CŒUR DE SCEPTIQUE

I

--Alors, décidément, vous me quittez?... Vous préférez rentrer sans

visiter la sculpture?

--Chère, entre nous, rien ne me laisse plus froide que les statues...

Puis, il est déjà cinq heures et demie. Il faut que je retourne chez moi

m’habiller; je dîne en ville, et mon mari, vous le savez, est

l’exactitude personnifiée!

Les deux jeunes femmes s’étaient arrêtées devant l’escalier qui

conduisait des salons de peinture dans le jardin que la profusion des

statues semait de formes blanches, profilées sur le fond verdoyant des

massifs. Elles descendirent lentement les marches, d’un pas nonchalant

de très jolies femmes, certaines qu’aucun détail de leur mise ne pouvait

donner prise à une critique. Sûrement, elles n’avaient point trop

piétiné à travers les salles nombreuses, ni ne s’étaient fatigué les

yeux à contempler les toiles exposées; leurs visages, aussi reposés que

deux heures plus tôt quand elles étaient entrées au Salon, le révélaient

hautement. Elles avaient simplement fait une agréable promenade

qualifiée d’artistique par suite du milieu où elles l’effectuaient, et

durant laquelle, surtout, elles avaient goûté le plaisir tout féminin de

se sentir très regardées et de recevoir l’hommage discret des yeux

qu’elles charmaient au passage.

--Ainsi, Isabelle, vous restez encore?

--Très chère, j’ai envie d’accomplir mon pèlerinage au complet... Et

puis, raison majeure, je dois attendre l’heure du rendez-vous que j’ai

donné à mes bébés et à leur gouvernante... six heures moins le quart...

j’ai encore vingt minutes devant moi... Mais je ne veux pas vous

retenir... Alors, ce soir, vous serez chez les de Bernes... pour vous

livrer aux douceurs du poker?... Au revoir et à bientôt, n’est-ce pas?

Elles se serrèrent la main en souriant, comme des amies qui s’apprécient

d’autant plus que, physiquement, elles n’ont rien à s’envier, ayant été

également bien servies par la bonne nature; et la comtesse Isabelle de

Vianne demeura une seconde immobile, au seuil du jardin, à suivre des

yeux sa compagne qui s’éloignait, laissant traîner sur le sable les plis

de sa longue robe soyeuse, la taille cambrée, les cheveux d’un or roux

serrés en une torsade mousseuse sous la paille sombre du chapeau voilé

de dentelle.

Alors elle eut un retour vers sa propre beauté, dont, quelques instants

plus tôt, elle avait constaté l’éclat dans les hautes glaces du Salon de

conversation; et un léger sourire de satisfaction, à peine esquissé,

courut sur ses lèvres: elle se savait capable de soutenir toutes les

comparaisons. Puis, suivant au hasard une allée du jardin, elle se mit

nonchalamment à marcher droit devant elle, de son allure distinguée et

indifférente, sans embarras de sa solitude, en femme habituée, par un

veuvage prématuré, à compter sur elle seule dans tous les milieux et

dans toutes les circonstances.

Mais, tout à coup, ses traits perdirent leur expression distraite, et

une imperceptible exclamation lui échappa à la vue d’un homme

jeune,--trente-cinq ans environ,--debout devant un marbre dont il

étudiait les détails si attentivement qu’il ne remarquait pas la jeune

femme arrêtée à ses côtés, le contemplant avec un demi-sourire.

--Quel homme absorbé vous êtes aujourd’hui, mon beau cousin! fit-elle,

la voix moqueuse.

Mais l’expression soudain éclairée de son visage disait que la rencontre

ne lui déplaisait point. Le jeune homme se détourna.

--Isabelle!... Pardonnez-moi... Vous avez raison, cette œuvre s’était si

bien emparée de moi que...

--Que vous étiez en passe d’oublier complètement les vivantes pour les

statues!... Enfin, je ne vous en veux pas... Y a-t-il longtemps que vous

êtes au Salon?

--J’y arrive. En ma qualité d’original, puisque telle est l’épithète

dont vous voulez bien me gratifier souvent, j’aime à venir voir certains

marbres à la lumière des fins d’après-midi. J’avais remarqué celui-ci,

il y a trois jours au Vernissage... Et vous-même, vous êtes ainsi toute

seule?

