invitée à une leçon de danse chez des gens qu'elle connaissait trop
peu pour pouvoir m'emmener avec elle. J'avais pris à cause de
l'humidité plus de caféine que d'habitude. Peut-être à cause du
mauvais temps, peut-être ayant quelque prévention contre la maison où
cette matinée devait avoir lieu, Mme Swann, au moment où sa fille
allait partir, la rappela avec une extrême vivacité: «Gilberte!» et me
désigna pour signifier que j'étais venu pour la voir et qu'elle devait
rester avec moi. Ce «Gilberte» avait été prononcé, crié plutôt, dans
une bonne intention pour moi, mais au haussement d'épaules que fit
Gilberte en ôtant ses affaires, je compris que sa mère avait
involontairement accéléré l'évolution, peut-être jusque-là possible
encore à arrêter, qui détachait peu à peu de moi mon amie. «On n'est
pas obligé d'aller danser tous les jours», dit Odette à sa fille, avec
une sagesse sans doute apprise autrefois de Swann. Puis, redevenant
Odette, elle se mit à parler anglais à sa fille. Aussitôt ce fut comme
si un mur m'avait caché une partie de la vie de Gilberte, comme si un
génie malfaisant avait emmené loin de moi mon amie. Dans une langue
que nous savons, nous avons substitué à l'opacité des sons la
transparence des idées. Mais une langue que nous ne savons pas est un
palais clos dans lequel celle que nous aimons peut nous tromper, sans
que, restés au dehors et désespérément crispés dans notre impuissance,
nous parvenions à rien voir, à rien empêcher. Telle cette conversation
en anglais dont je n'eusse que souri un mois auparavant et au milieu
de laquelle quelques noms propres français ne laissaient pas
d'accroître et d'orienter mes inquiétudes, avait, tenue à deux pas de
moi par deux personnes immobiles, la même cruauté, me faisait aussi
délaissé et seul, qu'un enlèvement. Enfin Mme Swann nous quitta. Ce
jour-là peut-être par rancune contre moi, cause involontaire qu'elle
n'allât pas s'amuser, peut-être aussi parce que la devinant fâchée
j'étais préventivement plus froid que d'habitude, le visage de
Gilberte, dépouillé de toute joie, nu, saccagé, sembla tout
l'après-midi vouer un regret mélancolique au pas-de-quatre que ma
présence l'empêchait d'aller danser, et défier toutes les créatures, à
commencer par moi, de comprendre les raisons subtiles qui avaient
déterminé chez elle une inclination sentimentale pour le boston. Elle
se borna à échanger, par moments, avec moi, sur le temps qu'il
faisait, la recrudescence de la pluie, l'avance de la pendule, une
conversation ponctuée de silences et de monosyllabes où je m'entêtais
moi-même, avec une sorte de rage désespérée, à détruire les instants
que nous aurions pu donner à l'amitié et au bonheur. Et à tous nos
propos une sorte de dureté suprême était conférée par le paroxisme de
leur insignifiance paradoxale, lequel me consolait pourtant, car il
empêchait Gilberte d'être dupe de la banalité de mes réflexions et de
l'indifférence de mon accent. C'est en vain que je disais: «Il me
semble que l'autre jour la pendule retardait plutôt», elle traduisait
évidemment: «Comme vous êtes méchante!» J'avais beau m'obstiner à
prolonger, tout le long de ce jour pluvieux, ces paroles sans
éclaircies, je savais que ma froideur n'était pas quelque chose
d'aussi définitivement figé que je le feignais, et que Gilberte devait
bien sentir que si, après le lui avoir déjà dit trois fois, je m'étais
hasardé une quatrième à lui répéter que les jours diminuaient,
j'aurais eu de la peine à me retenir à fondre en larmes. Quand elle
était ainsi, quand un sourire ne remplissait pas ses yeux et ne
découvrait pas son visage, on ne peut dire de quelle désolante
monotonie étaient empreints ses yeux tristes et ses traits maussades.
Sa figure, devenue presque livide, ressemblait alors à ces plages
ennuyeuses où la mer retirée très loin vous fatigue d'un reflet
toujours pareil que cerne un horizon immuable et borné. A la fin, ne
voyant pas se produire de la part de Gilberte le changement heureux
que j'attendais depuis plusieurs heures, je lui dis qu'elle n'était
pas gentille: «C'est vous qui n'êtes pas gentil», me répondit-elle.
