Le «jardin d'hiver» que dans ces années-là le passant apercevait

d'ordinaire, quelle que fût la rue, si l'appartement n'était pas à un

niveau trop élevé au-dessus du trottoir, ne se voit plus que dans les

héliogravures des livres d'étrennes de P.-J. Stahl où, en contraste

avec les rares ornements floraux des salons Louis XVI d'aujourd'hui--une

rose ou un iris du Japon dans un vase de cristal à long col qui

ne pourrait pas contenir une fleur de plus--il semble, à cause de

la profusion des plantes d'appartement qu'on avait alors, et du manque

absolu de stylisation dans leur arrangement, avoir dû, chez les

maîtresses de maison, répondre plutôt à quelque vivante et délicieuse

passion pour la botanique qu'à un froid souci de morte décoration. Il

faisait penser en plus grand, dans les hôtels d'alors, à ces serres

minuscules et portatives posées au matin du 1er janvier sous la lampe

allumée--les enfants n'ayant pas eu la patience d'attendre qu'il fît

jour--parmi les autres cadeaux du jour de l'an, mais le plus beau

d'entre eux, consolant, avec les plantes qu'on va pouvoir cultiver, de

la nudité de l'hiver; plus encore qu'à ces serres-là elles-mêmes, ces

jardins d'hiver ressemblaient à celle qu'on voyait tout auprès

d'elles, figurée dans un beau livre, autre cadeau du jour de l'an, et

qui bien qu'elle fût donnée non aux enfants, mais à Mlle Lili,

l'héroïne de l'ouvrage, les enchantait à tel point que, devenus

maintenant presque vieillards, ils se demandaient si dans ces années

fortunées l'hiver n'était pas la plus belle des saisons. Enfin, au

fond de ce jardin d'hiver, à travers les arborescences d'espèces

variées qui de la rue faisaient ressembler la fenêtre éclairée au

vitrage de ces serres d'enfants, dessinées ou réelles, le passant, se

hissant sur ses pointes, apercevait généralement un homme en

redingote, un gardenia ou un œillet à la boutonnière, debout devant une

femme assise, tous deux vagues, comme deux intailles dans une topaze,

au fond de l'atmosphère du salon, ambrée par le samovar--importation

récente alors--de vapeurs qui s'en échappent peut-être

encore aujourd'hui, mais qu'à cause de l'habitude personne ne voit

plus. Mme Swann tenait beaucoup à ce «thé»; elle croyait montrer de

l'originalité et dégager du charme en disant à un homme: «Vous me

trouverez tous les jours un peu tard, venez prendre le thé», de sorte

qu'elle accompagnait d'un sourire fin et doux ces mots prononcés par

elle avec un accent anglais momentané et desquels son interlocuteur

prenait bonne note en saluant d'un air grave, comme s'ils avaient été

quelque chose d'important et de singulier qui commandât la déférence

et exigeât de l'attention. Il y avait une autre raison que celles

données plus haut et pour laquelle les fleurs n'avaient pas qu'un

caractère d'ornement dans le salon de Mme Swann, et cette raison-là ne

tenait pas à l'époque, mais en partie à l'existence qu'avait menée

jadis Odette. Une grande cocotte, comme elle avait été, vit beaucoup

pour ses amants, c'est-à-dire chez elle, ce qui peut la conduire à

vivre pour elle. Les choses que chez une honnête femme on voit et qui

certes peuvent lui paraître, à elle aussi, avoir de l'importance, sont

celles, en tous cas, qui pour la cocotte en ont le plus. Le point

culminant de sa journée est celui non pas où elle s'habille pour le

monde, mais où elle se déshabille pour un homme. Il lui faut être

aussi élégante en robe de chambre, en chemise de nuit, qu'en toilette

de ville. D'autres femmes montrent leurs bijoux, elle, elle vit dans

l'intimité de ses perles. Ce genre d'existence impose l'obligation, et

finit par donner le goût d'un luxe secret, c'est-à-dire bien près

d'être désintéressé. Mme Swann l'étendait aux fleurs. Il y avait

