_Mardi 5 janvier_.--Dîner des Spartiates. Aujourd'hui Drumont annonce
officiellement la prochaine publication de son livre d'attaque contre
les Juifs, ce livre écrit pour la satisfaction intime des haines d'un
catholique et d'un réactionnaire, en plein et insolent triomphe de la
juiverie républicaine. Malgré l'antagonisme de nos deux pensées sur
beaucoup de points, je suis obligé de reconnaître que Drumont est un homme,
qui a la vaillance d'esprit d'une autre époque, et presque l'appétit du
martyre.
* * * * *
_Mercredi 13 janvier_.--Pas le sou dans le présent et dans l'avenir. Voici
un trimestre, où il faudra vivre avec 600 francs par mois, ne plus acheter
un bibelot. C'est la privation d'un homme habitué à boire des petits
verres, qui ne trouve plus dans son gousset les trois sous, pour continuer
à aimer la vie.
Le soir, on me présente le docteur Albert Robin. Il me dit que le premier
roman qu'il a lu, est SOEUR PHILOMÈNE, et que cette lecture avait
peut-être eu une influence sur sa carrière. Il ajoute qu'il avait
rencontré une soeur Philomène à l'hôpital, qu'elle avait épousé un de ses
amis, qui est mort de phtisie, il y a quelques années. Mais il affirme que
c'est un fait très rare.
Nous causons sur la laïcisation. À ce sujet, il me conte l'anecdote
suivante. Il surprend une surveillante, en flagrant délit avec un interne
dans son cabinet, il demande son renvoi, rencontre une certaine opposition,
menace de faire du bruit, obtient à la fin ce changement, mais il apprend
que sa surveillante a été placée dans un autre hôpital, avec 100 francs
d'appointements d'augmentation.
* * * * *
_Mercredi 20 janvier_.--Paul Baudry a été tour à tour Corrégien,
Véronésien, mais n'a jamais eu de signature à lui, en dépit d'un
tempérament de vrai peintre. Un pastiche du plus grand talent, presque
de génie, son plafond de la Païva, qui semble le plafond de la «Venise
Triomphante» copié par un Lemoine. Quant à ses peintures de l'Opéra, c'est
pour moi l'application discordante du contour michelangesque sur le type
de la cocotte de la rue Saint-Georges.
* * * * *
_Jeudi 24 janvier_.--Un échantillon de la langue, du parler simple de
Gounod.
Mme Strauss était encore une fillette de quinze ans, s'apprêtant à prendre
sa première leçon de piano, avec lui, quand il lui dit:
«Faites votre archet, et donnez une note lilas, dans laquelle je puisse me
laver les mains.»
C'est encore Gounod, qui, à la représentation de MANON, terminait l'éloge
d'un morceau par cette phrase abracadabrante: «... Enfin je le trouve
_octogone_!
--J'allais justement le dire,» ripostait spirituellement Mme Strauss.
* * * * *
_Mercredi 27 janvier_.--Paul Bourget me parlait, ce soir, de son ambition
de faire une série de romans, à la façon d'un roman simple d'autrefois,
d'un ADOLPHE, mais avec la complication nerveuse d'aujourd'hui.
* * * * *
_Mercredi 3 février_.--Armand Baschet, ainsi qu'il en avait l'habitude,
était allé vivre quelques jours à Blois, pour la fête de sa mère, sa mère,
une femme de 80 ans passant son existence dans son lit.
Un des derniers jours de son séjour, sa mère, par extraordinaire, se
levait et venait s'asseoir à la table du déjeuner. Elle voyait son fils,
en cassant un oeuf à la coque, avoir un mouvement nerveux dans un coin de
la bouche, puis l'entendait dire: «J'étais si bien tout à l'heure!» au
bout de quoi, sa tête tombait de côté sur la table.
On le portait sur son lit, et il était appelé un médecin, en présence
duquel Baschet cherchait à parler, en regardant fixement un petit
secrétaire.
Mais la parole de l'apoplectique s'embrouillait et il ne pouvait se faire
entendre. Le médecin, s'apercevant de l'obstination de son regard sur le
secrétaire, apportait une feuille de papier, et une plume trempée d'encre,
qu'il lui mettait dans la main, et que Baschet saisissait avidement,
mais au moment où il allait écrire, la plume lui tombait des mains, la
paralysie avait gagné le bras.
Et ce _mort-vivant_, ainsi privé de tous les moyens et de toutes les
manifestations, par lesquelles on se fait entendre, restait l'oeil
toujours dirigé sur le secrétaire, et il demeurait ainsi, du mardi au
jeudi,--ayant, au dire du médecin, sa connaissance jusqu'au dernier
moment.
Le pauvre diable, l'aurait-on cru, avait 650 000 francs de dettes, et
pendant qu'il mourait, la rue s'emplissait de paysans des environs,
auxquels il avait emprunté de petites sommes, ainsi qu'il en avait
emprunté au commis de librairie Lecuyr, au relieur Petit, aux boutiquiers
de la place Saint-Marc, quand il habitait Venise.
* * * * *
_Dimanche 7 février_.--Dans un dîner d'hommes politiques, chez Charpentier,
Floquet racontait, qu'en 1852, la première année de son stage, ayant
loué un appartement rue de la Ferme-des-Mathurins, le bâtonnier des
avocats, lui avait dit qu'il perdait son avenir, en se logeant dans un
quartier aussi perdu:--l'homme du barreau ne pouvant pas dépasser la rue
Neuve-des-Petits-Champs.
À ce dîner, le colonel Yung disait que l'intelligence de
Mac-Mahon,--reconnue par tous assez médiocre--fouettée par la mitraille,
s'éclairait, grandissait, devenait surprenante, tandis que celle de
Bourbaki, cependant d'une valeur héroïque, se perdait, tombait en enfance.
* * * * *
_Mercredi 10 février_.--Ce soir, l'espèce de fébrilité inquiète, avec
laquelle Bourget m'entretient de son roman, des chances de sa réussite,
des probabilités de sa vente, me le fait prendre en pitié, et une pitié
pas hostile. Ah! le pauvre garçon n'a pas la hautaine indépendance d'un
contempteur carré, d'un _je m'en foutiste_. On sent chez lui un respect
trop révérencieux pour les sentiments, les préjugés, les religions des
mâles et des petites femelles du monde, au milieu desquels il vit.
* * * * *
_Jeudi 11 février_.--Pensez-vous à la grande machine de guerre, que ce
serait en ce moment contre le régime actuel, une étude consciencieuse et
observée de la jeune fille de la Libre pensée, de la jeune fille, grandie
dans la capote d'un soldat, de la jeune fille ayant pour catéchisme un
manuel de la génération, de la jeune fille dépouillée de toutes les
délicatesses et de toutes les pudeurs de son sexe, de la jeune fille enfin,
dans laquelle il y aurait une complète absence de féminilité. Eh bien, il
a fallu qu'il se rencontrât un homme de talent, pour rendre le thème
ridicule à force d'être caricatural et outré, en faisant tout bêtement de
cette jeune fille, une empoisonneuse et une assassine à la d'Ennery.
Ah! c'est vraiment de la bien grosse psychologie, que la psychologie de
romans, comme celui de la MORTE.
* * * * *
_Samedi 13 février_.--Dans les choses petites ou grandes, qu'elles
demandent aux hommes, les femmes ne se préoccupent jamais, si ces choses
sont possibles.
* * * * *
_Mardi 16 février_.--Je vais voir Robert Caze, qui a reçu un coup d'épée,
hier. C'est rue Condorcet, tout au bout, en un endroit où la rue prend
presque un aspect de banlieue parisienne. Un appartement au quatrième, au
fond d'une cour: le logement d'un petit employé. Une jeune femme pâle et
maigriote, entrevue dans la demi-nuit d'un corridor.
Il est dans son lit, avec sa bonne figure, où on devine toutefois les
soucis d'un homme blessé, sans fortune, et qui vit de sa plume.
«Ah! j'étais beaucoup plus fort que lui, me dit-il, mais l'épée me
grise... ça m'arrive même à la salle d'armes... Je me suis jeté sur son
épée... le foie est touché... S'il n'y a pas de péritonite... Il n'achève
pas sa phrase, mais tout affaibli qu'il est par la perte de son sang, on
sent dans le noir de son oeil, la volonté de se rebattre un jour.
* * * * *
--------Une délicate impression de femme. L'autre jour, dans un salon,
cette femme a tout à coup aperçu son doucheur, qui est celui du maître de
la maison, invité par hasard à la soirée, alors elle s'est mise à rougir,
et est devenue tout à coup embarrassée, comme une femme, qui se verrait
soudainement déshabillée.
* * * * *
_Mardi 23 février_.--À la fin du dîner de Brébant d'aujourd'hui, au bout
d'une longue conversation, entre tous les hommes politiques, sur Lourdes
et ses eaux miraculeuses, Berthelot dit qu'il ne serait pas étonné, que la
fin du siècle fût en proie à un violent mysticisme.
* * * * *
_Mercredi 24 février_.--À l'heure présente, qui lit un livre? qui écoute
une pièce de théâtre?
Bourget finit son CRIME D'AMOUR, par cette phrase: «_La religion de
la souffrance humaine_,» c'est avec une petite différence dans la
construction de la phrase, la fin de la préface de GERMINIE LACERTEUX.
Croyez-vous qu'un critique relèvera cette réminiscence?
Les critiques, qui ont parlé du roman de Feuillet, ont tous cité, avec
transport, des «propos _à faire rougir un singe_, sans se souvenir que
cette phrase avait été jetée cinquante fois au public, cette année même.
Oui, dans HENRIETTE MARÉCHAL, le Monsieur en habit noir dit à Mme Maréchal,
pour la détourner d'aller dans les corridors: «Il y a des gens qui disent
des choses qui _corrompraient un singe_, et feraient défleurir un lis sur
sa tige.»
La grande valeur, la grande originalité de Diderot--et personne ne l'a
remarqué--c'est d'avoir introduit dans la grave et ordonnée prose du
livre, la vivacité, le brio, le sautillement, le désordre un peu fou, le
tintamarre, la vie fiévreuse de la conversation: de la conversation des
artistes,--avec lesquels, il est le premier écrivain français, qui ait
vécu en relations tout à fait intimes.
* * * * *
_Dimanche 28 février_.--C'est curieux, ces pures mondaines, ces femmes
ayant de l'esprit, ayant surtout du montant, quand on vit quelque temps
avec elles, on les sent tout à fait creuses et vides, et ne pouvant vous
tenir une compagnie intellectuelle. Chez elles, c'est un moment, le bruit
carillonnant d'un grelot, et puis, c'est tout.