«Mais si!» Je me demandai ce que j'avais fait, et ne le trouvant pas,
le lui demandai à elle-même: «Naturellement, vous vous trouvez
gentil!» me dit-elle en riant longuement. Alors je sentis ce qu'il y
avait de douloureux pour moi à ne pouvoir atteindre cet autre plan,
plus insaisissable, de sa pensée, que décrivait son rire. Ce rire
avait l'air de signifier: «Non, non, je ne me laisse pas prendre à
tout ce que vous me dites, je sais que vous êtes fou de moi, mais cela
ne me fait ni chaud ni froid, car je me fiche de vous.» Mais je me
disais qu'après tout le rire n'est pas un langage assez déterminé pour
que je pusse être assuré de bien comprendre celui-là. Et les paroles
de Gilberte étaient affectueuses. «Mais en quoi ne suis-je pas gentil,
lui demandai-je, dites-le moi, je ferai tout ce que vous voudrez.»
«Non cela ne servirait à rien, je ne peux pas vous expliquer.» Un
instant j'eus peur qu'elle crût que je ne l'aimasse pas, et ce fut
pour moi une autre souffrance, non moins vive, mais qui réclamait une
dialectique différente. «Si vous saviez le chagrin que vous me faites,
vous me le diriez.» Mais ce chagrin qui, si elle avait douté de mon
amour eût dû la réjouir, l'irrita au contraire. Alors, comprenant mon
erreur, décidé à ne plus tenir compte de ses paroles, la laissant, sans
la croire, me dire: «Je vous aimais vraiment, vous verrez cela un
jour» (ce jour, où les coupables assurent que leur innocence sera
reconnue et qui, pour des raisons mystérieuses, n'est jamais celui où
on les interroge), j'eus le courage de prendre subitement la
résolution de ne plus la voir, et sans le lui annoncer encore, parce
qu'elle ne m'aurait pas cru.
Un chagrin causé par une personne qu'on aime peut être amer, même
quand il est inséré au milieu de préoccupations, d'occupations, de
joies, qui n'ont pas cet être pour objet et desquelles notre attention
ne se détourne que de temps en temps pour revenir à lui. Mais quand un
tel chagrin naît--comme c'était le cas pour celui-ci--à un moment
où le bonheur de voir cette personne nous remplit tout entiers, la
brusque dépression qui se produit alors dans notre âme jusque-là
ensoleillée, soutenue et calme, détermine en nous une tempête furieuse
contre laquelle nous ne savons pas si nous serons capables de lutter
jusqu'au bout. Celle qui soufflait sur mon cœur était si violente que
je revins vers la maison, bousculé, meurtri, sentant que je ne
pourrais retrouver la respiration qu'en rebroussant chemin, qu'en
retournant sous un prétexte quelconque auprès de Gilberte. Mais elle
se serait dit: «Encore lui! Décidément je peux tout me permettre, il
reviendra chaque fois d'autant plus docile qu'il m'aura quittée plus
malheureux.» Puis j'étais irrésistiblement ramené vers elle par ma
pensée, et ces orientations alternatives, cet affolement de la
boussole intérieure persistèrent quand je fus rentré, et se
traduisirent par les brouillons de lettres contradictoires que
j'écrivis à Gilberte.
J'allais passer par une de ces conjonctures difficiles en face
desquelles il arrive généralement qu'on se trouve à plusieurs reprises
dans la vie et auxquelles, bien qu'on n'ait pas changé de caractère, de
nature--notre nature qui crée elle-même nos amours, et presque les
femmes que nous aimons, et jusqu'à leurs fautes--on ne fait pas face
de la même manière à chaque fois, c'est-à-dire à tout âge. A ces
moments-là notre vie est divisée, et comme distribuée dans une
balance, en deux plateaux opposés où elle tient tout entière. Dans
l'un, il y a notre désir de ne pas déplaire, de ne pas paraître trop
humble à l'être que nous aimons sans parvenir à le comprendre, mais
que nous trouvons plus habile de laisser un peu de côté pour qu'il
n'ait pas ce sentiment de se croire indispensable qui le détournerait
de nous; de l'autre côté, il y a une souffrance--non pas une
souffrance localisée et partielle--qui ne pourrait au contraire être
apaisée que si, renonçant à plaire à cette femme et à lui faire croire
que nous pouvons nous passer d'elle, nous allions la retrouver. Qu'on
retire du plateau où est la fierté une petite quantité de volonté
qu'on a eu la faiblesse de laisser s'user avec l'âge, qu'on ajoute
dans le plateau où est le chagrin une souffrance physique acquise et à
qui on a permis de s'aggraver, et au lieu de la solution courageuse
qui l'aurait emporté à vingt ans, c'est l'autre, devenue trop lourde
et sans assez de contre-poids, qui nous abaisse à cinquante. D'autant
plus que les situations tout en se répétant changent, et qu'il y a
chance pour qu'au milieu ou à la fin de la vie on ait eu pour soi-même
la funeste complaisance de compliquer l'amour d'une part d'habitude
que l'adolescence, retenue par d'autres devoirs, moins libre de
soi-même, ne connaît pas.
