ANNÉE 1885

_Jeudi 1er janvier 1885_.--Un premier jour de l'année, qui a l'apparence

d'un Jour de l'An, dans les Limbes, et se terminant par un dîner

mélancolique, chez les Lefebvre de Béhaine, ces exilés de la diplomatie.

* * * * *

_Samedi 3 janvier_.--Ah, si un parti politique quelconque avait mis à

l'exécution l'idée, que je lui donnais dans ce Journal, l'idée de créer

dans le gouvernement: un MINISTÈRE DE LA SOUFFRANCE PUBLIQUE, que de

choses menaçantes qui sont, ne seraient pas!

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_Lundi 5 janvier_.--Nos arts plastiques, à nous Européens, n'aiment à

représenter que l'animalité supérieure: les féroces, le cheval, le chien.

Nos artistes n'ont pas cette espèce de tendresse, qui porte les artistes

de l'Orient, à dessiner, à sculpter, amoureusement, la _bête_, et toutes

les bêtes: les plus viles, les plus humbles, les plus méprisées, le

crapaud par exemple.

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_Jeudi 8 janvier_.--L'aurais-je jamais cru? le jeune Léon Daudet m'apprend

qu'au collège Louis-le-Grand, l'histoire de la Révolution, s'apprend

dans notre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION ET LE

DIRECTOIRE.

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_Samedi 17 janvier_.--On parle d'About, de son besoin maladif de dire des

méchancetés spirituelles, méchancetés, dont l'émission était toujours

précédée d'une fermeture jouisseuse des yeux, pareille à celle d'un chat

qui boit du lait, savourant d'avance la cruauté de son mot, et qui faisait

s'écrier à Mme About: «Edmond, Edmond!...» comme si elle voulait arrêter

le trait mordant, au fond de la gorge de son mari.

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_Dimanche 18 janvier_.--On vivrait mille ans, qu'un homme doué d'une

intelligence travailleuse, le jour de sa mort, s'apercevrait qu'il n'a

pas fait la moitié de tout ce qu'il voulait faire.

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_Mardi 20 janvier_.--Les pièces à thèse, sont des chinoiseries, rien que

cela. Ce n'est ni une étude vraie de la vie moderne, ni un recueil de

belle écriture, et il n'y a là dedans qu'un travail d'écureuil, et une

dépense de fausse imagination autour d'une situation, tirée par les

cheveux.

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_Jeudi 22 janvier_.--Dîner chez Charpentier, avec les Daudet, Scholl,

Huysmans, Lemonnier.

Scholl, un amusant et brillant ferrailleur de la parole, un verveux et

nerveux causeur, qui, de temps en temps, a des mots qui sont, comme des

coups de garcette, mais donnés toutefois avec une grâce en leur férocité.

Un moment il nous parle, gentiment et spirituellement, d'une danseuse de

corde à laquelle il faisait la cour, concurremment avec le peintre Tissot,

qui, en vieux romantique, accompagnait la belle aux gares de chemin de fer,

tenant d'une main le cerceau dans lequel elle sautait, et de l'autre la

couseuse mécanique, avec laquelle elle avait l'habitude de _rapetasser_

ses costumes.

Et à propos de cirque, il nous cite un original, un Américain, qui,

aussitôt arrivé dans un pays qu'il ne connaissait pas, allait au cirque,

payait un dîner à la troupe, s'assurant, au prix de ce dîner, un cornac,

qui l'introduisait partout, et lui faisait voir tout ce qu'il y avait de

curieux, là où il faisait séjour.

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_Dimanche 25 janvier_.--Aujourd'hui Daudet et sa femme viennent me voir,

viennent étrenner mon _grenier_. Ils restent longtemps, très longtemps,

jusqu'au crépuscule, et dans le tête-à-tête et dans l'ombre, l'on cause

avec une tendre expansion.

Daudet parle des premières années de son mariage, me dit que sa femme

ne savait pas qu'il existât un Mont-de-Piété, et lorsqu'elle l'a su, par

une certaine pudeur de la chose, ne le nommait jamais, lui jetant: Vous

avez été là? Le gentil de ceci, c'est que chez cette jeune fille,

bourgeoisement élevée, il n'y eut pas le moindre effarement en cette

nouvelle existence, dans la fréquentation de ce monde de mangeurs de

dîners, de carotteurs de pièces de vingt francs, d'emprunteurs de

pantalons.

Ah par exemple, s'écrie Daudet, la chère petite femme ne dépensait rien,

mais rien du tout pour elle... nous avons encore nos petits livres de

compte de ce temps-là, où à côté d'un louis pris par moi ou par un autre,

il y a, çà et là, de temps en temps, seulement pour elle: omnibus, 30

centimes. Mme Daudet l'interrompt, en disant ingénument: «Je crois

vraiment que je n'étais pas tout à fait développée en ce temps, je ne me

rendais pas compte...» Je penserais plutôt qu'elle avait la foi des gens

heureux et amoureux, la confiance que tout s'arrangerait dans l'avenir.