Et leur pensée incapable d'être sérieusement quelque temps avec vous, est
toujours à un rien du dehors, à la toilette qu'elles avaient hier, à la
soirée où elles iront demain, ou même derrière la porte du salon, qu'elles
espèrent voir pousser par un monsieur quelconque, apportant à leur
satiété de l'être, avec lequel elles se trouvent depuis dix minutes, la
distraction d'un personnage nouveau.
* * * * *
_Dimanche 7 mars_.--Le peintre Ziem, dont la parole parfois s'emballe,
mais qui est toujours toute pleine d'inattendu, de trouvailles originales,
arrive le premier au _grenier_, et se met à parler du charme de la voix
des phtisiques, de cette voix de baryton qu'il a connue à Chasseriau, mort
de la poitrine, de cette voix de caresse, qui est comme un suprême
enlacement autour des êtres et des choses de la terre, de cette voix, dont
déjà les microbes tuberculeux et tumulaires font, comme un _râle du
sentiment_. Et il me montre le possesseur de cette voix s'amusant à jouer,
à _musiquer_ de cette parole, à la façon des mourantes, en leurs dernières
jouissances d'amour.
Quelque temps après, sur le nom de Xavier Aubryet prononcé par quelqu'un,
il reprend: «La dernière fois que j'ai donné le bras à Aubryet, lorsqu'il
n'était plus qu'une agitation nerveuse, semblable au mouvement du doigt
d'un homme qui joue autour de la gâchette du pistolet, avec lequel il va
se brûler la cervelle, la dernière fois que je lui ai donné le bras, j'ai
eu l'impression de donner le bras à un homme, dont une chemise calcaire
tomberait du dos, et dont tous les membres se remueraient dans l'appareil
de plâtre, dont on entoure un membre cassé.»
* * * * *
_Lundi 8 mars_.--Je vais voir, cet après-midi, ce pauvre Robert Caze.
Je le trouve couleur d'un vieux cierge d'église, les yeux ayant perdu
l'allumement de la vie, la voix sans résonance, se plaignant d'affreuses
névralgies des reins; et l'esprit encore plus malade que le corps, et me
disant: «Je crois bien avoir le foie atteint, aux tristesses affreuses que
j'éprouve!»
* * * * *
_Mardi 9 mars_.--Annonce aujourd'hui dans le _Figaro_, de la publication
du JOURNAL DES GONCOURT, pour le mois de juillet.
On va vendre, ces temps-ci, la bibliothèque d'un bibliophile, qui avait
fait relier ses livres, en _harmonisant autant que possible la teinte du
maroquin avec le sentiment du texte_. Ainsi le bleu avait été choisi pour
les romans intimes; le vert pour les romans champêtres et les voyages,
le citron pour les satires, les épigrammes: le fauve pour les sujets
populaires; le rouge pour les romans à tendances de réforme sociale. Hein,
que dites-vous de cette imagination de l'amateur qui avait trouvé le moyen
d'enfermer la prose et la poésie de Victor Hugo, dans les trois couleurs,
avec des différences dans les teintes, indiquant la nuance politique de
l'auteur dans le moment.
La soirée, cette soirée du mardi gras, passée dans la contemplation,
à la façon dont on regarde un ciel bleu pailleté d'étoiles, dans la
contemplation des bonnes feuilles de notre volume de PAGES RETROUVÉES:
contemplation et mélancolique feuillètement de ces pages à l'encre encore
fraîche, qui font revivre en moi le ressouvenir émotionné de l'élaboration
de tous ces articles de notre début dans les lettres.
Une insupportable insomnie cette nuit, et ne sachant à quoi occuper ma
pensée, je me suis levé, et ai jeté le scénario de cette _bouffonnerie
sentimentale_[1].
[Note 1: Je ne donne pas le scénario, qui est le scénario de: À BAS LE
PROGRÈS, joué, l'hiver dernier, au _Théâtre-Libre_.]
* * * * *
_Vendredi 12 mars_.--Une maîtresse inférieure n'est jamais complètement
associée au monsieur, avec lequel elle couche; elle aura pour lui le
dévouement dans les révolutions, les maladies, les événements dramatiques,
mais en pleine existence tranquille et bonasse, l'amant d'une autre caste
trouvera chez elle, le retrait, l'hostilité même intérieure d'un peuple,
contre une aristocratie.
* * * * *
_Jeudi 18 mars_.--Je trouve aujourd'hui sur la porte de Robert Caze:
_Porte fermée par ordre de médecin_. Le frère de Robert me dit que, ce
matin, on lui a ouvert le côté, que le chirurgien y a introduit sa main,
qu'il a manié le foie de tous côtés... et qu'il n'y a rien trouvé. Le
pauvre garçon ne se doute pas de la terrible opération. Il croit, qu'on
lui a fait trois piqûres de morphine.
Des cheveux annelés, un peu à la façon des cheveux-serpents d'une tête de
Gorgone, l'oeil à l'enchâssement mystérieusement profond, des yeux ombreux
d'une sibylle dans une peinture de Michel-Ange, une beauté de lignes
grecques dans un visage à la chair nerveuse, tourmentée, comme mâchonnée,
et sous cette chair une cervelle qu'on sent hantée, par des pensées
biscornues, perverses, macabres, ingénues, enfin un mélange de paysan, de
comédien, d'enfant: c'est l'homme; un être compliqué, mais d'où se dégage
incontestablement un charme--quand ce ne serait que celui, de cette
musique littéraire de son invention.
Au fond, ce Rollinat est un curieux produit de cette maison Callias,
de cet atelier de détraquage cérébral, qui a fait tant de toqués,
d'excentriques, de vrais fous. Il nous parle de la séduction à la Circé,
de la séduction fascinatrice de cette maison, qui lui faisait passer
toute la journée à la mairie, en regardant, à tout moment, sa montre, et
appelant l'heure, où il lui serait donné de prendre son envolée vers ce
Portique Batignollais, où, du dîner jusque bien avant dans la nuit, un
cénacle de jeunes et révoltées intelligences, se livraient, fouettées par
l'alcool, à toutes les débauches de la pensée, à toutes les clowneries de
la parole, remuant les paradoxes les plus crânes, et les esthétiques les
plus subversives, dans la surexcitation d'une jolie femme, d'une Muse
légèrement démente.
Une sorte d'ivresse intellectuelle, _hachichée_, dit Rollinat, qui
empêchait tout travail, le mettant tout entier dans la dépense orgiaque
de la conversation, en ce logis, où se disait qu'on causait, comme en nul
autre endroit de Paris.
* * * * *
_Mardi 23 mars_.--Je partais savoir des nouvelles de Robert Caze, que
Daudet m'avait dit aller mieux, et j'étais presque arrivé au chemin de fer,
lorsqu'un jeune homme s'approche de moi, me salue, me demande si je ne
suis pas M. de Goncourt. Sur mon affirmation, il me dit: «Voici GRAND'MÈRE,
le volume de Robert Caze qu'il vous a dédié. Il m'a chargé de l'excuser
près de vous, pour n'avoir rien écrit sur le livre, mais il n'en a pas la
force.» Et il m'annonce qu'on regarde le pauvre garçon, comme perdu.
Empli d'une noire tristesse, je continue ma route, cherchant lâchement à
retarder ma visite, musardant dans les rues, entrant chez de la Narde,
chez Bing. Et rue Condorcet, je me consulte, un moment, pour savoir si je
ne laisserais ma carte cornée au concierge. Je me décide à monter, et
tombe sur la malheureuse Mme Caze qui me dit que son mari est bien mal,
qu'il a une fièvre terrible depuis cinq grandes heures.
Je m'assois dans le petit cabinet de travail, où sont Huysmans, Vidal,
un peintre impressionniste. De là, par la porte ouverte, j'entends les
_glouglous_ de toutes sortes de boissons, qu'avale, coup sur coup, dans sa
soif inextinguible, le blessé; j'entends la toux incessante de la femme
phtisique; j'entends la gronderie de la bonne, qui dit à un enfant: «Vous
profitez de ce que votre père est malade pour ne pas travailler.»
On attend le chirurgien qui ne vient pas. Au bout d'une demi-heure
Huysmans et moi, nous nous levons et partons ensemble, parlant du mourant,
et de son occupation de son livre, et de l'envoi de ses exemplaires sur
papier de Hollande. Huysmans l'a entrevu aujourd'hui, une seconde, et sa
seule parole a été celle-ci: «Avez-vous lu mon livre?»
Au milieu de l'égoïsme, de la crasserie générale de l'humanité, il y a
par-ci, par-là, chez quelques individus de beaux mouvements de générosité.
Huysmans me contait, qu'un Hollandais d'une maison de commerce de Hambourg,
épris de naturalisme, et combattant pour nous dans les journaux de
là-bas--et notez un homme qui ne connaissait pas Robert Caze--lui avait
écrit, qu'ayant appris que Robert Caze était très malade, et que sachant
d'autre part, qu'il n'était pas dans une position fortunée, il le priait
de s'aboucher avec quelqu'un de la famille, de lui demander quelle somme
pouvait lui être nécessaire, s'engageant à envoyer aussitôt sur Paris un
chèque de la somme demandée.
Nous nous asseyons un moment à un café du boulevard, et sur le nom
d'Hetzel, prononcé à côté de nous, Huysmans me parle de ses débuts.
Il me raconte que lorsque son DRAGEOIR D'ÉPICES avait été refusé par tous
les éditeurs, sa mère, qui, par son industrie, avait des rapports avec
Hetzel, lui avait proposé de porter son manuscrit à Hetzel.
À quelques jours de là, Hetzel lui faisait dire de passer chez lui, et
dans une entrevue féroce, lui déclarait qu'il n'avait aucun talent,
n'en aurait jamais, que c'était écrit d'une manière exécrable, qu'il
_recommençait la Commune de Paris dans la langue française_, qu'il était
un détraqué de croire, qu'un mot valait plus qu'un autre, de croire qu'il
y avait des épithètes supérieures... Et Huysmans me peignait l'anxiété que
cette scène avait mise dans le coeur de sa mère, pleine de confiance dans
le jugement de l'éditeur, en même temps, que la douloureuse méfiance qui
lui était venue à lui, de son talent.
* * * * *
_Mercredi 24 mars_.--Bourget sur un bout de divan, dans un coin de salon
de la princesse, me conte une de ces vivantes et spirituelles biographies
d'excentriques, que sa parole sait si alertement enlever.
Aujourd'hui c'est le tour de Rollinat, du _macabre_, ainsi qu'on
l'appelait, et chez lequel l'a mené Ponchon. Un hôtel étrange, un hôtel
donnant l'impression d'une localité, choisie par Poë pour un assassinat,
et au fond de cet hôtel, une chambre, où parmi les meubles traînaient des
vers écrits sur des feuilles à en-tête de décès, et dans cette chambre une
maîtresse bizarre, et un chien rendu fou, parce qu'on le battait, quand il
se conduisait en chien raisonnable, et qu'on lui donnait du sucre, quand
il commettait quelque méfait,--enfin le locataire fumant une pipe Gamba,
à tête de mort.
