IV

Une partie de ma matinée s'était passée à conjuguer un nouveau

temps du verbe être--car on venait d'inventer un nouveau temps

du verbe être. Au cours de l'après-midi j'avais écrit un article

qu'autant que je me rappelle je trouvais peu profond mais assez

brillant. Un peu plus tard je m'étais mis à continuer d'écrire

un roman. Cette dernière entreprise m'avait conduit à effectuer

des recherches dans ma bibliothèque. Elles amenèrent bientôt

la découverte d'un ouvrage in-8° que j'ignorais posséder et

qui se composait de plusieurs tomes. J'ouvris l'un d'eux au

hasard. Le livre se présentait comme un traité de philosophie

mais, à la place du titre correspondant à une des divisions

générales de l'ouvrage, comme j'aurais lu: Logique, ou: Morale,

je lus: _Enigmatique._ Le texte m'échappe entièrement, je n'ai

souvenir que des planches figurant invariablement un personnage

ecclésiastique ou mythologique au milieu d'une salle cirée immense

qui ressemblait à la galerie d'Apollon. Les murs et le parquet

réfléchissaient mieux que des glaces puisque chacun de ces personnages

se retrouvait plusieurs fois dans la pièce sous diverses attitudes

avec la même intensité et le même relief et qu'Adonis, par exemple,

était couché à ses propres pieds. Je me sentais en proie à une

grande exaltation; il me semblait qu'un livre d'observations

médicales en ma possession m'apporterait sur la question qui

me préoccupait une véritable révélation. J'y trouvai en effet ce

que je cherchais: une photographie de femme brune un peu forte,

ni très belle ni très jeune, que je connaissais vaguement. J'étais

assis chez moi, à la table de l'atelier, le dos tourné à la fenêtre.

La femme de la photographie vint alors frôler mon épaule droite

et, après m'avoir adressé quelques paroles comminatoires, elle

alla poser la main gauche sur la corniche de la petite armoire

située près de la porte et je ne la vis plus. Je poursuivis mes

investigations: il s'agissait maintenant de chercher dans le

dictionnaire un mot qui était probablement le mot: souris. J'ouvris

à Rh et mon attention fut aussitôt attirée par la figure qui

accompagnais le mot: rhéostat. On y voyait un petit nombre de

parachutes ou de nuages suspendus ensemble à la manière des

ballons d'enfants: dans chaque parachute ou dans chaque nuage

il y avait, accroupi, un Chinois. Je crus avoir trouvé ensuite

ce qui m'étais nécessaire à: rongeur. Mais déjà, je n'avais plus

grande attention à donner de ce côté. Devant le piano, en face

de moi, se tenait en effet M. Charles Baron, jeune homme que

dans la réalité je n'arrive jamais à reconnaître, vêtu de noir

et avec une certaine recherche. Avant que j'eusse pu lui demander

compte de sa présence, Louis Aragon l'avait déjà remplacé. Il

venait me persuader de l'obligation de sortir immédiatement

avec lui: je le suivais. Au bas de l'escalier, nous étions avenue

des Champs-Elysées, montant vers l'Étoile où, d'après Aragon,

nous devions à tout prix arriver avant huit heures. Nous portions

chacun un cadre vide. Sous l'Arc de Triomphe je ne songeais qu'à

me débarrasser du mien, la pendule marquait sept heures vingt-neuf.

Aragon, lui, objectait le risque de pluie, il voulut absolument

que les cadres fussent à l'abri. Nous finîmes par les placer

sous la protection des moulures supérieures, contre la pierre,

légèrement inclinés, à hauteur de chevalet. Il était question,

je crois, de venir les reprendre plus tard. Au moment où nous

les disposions j'observai que le cadre d'Aragon était doré, le

mien blanc avec de très anciennes traces de dorures, de dimensions

sensiblement moins grandes.

V

Paul Éluard, Marcel Noll et moi nous trouvons réunis à la campagne

dans une pièce où trois objets sollicitent notre attention: un

livre fermé et un livre ouvert, d'assez grandes dimensions, de

l'épaisseur d'un atlas et inclinés sur une sorte de pupitre à

musique, qui lient aussi d'un autel. Noll tourne les pages du

livre ouvert sans parvenir a nous intéresser. En ce qui me concerne,

je ne m'occupe que du troisième objet, un appareil métallique

de construction très simple, que je vois pour la première fois

et dont j'ignore l'usage, mais qui est extrêmement brillant.

Je suis tenté de l'emporter mais, l'ayant pris en mains, je

m'aperçois qu'il est étiqueté 9 fr. 90. Il disparaît d'ailleurs

à ce moment et est remplacé par Philippe Soupault, en grand

pardessus de voyage blanc, chapeau blanc, souliers blancs, etc.