Je venais d'écrire à Gilberte une lettre où je laissais tonner ma
fureur, non sans pourtant jeter la bouée de quelques mots placés
comme au hasard, et où mon amie pourrait accrocher une réconciliation;
un instant après, le vent ayant tourné, c'était des phrases tendres que
je lui adressais pour la douceur de certaines expressions désolées, de
tels «jamais plus», si attendrissants pour ceux qui les emploient, si
fastidieux pour celle qui les lira, soit qu'elle les croit mensongers
et traduise «jamais plus» par «ce soir même, si vous voulez bien de
moi» ou qu'elle les croie vrais et lui annonçant alors une de ces
séparations définitives qui nous sont si parfaitement égales dans la
vie quand il s'agit d'êtres dont nous ne sommes pas épris. Mais
puisque nous sommes incapables tandis que nous aimons d'agir en dignes
prédécesseurs de l'être prochain que nous serons et qui n'aimera plus,
comment pourrions-nous tout à fait imaginer l'état d'esprit d'une
femme à qui, même si nous savions que nous lui sommes indifférents,
nous avons perpétuellement fait tenir dans nos rêveries, pour nous
bercer d'un beau songe ou nous consoler d'un gros chagrin, les mêmes
propos que si elle nous aimait. Devant les pensées, les actions d'une
femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés que le pouvaient
être devant les phénomènes de la nature, les premiers physiciens
(avant que la science fût constituée et eût mis un peu de lumière dans
l'inconnu). Ou pis encore, comme un être pour l'esprit de qui le
principe de causalité existerait à peine, un être qui ne serait pas
capable d'établir un lien entre un phénomène et un autre et devant qui
le spectacle du monde serait incertain comme un rêve. Certes je
m'efforçais de sortir de cette incohérence, de trouver des causes. Je
tâchais même d'être «objectif» et pour cela de bien tenir compte de la
disproportion qui existait entre l'importance qu'avait pour moi
Gilberte et celle non seulement que j'avais pour elle, mais
qu'elle-même avait pour les autres êtres que moi, disproportion qui,
si je l'eusse omise, eût risqué de me faire prendre une simple
amabilité de mon amie pour un aveu passionné, une démarche grotesque
et avilissante de ma part pour le simple et gracieux mouvement qui
vous dirige vers de beaux yeux. Mais je craignais aussi de tomber dans
l'excès contraire, où j'aurais vu dans l'arrivée inexacte de Gilberte
à un rendez-vous un mouvement de mauvaise humeur, une hostilité
irrémédiable. Je tâchais de trouver entre ces deux optiques également
déformantes celle qui me donnerait la vision juste des choses; les
calculs qu'il me fallait faire pour cela me distrayaient un peu de ma
souffrance; et soit par obéissance à la réponse des nombres, soit que
je leur eusse fait dire ce que je désirais, je me décidai le lendemain
à aller chez les Swann, heureux, mais de la même façon que ceux qui
s'étant tourmentés longtemps à cause d'un voyage qu'ils ne voulaient
pas faire, ne vont pas plus loin que la gare, et rentrent chez eux
défaire leur malle. Et comme, pendant qu'on hésite, la seule idée
d'une résolution possible (à moins d'avoir rendu cette idée inerte en
décidant qu'on ne prendra pas la résolution) développe, comme une
graine vivace, les linéaments, tout le détail des émotions qui
naîtraient de l'acte exécuté, je me dis que j'avais été bien absurde
de me faire, en projetant de ne plus voir Gilberte, autant de mal que
si j'eusse dû réaliser ce projet et que, puisque au contraire c'était
pour finir par retourner chez elle, j'aurais pu faire l'économie de
tant de velléités et d'acceptations douloureuses. Mais cette reprise
des relations d'amitié ne dura que le temps d'aller jusqu'à chez les
Swann: non pas parce que leur maître d'hôtel, lequel m'aimait
beaucoup, me dit que Gilberte était sortie (je sus en effet dès le
soir même, que c'était vrai, par des gens qui l'avaient rencontrée),
mais à cause de la façon dont il me le dit: «Monsieur, mademoiselle
est sortie, je peux affirmer à monsieur que je ne mens pas. Si
monsieur veut se renseigner, je peux faire venir la femme de chambre.