Bourget avait passé une soirée musicale inénarrable, en compagnie de la
maîtresse bizarre, du chien détraqué et de l'artiste macabre.
* * * * *
_Jeudi 25 mars_.--Je disais aujourd'hui à Daudet, que son intimité m'avait
donné une seconde jeunesse de l'esprit, qu'il était, après mon frère, le
seul être contre l'esprit duquel, le mien aimait à _battre le briquet_.
* * * * *
_Samedi 27 mars_.--Dîner chez Zola. En prenant le café, Zola et Daudet
causent des misères de leurs jeunesses. Zola évoque le temps, où très
souvent, il avait son pantalon et son paletot au Mont-de-Piété, et où il
vivait dans son intérieur en chemise: la maîtresse avec laquelle il vivait
alors, appelait ces jour-là, les jours où _il se mettait en Arabe_.
Et il s'apercevait à peine de la _panne_, dans laquelle il vivait, la
cervelle, prise par un immense poème, en trois parties: «La Genèse,
l'Humanité, l'Avenir», et qui était l'histoire cyclique et épique de notre
planète, avant l'apparition d'une humanité, pendant ses longs siècles
d'existence, et après sa disparition. Jamais il n'avait été plus heureux
que dans ce temps, tout misérable qu'il était... D'abord, reprend-il, il
n'avait pas un moment douté de son succès futur, non qu'il eût une idée
bien définie de ce qui lui arriverait, mais il était convaincu qu'il
réussirait, ajoutant que c'était assez difficile à exprimer ce sentiment
de confiance, que par pudeur vis-à-vis de nous, il définit ainsi «que s'il
n'avait pas foi dans son oeuvre, il avait confiance dans son effort».
Puis il parle d'un logement glacial, d'une espèce de lanterne qu'il avait,
un certain nombre d'années, occupée au septième, et de ses montées sur un
rebord de toit au huitième, en compagnie de son ami Pajot. De ce huitième,
on voyait tout Paris, et pendant que le futur commissaire de police
s'amusait à pisser dans les cheminées des locataires, lui, Zola restait en
contemplation, et devant la capitale étalée sous ses yeux, il se glissait,
dans sa cervelle de débutant littéraire, la pensée de la conquête de Paris.
Daudet, lui, cause de son épouvantable misère, et de jours, où il ne
mangeait pas littéralement... trouvant toutefois cette misère douce, parce
qu'il se sentait aux épaules, la délivrance, la liberté d'aller où il lui
plaisait, de faire ce qu'il voulait, parce qu'il n'était plus pion.
* * * * *
_Mardi 30 mars_.--Paschal Grousset est venu hier me demander de la part de
Mme Robert Caze, de tenir l'un des cordons du poêle de son mari.
La rue, qui mène chez un mort, ne semble plus la rue, que vous preniez
pour aller chez lui, quand il était vivant, elle n'a plus le même aspect.
Dans le cabinet de travail, sous une lumière qui fait jaunes les visages,
et poussiéreux les objets, je découvre encadrée, dans le fouillis des
dessins et des images couvrant les murs, la réduction de mon portrait par
Bracquemond. Quand on descend l'escalier, d'une pièce silencieuse, dont la
porte est ouverte, tout à coup s'élève une plainte sanglotante de femme,
qui nous accompagne jusqu'en bas.
À l'église j'ai un certain étonnement, quand mon regard rencontre la
figure de Hennequin, le témoin de son adversaire. Sa place n'est pas là,
il me semble... Et dans le triste recueillement, je revoyais le cher
garçon, avec sa bonne figure, ses yeux limpides d'enfant s'allumant de
passion, quand on parlait d'individus ou de choses qu'il n'aimait pas: une
nature un peu grosse d'apparence, mais avec des délicatesses, et des
tendresses curieuses en dessous,--et un lettré apportant à ses amis des
lettres tout son dévouement, et sans réserve et sans restriction aucune.
Et ma pensée allait au _grenier_, à ce lieu de réunion, ouvert seulement
depuis l'année dernière, et dont déjà deux membres tout jeunes, Desprez et
Robert Caze, sont morts tragiquement.
* * * * *
_Mercredi 31 mars_.--Aujourd'hui, dans une visite que me fait le
commandant Riffaut, prenant sur la cheminée, la carte que m'avait fait
passer avant-hier, Paschal Grousset, il s'écrie en la lisant: «C'est cet
affreux communard, n'est-ce pas celui qui était aux Affaires étrangères...
Figurez-vous que je suis entré le premier au Ministère du quai d'Orsay...
il y avait dans le jardin, en avant de moi, loin comme d'ici au bout de
l'appartement, trois ou quatre personnes. Une voix me crie: «Ce sont des
communards... c'est Paschal Grousset qui se sauve!» Et en effet, je vois
un bout d'écharpe rouge dépassant la redingote de l'un d'eux. Je me
retourne vers mes hommes qui étaient un peu en arrière, et leur dis:
«Foutez-moi des coups de fusil dans ce _paquet de gens_...» Ma foi, ils
les ont manqués!»
Un temps singulier que ce temps, où l'on est exposé à présenter le
fusilleur au fusillé, le fusillé au fusilleur.
* * * * *
_Jeudi 1er avril_.--Traversée des Tuileries, par un coucher de soleil
tout rose, dans lequel, la Barrière de l'Étoile semble une architecture,
sculptée dans une nuée violette.
* * * * *
_Mercredi 7 avril_.--Je ne sais plus qui me contait, ces jours-ci, la fin
de Servin, de ce peintre que j'ai connu du temps de Pouthier, et qui a
peint quatre ou cinq tableaux, entre autres «Une Étable», qu'on pourrait
prendre pour les tableaux d'un grand maître flamand.
Il en était venu à vivre dans un état continuel d'ivresse, quand une femme
se prit d'amour ou de pitié pour cet être de talent, noyé, sombré dans la
boisson. Elle le repêcha pendant quelques années, se faisant près de lui
une bonne sévère, et l'empêchant de boire, comme on empêche un petit
enfant de se donner une indigestion. Malheureusement cette amoureuse
ou cette dévouée avait, tous les ans, des attaques de catalepsie, qui
lui duraient deux ou trois jours, attaques que Servin attendait, comme
les musulmans attendent la fin du rhamadan, et pendant ces jours, il
disparaissait de la maison, et se flanquait une _cuite_ de quarante-huit,
de soixante heures, au bout desquelles, la pauvre femme allait le ramasser,
plus mort que vif, chez quelque marchand de vin.
Or l'année dernière, elle eut une attaque, dans laquelle elle tomba, le
poignet lui fermant la bouche et l'étouffant... Alors cette fois, ç'a été
chez Servin, une saoulerie illimitée, terminée par la mort.
* * * * *
_Samedi 17 avril_.--À moi qui, depuis vingt ans, crie tout haut que,
si la famille Rothschild n'est pas habillée en jaune, nous serons, nous
chrétiens, très prochainement domestiques, ilotisés, réduits en servitude,
le livre de Drumont m'a causé une certaine épouvante, par la statistique
et le dénombrement des forces occultes de la juiverie.
Drumont dit quelque part, que lorsque nous avons publié MANETTE SALOMON,
le mot d'ordre avait été donné dans la presse juive, de garder à tout
jamais le silence sur nos livres. Cette assertion, qu'elle soit fausse ou
imparfaitement vraie, me fait toutefois réfléchir, et aujourd'hui, cet
éreintement impitoyable de MANETTE SALOMON, par Wolff, que je croyais
seulement littéraire, et auquel je n'avais point un moment associé le
judaïsme de l'auteur,--je suis bien forcé d'y voir un peu de _youtrerie_.
Dans l'après-midi, Bracquemond m'emmène visiter le sculpteur Rodin. C'est
un homme aux traits de peuple, aux yeux clairs, clignotants sous des
paupières maladivement rouges, à la longue barbe flave, aux cheveux coupés
ras, à la tête ronde, la tête du doux et obstiné entêtement--un homme tel
que je me figure les disciples de Jésus-Christ.
Je le trouve dans son atelier du boulevard de Vaugirard, l'atelier
ordinaire du sculpteur, avec ses murs éclaboussés de plâtre, son
malheureux poêle de fonte, la froide humidité venant de toutes ces grandes
machines de terre mouillée, enveloppées de loques, et avec tous ces
moulages de têtes, de bras, de jambes, au milieu desquels, deux chats
desséchés dessinent des effigies de griffons fantastiques. Et là dedans
un modèle, au torse déshabillé, qui a l'air d'un ouvrier débardeur.
Rodin fait tourner sur les selles, les terres, grandeur nature, de ses six
otages de Calais, modelés avec une puissante accusation réaliste, et les
beaux trous dans la chair humaine, que Barye mettait dans les flancs de
ses animaux. Il nous fait voir aussi une robuste esquisse d'une femme nue,
d'une Italienne, d'une créature courte et élastique, d'une _panthère_
selon son expression, qu'il dit, avec un regret dans la voix, ne pouvoir
terminer: un de ses élèves, un Russe étant devenu amoureux d'elle, et
l'ayant épousée. Un vrai maître de la chair que ce Rodin. Une merveille du
sculpteur c'est son buste de Dalou, exécuté en cire, dans une cire verte
transparente qui joue le jade. On ne peut se faire une idée de la caresse
de l'ébauchoir dans le modelage des paupières, et de la délicate nervure
du nez.
Le grand artiste, avec les otages de Calais, il n'a vraiment pas de
chance. Le banquier qui était le dépositaire des fonds a pris la fuite,
et Rodin ne sait pas s'il pourra être payé, et cependant l'ouvrage est si
avancé qu'il faut l'achever, et pour le finir, ça va lui coûter 4 500
francs de modèles, d'atelier.
De son atelier du boulevard de Vaugirard, Rodin nous mène à son atelier
près de l'École-Militaire, voir sa fameuse porte, destinée au palais futur
des Arts décoratifs. C'est sur les deux immenses panneaux, un fouillis, un
emmêlement, un enchevêtrement, quelque chose comme la concrétion d'un banc
de madrépores. Puis, au bout de quelques secondes, le regard perçoit
dans ces apparences de madrépores du premier moment, les ressauts et les
rentrants, les saillies et les cavités de tout un monde de délicieuses
petites académies, pour ainsi dire, remuantes, que la sculpture de Rodin
a l'air d'emprunter à l'épique dégringolade du «Jugement dernier» de
Michel-Ange, et même à de certaines ruées de multitudes, dans les tableaux
de Delacroix, et cela avec un relief sans exemple, et que lui seul et
Dalou ont osé.
L'atelier de la rue de Vaugirard renferme une humanité toute réelle,
l'atelier de l'Île des Cygnes est comme le domicile d'une humanité
poétique, tirée du Dante, d'Hugo.