toujours près de son fauteuil une immense coupe de cristal remplie

entièrement de violettes de Parme ou de marguerites effeuillées dans

l'eau, et qui semblait témoigner aux yeux de l'arrivant, de quelque

occupation préférée et interrompue, comme eût été la tasse de thé que

Mme Swann eût bu seule, pour son plaisir; d'une occupation plus intime

même et plus mystérieuse, si bien qu'on avait envie de s'excuser en

voyant les fleurs étalées là, comme on l'eût fait de regarder le titre

du volume encore ouvert qui eût révélé la lecture récente, donc

peut-être la pensée actuelle d'Odette. Et plus que le livre, les

fleurs vivaient; on était gêné si on entrait faire une visite à Mme

Swann de s'apercevoir qu'elle n'était pas seule, ou si on rentrait

avec elle de ne pas trouver le salon vide, tant y tenaient une place

énigmatique et se rapportant à des heures de la vie de la maîtresse de

maison, qu'on ne connaissait pas, ces fleurs qui n'avaient pas été

préparées pour les visiteurs d'Odette, mais comme oubliées là par

elle, avaient eu et auraient encore avec elle des entretiens

particuliers qu'on avait peur de déranger, et dont on essayait en vain

de lire le secret, en fixant des yeux la couleur délavée, liquide,

mauve et dissolue des violettes de Parme. Dès la fin d'octobre Odette

rentrait le plus régulièrement qu'elle pouvait pour le thé, qu'on

appelait encore dans ce temps-là le «five o'clock tea», ayant entendu

dire (et aimant à répéter) que si Mme Verdurin s'était fait un salon

c'était parce qu'on était toujours sûr de pouvoir la rencontrer chez

elle à la même heure. Elle s'imaginait elle-même en avoir un, du même

genre, mais plus libre, «senza rigore», aimait-elle à dire. Elle se

voyait ainsi comme une espèce de Lespinasse et croyait avoir fondé un

salon rival en enlevant à la du Deffant du petit groupe ses hommes

les plus agréables, en particulier Swann qui l'avait suivie dans sa

sécession et sa retraite, selon une version qu'on comprend qu'elle eût

réussi à accréditer auprès de nouveaux venus, ignorants du passé, mais

non auprès d'elle-même. Mais certains rôles favoris sont par nous

joués tant de fois devant le monde, et ressassés en nous-mêmes, que

nous nous référons plus aisément à leur témoignage fictif qu'à celui

d'une réalité presque complètement oubliée. Les jours où Mme Swann

n'était pas sortie du tout, on la trouvait dans une robe de chambre de

crêpe de Chine, blanche comme une première neige, parfois aussi dans

un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne semblent

qu'une jonchée de pétales roses ou blancs et qu'on trouverait

aujourd'hui peu appropriés à l'hiver, et bien à tort. Car ces étoffes

légères et ces couleurs tendres donnaient à la femme--dans la grande

chaleur des salons d'alors fermés de portières et desquels ce que les

romanciers mondains de l'époque trouvaient à dire de plus élégant,

c'est qu'ils étaient «douillettement capitonnés»--le même air

frileux qu'aux roses, qui pouvaient y rester à côté d'elle, malgré

l'hiver, dans l'incarnat de leur nudité, comme au printemps. A cause

de cet étouffement des sons par les tapis et de sa retraite dans des

enfoncements, la maîtresse de la maison n'étant pas avertie de votre

entrée comme aujourd'hui, continuait à lire pendant que vous étiez

déjà presque devant elle, ce qui ajoutait encore à cette impression de

romanesque, à ce charme d'une sorte de secret surpris, que nous

retrouvons aujourd'hui dans le souvenir de ces robes déjà démodées

alors, que Mme Swann était peut-être la seule à ne pas avoir encore

abandonnées et qui nous donnent l'idée que la femme qui les portait

devait être une héroïne de roman parce que nous, pour la plupart, ne

les avons guère vues que dans certains romans d'Henry Gréville. Odette