Et Daudet reprend que, pendant toutes ces années, il n'a rien fait, qu'il

n'y avait alors chez lui, qu'un besoin de vivre, de vivre, activement,

violemment, bruyamment, un besoin de chanter, de faire de la musique, de

courir les bois avec une pointe de vin dans la tête, d'attraper des

torgnoles. Il avoue que dans ce temps, il n'avait aucune ambition

littéraire; seulement c'était chez lui un instinct et un amusement de tout

noter, d'écrire même jusqu'à ses rêves.

C'est la guerre, assure-t-il, qui l'a transformé, qui a éveillé au fin

fond de lui, l'idée qu'il pouvait mourir, sans avoir rien fait, sans rien

laisser de durable... Alors il s'est mis au travail, et avec le travail,

est née chez lui l'ambition littéraire.

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_Lundi 26 janvier_.--Quels diplomates feraient ces marchands juifs.

Aujourd'hui l'un d'eux dépouillant la réserve israélite, et en veine de

confidence, me parlait des conditions avantageuses pour traiter une

affaire. D'abord il était de toute importance d'avoir sa figure à soi dans

l'ombre et celle de son partner dans la lumière, aussi son fauteuil est-il

arrangé de manière qu'en faisant demi-tour à droite, quand quelqu'un entre

dans son cabinet, il tourne le dos à la fenêtre. Mais cela est pratiqué

par les chefs de bureau malins. Où il se montrait tout à fait supérieur,

mon marchand, c'est lorsqu'il parlait de l'utilité de faire attendre

longtemps l'homme, qui est venu pour une affaire, parce que, dans

l'attente, l'homme s'amollit, que les arguments qu'il a tout prêts, en

montant l'escalier, à l'appui de ses prétentions, ces arguments perdent

leur conviction entêtée dans le travail de l'impatience nerveuse, que son

boniment préparé d'avance, lui-même se désagrège,--et qu'enfin le vendeur

d'une chose, qui a attendu trois quarts d'heure, est tout près d'une

concession, qu'il n'aurait peut-être jamais faite, si on l'avait reçu tout

de suite.

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_Mercredi 28 janvier_.--Ozy disait, en parlant de la pauvreté des moyens

amoureux de deux illustres hommes, qui l'avaient aimée: «Ce sont, vous

savez, des _cérébraux!_

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_Dimanche 1er février_.--Aujourd'hui, inauguration de mon _grenier_. Il

est venu une quinzaine d'hommes de lettres. Gayda qui avait eu l'amabilité

de me demander à faire un article au _Figaro_, sur cette première réunion,

arrive à cinq heures, disant qu'il a été forcé de faire l'article avant de

venir: Blavet, le _Parisis_ en chef, dînait, croit-il, ce jour-là, dans

la banlieue.

Daudet a une originale comparaison. Il dit que la cervelle de Renan

ressemble à une cathédrale désaffectée du culte, qui contient du bois, des

bottes de paille, un tas de choses quelconques, mais tout en conservant

son architecture religieuse.

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_Lundi 2 février_.--Je lis, ce matin, dans le Figaro, l'article de Gayda.

J'avais à ce qu'il paraît hier, chez moi, au milieu du _tout Paris_, des

gens dûment brouillés, et qui ne consentiraient à aucun prix à se

rencontrer dans le même salon. Pauvre vingtième siècle, sera-t-il volé,

s'il va chercher ses renseignements sur le dix-neuvième, dans les

journaux!

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_Mardi 3 février_.--Ce soir, en descendant l'escalier de Brébant, Hébrard

jetait ces paroles aux échos: «Ce n'est plus que la politique des bureaux

de tabac. Ce qui a perdu 93, c'est le certificat de civisme, ce qui perdra

ce régime-ci, c'est le certificat de _civetisme_ (allusion au bureau de

tabac de la Civette). Avec les besoins actuels, tout le monde veut des

fonctions... Et à peine un sénateur, un député est-il nommé, que chaque

électeur, apporte sa facture à toucher... Quand un pays en est là, il est

tout près de tomber dans la pourriture.»

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_Dimanche 8 février_.--Cet estropié de Desprez, l'auteur du livre: AUTOUR

D'UN CLOCHER, qui demain va faire un mois de prison, avec sa pauvre figure

anémiée, son toupet en escalade, ses béquilles, me semble en chair et en

os, le bois de Tony Johannot, détaché de la couverture de son DIABLE

BOITEUX.

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_Lundi 9 février_.--Une chose providentielle, chez l'homme--et surtout

chez l'homme intelligent--c'est le mépris qu'il a pour les facultés qu'il

ne possède pas. Il fallait entendre Flaubert parler de l'esprit; et sans

que cela s'exprime par des mots, je sens chez d'autres amis, l'espèce

d'indulgent apitoiement, qu'ils éprouvent pour ma toquade de l'art.

Non, la multiplication des travaux et des occupations de la vie d'un

lettré, vous défend absolument avant la mort, les quelques années de repos

cérébral, de retraite de la vie intellectuelle, qu'il serait si bon

d'avoir.