Et prenant, au hasard, dans un tas de moulages répandus à terre, Rodin
nous fait voir de tout près un détail de sa porte. Ce sont d'admirables
torses de petites femmes, dont il excelle à modeler la fuite du dos, et
pour ainsi dire les battements d'ailes des épaules. Il a aussi au plus
haut degré l'imagination des attaches et des enlacements de deux corps
amoureux, noués l'un à l'autre, ainsi que ces sangsues, que l'on voit
roulées, l'une sur l'autre, dans un bocal.
Un groupe de la plus grande originalité, représente dans sa pensée,
l'amour physique, sans que la traduction de sa pensée soit obscène. C'est
un mâle, un satyre, qui tient contre le haut de sa poitrine, une faunesse
contractée, et les jambes ramassées dans un étonnant resserrement de
grenouille, qui s'apprête à sauter.
* * * * *
_Mardi 20 avril_.--Du moment qu'il y a un concert universel d'éloges dans
la presse, sur un livre, on peut sûrement affirmer, que le livre n'est pas
bon, et par contre, affirmer également, quand l'éreintement de la presse
est général, que le livre n'est pas mauvais.
Ce soir, M. Marvejols m'entretenait de Blaquière, l'auteur de Thérésa, le
librettiste de la _Femme à barbe_, le noctambule par excellence, et qu'il
voyait, un matin, surgir dans sa chambre, s'asseoir sur le pied de son lit,
et lui dire d'une voix, où il y avait encore l'enrouement de l'ivresse:
«Il vient de m'arriver une chose bien étrange, cette nuit... on m'a mené à
un poste, que je ne connaissais pas!»
Et ce pochard qui n'était soutenu, ni par la religion, ni par la lecture
des moralistes, a eu la mort la plus stoïque du monde. Il s'est vu avec la
parfaite connaissance de son état, mourir d'une phtisie due à l'alcoolisme,
dans une agonie qui a duré six semaines, où il a montré pour la mort,
arrivant à petits pas, l'indifférence d'un homme, regardant sur un mur
ensoleillé, l'ombre manger lentement la lumière.
* * * * *
_Mercredi 21 avril_.--Un tableau donne-t-il jamais à un être organisé pour
apprécier la peinture, une sensation intellectuelle, spirituelle, jamais!
il lui donne la joie matérielle de l'oeil, voilà tout. Il n'y a que le
livre--la musique peut-être aussi--qui par l'indéfini et le flottant des
descriptions, par l'irréalisation matérielle de l'imprimé, peut mettre du
rêve dans une cervelle. Et un tableau, le plus spiritualiste des tableaux,
par exemple la «Transfiguration» de Raphaël, par l'arrêté des lignes,
la matérialité des couleurs, la réalité ouvrière de la fabrication, sera
toujours une déception pour l'imagination du regardeur, si toutefois il en
possède une.
* * * * *
_Jeudi 22 avril_.--Je dîne ce soir avec Drumont, qui se bat, samedi, avec
Arthur Meyer du _Gaulois_, assisté de Daudet et de M. Albert Duruy.
Drumont arrive nerveux, surexcité, drolatiquement guilleret: «Aujourd'hui,
s'écrie-t-il, cinquante-cinq personnes... la sonnette ne cesse pas... on
commence à s'arrêter dans la rue, devant la maison, en voyant tous ces
gens qui entrent... des gens qui viennent me dire: «Ah! que nous vous
remercions, d'avoir imprimé ce que nous sentons...» Il y a des carmélites
qui m'ont fait dire qu'elles prieraient pour moi, samedi... et ma béguine
qui vient d'entrer chez moi, et à qui on a dit que j'étais une sorte de
curé laïque... elle ne sait plus où elle en est... Oui, oui, il n'y a
plus un seul exemplaire... les 2 000 sont partis... on va mettre huit
machines... C'est éreintant tout de même... J'ai parlé huit heures,
aujourd'hui... je n'ai plus de voix!»
Un moment il dit: «Je tape trop sur le fer, je ferraille... il y a chez
moi de l'indécision sur ce que je veux faire... je ne tire pas de suite,
comme Laurent.» Et il ajoute qu'il veut se battre trois fois, après quoi,
il trouve que ce sera satisfaisant, et qu'il cherchera un joint pour
rentrer dans la vie ordinaire.
Entre Albert Duruy, qui vient s'entendre avec Daudet sur le lieu du combat,
et qui a la tenue d'un témoin de duel, à la fois sérieux et _chic_.
Il ne veut pas admettre que Drumont soit touché par Meyer, et blague
cette idée de se battre sur le terrain de la tribune des courses,
avec autorisation du prince de Sagan, et encore plus dans le parc de
Saint-Cloud, où on sera dérangé par les promeneurs, ou interrompu par les
gardiens. Là-dessus il demande, de concert avec Daudet, un rendez-vous aux
témoins de Meyer, pour fixer décidément le terrain du combat, et dresser
un procès-verbal, où le corps à corps sera permis, et où les témoins
n'interviendront pas.
Et la lettre est écrite, au milieu de plaisanteries de Drumont, montrant
un très vrai dédain du danger. En cachetant la lettre, Duruy dit qu'au
Bois, aujourd'hui, on lui a demandé, si Drumont était «une épée»? «Il est
mieux que cela, a-t-il répondu, il est un apôtre!» et voici des gamineries
sur le _coup de l'apôtre_.
* * * * *
_Dimanche 25 avril_.--Le petit Lavedan qui assiste à tout, a assisté au
débarquement de Meyer, au retour de son duel. Tout le boulevard devant les
bureaux du _Gaulois_, était plein de juifs, et, à toute minute des coupés,
comme on en voit à la porte de l'église Saint-Augustin, jetaient un
israélite sur la chaussée. Enfin, voici Meyer, et tout ce monde se jetant
au-devant de lui pour le féliciter: «Ne me complimentez pas, Messieurs,
aurait-il dit, cet homme est un lion!»
Là-dessus Daudet arrive, et dit que ç'a été féroce, et qu'il a été au
moment de se battre avec Meyer. Et le voilà à nous peindre le lieu du
combat, une ancienne propriété du baron Hirsch, un paysage à grandes
lignes, dans lequel des chevaux en liberté s'approchaient bêtement des
combattants. Et il nous peint Drumont blessé, sa culotte tombée à terre,
sur le pas de la grange où on l'avait entraîné, tapant sur le pan de sa
chemise, toute mouillée de sang, et criant exaspéré à Meyer et à ses
témoins: Au Ghetto, sales juifs, vous êtes des assassins... c'est vous qui
avez choisi cette maison ayant appartenu à Hirsch, et qui devait me porter
malheur!» Et Daudet ajoute: «Cet homme sans tenue, se livrant à ce
débordement canaille, était superbe.»
Puis un moment, absorbé dans le souvenir de la beauté du jour, de la
grandeur du paysage, de la sérénité des choses, Daudet dit, qu'au milieu
de cela, ces deux êtres, avec leurs mouvements désordonnés pour se tuer,
lui semblaient tragiquement comiques.
* * * * *
_Mercredi 28 avril_.--Oui, j'ai le dédain de l'humanité, que je côtoie
chez les grands, et le laisse un peu trop voir, mais j'en ai le droit,
ayant méprisé dans ma vie bien des choses, aux pieds desquelles, je l'ai
vu agenouillée, cette humanité-là.
À moins d'être foncièrement un lâche, le duel n'est redoutable que pour
l'homme, dont la pensée en est tout à fait éloignée, et qu'une affaire
amène, sans préparation, à cette extrémité. Ainsi, dans ce mois, où j'ai
vécu dans l'atmosphère du duel Robert Caze, du duel Drumont, je me serais
beaucoup mieux battu, que dans d'autres temps.
* * * * *
_Dimanche 2 mai_.--L'ennui des yeux, avec une bouche qui dit les phrases
les plus stupidement admiratives, et avec des mains,--des mains de jolie
femme, s'il vous plaît--qui ont des maladresses et des lourdeurs de patte
de rustre: c'est à quoi l'on reconnaît chez les femmes de la société, la
prétention de paraître aimer l'objet d'art, sans en avoir la moindre
connaissance, même la moindre curiosité.
* * * * *
_Dimanche 9 mai_.--J'ai acheté ces temps-ci une série de dessins
japonais, représentant des poissons et des oiseaux, dont je n'ai vu aucun
échantillon pareil dans nulle école, comme habileté, comme croquade
spirituelle, rendant du premier coup la nature. Il y a là, des études
d'oiseaux ressemblant à des grives, qui ont une parenté avec le
gribouillis des aquarelles de Gabriel de Saint-Aubin; il y a là, des
études de poissons dans le genre des maquereaux, où l'admirable mélange
des tons jaunâtres et azurés, est comme fait d'une dizaine d'essuiements
de pinceaux. Il s'y trouve un faisan aquarellé, grandeur nature, qui est
une pure merveille, et où de vraies plumes sont collées tout autour du
faisan, pour servir de point de comparaison, avec les tons de l'aquarelle.
D'après Hayashi, ces dessins seraient d'un nommé Baï-itsou, un artiste de
Kioto, vivant vers 1820.
* * * * *
_Samedi 15 mai_.--Dans ce moment rien n'est plus vrai de ce qu'on a cru,
en religion, aussi bien qu'en médecine, et qu'en quoi que ce soit. La peau
n'est plus perméable, et un cataplasme est une absurdité n'ayant aucun
effet, même lorsqu'il lui arrive d'empoisonner avec du laudanum. Le vin,
le vieux et vrai vin, connu jusqu'ici comme un réconfortant, est tout à
fait contraire à la santé, et pourrait être à la rigueur un débilitant,
etc., etc.
Enfin sur toutes choses, deux opinions d'une autorité presque égale, dont
l'une dit blanc, l'autre dit noir, et les notions de tout, confuses,
incertaines, et dans cette anarchie de croyances, plus une seule vérité
debout, et qui ne soit entamée par le doute.
* * * * *
_Dimanche 16 mai_.--Les grands _desiderata_ de ma vie, ont été:--le
Clodion représentant une montgolfière, au filet tendu autour du globe
aérostatique, chevauché par une centaine d'Amours, poussé par moi, encore
au collège, à 500 francs, et qui était à vendre, il y a une vingtaine
d'années, chez Beurdeley: 65 000 francs;--la grande tapisserie de Boucher,
appelée «la Fête de village», manquée par un retard de voiture, à 800
francs chez Mme Saulière, et qui se vend maintenant 100 000 francs;--une
statuette de Saxe, aux chairs d'un rose adorablement pâle, une allégorie
de l'Astronomie, représentée par une femme toute nue, regardant le ciel
dans un télescope;--un dessin de Watteau, la première idée de LA
CONVERSATION, où était représenté M. de Julienne, vendu une soixantaine de
francs, à une vente de Vignères;--un dessin de Boucher représentant Madame
de Pompadour, dans un faire miniaturé, au milieu d'un large encadrement
composé avec les attributs des Arts, de la facture la plus large;--une
carpe dressée sur sa queue, en cristal de roche, du ton d'un verre de
champagne rosé, et le plus joli et le plus doux feu d'artifice sous un
coup de soleil, enfin un bibelot des _Mille et une Nuits_.