Soupault est pressé de nous quitter, il s'excuse aimablement et

j'essaie en vain de le retenir. Nous le regardons par la fenêtre

s'éloigner en compagnie de sa femme, que nous ne voyons que de

dos et qui est comme lui toute habillée de blanc. Sans chercher

à savoir ce que Noll est devenu, nous quittons alors la maison,

Éluard et moi, Éluard me demandant de l'accompagner à la chasse.

Il emporte un arc et des flèches. Nous arrivons au bord d'un

étang couvert de faisanes. «À la bonne heure», dis-je à Éluard.

Mais lui: «Cher ami, ne crois pas que je sois venu ici pour ces

faisanes, je cherche tout autre chose, je cherche François. Tu

vas voir François. » Alors toutes les faisanes d'appeler: «François,

François, François!» Et je distingue au milieu de l'étang un

superbe faisan doré. Éluard décoche dans sa direction plusieurs

flèches mais--ici l'idée de la maladresse prend en quelque sorte

possession du rêve qu'elle n'abandonnera plus--les flèches portent

«trop court». Pourtant le faisan doré finit par être atteint. À

la place de ses ailes se fixent alors deux petites boîtes rectangulaires

de papier rose qui flottent un instant sur l'eau après que l'oiseau

a disparu. Nous ne bougeons plus jusqu'à ce qu'une femme nue, très

belle, s'élève lentement de l'eau, le plus loin possible de nous.

Nous la voyons à mi-corps puis à mi-jambes. Elle chante. À ma

grande émotion, Éluard lance vers elle plusieurs traits qui ne

l'atteignent pas mais voici que la femme, qu'une seconde nous

avions perdue de vue, émerge de l'eau tout près de nous. Une

nouvelle flèche vient lui transpercer le sein. Elle y porte la

main d'un geste adorable et se reprend à chanter. Sa voix s'affaiblit

lentement. Je n'ai pas plus tôt cessé de l'entendre qu'Éluard et

elle ne sont plus là. Je me trouve en présence de petits hommes

mesurant environ 1 m. 10 et habillés de jersey bleu. Ils arrivent

de tous les points de l'étang et, comme je les observe sans défiance,

l'un d'eux, ayant l'air d'accomplir un rite, s'apprête à m'enfoncer

dans le mollet une très petite flèche à deux pointes. Il me semble

qu'on veut m'unir dans la mort au faisan doré et à la belle chanteuse.

Je me débats et j'envoie à terre plusieurs des petits hommes bleus.

Mais le petit sacrificateur me poursuit et je finis par tomber

dans un buisson où, avec l'aide d'un des autres poursuivants, il

cherche à me ligoter. Il me semble facile de terrasser mes deux

adversaires et de les ligoter à ma place mais la maladresse ne me

permet que de leur prendre la corde et d'en faire autour de leur

corps un nœud extrêmement lâche. Je m'enfuis ensuite le long d'une

voie de chemin de fer, et, comme on ne me poursuit plus, je modère

peu à peu mon allure. Je passe à proximité d'une charmante usine

que traverse un fil télégraphique dirigé perpendiculairement à la

voie et situé à cinq ou six mètres du sol. Un homme de ma taille

tend à deux reprises, très énergiquement, le bras vers le fil sur

lequel, sans aucun mouvement de lancement, il réussit à placer en

équilibre, à égale distance de l'usine et des rails, deux verres

vides du type gobelet. «C'est, dit-il, pour les oiseaux.» Je

repars, avec l'idée de gagner la gare encore lointaine d'où je

puisse prendre le train pour Paris. J'arrive enfin sur le quai

d'une ville qui est un peu Nantes et n'est pas tout à fait Versailles,

mais où je ne suis plus du tout dépaysé. Je sais qu'il me faut

tourner à droite et longer le fleuve assez longtemps. J'observe,

au-dessus du très beau pont qui se trouve à ma gauche, les évolutions

inquiétantes d'un avion, d'abord trèsélevé, qui boucle la boucle

avec peine et inélégance. Il perd constamment de sa hauteur et

n'est plus guère qu'au niveau des tourelles des maisons. C'est

d'ailleurs moins un avion qu'un gros wagon noir. Il faut que le

pilote soit fou pour renouveler sa prouesse si bas. Je m'attends

à le voir s'écraser sur le pont. Mais l'appareil s'abîme dans le

fleuve et il en sort sain et sauf un des petits hommes bleus de

tout à l'heure qui gagne la berge à la nage, passe près de moi

sans paraître me remarquer et s'éloigne dans le sens opposé au mien.

Clair de terre · 第 14 / 62 题