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_Mercredi 11 février_.--Autant c'est _chafriolant_ d'entendre parler

cuisine, par des gens curieux de nourriture délicate, raffinée, originale,

enfin de petits mangeurs qui ont l'imagination de l'estomac; autant c'est

répugnant, dégoûtant même, d'entendre des _goinfres_ parler _fricot_, avec

les yeux rapetissés d'une chatte qui se gave de mou, et un bout de langue

remueur dans une rotation pourléchante.

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_Jeudi 12 février_.--Il y a vraiment un grand mouvement de presse autour

de la reprise d'HENRIETTE MARÉCHAL, nous verrons ce que ça donnera aux

représentations.

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_Samedi 14 février_.--On crie, ce soir, sur les boulevards, la mort de

Vallès. Zola affirme, chez Daudet, que le pauvre garçon avait la

conscience de son état, le sentiment de sa mort prochaine. Il raconte

qu'au Mont-Dore, où il s'est trouvé avec lui, cet été, il lui arrivait

souvent au milieu d'une causerie animée, de voir tout à coup l'oeil de

Vallès, pris d'un petit tournoiement, et devenir fixe, en arrêt devant le

vide; en même temps que sa parole se taisait, un moment, avec de l'effroi

sur la figure.

C'était terrible, ce regard fixe et ce figement de la vie, dit Zola, qui

ajoute: «La mort de Flaubert, le foudroiement, voilà la mort désirable!»

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_Dimanche 15 février_.--Hier, Mme Daudet se plaignait de la longueur

ennuyeuse des beaux sentiments, en vers:

Oui, lui ai-je dit, ce sont des sentiments qui ont douze pieds.

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_Jeudi 19 février_.--Après une nuit fiévreuse, me voici en route, ce matin,

sur le chemin de Paris.--Déjeuner chez Magny, en ce restaurant encore

tout plein de mon frère et de moi. À une heure, je suis dans les ténèbres

de l'Odéon, d'où jaillit une femme qui me saute au cou: c'est Léonide qui

embrasse son auteur.

Ennui, agaçant, nerveux, d'une répétition, où les rôles ne sont pas sus,

et où la mémoire des acteurs et des actrices, à tout moment, trébuche sur

votre prose.

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_Vendredi 20 février_.--Porel, en cet Odéon, est vraiment admirable pour

la traduction des intentions de l'auteur par des intonations, des

mouvements, des gestes, des suspensions, des arrêts, des temps, qu'il

imagine et indique à tout son monde. C'est vraiment de par lui, au théâtre,

une très intelligente et très littéraire mise en scène de l'intime et de

l'_abscons_ des passions. Il est même des infiniment petits, auxquels il

sait donner un dramatique tout particulier, par mille détails ingénieux,

venant d'une observation en perpétuel éveil: ainsi la lecture du journal

par M. Maréchal, au troisième acte.

* * * * *

_Samedi 21 février_.--C'est vraiment amusant de voir ses imaginations,

prendre une consistance en chair et en os, sa prose, se changer en

mouvement, en de l'action,--enfin le froid imprimé, dont on est l'auteur,

devenir de la vie.

* * * * *

_Lundi 23 février_.--Dans le premier journal que j'ouvre, je tombe sur ce

fait divers, que les machinistes à l'Odéon ont passé la nuit à _équiper_

le décor du Bal Masqué.

En arrivant au théâtre, mon oeil, dans le jaune des affiches, est de suite

attiré par le blanc, au milieu duquel se lit: HENRIETTE MARÉCHAL, annoncée

pour samedi, et pour dimanche en matinée.

Répétition retardée par l'enterrement d'Élise Petit, cette toute jeune

ingénue, blonde, morte des suites d'une couche. Je m'en vais lire, au

murmure de la fontaine de Médicis, dans le soleil d'un entre-deux de

giboulées, un cruel article sur Banville, de Lemaître, je m'en vais voir

mon portrait de Bracquemond au Musée du Luxembourg, portrait, que je ne

sais pourquoi, le conservateur n'a pas indiqué sous mon nom. Je reviens à

l'Odéon, et en attendant que commence la répétition, je m'amuse à voir

mettre en place le décor du corridor de l'Opéra, devant un machiniste en

chef morose, accompagné en chacun de ses pas, par un bouledogue trapu, et

comme écrasé sur les planches de la scène,--homme et bête à la silhouette

fantastique.

Enfin commence la répétition du premier acte, et les figurants manquant

d'animation, de remuement, de grouillement, Porel leur dit: «Mais, mes

enfants, vous n'avez donc jamais vu de boîtes d'asticots?»

* * * * *

_Jeudi 26 février_.--«Des bottines vernies!... vous mettrez des bottines

vernies!... mais vous aurez l'air d'un étudiant sur son _trente-deux_!...

C'est étonnant, que vous ne puissiez pas vous habituer à ressembler à des

gens du monde!» C'est Léonide Leblanc, qui interpelle ainsi le jeune

Lambert, et le mépris qui sort de la bouche de la femme, qui a été aimée

par des princes, pour le jeune premier du quartier Latin, ne se peut noter.

