arpentant le jardin, sous son escorte, elle effleurait d’un
regard distrait les œuvres qu’il lui indiquait; elle causait, souriante,
animée, rencontrant des mots piquants, excitée par cette pensée qu’il
était un merveilleux et terrible observateur de la nature féminine.
Puis, tout à coup, elle interrogea:
--Qu’est-ce que vous écrivez maintenant, Robert, pour continuer votre
grand succès de la fin de l’hiver?
Il eut un froncement léger des sourcils, car il n’aimait guère qu’on lui
parlât de ses œuvres. Hors de son cabinet de travail, il était homme de
lettres aussi peu que possible.
--Ce que j’écris?... Rien, absolument rien... Ces journées de printemps
me rendent d’une abominable paresse... D’ailleurs, il m’est impossible
de travailler à Paris en cette saison qui est une véritable reproduction
de l’agréable période du carême, remplie de concerts, bals et autres
divertissements variés... Aussi ai-je renoncé à l’espoir de pouvoir
commencer un nouveau travail, et vais-je partir...
--Décidément? fit la jeune femme, dont un pli creusa soudain le front.
Ainsi vous ne renoncez pas à vos projets de villégiature anticipée... Et
vous comptez aller?...
--Sur les bords du Léman, sans doute. Si je suivais mon goût intime, je
chercherais tout de suite le village le plus isolé et le plus solitaire
que je puisse rencontrer. Mais il me faut gagner mon repos. Je dois
d’abord aller étudier quelques types d’étrangers que je trouverai
inévitablement dans les hôtels, pensions et abris de toute sorte qui
fourmillent en Suisse.
--Quels types? demanda curieusement Isabelle.
Il sourit, de ce demi-sourire indéfinissable qui laissait toujours
douter s’il raillait ou non.
--Si je vous dis quel est celui que je suis le plus désireux de
rencontrer, vous allez rire et me trouver d’humeur bien romanesque... Et
cependant Dieu sait que ce serait là un reproche immérité! Je voudrais
connaître une _vraie_ jeune fille, car je ne me souviens pas d’en avoir
vu depuis... des temps préhistoriques.
De nouveau, le front d’Isabelle eut une légère contraction.
--Robert, quelle déclaration!... Alors comment qualifiez-vous les jeunes
personnes bien élevées, pourvues de mères prudentes, d’institutrices, de
professeurs, de cours, de leçons, dont vous rencontrez les spécimens
dans les maisons sérieuses où vous allez encore de temps à autre?
Robert se mit à rire.
--Ces jeunes personnes modèles sont de petites tours d’ivoire dont les
mécréants de mon espèce n’ont point le droit d’approcher. Ainsi que vous
le disiez, elles sont en puissance maternelle; et si j’avais le malheur
de témoigner quelque attention à l’une d’elles je me verrais
immanquablement attribuer toute sorte d’intentions matrimoniales...
Quant aux autres, aux petites filles _fin de siècle_, selon l’expression
consacrée, qui ont des allures de femmes, des propos à l’avenant, des
hardiesses inconcevables, qui, à dix-huit ans, possèdent un cœur, des
yeux, des sourires de coquettes, elles me font tout bonnement horreur!
--Robert, quel moraliste sévère vous faites quand vous vous y mettez!...
Pourquoi en voulez-vous si fort à nos pauvres jeunes filles du monde?
--Parce que je trouve que toutes ces charmantes personnes, élégantes,
jolies à souhait, pomponnées suivant les règles du _chic_ ainsi que de
précieuses poupées, jouent un personnage qui n’est pas le leur et le
déflorent en se rendant ridicules... Probablement parce que je suis un
pauvre homme très compliqué, j’adore la simplicité, en vertu de la loi
des contrastes... Ce doit être curieux et charmant à observer une nature
de jeune fille, très pure, très sincère, très candide.
Robert s’arrêta une seconde, puis acheva, intéressé par la question
qu’il venait de toucher:
--Puisqu’à Paris une pareille étude m’est impossible, je vais la tenter
en Suisse, dans la colonie étrangère qui voyage... Je n’en aurai que
plus de chances de rencontrer un caractère original. Là-bas, peut-être,
découvrirai-je une nature féminine qui m’instruise et me permette de
bien me rendre compte de ce qui passe d’impressions dans une âme
vraiment jeune...