avait maintenant, dans son salon, au commencement de l'hiver, des

chrysanthèmes énormes et d'une variété de couleurs comme Swann jadis

n'eût pu en voir chez elle. Mon admiration pour eux--quand j'allais

faire à Mme Swann une de ces tristes visites où, lui ayant, de par mon

chagrin, retrouvé toute sa mystérieuse poésie de mère de cette

Gilberte à qui elle dirait le lendemain: «Ton ami m'a fait une

visite»--venait sans doute de ce que, rose pâle comme la soie

Louis XIV de ses fauteuils, blancs de neige comme sa robe de chambre

en crêpe de Chine, ou d'un rouge métallique comme son samovar, ils

superposaient à celle du salon une décoration supplémentaire, d'un

coloris aussi riche, aussi raffiné, mais vivante et qui ne durerait

que quelques jours. Mais j'étais touché, moins par ce que ces chrysanthèmes

avaient d'éphémère, que de relativement durable par rapport à

ces tons aussi roses ou aussi cuivrés, que le soleil couché exalte si

somptueusement dans la brume des fins d'après-midi de novembre, et

qu'après les avoir aperçus avant que j'entrasse chez Mme Swann,

s'éteignant dans le ciel, je retrouvais prolongés, transposés dans la

palette enflammée des fleurs. Comme des feux arrachés par un grand

coloriste à l'instabilité de l'atmosphère et du soleil, afin qu'ils

vinssent orner une demeure humaine, ils m'invitaient, ces

chrysanthèmes, et malgré toute ma tristesse, à goûter avidement pendant

cette heure du thé les plaisirs si courts de novembre dont ils

faisaient flamber près de moi la splendeur intime et mystérieuse.

Hélas, ce n'était pas dans les conversations que j'entendais que je

pouvais l'atteindre; elles lui ressemblaient bien peu. Même avec Mme

Cottard et quoique l'heure fût avancée, Mme Swann se faisait

caressante pour dire: «Mais non, il n'est pas tard, ne regardez pas la

pendule, ce n'est pas l'heure, elle ne va pas; qu'est-ce que vous

pouvez avoir de si pressé à faire»; et elle offrait une tartelette de

plus à la femme du professeur qui gardait son porte-cartes à la main.

--On ne peut pas s'en aller de cette maison, disait Mme Bontemps à

Mme Swann tandis que Mme Cottard, dans sa surprise d'entendre exprimer

sa propre impression s'écriait: «C'est ce que je me dis toujours, avec

ma petite jugeotte, dans mon for intérieur!», approuvée par des

messieurs du Jockey qui s'étaient confondus en saluts, et comme

comblés par tant d'honneur, quand Mme Swann les avait présentés à

cette petite bourgeoise peu aimable, qui restait devant les brillants

amis d'Odette sur la réserve sinon sur ce qu'elle appelait la

«défensive», car elle employait toujours un langage noble pour les

choses les plus simples. «On ne le dirait pas, voilà trois mercredis

que vous me faites faux-bond», disait Mme Swann à Mme Cottard. «C'est

vrai, Odette, il y a _des siècles, des éternités_ que je ne vous ai vue.

Vous voyez que je plaide coupable, mais il faut vous dire,

ajoutait-elle d'un air pudibond et vague, car quoique femme de médecin

elle n'aurait pas oser parler sans périphrases de rhumatismes ou de

coliques néphrétiques, que j'ai eu bien des petites _misères_. Chacun a

les siennes. Et puis j'ai eu une crise dans ma domesticité mâle. Sans

être plus qu'une autre très imbue de mon autorité, j'ai dû, pour

faire un exemple, renvoyer mon Vatel qui, je crois, cherchait

d'ailleurs une place plus lucrative. Mais son départ a failli

entraîner la démission de tout le ministère. Ma femme de chambre ne

voulait pas rester non plus, il y a eu des scènes homériques. Malgré

tout, j'ai tenu ferme le gouvernail, et c'est une véritable leçon de

choses qui n'aura pas été perdue pour moi. Je vous ennuie avec ces

histoires de serviteurs, mais vous savez comme moi quel tracas c'est

d'être obligée de procéder à des remaniements dans son personnel.»