--Toute seule! Mme Dartigue m’a quittée il y a quelques minutes, et

j’attends l’heure à laquelle je vais être remise en possession, tout

ensemble, de mes enfants et de ma voiture! Je vous préviens que, jusqu’à

ce moment, je vous garde comme cavalier. Puisque vous connaissez la

sculpture, faites-la-moi visiter...

Il s’inclina au moment où, derrière lui, quelqu’un disait en le

désignant:

--Oui, c’est bien Robert Noris, l’écrivain, avec cette jeune femme...

Isabelle saisit au passage ces paroles, et un fugitif éclair de plaisir

traversa ses yeux brillants. Si habituée qu’elle fût à vivre dans un

monde lettré, entourée d’hommes possédant une notoriété quelconque, elle

s’accommodait fort, dans sa vanité féminine, de respirer le parfum d’un

encens flatteur, encore que cet encens ne brûlât pas pour elle.

D’ailleurs, il lui plaisait beaucoup ce Robert Noris, un cousin si

éloigné que, en vérité, il fallait une certaine dose de patience pour

démêler entre eux un degré de parenté. A coup sûr, ils étaient de

vieilles connaissances. Autrefois même, si elle l’eût permis, il lui eût

demandé de porter son nom, car il était passionnément épris d’elle; mais

il ne jouissait alors d’aucune célébrité consacrée et se bornait à

paraître un écrivain très bien doué, cherchant sa voie dans le roman.

Aussi n’avait-elle point pris garde à lui, étant de nature

essentiellement ambitieuse. Elle avait fait le brillant mariage vers

lequel l’attirait son insatiable vanité, elle avait chiffré son papier

d’une couronne comtale, possédé l’un des plus magnifiques hôtels de

Paris, satisfait ses plus coûteuses fantaisies; cela, en devenant la

femme d’une parfaite nullité, égoïste et violente, d’un homme qui avait

été pour elle, durant huit années, un assez mauvais mari, et lui avait

fait le plus précieux des présents, le jour où il lui avait donné la

liberté du veuvage.

Depuis deux années pleines maintenant, elle usait de sa vie nouvelle,

qui lui semblait charmante; et, chaque jour, elle se pénétrait davantage

de l’idée que Robert Noris, devenu illustre, remplacerait fort bien le

comte de Vianne. En effet, à trente-cinq ans, il possédait une renommée

que des écrivains même de talent,--des vétérans dans la

littérature,--étaient destinés à ne jamais connaître; et c’était là, aux

yeux d’Isabelle, une immense qualité. Elle était dominée toujours par le

besoin inné de rechercher, pour en faire son bien propre, ce que les

autres n’étaient point en mesure d’avoir; que ce fût la présence d’un

homme célèbre dans son salon, ou simplement un bijou, un bibelot rare,

une façon de robe inédite. Or Robert lui plaisait d’autant plus qu’il

avait la réputation d’être inaccessible,--désormais,--à toute puissance

féminine, et qu’il se montrait, avec elle, bien résolu à ne point

ressusciter le passé.

Certes, très souvent, il venait chez elle, et avait même une place

marquée dans son cercle intime. En vertu des droits de la parenté, il

l’accompagnait dans les menues expéditions que la mode impose à ses

fidèles, visites dans les expositions de toute sorte, représentations de

cercle, et le reste. Dès qu’il y avait réunion chez elle, ses hôtes

pouvaient être certains de distinguer, dans la phalange masculine, la

haute taille de Robert Noris, son visage brun, son front large sous les

cheveux châtains coupés courts, ses yeux brillants, dans l’orbite

creusé, avec un regard pénétrant, pensif, chercheur; son sourire

sceptique et spirituel qui, en s’effaçant, laissait à la bouche une

expression de lassitude mélancolique.

Donc il venait beaucoup chez Mme de Vianne; seulement il existait ainsi,

dans Paris, plusieurs autres salons qu’il fréquentait pareillement. Mais

ce fait indiscutable ne troublait nullement Isabelle; en sa courte

sagesse, elle jugeait que Robert ne pourrait lui tenir toujours rigueur

du passé, car il était homme, et elle était bien séduisante,

l’expérience le lui avait appris. C’est pourquoi elle s’était juré de

l’amener à lui offrir un nom jadis dédaigné, souvenir qu’elle prétendait

lui faire oublier.