Et hier, à l'enterrement d'Auguste Sichel, Gentien le collectionneur de
pierres dures, me racontait que Barbey de Jouy lui avait cédé cette carpe,
dans les aimables conditions que voici: «Vraiment vous auriez du plaisir à
la posséder... je l'ai payée 2 000 francs, j'en ai joui quinze ans... Je
vous la cède au prix, où je l'ai achetée.» Oh! si je l'avais su, car
j'étais décidé à faire des folies à son égard, lorsque j'ai cru qu'elle
serait mise en vente.
* * * * *
_Jeudi 20 mai_.--Rollinat a la plus curieuse, la plus amusante, la plus
originale causerie, sur les habitants du Berri. Il devrait bien lâcher le
_macabre_, et écrire un livre de prose, sur ce dont il cause d'une manière
si spéciale.
Daudet est tenté de l'idée de tirer un bouquin de ses maux, est tourmenté
d'écrire quelque chose sur la souffrance, étudiée sur lui-même. Ce soir,
il me parlait des intéressantes pages qu'il écrirait, il lui semble, en
racontant ses visites à ses vieux parents, quand il va se faire piquer par
son beau-père, peignant son état de souffrance abominable dans la rue,
puis l'espèce d'apaisement qui se fait chez lui, pareil à ce qui se passe
chez le dentiste, quand la vieille bonne lui ouvre, et qu'il entre dans ce
calme intérieur, puis l'état vague, hachiché, dans lequel il revient.
* * * * *
_Vendredi 28 mai_.--Aujourd'hui, je reçois l'exemplaire de GERMINIE
LACERTEUX (_Édition des chefs-d'oeuvre du roman contemporain_). Je ne puis
m'empêcher de penser avec tristesse, au plaisir, que cette publication
aurait fait à mon pauvre cher frère.
* * * * *
_Lundi 31 mai_.--La comparaison que Daudet emploie, en parlant de ses
mains à son réveil, et qu'il dit semblables à des _feuilles sèches_, tant
la contracture les a recroquevillées, cette comparaison me trotte, toute
la journée, dans la cervelle. Il me parle aussi de l'espèce de vacillement,
que le bromure apporte à sa mémoire, le forçant, dit-il, de se raccrocher
à des _jambages_ de souvenirs; et à ce propos, il émet une observation
curieuse, il affirme que la lutte de Flaubert avec les mots, a dû venir de
la masse énorme de bromure qu'il avait absorbée.
* * * * *
_Mercredi 9 juin_.--Visite aujourd'hui de Mme ***, cette jeune fille
que j'ai eu la velléité d'épouser, en sortant du collège, et que j'ai
rencontrée, une seule fois, dans ma vie, une vingtaine d'années après,
dans un petit chemin de Bellevue, un jour que mon frère et moi, nous
allions voir Banville, à la maison de santé du docteur Fleury. Elle est
veuve, a une fille de trente ans, qui vient me demander de faire passer
dans un journal, une petite nouvelle. Et nous parlons de la maison de la
rue Franklin, et de la maison au grand jardin, de l'allée des Veuves, et
nous causons des morts et des mortes autour de nous.
Quant à mon ancienne adorée, c'est une bien portante bourgeoise, aux yeux
noirs d'Espagnole encore pleins de jeunesse, aux dents éclatantes, et
portant joyeusement et gaillardement ses années.
* * * * *
_Mardi 22 juin_.--Renan, qui pendant tout le dîner, a gardé un silence
comme maladif, se met au dessert, à manger du Bossuet, sa bête noire,
Bossuet chez lequel il ne trouve que de la faconde, et auquel il reproche
de n'avoir pas conçu son HISTOIRE UNIVERSELLE, à l'allemande.
À ce moment, arrivent les sénateurs qui viennent de voter l'expulsion des
princes, l'air assez penaud, et comme honteux de cette expulsion. Ribot
assure qu'au fond Grévy doit être très content, qu'il détestait les
d'Orléans, et que la dernière fois qu'il l'avait vu, il lui avait dit:
«Les d'Orléans ressemblent à des gens qu'on a invités à dîner et qui font
des choses pas convenables, qui se conduisent à table, comme des gens mal
élevés.»
* * * * *
_Mardi 29 juin_.--Dépêche de Daudet qui m'annonce la naissance d'une
petite Edmée.
Ce soir, je me traîne, comme je peux, chez les Daudet. Daudet me dit que
les couches ont été affreuses, que la pauvre femme a été entourée des
affres de la mort. Il parle du cerveau de sa femme, comme vu à jour
pendant le délire du chloroforme, et des hautes choses qui en sont sorties,
et qui étonnaient l'accoucheur, n'ayant jamais rencontré chez ses
accouchées, un cerveau pareil.
* * * * *
_Jeudi 1er juillet_.--Magnard m'apprend que, ces années-ci, lorsqu'il y a
eu en Amérique, une inauguration de statue, en l'honneur de Lafayette,
c'est le général Boulanger, oui, le ministre de la guerre de l'heure
présente, qui est venu solliciter d'être le correspondant de
l'inauguration, auprès du _Figaro_.
Ce soir, ma filleule Edmée m'est présentée en grande toilette par la garde,
qui me rabroue un peu, comme je me permets de m'étonner de sa petitesse,
quand la mère me jette gaiement de son lit: «Mais elle est très grande,
elle pèse sept livres et demie... le poids d'un gigot pour douze
personnes!»
Daudet qui s'est remis au travail, ces jours-ci, me parle de son livre, et
m'en parle avec l'éloquence qu'il apporte au récit des choses, en train de
fermenter en lui.
À la suite d'une scène, où la femme de l'académicien, lui dit froidement
qu'il est sans talent, cocu, ridicule, et que toute sa valeur, il la doit
à elle seule, il sort en disant: «C'en est trop! c'en est trop!» Alors il
va s'asseoir sur un banc du Pont des Arts, et contemple longuement ce bête
de monument, tel qu'il apparaît sur les couvertures des éditions Didot, et
se remémorant tout ce qu'il a souffert de par cette bâtisse il s'écrie:
«Ça, une m...!»--C'est écrit sur son petit cahier, mais il n'ose pas le
laisser, et est à la recherche d'un synonyme moins naturaliste.--Le
lendemain, on trouve sur le banc, où l'académicien était assis, un chapeau
à bords solennels, un chronomètre et une carte de visite.
C'est suivi d'une scène, cherchée dans la réalité, d'une scène du noyé, du
_machabée à palmes vertes_, rapporté dans la cour de l'Institut.
* * * * *
_Mardi 6 juillet_.--Spuller, ce gros homme matériel, quand il parle de
Gambetta, c'est avec une tendresse touchante, et cette tendresse apporte
à ce qu'il dit, une éloquence de coeur, pleine d'intérêt.
Ce soir, il nous entretenait du discours de Gambetta à l'École
polytechnique de Bordeaux, de son discours au Mans applaudi par deux
larmes coulant sur la figure de l'amiral Jauréguiberry, de ses _speach_, à
la portière des chemins de fer, où soudainement réveillé, il trouvait des
paroles superbes pour les vingt ou trente personnes, réunies sur la voie.
Je n'ai pu m'empêcher de lui dire, qu'il devrait écrire ce qu'il _parlait_,
qu'il ferait quelque chose de très beau littérairement, et même de très
utile, à la mémoire de son ami. Il m'a répondu qu'il l'avait tenté
plusieurs fois, qu'il n'avait pas réussi, enfin qu'il n'avait jamais été
satisfait de ce qu'il avait fait.
* * * * *
_Jeudi 15 juillet_.--Ces neuf voyous qui, après avoir violé cette
malheureuse marchande, lui ont mis le feu au ventre: ça fait peur. Voici
les Gugusse venant des marquis de Sade. Ce n'est plus un cas particulier,
c'est tout le bas d'une nation atteint de férocité dans l'amour.
* * * * *
_Samedi 24 juillet_.--Les embêtements de la vie prennent, l'été, une
intensité particulière. En ce moment, où le Parisien restant à Paris, est
rendu à la solitude, et n'est plus enlevé à lui-même par les dîners, les
soirées, les visites, le contact, à tout moment, avec de l'humanité
remuante et distrayante.
* * * * *
_Samedi 7 août_.--On parlait d'un huissier, un enragé bonapartiste, qui se
trouve par la fatalité des circonstances, chargé des exécutions contre
tout le monde de son parti, et des moyens dilatoires qu'il fournit à ses
coreligionnaires.
* * * * *
_Lundi 9 août_.--Un médecin suisse--qui s'appelait, je crois de
Moutet--célèbre par ses cures, dans les maladies de femmes, affirmait
qu'il ne pouvait être sûr de guérir une femme, que si elle le prenait
comme amant, en même temps que comme médecin. Et à ce qu'il paraît, le
libertinage n'était pour rien dans la possession de ses malades: c'était
seulement pour le docteur, un moyen d'arriver à la connaissance complète
de l'être qu'il traitait.
* * * * *
_Samedi 14 août_.--À Saint-Gratien, ce soir, au billard, le commandant
Riffaut parlait de la campagne de 1870, d'une sortie désespérée qu'ils
avaient tentée, au nombre de 2 500, de Balan, et de leur refoulement dans
la petite ville,--lui faisant le coup de feu comme un simple soldat, et de
si près, qu'il entendait les injures des officiers bavarois, frappant
leurs soldats de coups de plat de sabre, et cela aux côtés de son chef de
bataillon, ramené les reins cassés dans une brouette, au milieu de la plus
épouvantable grêle d'obus, dont l'un ouvrait le ventre du général Guyot de
Lesparre. Et il nous fait un terrible tableau de cette petite ville,
engorgée de troupes, où le bombardement tuait du monde à droite, à gauche,
de tous côtés, et où les maisons s'emplissaient de mourants et de pillards.
Enfin brisé de fatigue et mourant de faim, un habitant le suppliait de
coucher dans sa maison, pour la préserver contre le pillage, et là,
dans une petite chambre d'en haut, en tête à tête avec un gigot et une
bouteille de vin cachetée, il faisait à travers les cris des blessés qu'on
amputait au-dessous, il faisait le meilleur et le plus égoïste dîner. Et
il dit: «Il y a des moments féroces, où il n'y a plus d'humanité dans
l'homme; il n'est plus qu'une bête qui a faim et soif!»