Isabelle ne répondit pas. Le départ, certain maintenant, de Robert
l’irritait comme une défaite personnelle. Elle voulait reconquérir cet
homme qui l’avait tant aimée autrefois; elle déployait dans ce but son
charme tout-puissant... Et voici qu’elle le sentait de nouveau
insaisissable, maître de lui-même, se dérobant avec une volonté très
ferme à l’empire qu’elle essayait de retrouver sur lui. Elle le
connaissait trop bien d’humeur indépendante et résolue pour tenter de
lui faire abandonner ses projets d’éloignement et reprit seulement d’un
ton de raillerie légère:
--Et où irez-vous chercher votre jeune fille idéale?
--Je ne sais trop encore... A Lausanne ou ailleurs, dans cette région;
les bords du lac sont encore abordables ce mois-ci, sans grandes
chaleurs et sans Parisiens. Peut-être vais-je m’installer à Vevey.
Un éclair de satisfaction traversa le regard d’Isabelle.
Vevey était bien près d’Évian; et il était si facile de se faire
ordonner une saison dans la petite ville d’eaux.
--Oui, vous auriez bien raison de rester quelque temps à Vevey; la
société étrangère y est nombreuse, puis vous y retrouveriez notre
vieille amie Mme de Grouville, qui reçoit beaucoup et qui, étant donnés
son humeur et ses goûts, doit certes connaître tout ce que la colonie
exotique renferme de plus original et de plus _select_... Chez elle,
vous rencontreriez aisément, je suis sûre, un sujet digne de votre
affreux petit travail de dissection et capable de vous inspirer une
collection de ces fameuses notes que le public serait si curieux de
connaître. Vous êtes trop jaloux de les garder, Robert.
D’un mouvement distrait il écrasa sous son pied une petite motte de
terre, et une expression d’amusement éclaira son regard sérieux.
--Mes notes, je vous prie de le croire, ne valent pas l’honneur que vous
leur faites en ce moment;... une suite de phrases rédigées en style
télégraphique, qui n’ont d’autre mérite que leur grande sincérité...
Isabelle n’insista pas, dépitée de ce qu’il se refusait, comme toujours,
malgré sa grande courtoisie, à la laisser pénétrer un peu dans
l’intimité de sa pensée. Les promeneurs devenaient rares dans le jardin;
elle se décida à rejoindre la haute porte de sortie qui, grande ouverte,
laissait apercevoir, dans un lointain vert et lumineux, l’avenue des
Champs-Élysées, inondée d’une clarté de soleil couchant. Et, d’un ton de
badinage destiné à cacher sa déception, elle interrogea encore:
--Et quand vous aurez découvert votre petite merveille de jeune fille,
Robert, peut-on, sans trop d’indiscrétion, vous demander comment vous
vous y prendrez pour étudier sa personne morale qui, seule, vous
intéresse?
Sur les lèvres de Robert Noris reparut le même demi-sourire étrange,
tout ensemble triste et railleur.
--Je m’y prendrai comme font les naturalistes qui examinent de
remarquables papillons. Ils les contemplent au microscope, afin de
savoir d’où vient leur beauté, leur découvrent alors des imperfections,
des défauts non soupçonnés au premier regard; et, finissant par ne plus
voir dans ces brillants papillons, tout comme leurs frères les plus
humbles, qu’une pauvre petite chose faite de poussière, détournent
dédaigneusement la tête et cherchent un nouveau sujet d’observation.
Voilà, au dédain près, toute l’histoire de ma future étude en Suisse!...
--Vous êtes un homme abominable, Robert, sans ombre de cœur!...
--Vous avez raison, Isabelle, sans ombre de cœur, je le reconnais
humblement, fit-il, s’écartant pour la laisser passer, car ils
s’engageaient dans le vestibule où les visiteurs affluaient, sortant des
salons de peinture, maintenant fermés.