Daudet comparait, ces jours-ci, l'intérêt qui se fait forcément entre un

auteur et ses interprètes, à l'intimité qui s'établit entre passagers et

matelots sur un vaisseau, pendant une tempête. La comparaison est assez

juste. On est tout à _tu_ et à _toi_, et l'on ne se connaîtra plus dans

trois mois.

Céard est venu, ce matin, me lire la petite notice, qu'il a écrite, pour

l'en-tête des lettres de mon frère. De l'écriture d'une grande distinction

et d'une tendresse de coeur, qui me remplit d'émotion.

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_Vendredi 27 février_.--De temps en temps, une remarque fine de Porel sur

son monde, sur les acteurs. À propos de la rentrée de Chelles, en courant,

au troisième acte, il dit: «Ils ne sont pas observateurs pour un sou, on

court au chemin de fer, mais quand on l'a manqué, on revient tout

lentement.» Et encore à propos des portes, qu'ils ne ferment jamais: «Ils

sont toujours des élèves de la tragédie, des gens qui ont grandi dans des

maisons, où les portes se ferment par procuration. Ils ne se doutent pas

de la petite note de la vie moderne, que ça donne à une scène, le monsieur

qui ferme la porte, par laquelle il entre.»

«Ne croyez-vous pas, que comme consul à Caracas, je ne devrais pas porter

une décoration étrangère... une décoration ridicule... la décoration du

_lapin blanc de Sumatra_?» C'est Lambert aîné, me parlant sur un ton de

blague, mais au fond très désireux d'avoir un ordre étranger à sa

boutonnière. Et quelques instants après, c'est Chelles, qui avec toutes

sortes de circonlocutions timides, me demande, si je ne crois pas, que

pour bien établir la grande position d'industriel de M. Maréchal, il ne

serait pas bon qu'il fût décoré de la Légion d'honneur.

* * * * *

_Samedi 28 février_.--Répétition en costumes. L'acte du bal, joué avec

la froide solennité d'un divertissement de tragédie. Désaffection de cet

acte, et espèce d'horripilement de son esprit, qui dans ces bouches

_odéonesques_, ne me semble plus de l'esprit.

Porel, avec lequel je dîne, ce soir, parle d'un individu excentrique qu'il

a connu, un homme à la fois spirite et masseur, et qui l'invitait à son

mariage, par ce billet à l'étrange rédaction: «Si mon tailleur _ne fait

pas la bête_, je me marierai samedi!» Et le samedi, il trouvait son

monsieur, donnant le bras à une femme très bien, et de tout neuf vêtu, et

orné d'un râtelier resplendissant, qui empêchait un moment Porel de le

reconnaître--râtelier que pas plus que son habit, il n'avait payé. Et

Porel était instantanément _tapé_ de vingt francs, pour payer la voiture

qui avait amené le couple à la mairie.

* * * * *

_Dimanche 1er mars_.--Aujourd'hui Platel (_Ignotus_ du _Figaro_) est venu

ce matin pour me _pourctraiturer_. Je l'ai connu, fréquenté à ce qu'il

paraît, au moment de nos débuts littéraires, mais il m'était complètement

sorti de la mémoire.

C'est un gros garçon, à l'encolure d'un propriétaire foncier vivant sur

ses terres, avec un rien de l'air d'un ahuri et d'un mystique. Il fera son

article de demain avec des phrases mal entendues, pendant vingt

minutes,--mal entendues dans la préoccupation du _ver rongeur_ qui l'attend

à la porte, et de son déjeuner en retard, au moins d'une heure.

Je suis vraiment étonné de trouver chez cet homme, qui malgré tout ce

qu'on dit, a des expressions d'observateur, quelquefois de voyant, et qui

a fait, selon moi, un très remarquable article sur les _Clarisses aux

pieds nus_, je suis étonné de trouver un reporter ordinaire, avec ses

qualités d'ignorance, sa brouillonnerie de cervelle, et encore, avec des

yeux si fermés aux choses d'art.

* * * * *

_Lundi 2 mars_.--Avant de me lever, au petit jour, je réfléchissais dans

mon lit, au sujet d'HENRIETTE MARÉCHAL, que si je continuais à faire du

théâtre, je voudrais le balayer de tout le faux lyrisme des anciennes

écoles, et remplacer ce lyrisme par la langue _nature_ de la passion.

Ce matin, corrigeant les épreuves des lettres de mon frère, il se

trouve que je corrige la feuille contenant les lettres écrites, sur la

représentation d'HENRIETTE MARÉCHAL, de 1865.

