«ASSIEDS-TOI, STANDING!»
Pour le moment, les hurlements ne faisaient point de trêve dans les
cachots et, durant ces heures d’attente, qui me paraissaient éternelles,
mon esprit était uniquement fixé sur cette pensée, que mon tour allait
venir, que moi aussi on me traînerait dehors, que je subirais toutes les
tortures de leur Inquisition, et qu’on me rejetterait ensuite, comme les
autres, sur les dalles de ma cellule, de cette cellule à la porte de fer
et aux murs de pierre.
Mon tour arriva en effet. Je fus brutalement sorti, à grand renfort de
coups et de jurons, et je me trouvai, je ne sais comment, en face du
capitaine Jamie et du gouverneur Atherton, encadrés eux-mêmes d’une
demi-douzaine de brutes, salariées par les contribuables, et qui
attendaient le moindre signe pour me tomber dessus.
Leur concours fut superflu.
--Assieds-toi! me dit le gouverneur Atherton, en me montrant un énorme
fauteuil.
J’étais là, debout, rossé et moulu, endolori de tous mes membres,
mourant de faim et de soif, épuisé déjà par mes cinq jours précédents de
cachot et mes quatre-vingts heures de camisole de force. Je tremblais et
claquais des dents, à la seule appréhension de ce qui allait m’arriver,
à moi, pauvre débris d’homme, ancien professeur d’agronomie dans une
calme petite ville universitaire. J’hésitais à m’asseoir.
Le gouverneur était, pour la taille et la force, un vrai colosse. Voyant
que je tardais à obéir, il s’élança vers moi et m’empoigna sous les
épaules. Puis, comme si j’eusse été un simple fétu de paille, il me
souleva du sol et, me laissant brusquement retomber, m’écrasa dans le
fauteuil.
--Maintenant, reprit-il, tandis que je cherchais convulsivement ma
respiration et que je m’efforçais de dévorer ma souffrance, dis-moi
tout, Standing! Oui, crache-moi tout! C’est le meilleur moyen,
crois-m’en sur parole, d’améliorer ton cas.
--Je... je ne sais rien de ce qui s’est passé... commençai-je.
Je n’en avais pas dit plus, quand le gouverneur Atherton, avec un cri
rauque, bondit derechef sur moi, me leva encore en l’air et m’écrasa
dans le fauteuil.
--Pas de comédie, Standing! poursuivit-il. C’est inutile! Vide-toi le
cœur! Où est la dynamite?
Je protestai que je ne savais rien de la dynamite.
Une troisième fois, je fus soulevé et retombai en marmelade. Ce genre de
supplice était inédit pour moi. Comparé aux autres que j’avais subis, on
peut dire qu’il tenait la corde.
Le lourd et massif fauteuil ne tarda pas à se démantibuler sous ces
heurts répétés de mon corps. On en apporta un autre, et celui-là aussi
fut bientôt démoli. Puis un troisième. Et toujours la fatidique question
sur la dynamite recommençait.
Lorsque le gouverneur Atherton fut las, le capitaine Jamie le relaya.
Et, quand le capitaine Jamie, après avoir opéré de même, fut
pareillement fourbu, le gardien Monohan prit la suite de
l’exercice.--«Où est la dynamite?»--Vlan! en l’air, puis dans le
fauteuil!--«Dis où est la dynamite... La dynamite... La dynamite... la
dynamite...»
En conscience, j’eusse, à la longue, vendu volontiers une bonne part de
mon âme immortelle pour quelques livres de cet explosif, que j’aurais pu
livrer en pâture à mes tortionnaires.
Combien de fauteuils furent brisés? Je n’en sais rien. Un moment arriva,
où il me sembla que j’étais en plein cauchemar. Endormi ou éveillé?
J’eusse été incapable de le dire. Je m’évanouis de faiblesse, plusieurs
fois. Et, pour terminer, je fus rejeté dans mon noir cachot.
Lorsque je repris mes esprits, j’avais un «mouton» auprès de moi.
C’était un condamné à temps, un petit homme à la face pâle, éthéromane,
et qui était prêt à tout faire afin de se procurer sa drogue.
Dès que je l’eus reconnu, je me traînai vers la grille de mon guichet et
je criai dans le corridor, où ma voix s’allongea:
--Gardez-vous! camarades. Il y a un mouchard parmi nous! C’est Ignatius
Irvine. Attention à vos paroles!