Elle fit quelques pas, puis s’arrêta, pour lui permettre de la
rejoindre, le regardant approcher. Elle était vraiment en beauté ce
jour-là, ainsi qu’elle en avait la parfaite conscience: les yeux
étincelaient à l’ombre des paupières un peu lourdes; les cheveux noirs,
ondés et souples, s’échappaient artistement de la petite capote de
paille claire, caressant la pâleur chaude du teint, qui, dans la lumière
adoucie de cette fin de jour, retrouvait un incomparable éclat; et la
soie molle du corsage dessinait hardiment les lignes harmonieuses du
buste pleinement épanoui, allongé par la taille svelte comme une taille
de jeune fille. Il était évident qu’avant de sortir Isabelle avait passé
une somme respectable de minutes devant sa psyché, afin d’obtenir cet
ensemble irréprochable dont elle était jalouse. Mais peu importait à
Robert; il ne demandait à la jeune femme que d’être, à l’occasion, un
joli régal pour ses yeux de blasé; et il eut une exclamation sincère en
la rejoignant:
--Tout homme abominable que vous me jugez, m’est-il permis de vous dire,
Isabelle, que vous êtes adorablement habillée?
Elle répondit par un sourire charmé qui entr’ouvrit ses lèvres d’un
carmin foncé, très fines... Trop fines, avait bien souvent pensé Robert:
ces lèvres-là savaient être spirituelles, séduisantes, non pas aimantes.
--Le compliment vous est permis, parce que je sais que vous êtes un
connaisseur, fit-elle, tendant la main au jeune homme, en guise d’adieu.
Au bord du trottoir, en effet, se rangeait son coupé, laissant
apercevoir, derrière la glace, deux petites têtes d’enfants.
--A bientôt, n’est-ce pas, Robert? Vous n’allez pas partir pour Vevey
mystérieusement, sans venir me faire vos adieux?
--Pour Vevey?... C’est décidément là que vous prétendez m’envoyer?...
--Pourquoi non? Vous y trouverez, ce me semble, votre Saint-Graal, en la
personne d’une petite Anglaise quelconque, et vous aurez, pour champ
d’expériences, le salon de Mme de Grouville. Écoutez-moi, et vous me
remercierez à votre retour... Au revoir.
--Au revoir, répéta-t-il.
Il s’inclina très bas devant elle, eut un geste de caresse pour les deux
mignonnes fillettes assises, d’un air grave, dans la voiture, referma la
portière, et le cocher enleva ses chevaux.
Un instant, il demeura immobile à suivre distraitement des yeux le coupé
qui s’éloignait; à travers la glace de la portière, il distingua une
dernière fois une silhouette menue d’enfant, un élégant profil de femme,
puis cette double vision s’effaça. Alors il se mit à descendre les
Champs-Élysées, songeur, laissant sa pensée fuir vers ce prochain voyage
de Suisse, dont il jouissait étrangement à l’avance, par la seule idée
qu’il échapperait ainsi à cette fiévreuse vie parisienne et mondaine,
dont il était excédé jusqu’à l’écœurement,--autant pour en avoir usé que
pour l’avoir observée avec une impitoyable pénétration. Ah! qu’il les
connaissait ces femmes du monde occupées seulement de leurs succès de
beauté, de leurs chiffons, de leurs rivalités, de leurs intrigues,
livrées toutes à leur vie factice, pareille à la vie de plantes
précieuses et délicates élevées en serre chaude!
Combien de fois, sortant d’un _five o’clock_ où il était venu pour
observer, ou simplement pour remplir une obligation de société,
s’était-il senti envahi par un mépris amer pour l’atmosphère
artificielle, énervante par sa mollesse, dans laquelle se mouvaient les
hommes de cercle, les femmes délicieusement élégantes qu’il venait de
quitter! Qui eût soupçonné que lui, le Parisien sceptique,
désillusionné, passionné par son indépendance, il éprouvait l’âpre
nostalgie d’un vrai foyer très simple et très intime, tout parfumé de
tendresse, semblable à celui qu’il avait vu, enfant, dans la maison
paternelle et dont il gardait le souvenir infiniment cher...
Tout en songeant, il avait atteint l’extrémité de l’avenue des
Champs-Élysées; et, avant de l’abandonner, il s’arrêta un moment pour
contempler le panorama parisien qui s’allongeait sous son regard.
Dans cette approche du crépuscule, le ciel prenait des tons d’or vert
d’une douceur exquise; une première étoile flamboyait solitaire dans
l’immensité limpide, et les têtes fleuries des marronniers avaient un
parfum pénétrant.
Certes, Robert Noris était trop artiste pour ne point sentir la poésie
qui se dégageait de ce renouveau fraîchement épanoui; mais il n’en
jouissait pas à la manière des simples, qui subissent leurs impressions
sans les comprendre. En cet instant, comme toujours, il demeurait le
dilettante blasé, soigneux de tout ce qui pouvait éveiller en lui une
sensation esthétique.