Tout en arpentant le jardin, sous son escorte, elle effleurait d’un

regard distrait les œuvres qu’il lui indiquait; elle causait, souriante,

animée, rencontrant des mots piquants, excitée par cette pensée qu’il

était un merveilleux et terrible observateur de la nature féminine.

Puis, tout à coup, elle interrogea:

--Qu’est-ce que vous écrivez maintenant, Robert, pour continuer votre

grand succès de la fin de l’hiver?

Il eut un froncement léger des sourcils, car il n’aimait guère qu’on lui

parlât de ses œuvres. Hors de son cabinet de travail, il était homme de

lettres aussi peu que possible.

--Ce que j’écris?... Rien, absolument rien... Ces journées de printemps

me rendent d’une abominable paresse... D’ailleurs, il m’est impossible

de travailler à Paris en cette saison qui est une véritable reproduction

de l’agréable période du carême, remplie de concerts, bals et autres

divertissements variés... Aussi ai-je renoncé à l’espoir de pouvoir

commencer un nouveau travail, et vais-je partir...

--Décidément? fit la jeune femme, dont un pli creusa soudain le front.

Ainsi vous ne renoncez pas à vos projets de villégiature anticipée... Et

vous comptez aller?...

--Sur les bords du Léman, sans doute. Si je suivais mon goût intime, je

chercherais tout de suite le village le plus isolé et le plus solitaire

que je puisse rencontrer. Mais il me faut gagner mon repos. Je dois

d’abord aller étudier quelques types d’étrangers que je trouverai

inévitablement dans les hôtels, pensions et abris de toute sorte qui

fourmillent en Suisse.

--Quels types? demanda curieusement Isabelle.

Il sourit, de ce demi-sourire indéfinissable qui laissait toujours

douter s’il raillait ou non.

--Si je vous dis quel est celui que je suis le plus désireux de

rencontrer, vous allez rire et me trouver d’humeur bien romanesque... Et

cependant Dieu sait que ce serait là un reproche immérité! Je voudrais

connaître une _vraie_ jeune fille, car je ne me souviens pas d’en avoir

vu depuis... des temps préhistoriques.

De nouveau, le front d’Isabelle eut une légère contraction.

--Robert, quelle déclaration!... Alors comment qualifiez-vous les jeunes

personnes bien élevées, pourvues de mères prudentes, d’institutrices, de

professeurs, de cours, de leçons, dont vous rencontrez les spécimens

dans les maisons sérieuses où vous allez encore de temps à autre?

Robert se mit à rire.

--Ces jeunes personnes modèles sont de petites tours d’ivoire dont les

mécréants de mon espèce n’ont point le droit d’approcher. Ainsi que vous

le disiez, elles sont en puissance maternelle; et si j’avais le malheur

de témoigner quelque attention à l’une d’elles je me verrais

immanquablement attribuer toute sorte d’intentions matrimoniales...

Quant aux autres, aux petites filles _fin de siècle_, selon l’expression

consacrée, qui ont des allures de femmes, des propos à l’avenant, des

hardiesses inconcevables, qui, à dix-huit ans, possèdent un cœur, des

yeux, des sourires de coquettes, elles me font tout bonnement horreur!

--Robert, quel moraliste sévère vous faites quand vous vous y mettez!...

Pourquoi en voulez-vous si fort à nos pauvres jeunes filles du monde?

--Parce que je trouve que toutes ces charmantes personnes, élégantes,

jolies à souhait, pomponnées suivant les règles du _chic_ ainsi que de

précieuses poupées, jouent un personnage qui n’est pas le leur et le

déflorent en se rendant ridicules... Probablement parce que je suis un

pauvre homme très compliqué, j’adore la simplicité, en vertu de la loi

des contrastes... Ce doit être curieux et charmant à observer une nature

de jeune fille, très pure, très sincère, très candide.

Robert s’arrêta une seconde, puis acheva, intéressé par la question

qu’il venait de toucher:

--Puisqu’à Paris une pareille étude m’est impossible, je vais la tenter

en Suisse, dans la colonie étrangère qui voyage... Je n’en aurai que

plus de chances de rencontrer un caractère original. Là-bas, peut-être,

découvrirai-je une nature féminine qui m’instruise et me permette de

bien me rendre compte de ce qui passe d’impressions dans une âme

vraiment jeune...