Il nous donne ensuite des détails sur sa captivité, sur ces sept jours
entiers passés, sans qu'on délivrât de vivres à l'armée captive, qui n'eut
pour vivre que quelques pommes de terre oubliées. Et ils se trouvèrent
avoir si faim, qu'un jour, lui et un autre officier avaient tué, à coups
de couteau un cheval, et lui avaient arraché le foie pour le manger. Il
raconte enfin qu'une nuit, ils avaient été attaqués par des soldats,
mourant de faim comme eux, et qui les soupçonnaient d'avoir du pain, et
le lendemain, Riffaut voyait son sabre tout rouge de sang.
* * * * *
_Vendredi 20 août_.--Le petit Houssaye, en dînant, ce soir, avec moi aux
_Ambassadeurs_, constatait, avec une certaine amertume, l'amoindrissement
de la gloire de Théophile Gautier, en train de disparaître sous la gloire
de Flaubert.
* * * * *
_Jeudi 26 août_.--Nous causons avec du Boisgobey, de la femme orientale,
et du point d'honneur qu'elle mettait dans l'amour, à ne point paraître
prendre de plaisir, à n'apporter qu'un corps inerte à son seigneur et
maître. En effet, la phrase arabe dont elle se sert pour désigner la femme
qui jouit: «Elle a un ver dans le derrière!» est une phrase renfermant un
mépris, dont on ne peut donner l'idée.
Cette conversation avec du Boisgobey me rappelle la conversation d'un
créole de mes amis, sur le même sujet.
Lui, n'aurait pas été heureux en Orient! car il trouvait une singulière et
originale beauté au visage de toute femme qui jouit, même au visage de la
dernière gadoue: beauté faite de je ne sais quoi qui vient à ses yeux, de
raffinement que prennent les lignes de sa figure, de l'angélique qui y
monte, du caractère presque sacré que revêt le visage des mourants, s'y
voyant soudain, sous l'apparence de la _petite mort_.
Et cet ami me confiait que dans ces accès de pure bestialité d'autrefois,
il était tout à coup irrité, oui, irrité contre cette spiritualité, cette
divinité transfigurant le visage d'une sale bougresse, et qui lui donnait
la tentation de l'aimer autrement que physiquement.
* * * * *
_Samedi 11 septembre_.--Dans l'ÉDUCATION SENTIMENTALE, une merveilleuse
scène que la visite de Mme Arnoux à Frédéric,--et la sublime scène que ce
serait, si au lieu des phrases très joliment faites, mais des phrases de
livres, comme celle-ci: «Mon coeur, comme de la poussière, se soulevait
derrière vos pas!» c'était tout le temps de la langue parlée, de la
véritable langue de l'amour.
Toutefois, il faut l'avouer, il y a une délicatesse dans cette scène tout
à fait surprenante, pour ceux qui ont connu l'auteur.
* * * * *
_Dimanche 12 septembre_.--Aujourd'hui, un interne de Sainte-Périne parlait
devant moi du corps de la vieille femme, mais de la vieille femme qui n'a
pas eu d'enfant. Il disait que la vieillesse de ce corps était surtout
indiquée par les cordes d'un cou, n'ayant plus la rondeur d'une colonne.
Quant aux seins, ils demeurent des seins de jeune fille avec le rose de
leurs boutons, avec leurs délicats orbes, un rien ridés, comme un fruit à
la fin de l'hiver. Il disait le ventre ayant conservé ses juvéniles et
douillets contours, mais quelquefois avec un pli au-dessus du mont de
Vénus, quelquefois aussi dans le bas-ventre avec un imperceptible travail
de la peau, ressemblant au tassement d'une grève, après le retirage de la
mer. Il disait encore une certaine déformation du plein de la cuisse,
et très souvent des zébrures de varices dans les jambes, et le pied
conservant sa blancheur, mais sous une peau sèche, et comme pulvérulente.
En résumé, un corps ayant conservé l'apparence de la jeunesse, ainsi que
dans un resserrement, une constriction des tissus.
* * * * *
_Dimanche 19 septembre_.--Visite de Porel et de Céard, à Champrosay.
Promenade autour de la forêt, le long d'un treillage de la chasse
israélite, qui nous empêche d'y entrer; promenade où Porel, joliment
blaguant, à tout moment, tire sa montre et s'écrie: «À ce moment Machin
dit»--et il cite un vers de BRITANNICUS, ou bien: «Chose dit»--et il cite
une phrase de la PARTIE DE CHASSE DE HENRI IV. Au fond, sous ces ironies,
le directeur est préoccupé de la recette, peste contre le beau temps qui
lui fait perdre 20 000 francs, ce mois, et appelle la pluie et les frimas.
Il est amusant, spirituel, bon enfant, ce Porel! Dans la sympathie qu'il
rencontre autour de lui, il s'expansionne, s'ouvre, se confesse. Il nous
avoue sa passion théâtrale dès l'enfance. Son père était un menuisier, et
il avait commencé à travailler avec lui, quand on lui fit une blouse
neuve... Il alla la promener, cette blouse, au boulevard Montparnasse, où
le concierge faisait signe d'entrer à ceux qui se présentaient sur la
porte, et dont la figure lui plaisait. Le voilà comme les autres, et agréé
par le concierge. On le déshabille, et il joue un rôle d'Indien. Son rôle
joué, il veut reprendre son paquet de vêtements, mais au lieu de sa jolie
blouse, il ne trouve qu'un paquet de loques infectes. Il se met à pleurer.
On recherche. Impossible de retrouver ses vêtements. Il faut cependant
rentrer à la maison, où sa mère le reçoit à coups de balai.
Porel est en ce moment de retour de Londres, où il est allé étudier la
_machination_ qui est en enfance chez nous, exécutée par des _loupeurs_ et
des _blagueurs_, mais non par des machinistes travailleurs, comme ceux de
là-bas.
* * * * *
_Samedi 25 septembre_.--Une drôle d'après-midi, une après-midi employée à
chercher, avec Mme Daudet, la maison de Mme de Beaumont, à Savigny. Et
elle marchant en tête, le volume des MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE entr'ouvert,
et Daudet et les enfants et moi, suivant à la queu-leu-leu, le landau vide
derrière nous, nous allons par les rues, comme une troupe d'Anglais,
demandant aux gens sur leurs portes, le fameux «chemin de Henri IV» qui
était tout proche de l'habitation, et qui doit nous la faire reconnaître.
Mais personne ne connaît le nom de Chateaubriand, et même le chemin de
Henri IV est oublié dans le pays.
En dépit du manque de renseignements, nous nous arrêtons devant une maison,
prête à s'effondrer, que nous devinons la maison habitée par les deux
amants, près d'un vieux chemin qui s'interrompt dans le ciel, un chemin
coupé à pic par la voie du chemin de fer, et qui doit être le chemin de
Henri IV.
* * * * *
_Dimanche 26 septembre_.--Un architecte nous parlait aujourd'hui
des tripotages de Cornélius Hertz, et il nous affirmait qu'un grand
entrepreneur de terrassements de chemin de fer, à propos d'une concession
qu'on n'aurait pas fait passer par l'adjudication publique, demandait le
prix de cette faveur. Son interlocuteur aurait fait, avec son haleine,
de la buée sur le carreau d'une fenêtre, près de laquelle il était, et
écrivait avec son doigt un chiffre,--effacé, aussitôt qu'il l'avait écrit.
_Se non e vero_: c'est une jolie imagination qui ferait rudement bien dans
un roman d'affaires modernes.
* * * * *
_Lundi 27 septembre_.--Aujourd'hui, dans la causerie d'avant-déjeuner de
tous les matins, sous la charmille, Daudet se lamente d'avoir été trop
jeune, quand il a fait le PETIT CHOSE. Il dit tout ce qu'il y aurait mis
maintenant, et décrit l'effet que lui avait fait à lui, accoutumé aux
arbres d'un vert noir, aux rivières de la Provence roulant de la poussière,
l'effet que lui avait fait le paysage lyonnais, avec la claire verdure de
ses peupliers montant dans le ciel, et le murmure courant de ses ruisseaux,
qui le poussait à courir affolé par la campagne,--et il cite un joli vers,
un vers à la façon de la poésie de ces années, peignant cela, et qu'il a
fait à onze ans:
J'aime ouïr le frais murmure du ruisseau
Dans le sentier........
Et encore, ajoute-t-il, j'ai eu le malheur de rencontrer quelqu'un, à qui
j'ai lu le commencement de mon livre, et qui m'a dit que c'était enfantin.
Ça m'a poussé à y fourrer des inventions, des aventures, et m'a empêché de
mettre toute ma vraie enfance, dans le paysage lyonnais.
* * * * *
_Lundi 4 octobre_.--À un café du boulevard, le hasard me fait asseoir à
côté de Paulin Ménier. Il est là la figure tirée, trahissant une noire
tristesse, sous la tenue correcte d'un vieux gentleman splénétique. Il
laisse entendre plutôt qu'il ne me le dit, qu'on le laisse mourir sans
l'utiliser. Lui, vraiment, le seul grand acteur depuis Frédérick-Lemaître,
et qui y songe?
* * * * *
_Jeudi 14 octobre_.--Aujourd'hui, envoi par Didot de la seconde épreuve de
la dernière feuille de la FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, et réception d'une
lettre de Céard, m'annonçant pour demain la lecture de RENÉE MAUPERIN, à
l'Odéon.
* * * * *
_Vendredi 15 octobre_.--Lecture froide de la pièce, de la pièce réduite
par Porel à un duo d'amour.
* * * * *
_Jeudi 21 octobre_.--Mme Daudet parle des étranges appartements qu'elle a
visités, lorsqu'elle s'est décidée à quitter l'avenue de l'Observatoire.
Elle nous a fait la description d'un salon d'une certaine vieille dame
toquée, où il y avait des mannequins de messieurs en habit noir, et en
cravate blanche, qu'on devait épousseter et brosser tous les matins:
mannequins un peu effrayants, et qui faisaient sauver à toutes jambes, une
bonne, le premier jour de son entrée.
* * * * *
_Mercredi 27 octobre_.--Fichel le collectionneur et l'enthousiaste du
dix-huitième siècle, est venu aujourd'hui à Auteuil, tout simplement pour
me jeter par la porte, cette phrase: «Vous savez l'EMBARQUEMENT POUR
CYTHÈRE est placé dans le Salon carré... Ce que vous avez prédit, il y a
vingt ans, est arrivé... j'ai fait la course pour vous l'annoncer!»
* * * * *
_Jeudi 28 octobre_.--Porel raconte, ce soir, chez Daudet, que le beau-père
de sa femme qui avait gagné près de quatre millions, en trente ans, à
fabriquer des uniformes pour les armées du Grand Empereur, disait à ceux
qui s'étonnaient, qu'il ne sût pas écrire: «On trouve toujours un imbécile
qui sait lire et écrire.»
Il affirme avoir gagné 75 000 francs, avec la reprise du FILS DE FAMILLE,
et perdu 80 000, avec le SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ.
