L’INTERROGATOIRE

Je reprends le fil des événements.

Toute la journée, je demeurai dans mon cachot, à me creuser le cerveau,

pour découvrir le motif de ce nouveau et inexplicable châtiment. La

seule conclusion à laquelle j’arrivai fut qu’un mouchard quelconque,

afin de se ménager la faveur d’un gardien, m’avait dénoncé pour une

faute imaginaire contre les règlements.

Durant ce temps, le capitaine Jamie se martelait la tête, en préparant,

pour la nuit suivante, les mesures destinées à réprimer la révolte dont

Winwood devait donner le signal.

Pas un gardien ne se coucha, ni ne dormit, cette nuit-là. Les équipes de

jour furent debout, comme celles de nuit, et, quand approchèrent deux

heures, tous s’embusquèrent, prêts à bondir, à proximité des cellules

occupées par les quarante conjurés.

Les choses se passèrent dans l’ordre prévu. A l’heure convenue, Winwood,

muni d’un passe-partout, ouvrit les cellules, appela leurs hôtes les uns

après les autres, et ceux-ci rampèrent dehors. Ils se réunirent à un

point donné du corridor, et les gardiens, à l’affût, leur mirent

rapidement la main dessus.

L’échafaudage de perfidies et de mensonges combiné par Winwood eut ainsi

son complet aboutissement. Vainement, les quarante incorrigibles

protestèrent-ils que le poète-faussaire avait tout combiné, tout

conduit. Le Conseil des Directeurs de la prison ne douta point qu’ils

mentissent pour s’excuser. Il en fut de même du Bureau des Grâces et,

avant que trois mois fussent achevés, ce chenapan de Cecil Winwood était

gracié et mis en liberté.

Les prisons d’État sont une rude école d’entraînement à la philosophie.

Quiconque y a tant soit peu séjourné ne peut faire autrement que de voir

s’envoler ses plus généreuses illusions, se dissiper en fumée ses plus

belles chimères morales. La vérité, nous enseigne-t-on dans les écoles,

finit toujours par triompher, le crime par être percé à jour.

La preuve du contraire la voici: le capitaine du quartier, le gouverneur

Atherton, le Conseil des Directeurs de la prison, en ce moment même où

j’écris, continuent à donner dans le panneau qui leur a été tendu par un

fourbe, un dégénéré, qui s’en alla ensuite, libre comme l’air, tandis

que ses quarante victimes, et moi-même, la plus innocente de toutes, ont

payé pour lui! C’est révoltant.

J’ai dit que j’avais été, le premier, remis au cachot. Il était nuit

noire, et je dormais, quand j’entendis la porte extérieure du corridor

grincer sur ses gonds. Je m’éveillai.

--Quelque pauvre diable, pensai-je d’abord, que l’on amène...

Et, tout de suite après, j’entendis un grand vacarme de piétinements, de

coups donnés et retentissants, de cris de douleur, d’ignobles jurons, et

le bruit sourd de corps que l’on traîne sur le sol. Car aucune opération

ne s’effectuait dans la prison, sans coups et mauvais traitements.

Les unes après les autres, les portes qui s’alignent sur le corridor

s’ouvrirent en claquant, et dans les cachots les corps étaient

précipités ou traînés. Sans cesse de nouvelles escouades de gardiens

arrivaient, avec d’autres hommes, qu’ils continuaient à frapper, et

d’autres portes s’ouvraient devant les formes sanglantes qu’on y

poussait.

Plus je me remémore ces faits, et plus j’estime qu’un être humain doit

être doué d’une force d’âme sans égale, d’une philosophie à toute

épreuve, pour survivre, sans en devenir fou, à la brutalité de pareils

spectacles, qui vous côtoient sans répit, à l’iniquité de semblables

procédés, dont on est soi-même et sans trêve la victime.

Je suis cet être humain. J’ai survécu sans fléchir et c’est pourquoi, ne

pouvant se débarrasser de moi d’autre manière, mes bourreaux ont décidé

de mettre en jeu la grande mécanique officielle, la corde passée autour

du cou et qui, par le poids de mon propre corps, me coupera la

respiration et la vie.

Oh! je connais sur le bout du doigt les théories des experts, sur la

pendaison légale. Par l’effet automatique de la chute du corps dans la

trappe qui s’ouvre sous lui, le cou du patient se brise instantanément

et sans souffrance. Mais, comme dit Shakespeare des voyageurs dans

l’au-delà, les suppliciés ne reviennent jamais sur cette terre pour

raconter leurs impressions et témoigner du contraire. Ceux qui, comme

moi, ont vécu dans les prisons, connaissent en revanche bien des cas où

le cou des pendus n’est pas rompu, où leurs cris d’agonie sont étouffés

dans ce trou sombre où bascule la trappe.