Isabelle ne répondit pas. Le départ, certain maintenant, de Robert

l’irritait comme une défaite personnelle. Elle voulait reconquérir cet

homme qui l’avait tant aimée autrefois; elle déployait dans ce but son

charme tout-puissant... Et voici qu’elle le sentait de nouveau

insaisissable, maître de lui-même, se dérobant avec une volonté très

ferme à l’empire qu’elle essayait de retrouver sur lui. Elle le

connaissait trop bien d’humeur indépendante et résolue pour tenter de

lui faire abandonner ses projets d’éloignement et reprit seulement d’un

ton de raillerie légère:

--Et où irez-vous chercher votre jeune fille idéale?

--Je ne sais trop encore... A Lausanne ou ailleurs, dans cette région;

les bords du lac sont encore abordables ce mois-ci, sans grandes

chaleurs et sans Parisiens. Peut-être vais-je m’installer à Vevey.

Un éclair de satisfaction traversa le regard d’Isabelle.

Vevey était bien près d’Évian; et il était si facile de se faire

ordonner une saison dans la petite ville d’eaux.

--Oui, vous auriez bien raison de rester quelque temps à Vevey; la

société étrangère y est nombreuse, puis vous y retrouveriez notre

vieille amie Mme de Grouville, qui reçoit beaucoup et qui, étant donnés

son humeur et ses goûts, doit certes connaître tout ce que la colonie

exotique renferme de plus original et de plus _select_... Chez elle,

vous rencontreriez aisément, je suis sûre, un sujet digne de votre

affreux petit travail de dissection et capable de vous inspirer une

collection de ces fameuses notes que le public serait si curieux de

connaître. Vous êtes trop jaloux de les garder, Robert.

D’un mouvement distrait il écrasa sous son pied une petite motte de

terre, et une expression d’amusement éclaira son regard sérieux.

--Mes notes, je vous prie de le croire, ne valent pas l’honneur que vous

leur faites en ce moment;... une suite de phrases rédigées en style

télégraphique, qui n’ont d’autre mérite que leur grande sincérité...

Isabelle n’insista pas, dépitée de ce qu’il se refusait, comme toujours,

malgré sa grande courtoisie, à la laisser pénétrer un peu dans

l’intimité de sa pensée. Les promeneurs devenaient rares dans le jardin;

elle se décida à rejoindre la haute porte de sortie qui, grande ouverte,

laissait apercevoir, dans un lointain vert et lumineux, l’avenue des

Champs-Élysées, inondée d’une clarté de soleil couchant. Et, d’un ton de

badinage destiné à cacher sa déception, elle interrogea encore:

--Et quand vous aurez découvert votre petite merveille de jeune fille,

Robert, peut-on, sans trop d’indiscrétion, vous demander comment vous

vous y prendrez pour étudier sa personne morale qui, seule, vous

intéresse?

Sur les lèvres de Robert Noris reparut le même demi-sourire étrange,

tout ensemble triste et railleur.

--Je m’y prendrai comme font les naturalistes qui examinent de

remarquables papillons. Ils les contemplent au microscope, afin de

savoir d’où vient leur beauté, leur découvrent alors des imperfections,

des défauts non soupçonnés au premier regard; et, finissant par ne plus

voir dans ces brillants papillons, tout comme leurs frères les plus

humbles, qu’une pauvre petite chose faite de poussière, détournent

dédaigneusement la tête et cherchent un nouveau sujet d’observation.

Voilà, au dédain près, toute l’histoire de ma future étude en Suisse!...

--Vous êtes un homme abominable, Robert, sans ombre de cœur!...

--Vous avez raison, Isabelle, sans ombre de cœur, je le reconnais

humblement, fit-il, s’écartant pour la laisser passer, car ils

s’engageaient dans le vestibule où les visiteurs affluaient, sortant des

salons de peinture, maintenant fermés.