* * * * *
_Samedi 30 octobre_.--Paris, à six heures, me semble une Babylone
américaine, où dans la hâte féroce des piétons à leurs plaisirs, ou dans
l'impitoyabilité des cochers, assurés contre l'écrasement des vieillards,
il n'y a plus de cette aimable, et douce, et polie humanité de l'ancien
Paris.
* * * * *
_Dimanche 31 octobre_.--Un détail à ajouter au douloureux premier voyage
de Daudet à Paris. Il avait eu à payer un supplément de bagages, de
dictionnaires, montant à 17 francs, et il ne lui était pas resté un sol,
et il demeura cinquante heures sans manger, seulement le matin de
l'arrivée à Paris, des marins avec lesquels il voyageait, le voyant blêmir,
lui firent boire un peu de l'eau-de-vie de leurs gourdes.
* * * * *
_Mardi 2 novembre_.--J'ai l'intime conviction que tout homme, chez lequel
ne se trouve pas un fond d'amour déréglé pour la femme, ou le cheval,
ou le jeu, ou la bouteille, ou les bibelots, enfin pour n'importe quoi,
que l'homme en un mot, qui n'est par un côté, déraisonnable, dément, ne
fera jamais rien en littérature. Il n'y a pas en lui, le calorique pour
transmuter de sa cervelle en de la copie de génie, ou même de grand talent.
* * * * *
_Vendredi 5 novembre_.--La petite Cerny fait incontestablement une
charmante Renée Mauperin, et je ne sache pas d'actrice, en ce moment, qui
ait pu la réaliser d'une façon plus charmante. Elle a des scènes de
coquetterie délicieuses, avec le gai rire de sa bouche aux dents blanches,
avec le tendre rire de ses doux yeux de chevreuil.
* * * * *
_Samedi 6 novembre_.--Aujourd'hui avant la répétition, baptême de ma
filleule, pour laquelle je repasse mes prières, en me rinçant les
dents.
Baptême à Sainte-Clotilde. Prêtre distingué, flatté de ce baptême
littéraire, en ce temps d'anti-catholicisme, mais mettant la réserve d'un
homme du monde, dans les compliments adressés au père, au parrain.
* * * * *
_Mardi 9 novembre_.--On reprend aujourd'hui la scène entre le frère et la
soeur du second acte, et de une heure et demie à cinq heures Porel fait
mettre Cerny, plus de trente fois à genoux, pour la forcer à attraper
le mouvement de s'agenouiller aux pieds de son frère, et de le faire
virevolter sur lui-même, en le saisissant par les revers de sa redingote.
Porel a, dans les répétitions, quelque chose qui serait charmant à
introduire dans un roman sur le théâtre: c'est pour l'intelligence des
cabotins et des cabotines, la traduction en langue vulgaire, de toutes les
situations où ils se trouvent, et la façon d'en sortir. Ainsi il aura,
pour le mouvement moral d'une personne, qui se retire d'une combinaison,
dont on l'entretient, la formule: «Vous êtes dans de la fumée de tabac,
n'est-ce pas... et vous cherchez à respirer au dehors?»
* * * * *
_Jeudi 11 novembre_.--Une folie que la gaieté tourbillonnante de Cerny aux
répétitions. Porel disait que sa qualité était d'être de l'essence d'une
Parisienne, et d'une Parisienne des vieux boulevards.
Il y a vraiment chez Porel, une ambition d'art bien méritoire, quand on le
compare aux purs hommes d'affaires du théâtre. Il nous dit: «Oui, oui, je
voudrais gagner de l'argent, pour me payer un four avec une oeuvre que
j'aimerai, une oeuvre de talent!» Et il ajoute: «Au fond, je sais aussi
bien qu'un autre, comment on gagne de l'argent au théâtre... et si ça ne
va pas, ce que je vais jouer, je me rejetterai sur un FILS DE FAMILLE.»
* * * * *
_Samedi 13 novembre_.--C'est bien curieux les variations du jeu au
théâtre. Hier les acteurs troublés par la présence de Mme Daudet, ont très
mal joué, et la scène de Mme Bourjot avec son amant, et la scène du père
Mauperin avec Denoisel, ont paru longues, si longues, que tout le monde
semblait désespéré, et Porel plus que les autres. Aujourd'hui changement
complet, on est à la confiance, à l'espérance. La pièce paraît destinée à
un succès, et Porel, tout guilleret, les yeux émerillonnés, s'écrie: «Ça
va! ça va!»
* * * * *
_Mardi 16 novembre_.--Savoir marcher, savoir respirer au théâtre: ce sont
des acquisitions qu'il faut des années entières pour posséder.
* * * * *
_Mercredi 17 novembre_.--Répétition générale à deux heures. Mauvaise
impression produite dans la salle, sans que je m'en doute trop, par la
scène châtrée de Bourjot, que Céard supprime, sur la crainte, exprimée par
Zola, que la scène ne soit accrochée.
* * * * *
_Jeudi 18 novembre_.--Et me voici, avec les Daudet, dans la loge de Porel,
à la première de la pièce, tirée par Céard de RENÉE MAUPERIN. Une salle
dont la froideur, aussitôt l'entrée en scène de Cerny et de Dumény, se
dissipe, et qui s'amuse franchement et prend plaisir à l'esprit de la
pièce. Applaudissements, rappels: tout ce qui peut faire espérer un grand
succès.
Les Daudet sont le parrain et la marraine de ma pièce, et l'on soupe
chez eux, où il y a quatre tables, dans la salle à manger, et une table
dans l'antichambre pour les jeunes gens. Tendres et affectueuses
congratulations entre moi et Porel, auquel je suis tout heureux d'apporter
un succès, et qui me dit gentiment: «Vous savez, vous êtes maintenant chez
vous à l'Odéon!»
Souper égayé par la réussite de cette première, par l'espérance de cent
représentations--et les imitations de Gibert, cette délicate et aiguë
blague de Parisien pourri.
* * * * *
_Vendredi 19 novembre_.--Ce matin, presse exécrable. Au fond le débat est
au-dessus de la pièce. On ne veut pas de faiseurs de livres au théâtre, et
il y a une espèce de colère froide chez les journalistes, affiliés aux
gens de théâtre, de voir des romanciers prendre possession de l'Odéon...
Et cette pauvre Renée je la crois décidément assassinée!
Ce soir, je trouve Porel dans son cabinet, tout, tout seul, assis dans sa
chaise curule, les bras tombés autour de lui, et qui m'accueille par ces
mots: «A-t-elle été assez mauvaise la presse, le _Petit Journal_, le _Gil
Blas_... C'est indigne... Ils se gardent bien d'avouer le succès d'hier...
Ça tue la location.»
Et je vais l'attendre dans sa loge, où il m'a promis de venir, et où il ne
vient pas.
Une salle intéressante pour l'observateur. Une salle qui n'ose ni rire,
ni applaudir. Des entr'actes où l'on n'entend ni parler, ni remuer, ni
souffler même: une salle en pénitence, un monde consterné, appréhendant de
se livrer à la moindre manifestation de vie quelconque, comme si on allait
le gronder. C'est vraiment beau, le manque de jugement personnel du
Parisien éclairé, asservi absolument au jugement du journal qu'il lit.
* * * * *
_Samedi 20 novembre_.--Jour de ma fête. Ce soir, à l'Odéon, avec les
Daudet. Salle presque vide. Daudet va trouver Porel et me le ramène. Il se
montre charmant, caressant, parle de l'intention qu'il a de reprendre,
dans le courant de l'année, HENRIETTE MARÉCHAL. On ne peut, n'est-ce pas,
continuer à lui demander de jouer une pièce, qui a fait 700 francs hier,
1 000 francs aujourd'hui, et où il n'y a aucune location d'avance.
* * * * *
_Mardi 23 novembre_.--Sarcey, à ce qu'il paraît, a reçu des lettres qui
lui reprochent d'avoir trop violemment éreinté RENÉE MAUPERIN, et loué
extravagamment le PÈRE CHASSELAS. Il s'excuse en disant, que dans la pièce
et dans mon roman, il y a des _prétentions littéraires_. Or un auteur qui
a un idéal d'art élevé, qui s'efforce d'écrire, et de créer des types
nouveaux, quand même il ne réussirait pas... c'est une raison pour tuer
son oeuvre. Mais, vive, vive le _gagneur d'argent_, vive l'homme qui fait
du métier, sans aucune aspiration. Est-ce l'aveu chez ce critique du
_Temps_, d'une critique assez basse.
* * * * *
_Jeudi 25 novembre_.--Aujourd'hui Daudet laissait éclater son étonnement
de la phrase de mon JOURNAL, que les spectacles de la nature sont toujours
pour moi, un rappel d'une chose d'art, s'écriant que lui, il n'est pas du
tout, du tout artiste... mais homme d'humanité!
Là-dessus, sa femme fait l'aveu que les cirques, les clowns, les tours
de force, n'avaient autrefois aucun intérêt pour elle, et que c'était
seulement depuis qu'elle avait lu les FRÈRES ZEMGANNO, que l'idéalité mise
par le livre, dans ces réalités vulgaires, lui avait fait prendre un
vrai plaisir à ces représentations;--et elle ajoutait que la vision de
certaines choses ne se faisait chez elle, que par la voix de l'art.
* * * * *
_Dimanche 28 novembre_.--Aujourd'hui, je lis dans les journaux, que RENÉE
MAUPERIN va être remplacée par des pièces classiques, où jouera Dupuis.
* * * * *
_Lundi 29 novembre_.--Propos de petit monde: «Madame me permettra-t-elle
ma petite réflexion? Que Madame me laisse mon libre arbitre pour faire le
feu!»
* * * * *
_Mardi 7 décembre_.--Mon goût, depuis quelque temps, subit une
transformation. Il n'aime plus autant le joli, le fini des objets japonais,
il est séduit par la barbarie de quelques-uns de ses produits d'art
industriel, notamment par le fruste, la brutalité, la coloration crûment
puissante.
Au dîner de Brébant de ce soir, quelqu'un dit au sujet de la future
nomination de Floquet au ministère: «Avec Floquet, la France est
complètement isolée, donc pas de guerre, et la haute banque est absolument
pour lui.»
Charles Edmond parlant de tous les documents, que Louis Blanc a eus entre
les mains, pour son HISTOIRE DE DIX ANS raconte, comment lui sont venus
ceux concernant la duchesse de Berry, pendant sa captivité à Blaye.
Louis Blanc avait entendu dire, qu'un nommé X***, qui fut un moment le
médecin de la duchesse de Berry, avait tenu un journal... Ce médecin
demeurait en province. Il lui écrit, et lui demande la permission de lui
faire une visite. Il est invité, et très bien reçu, et passe quelques
jours chez lui, sans que son hôte fasse la moindre allusion au sujet de sa
visite. Le médecin était marié, et avec le ménage, vivait un monsieur, qui
avait l'air de mener toute la maison.