C’est fort curieux, savez-vous, une pendaison! Je n’ai jamais, à vrai

dire, assisté à aucune. Mais des témoins oculaires, qui en ont vu une

bonne douzaine, m’ont exactement documenté sur ce qui se passera pour

moi.

On est debout sur le plancher, jambes et bras liés, le cou dans le nœud

coulant, un voile noir sur la figure. Au signal donné, le plancher cède,

le corps descend et la corde, dont la longueur a été bien réglée, se

tend. Cela fait, les médecins présents viendront autour de moi. Ils se

succéderont à tour de rôle, sur un tabouret, qui les hissera à ma

hauteur, et, les bras passés autour de mon corps, pour l’empêcher

d’osciller comme un pendule, l’oreille collée sur mon thorax, ils

compteront les battements de plus en plus faibles de mon cœur. Vingt

minutes s’écoulent parfois, après que le plancher a culbuté, avant que

le cœur cesse de battre. Ils s’assurent scientifiquement, n’en doutez

pas, que l’homme à qui l’on a passé un chanvre autour du cou est bien

mort.

Ici, je me permets d’ouvrir une nouvelle parenthèse et de poser à mes

concitoyens, au sujet des rites de la pendaison, une double «colle».

C’est bien mon droit, j’imagine, puisque je vais être pendu. Si le

fonctionnement, savamment combiné, de la boucle et de la trappe est si

parfait, et le résultat immanquable, quelqu’un peut-il m’expliquer

pourquoi, pour cette aimable opération, on lie les bras du patient? Pas

un sur dix d’entre vous, tas de crétins, n’est capable de le dire! Eh

bien! moi, je vais vous renseigner. Peut-être avez-vous eu déjà la

distraction de voir lyncher quelqu’un. Vous avez alors constaté que

celui, à qui cette malchance advient, n’a qu’une idée, lever les bras en

l’air pour desserrer le nœud coulant dont on a orné son cou. Il en

serait de même, n’en doutez pas, pour le pendu dans sa prison.

Comprenez-vous maintenant?

Pourquoi, en second lieu, enveloppe-t-on d’un voile noir la tête et la

face du candidat à la pendaison? Réponds-moi, si tu le peux, espèce de

fat, élevé dans du coton et dont l’âme ne s’est jamais égarée aux rouges

Enfers? Ce voile noir, penses-y, on va m’en coiffer d’ici peu et, sur ce

point encore, j’ai le droit de réclamer une réponse.

Réfléchis bien, mon cher concitoyen, toi, tout bouffi d’orgueil de

n’être point dans mon cas, que je ne te pose point cette question mille

ans avant la venue du Christ, ni mille ans après lui, dans les ténèbres

du moyen-âge, mais en 1913, où nous sommes. Tu es, je n’en doute point,

un bon chrétien, et cependant tes chiens pendeurs de bourreaux vont

m’emmailloter la tête et la face dans la fatale étoffe... Pourquoi? Oui,

pourquoi?

--Parce qu’il faut ménager leur sensibilité, à ces chiens. Parce qu’il

ne faut point qu’ils voient, en opérant par ton ordre, ma figure se

crisper en un rictus horrible. Car alors, une autre fois, peut-être

n’oseraient-ils plus. Voilà!

Je reviens à ce qui se passa dans les cachots, quand les quarante

prétendus conspirateurs furent venus m’y rejoindre et que la porte

extérieure du corridor se fut refermée, en claquant.

Les quarante battus, fort désappointés de leur évasion manquée, se

ruèrent aux grilles des guichets et, d’un cachot à l’autre, commencèrent

à se parler et à se poser entre eux des tas de questions. C’était, dans

la sonorité du corridor, un brouhaha indescriptible.

Mais bientôt un rugissement de taureau retentit. C’était, dominant le

tumulte, la voix de l’ancien matelot, Skysail Jack, une espèce de géant.

Il commanda le silence, tandis qu’il allait faire l’appel de tous les

hommes présents. Et, les uns après les autres, les quarante crièrent

leurs noms. Alors on sut mutuellement qui on était, c’est-à-dire des

hommes sûrs, dont pas un n’était capable de se vendre, pour moucharder.

J’étais le seul sur qui planait quelque suspicion. On me fit subir un

interrogatoire en règle. J’exposai que, le matin même, j’étais sorti de

mon cachot et que, sans cause apparente, on m’y avait ramené, peu de

temps avant eux. Je ne savais rien d’autre. Ma réputation d’incorrigible

au premier chef plaida pour moi, et on me fit confiance. Alors on

délibéra.

J’écoutais, derrière mon guichet, et, pour la première fois, j’eus

connaissance de la fameuse conspiration. Qui avait vendu la mèche? On

n’en savait rien encore. Toute la nuit, on discuta sur ce point. Cecil

Winwood, que l’on eut beau appeler, n’étant point de la tournée, tous

les soupçons se réunirent finalement sur lui.