Elle fit quelques pas, puis s’arrêta, pour lui permettre de la

rejoindre, le regardant approcher. Elle était vraiment en beauté ce

jour-là, ainsi qu’elle en avait la parfaite conscience: les yeux

étincelaient à l’ombre des paupières un peu lourdes; les cheveux noirs,

ondés et souples, s’échappaient artistement de la petite capote de

paille claire, caressant la pâleur chaude du teint, qui, dans la lumière

adoucie de cette fin de jour, retrouvait un incomparable éclat; et la

soie molle du corsage dessinait hardiment les lignes harmonieuses du

buste pleinement épanoui, allongé par la taille svelte comme une taille

de jeune fille. Il était évident qu’avant de sortir Isabelle avait passé

une somme respectable de minutes devant sa psyché, afin d’obtenir cet

ensemble irréprochable dont elle était jalouse. Mais peu importait à

Robert; il ne demandait à la jeune femme que d’être, à l’occasion, un

joli régal pour ses yeux de blasé; et il eut une exclamation sincère en

la rejoignant:

--Tout homme abominable que vous me jugez, m’est-il permis de vous dire,

Isabelle, que vous êtes adorablement habillée?

Elle répondit par un sourire charmé qui entr’ouvrit ses lèvres d’un

carmin foncé, très fines... Trop fines, avait bien souvent pensé Robert:

ces lèvres-là savaient être spirituelles, séduisantes, non pas aimantes.

--Le compliment vous est permis, parce que je sais que vous êtes un

connaisseur, fit-elle, tendant la main au jeune homme, en guise d’adieu.

Au bord du trottoir, en effet, se rangeait son coupé, laissant

apercevoir, derrière la glace, deux petites têtes d’enfants.

--A bientôt, n’est-ce pas, Robert? Vous n’allez pas partir pour Vevey

mystérieusement, sans venir me faire vos adieux?

--Pour Vevey?... C’est décidément là que vous prétendez m’envoyer?...

--Pourquoi non? Vous y trouverez, ce me semble, votre Saint-Graal, en la

personne d’une petite Anglaise quelconque, et vous aurez, pour champ

d’expériences, le salon de Mme de Grouville. Écoutez-moi, et vous me

remercierez à votre retour... Au revoir.

--Au revoir, répéta-t-il.

Il s’inclina très bas devant elle, eut un geste de caresse pour les deux

mignonnes fillettes assises, d’un air grave, dans la voiture, referma la

portière, et le cocher enleva ses chevaux.

Un instant, il demeura immobile à suivre distraitement des yeux le coupé

qui s’éloignait; à travers la glace de la portière, il distingua une

dernière fois une silhouette menue d’enfant, un élégant profil de femme,

puis cette double vision s’effaça. Alors il se mit à descendre les

Champs-Élysées, songeur, laissant sa pensée fuir vers ce prochain voyage

de Suisse, dont il jouissait étrangement à l’avance, par la seule idée

qu’il échapperait ainsi à cette fiévreuse vie parisienne et mondaine,

dont il était excédé jusqu’à l’écœurement,--autant pour en avoir usé que

pour l’avoir observée avec une impitoyable pénétration. Ah! qu’il les

connaissait ces femmes du monde occupées seulement de leurs succès de

beauté, de leurs chiffons, de leurs rivalités, de leurs intrigues,

livrées toutes à leur vie factice, pareille à la vie de plantes

précieuses et délicates élevées en serre chaude!

Combien de fois, sortant d’un _five o’clock_ où il était venu pour

observer, ou simplement pour remplir une obligation de société,

s’était-il senti envahi par un mépris amer pour l’atmosphère

artificielle, énervante par sa mollesse, dans laquelle se mouvaient les

hommes de cercle, les femmes délicieusement élégantes qu’il venait de

quitter! Qui eût soupçonné que lui, le Parisien sceptique,

désillusionné, passionné par son indépendance, il éprouvait l’âpre

nostalgie d’un vrai foyer très simple et très intime, tout parfumé de

tendresse, semblable à celui qu’il avait vu, enfant, dans la maison

paternelle et dont il gardait le souvenir infiniment cher...

Tout en songeant, il avait atteint l’extrémité de l’avenue des

Champs-Élysées; et, avant de l’abandonner, il s’arrêta un moment pour

contempler le panorama parisien qui s’allongeait sous son regard.

Dans cette approche du crépuscule, le ciel prenait des tons d’or vert

d’une douceur exquise; une première étoile flamboyait solitaire dans

l’immensité limpide, et les têtes fleuries des marronniers avaient un

parfum pénétrant.

Certes, Robert Noris était trop artiste pour ne point sentir la poésie

qui se dégageait de ce renouveau fraîchement épanoui; mais il n’en

jouissait pas à la manière des simples, qui subissent leurs impressions

sans les comprendre. En cet instant, comme toujours, il demeurait le

dilettante blasé, soigneux de tout ce qui pouvait éveiller en lui une

sensation esthétique.