--Et nous ne verrons pas votre délicieuse fille? demandait-elle.--Non,

ma délicieuse fille, dîne chez une amie», répondait Mme Swann,

et elle ajoutait en se tournant vers moi: «Je crois qu'elle vous a

écrit pour que vous veniez la voir demain... Et nos babys?»

demandait-elle à la femme du Professeur. Je respirais largement. Ces

mots de Mme Swann qui me prouvaient que je pourrais voir Gilberte

quand je voudrais, me faisaient justement le bien que j'étais venu

chercher et qui me rendait à cette époque-là les visites à Mme Swann

si nécessaires. «Non, je lui écrirai un mot ce soir. Du reste,

Gilberte et moi nous ne pouvons plus nous voir», ajoutais-je, ayant

l'air d'attribuer notre séparation à une cause mystérieuse, ce qui me

donnait encore une illusion d'amour, entretenue aussi par la manière

tendre dont je parlais de Gilberte et dont elle parlait de moi. «Vous

savez qu'elle vous aime infiniment, me disait Mme Swann. Vraiment vous

ne voulez pas demain?» Tout d'un coup une allégresse me soulevait, je

venais de me dire: «Mais après tout pourquoi pas, puisque c'est sa

mère elle-même qui me le propose.» Mais aussitôt je retombais dans ma

tristesse. Je craignais qu'en me revoyant, Gilberte pensât que mon

indifférence de ces derniers temps avait été simulée et j'aimais mieux

prolonger la séparation. Pendant ces apartés Mme Bontemps se plaignait

de l'ennui que lui causaient les femmes des hommes politiques, car

elle affectait de trouver tout le monde assommant et ridicule, et

d'être désolée de la position de son mari. «Alors vous pouvez comme ça

recevoir cinquante femmes de médecins de suite, disait-elle à Mme

Cottard qui elle, au contraire, était pleine de bienveillance pour

chacun et de respect pour toutes les obligations. Ah, vous avez de la

vertu! Moi, au ministère, n'est-ce pas, je suis obligée,

naturellement. Eh! bien, c'est plus fort que moi, vous savez, ces

femmes de fonctionnaires, je ne peux pas m'empêcher de leur tirer la

langue. Et ma nièce Albertine est comme moi. Vous ne savez pas ce

qu'elle est effrontée cette petite. La semaine dernière il y avait à

mon jour la femme du sous-secrétaire d'État aux Finances qui disait

qu'elle ne s'y connaissait pas en cuisine. «Mais, madame, lui a

répondu ma nièce avec son plus gracieux sourire, vous devriez pourtant

savoir ce que c'est puisque votre père était marmiton.» «Oh! j'aime

beaucoup cette histoire, je trouve cela exquis», disait Mme Swann.

«Mais au moins pour les jours de consultation du docteur vous devriez

avoir un petit home, avec vos fleurs, vos livres, les choses que vous

aimez», conseillait-elle à Mme Cottard. «Comme ça, v'lan dans la

figure, v'lan, elle ne lui a pas envoyé dire. Et elle ne m'avait

prévenue de rien cette petite masque, elle est rusée comme un singe.

Vous avez de la chance de pouvoir vous retenir; j'envie les gens qui

savent déguiser leur pensée.» «Mais je n'en ai pas besoin, madame: je

ne suis pas si difficile, répondait avec douceur Mme Cottard. D'abord,

je n'y ai pas les mêmes droits que vous, ajoutait-elle d'une voix un

peu plus forte qu'elle prenait, afin de les souligner, chaque fois

qu'elle glissait dans la conversation quelqu'une de ces amabilités

délicates, de ces ingénieuses flatteries qui faisaient l'admiration et

aidaient à la carrière de son mari. Et puis je fais avec plaisir tout

ce qui peut être utile au professeur.