La bordée d’injures qui s’éleva, l’ouragan de jurons qui éclata, eussent
fait frémir l’âme d’un homme plus brave que cet Ignatius Irvine. Il
était pitoyable dans sa terreur, tandis que rugissaient tout le long du
sombre corridor, comme dans une ménagerie de fauves, les quarante
convicts, qui lui promettaient pour l’avenir mille choses affreuses,
mille punitions épouvantables.
Y aurait-il eu un secret caché, que la présence d’un mouchard dans le
Quartier des Cachots aurait suffi à clore toutes les lèvres. Mais de
secret il n’y en avait point, et tout le monde avait juré de dire la
vérité, la vérité seule.
Les conversations recommencèrent, de grille à grille. Ce qui intriguait
surtout les quarante, c’était la dynamite, qui, pour eux comme pour moi,
était un mythe. Ils s’adressèrent à moi et me supplièrent, si je
connaissais quoi que ce fût sur ce chapitre, de l’avouer, afin de leur
épargner un recommencement de tortures. Mais je ne pouvais que répéter
la même vérité: «Je ne savais rien.»
Avant d’être relevé par une tournée de gardiens, mon mouton m’avait
révélé que, depuis notre incarcération, pas un métier n’avait ronflé
dans la prison, pas un de ses nombreux ateliers n’avaient été ouverts.
Les milliers de convicts que renfermait la prison étaient restés
enfermés dans leurs cellules, et il avait été décidé, toujours par
rapport à la fameuse dynamite, que pas un ne serait renvoyé au travail
coutumier avant qu’elle ne fût découverte. L’affaire assurément était
grave, et je fis passer la nouvelle de guichet en guichet.
Le lendemain et les jours suivants, les interrogatoires recommencèrent,
toujours selon le même rythme. Quand les hommes ne pouvaient plus
marcher, on les portait. Le bruit courut que le gouverneur Atherton et
le capitaine Jamie, épuisés eux-mêmes et à bout de forces, devaient se
relayer mutuellement, toutes les deux heures. Ils étaient à ce point
affolés que les interrogatoires, qui s’étaient étendus à tous les
convicts de la prison, se poursuivaient même la nuit. Ils ne se
déshabillaient pas et dormaient tout habillés, à tour de rôle, dans la
même pièce où ils martelaient, inlassablement, les patients.
Dans notre quartier, de jour en jour et d’heure en heure, la folie
grandissait parmi nous. La pendaison est un plaisir, croyez-moi, à côté
de cette torture sans terme qui détruit un être humain, tout en le
laissant vivre.
J’en étais venu, moi qui plus qu’eux avais déjà souffert, moi qui étais
plus endurci à la douleur, à augmenter du leur mon propre tourment. Je
souffrais à la fois et pour moi, et pour ces quarante hommes, dont
l’incessante clameur réclamait en vain une goutte d’eau, dont les cris,
les sanglots et les radotages délirants faisaient de notre cabanon une
maison de fous.
Comprenez-vous bien ce qui se passait? Oui, le comprenez-vous? Cette
vérité, que nous disions tous, était notre condamnation. Devant ces
quarante incorrigibles, répétant avec un ensemble aussi parfait les
mêmes affirmations, le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie
concluaient, sans broncher, que nous mentions tous à l’unisson, comme un
perroquet rabâche éternellement, sans se tromper, une leçon apprise.
La situation des autorités était aussi désespérée que la nôtre. Ainsi
que je l’appris par la suite, le Conseil des Directeurs de la prison
avait été appelé par télégraphe, ainsi que deux compagnies de la milice
d’État, pour parer à tout événement.
On était alors en hiver et, en dépit du climat tempéré dont jouit la
Californie, le froid, en cette saison, y est parfois assez aigu. Or,
nous n’avions, dans nos cachots, ni matelas ni couverture, et il est
douloureux, sachez-le, d’étendre sur des dalles glacées sa chair
meurtrie. Ce n’est pas tout. Comme nous réclamions sans cesse un peu
d’eau, les gardiens, pour se gausser de nous, s’amusèrent, avec force
quolibets, à faire jouer les tuyaux d’incendie. Par les grilles des
guichets, les jets féroces s’abattaient sur nous, cachot par cachot,
fouettant violemment nos corps endoloris et nous faisant sauter entre
nos quatre murs, comme des œufs qu’on bat. Cette eau, que nous avions
demandée à cor et à cri, nous monta bientôt jusqu’aux genoux, et nous
avions beau supplier, elle coulait et fusait toujours.