Il s’était regardé vivre et il avait regardé vivre les autres, avec une
clairvoyance aiguë, se plaçant, pour cette étude constante, en
spectateur curieux et de goût raffiné à qui rien d’intéressant ne doit
échapper. Il s’était plu à rechercher toujours le pourquoi de ses
impressions, douloureuses ou bienfaisantes, comme de celles des autres.
Son esprit insatiable et chercheur avait fouillé toutes les questions,
appris à douter beaucoup et acquis trop vite la certitude décevante que
les grands problèmes de la vie morale ne peuvent avoir que des solutions
relatives.
Ainsi, il était arrivé à se créer une âme compliquée, profondément
triste, impossible à satisfaire, incapable d’illusions, que le travail
seul pouvait encore passionner. Non pas qu’il l’aimât comme un élément
de succès. Il ne tenait point au succès, l’appréciant en sceptique. Sa
brillante réputation le laissait insensible. S’il souhaitait que ses
œuvres fussent remarquables, c’était pour lui-même, pour la jouissance
intellectuelle qu’il éprouvait à les écrire telles; mais il était fort
indifférent à l’opinion que pouvait s’en former la majorité de ses
contemporains.
De là venait que plusieurs le disaient volontiers d’humeur hautaine et
d’âme sèche, ce en quoi ils commettaient une grande erreur. Robert Noris
ne se livrait pas, parce qu’il avait le dédain extrême des effusions
banales. Au fond, il était seulement un délicat qui, ayant été tout
d’abord cruellement atteint par une inoubliable déception, s’était
replié sur lui-même et, depuis lors, efforcé de briser en lui cette
puissance de sentir, de s’attacher par le cœur, qu’il avait si
entièrement possédée.
En aimant Isabelle, il avait fait autrefois un vrai rêve de la vingtième
année, et il avait horriblement souffert quand elle l’avait écarté comme
un indifférent qui la gênait. Puis, avec le temps, à mesure qu’il
pénétrait davantage dans la compréhension de l’âme humaine, il était
devenu d’une indulgence un peu dédaigneuse, mêlée d’ironie et de
mélancolie, pour les êtres et leurs actions, considérant qu’il ne faut
point demander à des créatures fragiles plus qu’elles ne peuvent donner,
acquérant chaque jour davantage la conviction de sa propre faiblesse et
de celle des autres. Il avait bien pardonné à Isabelle son dédain et son
insensibilité d’antan; il avait rencontré tant d’autres femmes lui
ressemblant! Il la jugeait maintenant froidement, mais avec son
implacable perspicacité: intelligente et fine, plus que jolie, belle à
ravir les yeux, mais frivole, incapable d’un véritable élan du cœur,
faite de vanité et de coquetterie, et devenant impitoyable dès que cette
vanité et cette coquetterie étaient en jeu. Il reconnaissait que peu de
femmes savaient être aussi séduisantes qu’elle; mais ce charme même dont
elle était revêtue ne résultait que de sa volonté de plaire. Et
justement à cause de cela, elle l’amusait, l’intéressait, comme une
charmante manifestation de l’éternel féminin...
Mais le vieil homme n’était point complètement mort en lui. A l’essence
même de son être moral, qu’il considérait avec rigueur comme un tout
composé de curiosité, d’intelligence et d’égoïsme, restaient une sorte
de soif douloureuse et secrète de tendresse très pure, de sincérité, un
désir sourd d’oublier toute connaissance psychologique, de vivre comme
les sages qui savent être heureux parce qu’ils n’analysent point toutes
leurs joies.
Au moment même où il allait pénétrer sous la porte cochère de son
cercle, un couple jeune passa près de lui, la femme fluette et mignonne
dans sa robe du bon faiseur, appuyée avec une grâce câline sur le bras
de son cavalier, un clubman insignifiant et distingué. Ils le frôlèrent
presque; elle, riait d’un joli rire gai; et lui semblait l’écouter
charmé. Par habitude, Robert les analysa d’un coup d’œil:
--Très bien assortis, très contents l’un de l’autre, très heureux pour
l’instant!... Quels mortels privilégiés! murmura-t-il, railleur, mais
une secrète amertume vibrait dans son accent.
Alors il eut un haussement d’épaules et entra au cercle.