--Mais, madame, il faut pouvoir. Probablement vous n'êtes pas

nerveuse. Moi quand je vois la femme du ministre de la Guerre faire

des grimaces, immédiatement je me mets à l'imiter. C'est terrible

d'avoir un tempérament comme ça.

--Ah! oui, dit Mme Cottard, j'ai entendu dire qu'elle avait des

tics; mon mari connaît aussi quelqu'un de très haut placé et

naturellement, quand ces messieurs causent entre eux...

--Mais tenez, madame, c'est encore comme le chef du protocole qui

est bossu, c'est réglé, il n'est pas depuis cinq minutes chez moi que

je vais toucher sa bosse. Mon mari dit que je le ferai révoquer. Eh

bien! zut pour le ministère! Oui, zut pour le ministère! je voulais

fait mettre ça comme devise sur mon papier à lettres. Je suis sûre que

je vous scandalise parce que vous êtes bonne, moi j'avoue que rien ne

m'amuse comme les petites méchancetés. Sans cela la vie serait bien

monotone.

Et elle continuait à parler tout le temps du ministère comme si

ç'avait été l'Olympe. Pour changer la conversation Mme Swann se

tournait vers Mme Cottard:

--Mais vous me semblez bien belle? _Redfern fecit?_

--Non, vous savez que je suis une fervente de Raudnitz. Du reste

c'est un retapage.

--Eh! bien, cela a un chic!

--Combien croyez-vous?... Non, changez le premier chiffre.

--Comment, mais c'est pour rien, c'est donné. On m'avait dit trois

fois autant.

--Voilà comme on écrit l'Histoire, concluait la femme du

docteur. Et montrant à Mme Swann un tour de cou dont celle-ci lui

avait fait présent:

--Regardez, Odette. Vous reconnaissez?

Dans l'entrebâillement d'une tenture une tête se montrait

cérémonieusement déférente, feignant par plaisanterie la peur de

déranger: c'était Swann. «Odette, le Prince d'Agrigente qui est avec

moi dans mon cabinet demande s'il pourrait venir vous présenter ses

hommages. Que dois-je aller lui répondre?--Mais que je serai

enchantée», disait Odette avec satisfaction sans se départir d'un

calme qui lui était d'autant plus facile qu'elle avait toujours, même

comme cocotte, reçu des hommes élégants. Swann partait transmettre

l'autorisation et, accompagné du Prince, il revenait auprès de sa

femme à moins que dans l'intervalle ne fût entrée Mme Verdurin. Quand

il avait épousé Odette, il lui avait demandé de ne plus fréquenter le

petit clan (il avait pour cela bien des raisons et s'il n'en avait pas

eu, l'eût fait tout de même par obéissance à une loi d'ingratitude qui

ne souffre pas d'exception et qui fait ressortir l'imprévoyance de

tous les entremetteurs ou leur désintéressement). Il avait seulement

permis qu'Odette échangeât avec Mme Verdurin deux visites par an, ce

qui semblait encore excessif à certains fidèles indignés de l'injure

faite à la Patronne qui avait pendant tant d'années traité Odette et

même Swann comme les enfants chéris de la maison. Car s'il contenait

des faux-frères qui lâchaient certains soirs pour se rendre sans le

dire à une invitation d'Odette, prêts, dans le cas où ils seraient

découverts, à s'excuser sur la curiosité de rencontrer Bergotte

(quoique la Patronne prétendît qu'il ne fréquentait pas chez les

Swann, était dépourvu de talent, et malgré cela elle cherchait suivant

une expression qui lui était chère, à l'attirer), le petit groupe

avait aussi ses «ultras». Et ceux-ci, ignorants des convenances

particulières qui détournent souvent les gens de l'attitude extrême

qu'on aimerait à leur voir prendre pour ennuyer quelqu'un, auraient

souhaité et n'avaient pas obtenu que Mme Verdurin cessât toutes

relations avec Odette, et lui otât ainsi la satisfaction de dire en

riant: «Nous allons très rarement chez la patronne depuis le Schisme.