Des quarante hommes qui subirent ces épreuves, pas un n’en sortit
indemne. Luigi Polazzo, comme je l’ai dit, tomba le premier en démence
et ne recouvra jamais la raison. Long Bill Hodge la perdit lentement et
enfin alla rejoindre Luigi au Quartier des Fous. D’autres encore les
suivirent. D’autres, dont la santé physique avait été profondément
ébranlée, tombèrent victimes de la tuberculose des prisons. Un bon quart
des quarante, au total, y laissa sa peau.
Pour ce qui est de moi, on m’amena, par deux fois, devant le Grand
Conseil des Directeurs. Je fus, tour à tour, menacé et cajolé. On me
donnait à choisir entre deux alternatives. Ou bien je livrerais la
dynamite et, dans ce cas, on me frapperait d’une peine nominale de
trente jours de cachot, que je ne ferais point, et au bout desquels on
me nommerait Surveillant de la Bibliothèque. Ou je persisterais dans mon
entêtement à ne point rendre la dynamite. En ce cas, ce serait pour moi
la Cellule Solitaire jusqu’au terme de ma condamnation. C’est-à-dire _in
æternum_, puisque j’étais un condamné à vie.
Non, non! Aucun code n’a jamais pu promulguer une telle loi! La
Californie est un pays civilisé, ou du moins qui s’en vante. L’éternelle
Cellule Solitaire est une peine monstrueuse, dont aucun État,
semble-t-il, n’a jamais osé prendre la responsabilité! Et pourtant je
suis le troisième homme, en Californie, qui a entendu prononcer contre
lui cette condamnation. Les deux autres sont Jake Oppenheimer et Ed.
Morrell. Bientôt vous ferez avec moi leur connaissance, car c’est en
leur compagnie que j’ai passé cinq ans dans ma cellule silencieuse...
Le Grand Conseil me donna donc le choix: un emploi agréable et de
confiance dans la maison, et ma libération totale de l’atelier de
tissage, si je rendais une dynamite qui n’existait pas; la détention
solitaire jusqu’à ma mort, si je refusais.
On me gratifia de vingt-quatre heures de camisole de force, afin que je
pusse réfléchir là-dessus. Puis on me ramena devant ces messieurs. Que
pouvais-je faire? Je réitérai, pour la centième fois, que j’étais
impuissant à les conduire devant un objet inexistant. Ils me ripostèrent
que j’étais un menteur. Ils me dirent que j’étais une mauvaise tête, un
fléau vivant, un dégénéré vicieux et plus grand criminel du siècle. Et
je ne sais quoi encore.
Pour conclusion, je fus reconduit, cette fois, non plus aux cachots
ordinaires, mais au Quartier des Cellules Solitaires. On m’enferma dans
la cellule numéro 1. Le numéro 5 était occupé par Ed. Morrell. Le numéro
12 par Jake Oppenheimer. Il y était depuis dix ans; Ed. Morrell depuis
un an seulement. Il purgeait une condamnation de cinquante ans. Jake
Oppenheimer était condamné perpétuel, tout comme moi.
Il semblait donc, à première vue, que nous en avions pour longtemps de
ce logis. Cependant, six ans seulement se sont écoulés et aucun de nous
n’est plus là. Jake Oppenheimer a été pendu; Ed. Morrell a trouvé son
chemin de Damas. Il s’est fait bien noter et est passé homme de
confiance de la prison de San Quentin. On vient, récemment, de le
gracier. Moi, je suis ici, à Folsom, en attendant que le jour fixé par
le juge Morgan soit mon dernier jour.
Lorsqu’après six ans de cellule solitaire je fus extrait de la prison de
San Quentin, afin d’être transféré ici, dans celle de Folsom, pour y
être jugé comme je vais vous dire, je revis Skysail Jack. Je le revis...