Monsieur pense bien que je ferais tout ce que je pourrais pour lui
faire plaisir et que si mademoiselle était là je mènerais tout de
suite monsieur auprès d'elle.» Ces paroles, de la sorte qui est la
seule importante, involontaires, nous donnant la radiographie au moins
sommaire de la réalité insoupçonnable que cacherait un discours
étudié, prouvaient que dans l'entourage de Gilberte on avait
l'impression que je lui étais importun; aussi, à peine le maître
d'hôtel les eut-il prononcées, qu'elles engendrèrent chez moi de la
haine à laquelle je préférai donner comme objet au lieu de Gilberte le
maître d'hôtel; il concentra sur lui tous les sentiments de colère que
j'avais pu avoir pour mon amie; débarrassé d'eux grâce à ces paroles,
mon amour subsista seul; mais elles m'avaient montré en même temps que
je devais pendant quelque temps ne pas chercher à voir Gilberte. Elle
allait certainement m'écrire pour s'excuser. Malgré cela, je ne
retournerais pas tout de suite la voir, afin de lui prouver que je
pouvais vivre sans elle. D'ailleurs, une fois que j'aurais reçu sa
lettre, fréquenter Gilberte serait une chose dont je pourrais plus
aisément me priver pendant quelque temps, parce que je serais sûr de
la retrouver dès que je le voudrais. Ce qu'il me fallait pour
supporter moins tristement l'absence volontaire, c'était sentir mon
cœur débarrassé de la terrible incertitude de savoir si nous n'étions pas
brouillés pour toujours, si elle n'était pas fiancée, partie, enlevée.
Les jours qui suivirent ressemblèrent à ceux de cette ancienne semaine
du jour de l'an que j'avais dû passer sans Gilberte. Mais cette
semaine-là finie, jadis, d'une part mon amie reviendrait aux
Champs-Élysées, je la reverrais comme auparavant; j'en étais sûr, et,
d'autre part, je savais avec non moins de certitude que tant que
dureraient les vacances du jour de l'an, ce n'était pas la peine
d'aller aux Champs-Élysées. De sorte que durant cette triste semaine
déjà lointaine, j'avais supporté ma tristesse avec calme parce qu'elle
n'était mêlée ni de crainte ni d'espérance. Maintenant, au contraire,
c'était ce dernier sentiment qui presque autant que la crainte rendait
ma souffrance intolérable. N'ayant pas eu de lettre de Gilberte le
soir même, j'avais fait la part de sa négligence, de ses occupations,
je ne doutais pas d'en trouver une d'elle dans le courrier du matin.
Il fut attendu par moi, chaque jour, avec des palpitations de cœur
auxquelles succédait un état d'abattement quand je n'y avais trouvé
que des lettres de personnes qui n'étaient pas Gilberte ou bien rien,
ce qui n'était pas pire, les preuves d'amitié d'une autre me rendant
plus cruelles celles de son indifférence. Je me remettais à espérer
pour le courrier de l'après-midi. Même entre les heures des levées des
lettres je n'osais pas sortir, car elle eût pu faire porter la sienne.