--Dans tout ceci, hurla Skysail Jack, une seule chose a de l’importance.

Le matin n’est pas loin. On va nous sortir d’ici et nous faire passer

quelques mauvais quarts d’heure. Nous avons été pris sur le fait, tout

habillés, à deux heures du matin. Il n’y a pas à nier. Aux questions qui

nous seront posées, le mieux sera de dire la vérité, toute la vérité.

Nous expliquerons que Cecil Winwood avait tout machiné et qu’ensuite il

nous a vendus. La suite, à la grâce de Dieu! C’est compris?

Et, de cellule à cellule, dans cet antre hideux, leurs bouches collées

contre les grilles, les quarante convicts jurèrent solennellement de

dire cette vérité.

Ils furent bien avancés!

Sur le coup de neuf heures, les geôliers firent irruption dans les

cachots et se jetèrent sur nous.

Non seulement nous n’avions reçu, depuis la veille, aucune nourriture,

mais nous n’avions même pas bu une goutte d’eau. Et, roués de coups

comme nous l’avions été, nous étions physiquement anéantis par la

fièvre. Te rends-tu compte, lecteur? Peux-tu seulement te rendre compte

de l’état lamentable qui était le nôtre? Battus, fièvreux, à jeun et

mourant de soif!

A neuf heures donc, les gardiens arrivèrent. Ils n’étaient pas nombreux.

A quoi bon? Nous ne pouvions offrir aucune résistance sérieuse. Ils

n’ouvraient d’ailleurs les cachots que les uns après les autres. Ils

étaient armés, en guise de bâtons, de manches de pioches. C’est un

excellent outil pour mettre à la raison un homme sans défense.

A chaque cachot qu’ils ouvraient, ils commençaient par taper. Chaque

convict eut son compte. Ce fut pareillement bien servi, sans jalousie

possible pour personne. Et moi, j’en eus ma part comme les autres. Ce

n’était qu’un début, une préparation bien sentie à l’interrogatoire que

chaque homme allait avoir à subir de la part de hauts fonctionnaires,

engraissés par l’État.

Il y en eut pour plusieurs jours, et l’horreur infernale de ces jours

dépassa ce que j’avais encore connu dans la prison.

Long Bill Hodge, le rude et incoercible montagnard, fut le premier

interrogé. Il en eut pour deux heures, au bout desquelles on le

reconduisit, ou plutôt on le relança sur les dalles de son cachot.

Un assez long temps s’écoula, avant que Long Bill Hodge pût reprendre le

dessus et revenir à lui. Quand il eut retrouvé ses idées, il cria, de

son guichet:

--Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dynamite? Qui est au courant

de cette affaire?

Personne, bien entendu, ne savait rien.

Ce fut au tour, ensuite, de Luigi Polazzo, un déclassé de San Francisco,

né d’Italiens émigrés. Il ricanait au nez de ses questionneurs, se

moquait d’eux, et les mettait au défi d’empirer envers lui leurs

violences.

Luigi Polazzo reparut un peu moins de deux heures après son départ. Ce

n’était plus qu’une chiffe, qui bégayait dans le délire. Il fut

incapable, de toute la journée, de répondre aux questions que, de leurs

cellules, les hommes lui criaient, avides de connaître, avant d’y passer

à leur tour, quel traitement il avait subi, quelles questions lui

avaient été posées.

A deux reprises, dans les quarante-huit heures qui suivirent, Luigi fut

sorti et interrogé. Après quoi, la raison complètement détraquée, il fut

expédié au Quartier des Fous. Sa complexion est solide; il a de larges

épaules, les narines bien ouvertes, la poitrine massive, le sang ardent.

Bien longtemps après que je me serai balancé dans le vide et me serai

évadé ainsi des bagnes californiens, il continuera à palabrer parmi les

mabouls.

Chacun des quarante fut ainsi, successivement, emmené à l’interrogatoire

et ramené à l’état d’épave humaine, divaguant et hurlant dans les

ténèbres. Et moi, couché sur le sol, j’entendais ces plaintes, ces

grognements, ces caquetages oiseux de cerveaux vidés par la souffrance.

Et il me semblait que, quelque part dans le passé nébuleux, j’entendais

le chœur de ces mêmes clameurs monter jusqu’à moi, qui n’étais pas alors

au nombre des patients, mais le maître orgueilleux et insensible.

Par la suite, j’identifiai, comme vous le verrez, cette remembrance avec

le temps où, capitaine sur une galère de la Rome antique, je faisais

voile, assis près du gouvernail, sur la poupe élevée, vers Alexandrie et

Jérusalem. Le chœur était celui des galériens qui ramaient et geignaient

au-dessous de moi, dans les flancs de la galère.

Tout à l’heure, je vous conterai cela, tout au long. Pour le moment...

Le vagabond des étoiles · 第 13 / 64 题