Enfin un soir, Louis Blanc devant partir le lendemain de très grand matin,
fait ses adieux au médecin, et le remercie chaudement de son amicale
hospitalité. Le médecin le regarde dans les yeux, et lui dit à
brûle-pourpoint: «Qu'est-ce que vous avez remarqué ici?» Phrases banales
de Louis Blanc sur le charme de la maison. L'autre l'interrompt,
s'écriant: «Allons, vous avez bien vu ce que cet homme est ici!» Et il
sort de sa bouche un flot de paroles colères, qu'il termine ainsi: «Oui,
cet homme me tue... me rend tout impossible... je ne vous parlais pas de
ce journal, parce que je voulais en faire un livre... mais je sens que,
lui là, je ne pourrai jamais le faire... Vous me paraissez un galant
homme. Mon manuscrit, je vous le donne... Faites-en ce que vous voudrez.»
C'est ainsi que l'exaspération du cocuage, chez un mari bonasse, mit, aux
mains de Louis Blanc, ce précieux document.
* * * * *
_Jeudi 9 décembre_.--Au Musée du Louvre. Tous les chefs-d'oeuvre anciens,
où les critiques voient du soleil, de la chair illuminée de lumière, m'ont
paru bien tristes, bien blafards, bien noirs, et d'un artifice d'art bien
surfait. Cette humanité peinte me semblait une figuration d'hommes et de
femmes, ayant la jaunisse dans la demi-nuit d'une cave.
Et je vais à la nouvelle salle. Oh! les ENFANTS D'ÉDOUARD, quelle peinture
de paravent! Et la pauvre chlorotique peinture métaphysique d'Ary
Scheffer! Et le portrait de M. Cordier par Ingres, et ce bon dessin rond
et bêta, sans jamais aucun ressentiment, de ce dessinateur impeccable,
qui, dans cette salle, donne un goitre à Angélique, et estropie, dans un
dessin inénarrable, la cuisse gauche de sa baigneuse.
En fait de portraits, un beau portrait de Napoléon au pont d'Arcole,
par Gros, délavé dans cette huile couleur d'ambre, qu'affectionnait la
peinture de Rubens, et le portrait de Denon par Prud'hon, d'un merveilleux
modelage, et dont la pâleur rosée a quelque chose de la fleur d'un pastel.
De Delacroix, une fière esquisse de lui-même, et son DANTE ET VIRGILE,
avec l'admirable torse du damné verdâtre, flottant sur les ondes noires.
Un étonnant paysage de Rousseau: le MARAIS DANS LES LANDES, paysage qui
fait paraître simplement _gentillets_ les paysages de Daubigny, de Troyon
et autres. Corot perdant beaucoup, et montrant le procédé et la blague
idyllique de la nature. C'est du paysage parfois bon à encadrer les
paysans de George Sand. Et c'est, je crois, tout.
* * * * *
_Vendredi 10 décembre_.--Aujourd'hui RENÉE MAUPERIN disparaît de
l'affiche, aujourd'hui commencent à paraître les réclames de la FEMME AU
DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
J'apprends que Berthelot est nommé ministre de l'Instruction publique. En
dépit de mes relations amicales, et de ma haute estime pour la valeur
personnelle de l'homme, je crois que le choix d'un savant, comme ministre
de l'Instruction publique, est le choix qui peut être le plus hostile
aux hommes de lettres: car un savant est à la fois tout plein de mépris
pour leurs travaux, et tout à la fois un peu jaloux de leur renommée
retentissante.
Après tout qu'est-ce que ça me fait, si j'avais une faveur à lui demander,
ce serait de me rayer de la Légion d'honneur.
* * * * *
_Samedi 11 décembre_.--_À mon idée_--je lis cela aujourd'hui au-dessus de
la boutique d'un marchand de vin de Boulogne. Je trouve que c'est bien une
parole d'ivrogne, transformée en enseigne.
Si je redevenais jeune, il y aurait des femmes inconnues avec lesquelles
je coucherais, séduit par le mystère de la maison qu'elles habitent. C'est
une pensée qui me vient aujourd'hui dans une longue promenade à travers la
banlieue.
Si quelqu'un fait un jour ma biographie, qu'il se persuade qu'il serait
d'un grand intérêt pour l'histoire littéraire et la réconfortation des
victimes de la critique des siècles futurs, de donner sur chacun de nos
livres, les extraits les plus violents, les plus forcenés, les plus
négateurs de notre talent. C'est bien dommage qu'un tel livre n'ait pas
été fait pour tous les hommes de talent de ce siècle, à commencer par les
éreintements sur Chateaubriand, à continuer par ceux sur Balzac, Hugo,
Flaubert.
La chose que voit avant tout dans la littérature, un universitaire:
c'est une fonction, un traitement, et c'est pour cela qu'en général un
universitaire n'a pas de talent. La littérature doit être considérée comme
une carrière qui ne vous nourrit, ni ne vous loge, ni ne vous chauffe,
et où la rémunération est invraisemblable, et c'est seulement quand on
considère la littérature ainsi, et qu'on y entre, poussé par le diable au
corps du sacrifice, du martyre, de l'amour du beau, qu'on peut avoir du
talent.
Et aujourd'hui, que ce n'est plus un métier de meurt-de-faim, que les
parents ne vous donnent plus votre malédiction comme homme de lettres, il
n'y a plus, pour ainsi dire, de vraie vocation, et il se pourrait qu'avant
peu de temps, il n'y ait plus de talent.
* * * * *
_Dimanche 12 décembre_.--On parlait de titres de livres, et de la
fascination des titres de livres bêtement sentimentaux sur les femmes d'en
bas. À ce propos, quelqu'un raconte, avoir ramené chez lui, une fille du
quartier Latin, saoule, qui, à la vue sur sa commode d'un livre, ayant
pour titre: THÉRÈSE, s'écriait, la gueule tournée par la pocharderie: «Si
ça s'appelait PAUVRE THÉRÈSE, je lirais ça, toute la nuit!»
Gibert, avec une langue technique, qui donne les plus grandes jouissances
aux amateurs de l'expression, une langue juste, précise, peinte, parle de
cette voix artificielle, de cette voix de tête ou de nez, que certains
chanteurs se font: voix métallique à résistance indéfinie, tandis que les
voix naturelles des gens qui chantent avec l'émotion de leur poitrine, est
plus vite cassée.
Un moment, on cause de l'échauffourée de valetaille, qui a eu lieu,
l'année dernière, à un bal chez la princesse de Sagan, cette émeute de
larbins au bas du grand escalier, crachant des injures à leurs maîtres et
à leurs maîtresses, sur ce téléphone, déshonorant les gens demandant leurs
voitures, au milieu des m... et de salauderies ignobles. Une insurrection
salissante de la haute domesticité, qu'il avait fallu réduire par un
bataillon de sergents de ville.
C'est là un caractéristique symptôme d'une fin de société, et ça ferait
bien, comme terminaison d'un roman sur le grand monde.
* * * * *
_Jeudi 16 décembre_.--M. de Rothan vient me lire ce matin, un morceau sur
la diplomatie pendant la guerre de Crimée, que l'a décidé à écrire mon
paragraphe sur la prise de Sébastopol par le ministère des Affaires
étrangères[1].
[Note 1: C'est moi qui ai raconté (JOURNAL DES GONCOURT, vol. 1,
_8 novembre 1860_) que la correspondance du comte de Munster, attaché
militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg, donnant au roi de Prusse tous les
détails du siège, et indiquant le seul point, où Sébastopol pouvait être
pris, correspondance cachée à M. de Mauteuffel son chef de cabinet, et
communiquée par le roi seulement à son ami à M. de Gerlach, le _féodal_,
avait été interceptée et achetée par notre ministère des Affaires
étrangères, moyennant la modique somme de 60 000 francs. Et mon récit a eu
depuis, pour la garantie de son authenticité, la publication à Berlin de
M. Seiffert, le directeur de la Cour des Comptes à Potsdam.]
* * * * *
_Vendredi 17 décembre_.--Un mot du petit Richepin, à la campagne, chez les
Banville.
«Je m'en vais avec la _bourrique_, je m'ennuierai moins qu'avec vous!»
* * * * *
_Samedi 18 décembre_.--Journée fantastique. J'ai reçu hier de Céard un mot,
pour me rendre chez un avocat américain, avenue de l'Opéra--M. Kelly.
--Au premier... Monsieur veut-il l'ascenseur? me jette le concierge.
Grande antichambre, où donnent les portes d'un tas de pièces
entre-bâillées, dans lesquelles l'on sent des gens qui attendent, un
appartement ressemblant à un appartement de dentiste pour mâchoires
impériales. Un groom à l'apparence d'un petit clergyman, nous introduit
dans un salon, aux murs complètement nus, et meublé d'un bureau, de
quelques chaises, et sur la cheminée de deux flambeaux à bougies vertes.
Il s'agit de l'achat de RENÉE MAUPERIN.
Au bout de quelque temps, entrée de Samary de l'Odéon, qui apprend à Céard
et à moi, cette nouvelle invraisemblable, que la pièce est achetée 1 800
francs, par la nièce du chargé d'affaires d'Amérique, qui arrive bientôt,
--ma foi une fort charmante personne--nous baragouinant qu'après avoir
fait gagner beaucoup d'argent aux pauvres, en jouant pour eux, elle veut
en gagner beaucoup pour elle, en jouant RENÉE MAUPERIN.
Et par un nouveau procédé, le traité est aussitôt imprimé sur une espèce
de piano, et l'avocat nous verse l'argent, et nous aide très aimablement
à passer nos paletots.
* * * * *
_Jeudi 23 décembre_.--Presque tous les sculpteurs ont une matérialité
d'ouvriers marbriers, et ils vous surprennent, quand on les trouve comme
Chapu, se livrant à une petite machinette, qui semble un objet de sucre
pour confiseur. C'est ainsi, que nous trouvons Chapu _fignolant_ une
Vérité, écrivant, assise sur la margelle d'un puits, sous le médaillon de
Flaubert.
* * * * *
_Vendredi 24 décembre_.--Je lisais dans Lorédan Larchey, que Goncourt doit
venir de _Gundcurtis_, un vieux mot germain qui signifiait, _combattant_,
_guerrier_. C'est vraiment un nom, que j'ai quelque droit de porter en
littérature.
* * * * *
_Lundi 27 décembre_.--Chez Pierre Gavarni, où je dîne aujourd'hui,
le marquis de Varennes parlant de son ami, M. de Boissieu, l'ancien
courriériste de la _Gazette de France_, l'appelait un _besogneux de
croire_, et il citait cette jolie réponse du moribond à son confesseur,
lui demandant s'il croyait à tel ou à tel dogme: «Je désire passionnément
que ce soit!»