Puis le moment finissait par arriver où, ni facteur, ni valet de pied
des Swann ne pouvant plus venir, il fallait remettre au lendemain
matin l'espoir d'être rassuré, et ainsi, parce que je croyais que ma
souffrance ne durerait pas, j'étais obligé pour ainsi dire de la
renouveler sans cesse. Le chagrin était peut-être le même, mais au
lieu de ne faire, comme autrefois, que prolonger uniformément une
émotion initiale, recommençait plusieurs fois par jour en débutant par
une émotion si fréquemment renouvelée qu'elle finissait--elle, état
tout physique, si momentané--par se stabiliser, si bien que les
troubles causés par l'attente ayant à peine le temps de se calmer
avant qu'une nouvelle raison d'attendre survint, il n'y avait plus une
seule minute par jour où je ne fusse dans cette anxiété qu'il est
pourtant si difficile de supporter pendant une heure. Ainsi ma
souffrance était infiniment plus cruelle qu'au temps de cet ancien 1er
janvier, parce que cette fois il y avait en moi, au lieu de
l'acceptation pure et simple de cette souffrance, l'espoir, à chaque
instant, de la voir cesser. A cette acceptation, je finis pourtant par
arriver, alors je compris qu'elle devait être définitive et je
renonçai pour toujours à Gilberte, dans l'intérêt même de mon amour,
et parce que je souhaitais avant tout qu'elle ne conservât pas de moi
un souvenir dédaigneux. Même, à partir de ce moment-là, et pour
qu'elle ne pût former la supposition d'une sorte de dépit amoureux de
ma part, quand dans la suite, elle me fixa des rendez-vous, je les
acceptais souvent et, au dernier moment, je lui écrivais que je ne
pouvais pas venir, mais en protestant que j'en étais désolé comme
j'aurais fait avec quelqu'un que je n'aurais pas désiré voir. Ces
expressions de regret qu'on réserve d'ordinaire aux indifférents
persuaderaient mieux Gilberte de mon indifférence, me semblait-il, que
ne ferait le ton d'indifférence qu'on affecte seulement envers celle
qu'on aime. Quand mieux qu'avec des paroles, par des actions
indéfiniment répétées, je lui aurais prouvé que je n'avais pas de goût
à la voir, peut-être en retrouverait-elle pour moi. Hélas! ce serait
en vain: chercher en ne la voyant plus à ranimer en elle ce goût de me
voir, c'était la perdre pour toujours; d'abord, parce que quand il
commencerait à renaître, si je voulais qu'il durât, il ne faudrait pas
y céder tout de suite; d'ailleurs, les heures les plus cruelles
seraient passées; c'était en ce moment qu'elle m'était indispensable
et j'aurais voulu pouvoir l'avertir que bientôt elle ne calmerait, en
me revoyant, qu'une douleur tellement diminuée qu'elle ne serait plus,
comme elle l'eût été encore en ce moment même, et pour y mettre fin,
un motif de capitulation, de se réconcilier et de se revoir. Et enfin
plus tard quand je pourrais enfin avouer sans péril à Gilberte, tant
son goût pour moi aurait repris de force, le mien pour elle, celui-ci
n'aurait pu résister à une si longue absence et n'existerait plus;
Gilberte me serait devenue indifférente. Je le savais, mais je ne
pouvais pas le lui dire; elle aurait cru que si je prétendais que je
cesserais de l'aimer en restant trop longtemps sans la voir, c'était à
seule fin qu'elle me dît de revenir vite auprès d'elle.
En attendant, ce qui me rendait plus aisé de me condamner à cette
séparation, c'est que (afin qu'elle se rendît bien compte que malgré
mes affirmations contraires, c'était ma volonté, et non un
empêchement, non mon état de santé, qui me privaient de la voir)
toutes les fois où je savais d'avance que Gilberte ne serait pas chez
ses parents, devait sortir avec une amie, et ne rentrerait pas dîner,
j'allais voir Mme Swann (laquelle était redevenue pour moi ce qu'elle
était au temps où je voyais si difficilement sa fille et où, les jours
où celle-ci ne venait pas aux Champs-Élysées, j'allais me promener
avenue des Acacias). De cette façon j'entendrais parler de Gilberte et
j'étais sûr qu'elle entendrait ensuite parler de moi et d'une façon
qui lui montrerait que je ne tenais pas à elle. Et je trouvais, comme
tous ceux qui souffrent, que ma triste situation aurait pu être pire.
Car, ayant libre entrée dans la demeure où habitait Gilberte, je me
disais toujours, bien que décidé à ne pas user de cette faculté, que
si jamais ma douleur était trop vive, je pourrais la faire cesser. Je
n'étais malheureux qu'au jour le jour. Et c'est trop dire encore.