C'était encore possible quand mon mari était garçon, mais pour un

ménage ce n'est pas toujours très facile... M. Swann, pour vous dire

la vérité n'avale pas la mère Verdurin et il n'apprécierait pas

beaucoup que j'en fasse ma fréquentation habituelle. Et moi, fidèle

épouse...» Swann y accompagnait sa femme en soirée, mais évitait

d'être là quand Mme Verdurin venait chez Odette en visite. Ainsi si la

Patronne était dans le salon, le Prince d'Agrigente entrait seul. Seul

aussi d'ailleurs il était présenté par Odette qui préférait que Mme

Verdurin n'entendît pas de noms obscurs et voyant plus d'un visage

inconnu d'elle, pût se croire au milieu de notabilités

aristocratiques, calcul qui réussissait si bien que le soir Mme

Verdurin disait avec dégoût à son mari: «Charmant milieu! Il y avait

toute la fleur de la Réaction!» Odette vivait à l'égard de Mme

Verdurin dans une illusion inverse. Non que ce salon eût même

seulement commencé alors de devenir ce que nous le verrons être un

jour. Mme Verdurin n'en était même pas encore à la période

d'incubation où on suspend les grandes fêtes dans lesquelles les rares

éléments brillants récemment acquis seraient noyés dans trop de tourbe

et où on préfère attendre que le pouvoir générateur des dix justes

qu'on a réussi à attirer en ait produit septante fois dix. Comme

Odette n'allait pas tarder à le faire, Mme Verdurin se proposait bien

le «monde» comme objectif, mais ses zones d'attaque étaient encore si

limitées et d'ailleurs si éloignées de celles par où Odette avait

quelque chance d'arriver à un résultat identique, à percer, que

celle-ci vivait dans la plus complète ignorance des plans stratégiques

qu'élaborait la Patronne. Et c'était de la meilleure foi du monde que,

quand on parlait à Odette de Mme Verdurin comme d'une snob, Odette se

mettait à rire, et disait: «C'est tout le contraire. D'abord elle n'en

a pas les éléments, elle ne connaît personne. Ensuite il faut lui

rendre cette justice que cela lui plaît ainsi. Non, ce qu'elle aime ce

sont ses mercredis, les causeurs agréables.» Et secrètement elle

enviait à Mme Verdurin (bien qu'elle ne désespérât pas d'avoir

elle-même à une si grande école fini par les apprendre) ces arts

auxquels la Patronne attachait une si belle importance bien qu'ils ne

fassent que nuancer l'inexistant, sculpter le vide, et soient à

proprement parler les Arts du Néant: l'art (pour une maîtresse de

maison) de savoir «réunir», de s'entendre à «grouper», de «mettre en

valeur», de «s'effacer», de servir de «trait d'union».