Il s’était regardé vivre et il avait regardé vivre les autres, avec une

clairvoyance aiguë, se plaçant, pour cette étude constante, en

spectateur curieux et de goût raffiné à qui rien d’intéressant ne doit

échapper. Il s’était plu à rechercher toujours le pourquoi de ses

impressions, douloureuses ou bienfaisantes, comme de celles des autres.

Son esprit insatiable et chercheur avait fouillé toutes les questions,

appris à douter beaucoup et acquis trop vite la certitude décevante que

les grands problèmes de la vie morale ne peuvent avoir que des solutions

relatives.

Ainsi, il était arrivé à se créer une âme compliquée, profondément

triste, impossible à satisfaire, incapable d’illusions, que le travail

seul pouvait encore passionner. Non pas qu’il l’aimât comme un élément

de succès. Il ne tenait point au succès, l’appréciant en sceptique. Sa

brillante réputation le laissait insensible. S’il souhaitait que ses

œuvres fussent remarquables, c’était pour lui-même, pour la jouissance

intellectuelle qu’il éprouvait à les écrire telles; mais il était fort

indifférent à l’opinion que pouvait s’en former la majorité de ses

contemporains.

De là venait que plusieurs le disaient volontiers d’humeur hautaine et

d’âme sèche, ce en quoi ils commettaient une grande erreur. Robert Noris

ne se livrait pas, parce qu’il avait le dédain extrême des effusions

banales. Au fond, il était seulement un délicat qui, ayant été tout

d’abord cruellement atteint par une inoubliable déception, s’était

replié sur lui-même et, depuis lors, efforcé de briser en lui cette

puissance de sentir, de s’attacher par le cœur, qu’il avait si

entièrement possédée.

En aimant Isabelle, il avait fait autrefois un vrai rêve de la vingtième

année, et il avait horriblement souffert quand elle l’avait écarté comme

un indifférent qui la gênait. Puis, avec le temps, à mesure qu’il

pénétrait davantage dans la compréhension de l’âme humaine, il était

devenu d’une indulgence un peu dédaigneuse, mêlée d’ironie et de

mélancolie, pour les êtres et leurs actions, considérant qu’il ne faut

point demander à des créatures fragiles plus qu’elles ne peuvent donner,

acquérant chaque jour davantage la conviction de sa propre faiblesse et

de celle des autres. Il avait bien pardonné à Isabelle son dédain et son

insensibilité d’antan; il avait rencontré tant d’autres femmes lui

ressemblant! Il la jugeait maintenant froidement, mais avec son

implacable perspicacité: intelligente et fine, plus que jolie, belle à

ravir les yeux, mais frivole, incapable d’un véritable élan du cœur,

faite de vanité et de coquetterie, et devenant impitoyable dès que cette

vanité et cette coquetterie étaient en jeu. Il reconnaissait que peu de

femmes savaient être aussi séduisantes qu’elle; mais ce charme même dont

elle était revêtue ne résultait que de sa volonté de plaire. Et

justement à cause de cela, elle l’amusait, l’intéressait, comme une

charmante manifestation de l’éternel féminin...

Mais le vieil homme n’était point complètement mort en lui. A l’essence

même de son être moral, qu’il considérait avec rigueur comme un tout

composé de curiosité, d’intelligence et d’égoïsme, restaient une sorte

de soif douloureuse et secrète de tendresse très pure, de sincérité, un

désir sourd d’oublier toute connaissance psychologique, de vivre comme

les sages qui savent être heureux parce qu’ils n’analysent point toutes

leurs joies.

Au moment même où il allait pénétrer sous la porte cochère de son

cercle, un couple jeune passa près de lui, la femme fluette et mignonne

dans sa robe du bon faiseur, appuyée avec une grâce câline sur le bras

de son cavalier, un clubman insignifiant et distingué. Ils le frôlèrent

presque; elle, riait d’un joli rire gai; et lui semblait l’écouter

charmé. Par habitude, Robert les analysa d’un coup d’œil:

--Très bien assortis, très contents l’un de l’autre, très heureux pour

l’instant!... Quels mortels privilégiés! murmura-t-il, railleur, mais

une secrète amertume vibrait dans son accent.

Alors il eut un haussement d’épaules et entra au cercle.

Cœur de sceptique · 第 8 / 31 题