C’est une façon de parler. Car, après six années de ténèbres, je
clignais des yeux au soleil, comme une chauve-souris. Comme je m’en
allais, je le croisai, dans la cour de la prison, et le reconnus tout de
même, dans un brouillard. Ce que j’en aperçus fut suffisant à me fendre
le cœur. Ses cheveux étaient devenus blancs et il avait prématurément
vieilli. Sa poitrine s’était creusée, ses joues s’étaient enfoncées et
la paralysie faisait trembler sa main. Il chancelait en marchant.
Il me reconnut, lui aussi, et ses yeux, à mon aspect, s’embrumèrent de
larmes.
J’étais une non moins triste épave de l’homme qu’il avait connu. Mon
poids était tombé à quatre-vingt-sept livres. Mes cheveux, striés de
gris, avaient poussé, comme ma moustache et ma barbe, sans être jamais
taillés, et étaient complètement hirsutes. Je chancelais comme lui, à ce
point que, pour me faire traverser cette cour étroite, aveuglante de
soleil, les gardiens devaient me soutenir sous les bras.
Mes yeux et ceux de Skysail Jack se croisèrent dans notre mutuel
naufrage.
Il savait qu’en me parlant il enfreignait les règlements. Mais son âme
indomptable n’en avait cure.
--Mes compliments... Standing, gloussa-t-il, d’une voix brisée et
chevrotante. Tu es un type à la hauteur... Tu n’as rien dit de la
dynamite...
Avec ce qui me restait de voix dans le gosier, je murmurai:
--Je n’ai rien su, Jack, de la dynamite... Et je ne crois pas qu’il y en
ait jamais eu...
--Bon, bon... fit-il, en secouant la tête comme un enfant. Tu ne veux
pas parler, c’est compris... Ils ne sauront jamais rien... Tu es un type
à la hauteur, Standing, et je tire mon bonnet devant toi...
Les gardiens m’entraînèrent, et j’en restai là avec Skysail Jack. Il
était clair que, lui aussi, avait fini par croire à cette fabuleuse
dynamite.
Pourquoi, maintenant, je suis ici, non plus à San Quentin mais à Folsom,
et pourquoi, dans un temps bref, je vais être pendu? Je vais vous
l’apprendre.
Ce n’est pas pour cette vieille histoire du professeur Haskell, mon
collègue, que j’ai tué. C’est parce que j’ai été déclaré coupable de
voies de fait contre un de mes gardiens. Mon cas est mauvais, à n’en
point douter. Il est contraire à la discipline de la prison, et
clairement inscrit dans le Code.
Voyez quelle est ma malchance. A l’époque où je tuai le professeur
Haskell, cette loi n’existait pas. Elle ne fut votée qu’après ma
première condamnation. Je prétends donc qu’en ce qui me concerne,
l’application de cette loi, _qu’il m’était impossible de prévoir_, est
anticonstitutionnelle. Et tout homme sensé sera de mon avis.
Mais quelle portée cet argument peut-il bien avoir sur l’esprit de
soi-disant légistes, qui prétendent, en réalité, se débarrasser à tout
prix de l’honorable et bien connu professeur d’agronomie Darrell
Standing? Loyalement, je reconnais d’ailleurs qu’il y a eu un précédent
à mon exécution. Voilà un an, ainsi que le savent tous ceux qui lisent
les journaux, on a pendu Jake Oppenheimer, dans cette même prison de
Folsom, et pour délit exactement semblable. La seule différence qu’il y
ait entre son cas et le mien, c’est qu’il n’avait pas fait saigner avec
son poing le nez d’un gardien. Non. Mais de son couteau à pain, et sans
le faire exprès, il avait d’un autre gardien entaillé quelque peu la
peau.
Notre existence ici-bas, la façon d’être des hommes entre eux, le maquis
inextricable des lois... mon Dieu! que tout cela est bizarre! J’écris
ces lignes dans la même cellule qu’occupait à Folsom, au Quartier des
Assassins, Jake Oppenheimer. On l’en a tiré pour le pendre, comme on va
faire de moi.
Comme si vous pouviez, tas d’idiots, tas de bandits, étrangler mon âme
immortelle, avec votre corde et votre potence! En dépit de vous, je
foulerai, encore et bien des fois, cette belle terre. Et j’y marcherai,
en chair et en os, tour à tour, comme dans le passé, prince ou paysan,
homme savant ou brute stupide, tantôt assis au sommet de l’échelle
sociale, et tantôt grinçant sous la roue du sort.