En tous cas les amies de Mme Swann étaient impressionnées de voir chez

elle une femme qu'on ne se représentait habituellement que dans son

propre salon, entourée d'un cadre inséparable d'invités, de tout un

petit groupe qu'on s'émerveillait de voir ainsi, évoqué, résumé,

resserré, dans un seul fauteuil, sous les espèces de la Patronne

devenue visiteuse dans l'emmitouflement de son manteau fourré de

grèbe, aussi duveteux que les blanches fourrures qui tapissaient ce

salon au sein duquel Mme Verdurin était elle-même un salon. Les femmes

les plus timides voulaient se retirer par discrétion et employant le

pluriel, comme quand on veut faire comprendre aux autres qu'il est plus

sage de ne pas trop fatiguer une convalescente qui se lève pour la

première fois, disaient: «Odette nous allons vous laisser.» On enviait

Mme Cottard que la patronne appelait par son prénom. «Est-ce que je

vous enlève?» lui disait Mme Verdurin qui ne pouvait supporter la

pensée qu'une fidèle allait rester là au lieu de la suivre. «Mais

Madame est assez aimable pour me ramener, répondait Mme Cottard, ne

voulant pas avoir l'air d'oublier, en faveur d'une personne plus

célèbre, qu'elle avait accepté l'offre que Mme Bontemps lui avait

faite de la ramener dans sa voiture à cocarde. J'avoue que je suis

particulièrement reconnaissante aux amies qui veulent bien me prendre

avec elles dans leur véhicule. C'est une véritable aubaine pour moi

qui n'ai pas d'automédon.» «D'autant plus, répondait la patronne

(n'osant trop rien dire car elle connaissait un peu Mme Bontemps et

venait de l'inviter à ses mercredis), que chez Mme de Crécy vous

n'êtes pas près de chez vous. Oh! mon Dieu, je n'arriverai jamais à

dire madame Swann.» C'était une plaisanterie dans le petit clan, pour

des gens qui n'avaient pas beaucoup d'esprit, de faire semblant de ne

pas pouvoir s'habituer à dire Mme Swann. «J'avais tellement l'habitude

de dire Mme de Crécy, j'ai encore failli de me tromper.» Seule Mme

Verdurin, quand elle parlait à Odette, ne faisait pas que faillir et se

trompait exprès. «Cela ne vous fait pas peur, Odette, d'habiter ce

quartier perdu. Il me semble que je ne serais qu'à moitié tranquille

le soir pour rentrer. Et puis c'est si humide. Ça ne doit rien valoir

pour l'eczéma de votre mari. Vous n'avez pas de rats au moins?--Mais

non! Quelle horreur!--Tant mieux, on m'avait dit cela. Je suis bien

aise de savoir que ce n'est pas vrai, parce que j'en ai une peur

épouvantable et que je ne serais pas revenue chez vous. Au revoir ma

bonne chérie, à bientôt, vous savez comme je suis heureuse de vous

voir. Vous ne savez pas arranger les chrysanthèmes, disait-elle en

s'en allant tandis que Mme Swann se levait pour la reconduire. Ce sont

des fleurs japonaises, il faut les disposer comme font les Japonais.--Je

ne suis pas de l'avis de Mme Verdurin, bien qu'en toutes choses

elle soit pour moi la Loi et les Prophètes. Il n'y a que vous, Odette,

pour trouver des chrysanthèmes si belles ou plutôt si beaux puisque il

paraît que c'est ainsi qu'on dit maintenant, déclarait Mme Cottard,

quand la Patronne avait refermé la porte.--Chère Mme Verdurin n'est

pas toujours très bienveillante pour les fleurs des autres, répondait

doucement Mme Swann.--Qui cultivez-vous, Odette? demandait Mme Cottard

pour ne pas laisser se prolonger les critiques à l'adresse de la

Patronne... Lemaître? J'avoue que devant chez Lemaître il y avait

l'autre jour un grand arbuste rose qui m'a fait faire une folie.» Mais

par pudeur elle se refusa à donner des renseignements plus précis sur

le prix de l'arbuste et dit seulement que le professeur «qui n'avait

pourtant pas la tête près du bonnet» avait tiré flamberge au vent et

lui avait dit qu'elle ne savait pas la valeur de l'argent. «Non, non,

je n'ai de fleuriste attitré que Debac.--Moi aussi, disait Mme

Cottard, mais je confesse que je lui fais des infidélités avec

Lachaume.--Ah! vous le trompez avec Lachaume, je lui dirai, répondait

Odette qui s'efforçait d'avoir de l'esprit et de conduire la

conversation chez elle, où elle se sentait plus à l'aise que dans le

petit clan. Du reste Lachaume devient vraiment trop cher; ses prix

sont excessifs, savez-vous, ses prix je les trouve inconvenants!»

ajoutait-elle en riant.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Première partie · 第 16 / 16 段