* * * * *

_Mardi 3 mars_.--À mon réveil, lecture d'un article de l'_Événement_, qui,

sous des formes polies, et, avec des révérences même, révèle une sourde

hostilité. Lecture suivie de la lecture d'un article du _Gaulois_, qui

imprime en tête du journal, un appel aux républicains à _resiffler_ ce

soir, notre pièce: appel signé Charles Dupuy, l'un des signataires du

manifeste, du 7 décembre 1865, dans lequel ce lettré sévère, s'exprime

dans cette étonnante prose: «_Nous savons chiffonner d'une main osseuse la

guimpe des vieilles Muses, et nous accrocher, quand nous voulons rire, à

la queue des lourds satyres, amoureux de la joie et de la folie. Est-ce

une raison pour ne pas crier: Pouah, quand la fange tente d'éclabousser

l'art. Nous n'aimons pas voir sa robe s'accrocher au clou du lupanar, et

toute débraillée, titubant à travers les ruisseaux, voir la Muse, le

stigmate au front de l'Impudeur, s'en aller, psalmodiant des rapsodies

sans nom, parmi lesquelles rien ne transpire, ni vérité, ni style, ni

inspiration_...» C'est drôle vraiment l'appel de ce Charles Dupuy, dans le

journal conservateur par excellence. Allons, il faut qu'il y ait bataille

autour de notre nom, jusqu'au bout de la vie du dernier des deux frères,

et que je ne puisse, à la faveur et sous le bénéfice de mes soixante ans

bien sonnés, remporter un succès, où je n'aie la bouche amère, un succès

qui ne soit une meurtrissure de mon être moral. Curieuse la perpétuité de

ces haines littéraires! Elles nous ont jeté à la porte du théâtre, où

certainement nous aurions fait quelque chose, et quelque chose de neuf;

elles ont tué mon frère,--et ces haines ne sont pas désarmées.

Au fond, cet article du _Gaulois_ me donne le _trac_. Car si ce soir, il y

a quelques sifflets, avec tout ce qu'il y aura dans la salle de mauvaises

dispositions latentes, chez la plupart de mes confrères, c'est une partie

compromise, un _four_ quoi, encore. Le fait est que j'ai peur pour ce soir,

et que je me couche jusqu'au dîner. C'est ma ressource dans les grands

embêtements de la vie. Je ne trouve pas le sommeil, mais j'obtiens une

espèce d'engourdissement, en la nuit de ma chambre fermée, dans laquelle

mon ennui se formule à ma pensée, d'une manière moins distincte, plus

vague, plus estompée.

Il est cinq heures. J'avais le projet de dîner dans un restaurant de la

rive droite, où je serais sûr de ne rencontrer âme qui vive de ma

connaissance, puis battre jusqu'à neuf heures, les rues désertes dans le

voisinage de l'Odéon. Mais il pleut à verse, et mon tête-à-tête avec

moi-même m'est triste et insupportable.

Je me sens le besoin de vivre jusqu'à l'heure du spectacle, avec des gens

qui m'aiment. Aussitôt donc dans un fiacre par une pluie battante, un

fiacre traîné par un cheval qui boite, mené par un cocher qui ne sait pas

son chemin, et je passe par des rues désolées, où j'entrevois au-dessus

d'une boutique, comme au travers d'un _aquarium_ abandonné, et au milieu

d'une lueur de gaz, qui a l'air d'éternuer: _Madame Dieux, réparation de

toutes sortes de bandages_.

«Voulez-vous me donner une assiette de soupe, dis-je au ménage, en entrant

dans le cabinet de Daudet?

Et me voilà dans le réconfort et la chaleur affectueuse d'une maison amie,

et nous dînons sur le bout de la table, où déjà est dressé le souper donné

en l'honneur de la reprise d'HENRIETTE MARÉCHAL.

Je laisse les Daudet entrer tout seuls à l'Odéon. Moi, j'erre autour du

bâtiment lumineux, éclairé _a giorno_, sans oser y entrer, attendant la

fin du premier acte que je redoute, songeant à la princesse qui est dans

l'avant-scène, et que je m'imagine insultée, engueulée, dans ces bouffées

de bruit qui jaillissent, par instants, des portes et des fenêtres fermées

du théâtre. Enfin je n'y peux tenir, après dix tours de l'Odéon, je me

décide à pousser la porte battante de l'entrée des artistes, je monte

l'escalier, demandant à Émile:

--Est-ce qu'elle est bonne, la salle?

--Excellente!

La réponse ne me rassure qu'à moitié, et je descends encore pantelant dans

les coulisses, où le bruit brisé des applaudissements me semble, dans le

premier moment, des sifflets. Mais ce n'est qu'une seconde que dure cette

impression. Ce sont vraiment bien des applaudissements, des

applaudissements frénétiques sur lesquels tombe la toile du premier acte.

Et les autres actes, la pièce marche admirablement, avec cependant un

tantinet de froideur au second acte, qui avait été le succès de la

répétition générale, mais avec une ovation enthousiaste au troisième.

La princesse qui m'a fait demander, et que j'ai refusé d'aller voir dans

la salle, vient me trouver avec son monde, au foyer des acteurs, et un

peu grisée par des bravos me dit: «C'est superbe, c'est superbe... si on

s'embrassait?»

Et après des embrassades des uns et des autres, on s'achemine chez Daudet,

où l'on me donne la place du maître de la maison. Et l'on soupe au milieu

d'une douce gaîté, et de l'espérance de tous que mon succès va ouvrir à

deux battants la porte au théâtre réaliste.