Combien de fois par heure (mais maintenant sans l'anxieuse attente qui
m'avait étreint les premières semaines après notre brouille, avant
d'être retourné chez les Swann), ne me récitais-je pas la lettre que
Gilberte m'enverrait bien un jour, m'apporterait peut-être elle-même.
La constante vision de ce bonheur imaginaire m'aidait à supporter la
destruction du bonheur réel. Pour les femmes qui ne nous aiment pas,
comme pour les «disparus», savoir qu'on n'a plus rien à espérer
n'empêche pas de continuer à attendre. On vit aux aguets, aux écoutes;
des mères dont le fils est parti en mer pour une exploration
dangereuse se figurent à toute minute, et alors que la certitude qu'il
a péri est acquise depuis longtemps, qu'il va entrer miraculeusement
sauvé et bien portant. Et cette attente, selon la force du souvenir
et la résistance des organes, ou bien les aide à traverser les années
au bout desquelles elles supporteront que leur fils ne soit plus,
d'oublier peu à peu et de survivre--ou bien les fait mourir.
D'autre part, mon chagrin était un peu consolé par l'idée qu'il
profitait à mon amour. Chaque visite que je faisais à Mme Swann, sans
voir Gilberte, m'était cruelle, mais je sentais qu'elle améliorait
d'autant l'idée que Gilberte avait de moi.
D'ailleurs si je m'arrangeais toujours, avant d'aller chez Mme Swann,
à être certain de l'absence de sa fille, cela tenait peut-être autant
qu'à ma résolution d'être brouillé avec elle, à cet espoir de
réconciliation qui se superposait à ma volonté de renoncement (bien
peu sont absolus, au moins d'une façon continue, dans cette âme
humaine dont une des lois, fortifiée par les afflux inopinés de
souvenirs différents, est l'intermittence) et me masquait ce qu'elle
avait de trop cruel. Cet espoir je savais bien ce qu'il avait de
chimérique. J'étais comme un pauvre qui mêle moins de larmes à son
pain sec s'il se dit que tout à l'heure peut-être un étranger va lui
laisser toute sa fortune. Nous sommes tous obligés pour rendre la
réalité supportable, d'entretenir en nous quelques petites folies. Or
mon espérance restait plus intacte--tout en même temps que la
séparation s'effectuait mieux--si je ne rencontrais pas Gilberte. Si
je m'étais trouvé face à face avec elle chez sa mère nous aurions
peut-être échangé des paroles irréparables qui eussent rendu
définitive notre brouille, tué mon espérance et d'autre part, en créant
une anxiété nouvelle, réveillé mon amour et rendu plus difficile ma
résignation.
Depuis bien longtemps et fort avant ma brouille avec sa fille, Mme
Swann m'avait dit: «C'est très bien de venir voir Gilberte, mais
j'aimerais aussi que vous veniez quelquefois pour _moi_, pas à mon
Choufleury, où vous vous ennuieriez parce que j'ai trop de monde, mais
les autres jours où vous me trouverez toujours un peu tard.» J'avais
donc l'air, en allant la voir, de n'obéir que longtemps après à un
désir anciennement exprimé par elle. Et très tard, déjà dans la nuit,
presque au moment où mes parents se mettaient à table, je partais
faire à Mme Swann une visite pendant laquelle je savais que je ne
verrais pas Gilberte et où pourtant je ne penserais qu'à elle. Dans ce
quartier, considéré alors comme éloigné, d'un Paris plus sombre
qu'aujourd'hui, et qui, même dans le centre, n'avait pas d'électricité
sur la voie publique et bien peu dans les maisons, les lampes d'un
salon situé au rez-de-chaussée ou à un entresol très bas (tel qu'était
celui de ses appartements où recevait habituellement Mme Swann),
suffisaient à illuminer la rue et à faire lever les yeux au passant
qui rattachait à leur clarté comme à sa cause apparente et voilée la
présence devant la porte de quelques coupés bien attelés. Le passant
croyait, et non sans un certain émoi, à une modification survenue dans
cette cause mystérieuse, quand il voyait l'un de ces coupés, se mettre
en mouvement; mais c'était seulement un cocher qui, craignant que ses
bêtes prissent froid leur faisait faire de temps à autre des allées et
venues d'autant plus impressionnantes que les roues caoutchoutées
donnaient au pas des chevaux un fond de silence sur lequel il se
détachait plus distinct et plus explicite.