En rentrant à quatre heures chez moi, Pélagie qui se relève, me confirme

le succès de ce soir, disant, qu'un moment, elle et sa fille ont craint

que les troisièmes galeries, toutes remplies d'étudiants et de jeunes gens,

ne leur tombassent sur la tête dans le délire des trépignements.

* * * * *

_Mardi 3 mars_.--Un excellent _Figaro_. Le reste de la presse assez

ergoteuse, déclarant que ma pièce est une oeuvre ordinaire, où cependant

se rencontrent une certaine délicatesse, et un style sortant de l'écriture

courante des drames de tout le monde... En lisant les journaux, je suis

frappé par la sénilité des idées et des doctrines chez les critiques

dramatiques. Parmi ces messieurs s'est maintenue, de la façon la plus

orthodoxe, la religion du _vieux jeu_. Chez les critiques littéraires, une

transfusion de jeune sang s'est faite, et les plus arriérés, les plus

inféodés au classicisme étroit, sont moins fermés, plus ouverts aux choses

nouvelles de la littérature, tandis que les critiques dramatiques, surtout

ceux des petits journaux populaires, des petits journaux illustrés, sont

restés de vrais critiques du temps de la Restauration.

Oh, la grande place à prendre pour un jeune lettré, spirituel, méchant

avec talent, qui intitulerait un article, paraissant toutes les semaines:

_La critique de la critique_, et ferait ressortir les trop fortes âneries

de ces messieurs!

* * * * *

_Jeudi 5 mars_.--Ce soir à l'Odéon, troisième représentation d'HENRIETTE

MARÉCHAL. Salle trouée de grands vides. Spectateurs de glace. Léonide

enrouée à ne pas l'entendre. Porel, dans sa loge d'avant-scène où

j'entends la pièce, s'écrie: «Bon, une voix de bronchite!... la pièce est

fichue, si nous sommes forcés de la suspendre quatre ou cinq jours.» Et

l'on est contraint de faire une annonce, pour solliciter l'indulgence du

public.

* * * * *

_Samedi 7 mars_.--Je ne sais qui m'appelait hier «triomphateur». Il est

drôle mon triomphe, drôle vraiment! Toute la journée je me suis dit: «Il

faut aller ce soir à l'Odéon... il faut par ma présence encourager,

échauffer mes acteurs... mais dans la perspective de trouver une salle

comme celle d'avant hier, je n'ai pas le courage de me rendre à l'Odéon.

* * * * *

_Dimanche 8 mars_.--Ce soir, salle bondée de spectateurs. Applaudissements

frénétiques. Léonide heureuse de sa voix à moitié retrouvée, me montre

avec orgueil son dos, où il n'y a plus de peau par la morsure des _taxia_.

Chelles m'annonce cent représentations. Et de désespéré, que j'étais en

arrivant, je m'en vais _réespérant_. Dans les choses théâtrales: c'est

abominable ces hauts et ces bas, et sans transition aucune.

* * * * *

_Lundi 9 mars_.--Lettre de Porel, qui m'apprend que l'Odéon a fait hier

avec la matinée, près de 7 000. Lettre de Debry, agent de la société des

auteurs dramatiques, qui m'annonce que Mme Favart accepte mes conditions

pour une tournée en province.

* * * * *

_Mardi 10 mars_.--Ce matin, dans le lit, ruminement des mauvais articles

d'hier et d'aujourd'hui, et l'indignation de cet article de Bigot, du

_Siècle_, qui cherche à me faire siffler, en proclamant que l'adultère de

ma pièce est plus immoral que les adultères de toutes les autres pièces,

et en donnant à entendre que le frère aîné est un maquereau.

Au fond, il n'y a pas à se le dissimuler, la pièce a du plomb dans l'aile.

* * * * *

_Jeudi 12 mars_.--Dans le montage fiévreux de la pièce, dans le coup de

fouet des répétitions, dans l'émotion de la première, je n'avais pas

conscience de la fatigue cérébrale; aujourd'hui, elle se fait sentir, et

tous les matins je me réveille la tête lourde.

Exposition de Delacroix aux Beaux-Arts. Je n'ai pas d'estime pour le génie

d'Ingres, mais je l'avoue je n'en ai guère plus pour le génie de Delacroix.

On veut que Delacroix soit un coloriste, je le veux bien, mais alors c'est

le coloriste le plus inharmonique qui soit. Il a des rouges de cire à

cacheter de papetiers en faillite, des bleus à la dureté du bleu de Prusse,

des jaunes et des violets pareils aux jaunes et aux violets des vieilles

fayences de l'Europe, et ces éclairages de parties de nu avec des hachures

de blanc pur, sont, je l'ai déjà dit, tout ce qu'il y a de plus

insupportable, de plus cruel pour l'oeil.

Quant au mouvement de ses figures, je ne le trouve jamais naturel, il est

épileptique, toujours théâtral, pis que cela: caricatural! et ces figures

ont tout à fait la gesticulation des cabotins ridicules, dans les

lithographies de Gavarni.

Je ne lui reconnais absolument qu'une qualité, c'est le grouillement d'une

foule, comme dans le «Massacre de Liège», comme dans le «Boissy d'Anglas»,

et où l'exagération de la mimique de chacun, disparaît dans le mouvement

général de tous.

Au fond, un vrai peintre n'est jamais, dans ses tableaux, un illustrateur

de littérature. Il peint les choses lui tombant sous la vue, des hommes,

des femmes, des paysages, des étoffes, que sais-je, mais, il va très peu

chercher les motifs de sa palette dans les bouquins. Un peintre

littéraire--on pourrait formuler cet axiome--est toujours un peintre

incomplet--et cela depuis Delaroche jusqu'à Eugène Delacroix.

Enfin aujourd'hui, le grand peintre m'apparaît, comme un Beaulieu, comme

ce romantique cocasse du pinceau.

Daudet, parlant, ce soir, du bien-être de la vie de son fils aîné, que

celui-ci trouve tout naturel, raconte qu'il était passé avec lui dans la

journée, devant la fontaine du Luxembourg, et que la fontaine lui avait

rappelé, aujourd'hui, ce souvenir.

Un jour de l'année de ses dix-sept ans, un jour d'hiver où il n'avait pu

payer sa chambre, et où on lui avait refusé sa clef, il fut contraint de

se promener toute la nuit, pour qu'on ne le ramassât pas, et le matin, en

face de cette fontaine, quand il était mort de fatigue et de froid, il eut

la chance de rencontrer un ami qui lui donna la clef de sa chambre, et le

bonheur inappréciable de se fourrer dans un lit encore chaud.

* * * * *

_Samedi 14 mars_.--La reprise d'HENRIETTE MARÉCHAL, de cette pauvre et

innocente pièce, sans grande audace, sauf dans le premier acte, a fait

revivre dans la presse, les haines que mon frère et moi avions fait naître,

au plus beau temps de notre littérature bataillante. Un journal disait,

ces jours-ci, en parlant de la pièce: «Les honnêtes gens écoutaient muets,

consternés!» Hier le _Journal illustré_, je crois, et qui par parenthèse

donne nos portraits, imprimait: «Si ce théâtre devait réussir, il faudrait

détruire le théâtre.» Pourquoi, mon Dieu! Vraiment, il y a une imbécillité

dans l'exaspération de ces gens, tout à fait incompréhensible.

* * * * *

_Mardi 17 mars_.--Une note que j'ai oublié d'intercaler, en bas des

LETTRES de mon frère, sur mon oncle de Neufchâteau, l'ancien officier

d'artillerie, le représentant des Vosges, en 1848.

Mon oncle était le plus honnête homme et le meilleur des êtres, mais avait

emporté de l'École polytechnique, en même temps que le républicanisme,

l'illogisme du raisonnement particulier à tous les forts en _x_ sortis de

cette école. Il ne portait pas dans la vie courante, le nom nobiliaire de

son père, mon grand-père, le député du Bassigny en Barrois à la

Constituante, ne voulant être appelé que M. Huot. Mais dans les actes

solennels de la vie, dans le contrat de mariage de sa fille, il faisait

écrire par le notaire et signait: Huot de Goncourt.

* * * * *

_Mercredi 18 mars_.--Dans la correction des épreuves des LETTRES de mon

frère, quand je le retrouve au collège, écrivant un drame en vers sur

Étienne Marcel, cela me rappelle que, quelques années avant, dans ce même

collège, en rhétorique, j'envoyais à Curmer une monographie de «La

Cuisinière» pour les FRANÇAIS PEINTS PAR EUX-MÊMES, puis, que je faisais

une «Histoire des Châteaux au moyen âge» pour entrer à la Société

d'Histoire de France, tandis que mon frère continuait à versifier et à

_fantaisier_. C'est curieux ce qu'a produit, plus tard, cet amalgame de

tendances et de goûts différents de l'esprit.

«Le mérite de mes livres, disait sérieusement un bibliophile, qui vient de

vendre sa bibliothèque,--très cher: le mérite de mes livres, c'est qu'ils

n'ont jamais été ouverts.»

* * * * *

_Jeudi 19 mars_.--Elle est vraiment originale, cette pensée du Japonais

Hayashi, qu'il émettait hier: «Pour les idées philosophiques, nous

ressemblons un peu, nous les Japonais, à un collectionneur ayant une

vitrine, et n'y introduisant que les choses qui le séduisent tout à fait,

sans trop se demander au fond le pourquoi de cette séduction.»

* * * * *

_Vendredi 20 mars_.--Un des _leader_ du parti républicain, dans un dîner,

où il y avait quelques _droitiers_, formulait, à ce qu'il paraît, un _De

profundis_ prochain de la République, à peu près en ces termes. Une

jeunesse hostile à l'Empire avait cru à deux choses chez les hommes

nouveaux: à un relèvement de l'intelligence, à un relèvement de la

morale,--et malheureusement, il faut bien reconnaître, que chez les

gouvernants de l'heure présente, l'intelligence et la morale sont peut-être

encore inférieures à l'intelligence et à la morale des gens de l'Empire.

* * * * *

_Lundi 23 mars_.--Auguste Sichel affirmait, ce soir, que l'allemand

de Henri Heine, était un allemand tout spécial, presque une langue

particulière, une langue à phrases courtes, sans précédents dans la

langue germanique, et qu'il croyait formée par l'étude du français des

encyclopédistes, du français de Diderot.

* * * * *

_Mardi 24 mars_.--Ce soir, j'ai passé la soirée à l'Odéon. Tout d'abord

Porel me dit: «Oui, en effet, nous faisons 2 200 en moyenne... mais je

suis très content, très content.» Il ajoute toutefois, au bout de quelques

instants: «Seulement, si dans la semaine de Pâques, la pièce ne remonte

pas, il faudra prendre un parti.»

Il y a, dans le théâtre, la mauvaise humeur produite par une pièce qui ne

fait pas d'argent, et tout me dit que la pièce est destinée à quitter

l'affiche, après une trentaine de représentations. Oui, c'est positif, le

public n'aime pas la simplicité de cette prose dramatique, il veut autour

des catastrophes de la vie, la langue du boulevard du Crime. Ces drames de

la vie, offerts à ses oreilles, avec les paroles de la vie réelle, ça

l'étonne, ça change ses habitudes.

* * * * *

_Jeudi 26 mars_.--Ce soir, Daudet disait: «Si je n'étais pas entièrement

pris par mon livre, je trouverais de belles choses à écrire sur la

douleur.» Et il parle de l'aspect curieusement méchant des gens, qu'il

rencontre à l'hydrothérapie. Là-dessus une discussion entre lui et sa

femme, voulant la chère femme que la souffrance nerveuse n'aigrisse pas,

n'exaspère pas, ne fasse pas mauvais!

* * * * *

_Vendredi 27 mars_.--Ce matin, Mme Favart revient avec Verlet, le

régisseur de la troupe. Toute pleine de vivacité et d'entrain, la voici

farfouillant dans les vieux journaux, y cherchant les éléments d'un

historique de la pièce, qu'on distribuera dans la salle, quand tout à coup,

je viens à parler du Tonkin, d'une batterie d'artillerie qu'on dit perdue,

et la voilà lâchant tout, qui se met à fondre en larmes. Elle a son fils

avec le général Négrier, et n'en a aucune nouvelle.

* * * * *

_Samedi 28 mars_.--Exposition de Bastien-Lepage: de la peinture

préraphaélique appliquée sur des motifs et des compositions de Millet.

On commence à voir de singulières créatures, dans Paris, des femmes qui

ont l'air d'être sorties des livres de Poë, et que je soupçonne d'être

des étudiantes russes. Il y avait devant une des toiles de Bastien-Lepage,

une de ces femmes à la blancheur chaude, coiffée au haut de la tête,

d'un petit toquet d'astrakan, une femme aux traits aigus, émaciés,

spiritualisés, au menton de galoche annonçant une résolution entêtée, aux

formes d'un jeune éphèbe plutôt que d'une demoiselle, et terminée par une

paire de grosses bottines canaille.

* * * * *

_Mardi 31 mars_.--En traversant le Palais-Royal, je lis au-dessus du café

de la Rotonde: _Grand café Rotonde à louer_. Décidément les endroits

meurent tout comme les individus.

Je n'entre jamais à l'Odéon, sans l'attente de quelque chose de

désagréable, qui va m'être apporté par ce que j'entendrai ou ce que je

verrai. Oh! le théâtre, l'état abominablement nerveux, dans lequel ça vous

tient, tout le temps qu'on vous joue. Je redoute le soir, où on me dira:

On ne vous joue plus, tel jour, et cependant je l'appelle ce jour, où on

me dira cela.

* * * * *

_Lundi 6 avril_.--Oui, j'ose le dire, je n'admire que les modernes. Et,

envoyant promener mon éducation littéraire, je trouve Balzac, plus homme

de génie que Shakespeare, et je déclare que son baron Hulot produit sur

mon imagination, un effet plus intense que le Scandinave Hamlet. Cette

impression peut-être, beaucoup la ressentent, mais personne n'a le courage

de l'avouer--de l'avouer même à soi-même.

Je reçois ce soir, un billet de Porel, qui m'annonce que l'Odéon a fait,

ces derniers jours de Carême et de Tonkin, des soirées de 1 000 francs,

une de 500, et qu'hier enfin, jour de Pâques, on a eu toutes les peines du

monde à monter à 1 500.

* * * * *

_Mardi 7 avril_.--À dîner chez Brébant, Hébrard faisant une énumération

des présidents de la Chambre, arrivé à Gambetta, s'écrie: «Lui, c'était un

président romantique. Oui c'est bien positif, un président n'est un bon

président, qu'à la condition qu'il y ait en lui du ténor, de l'hercule, du

saltimbanque. Vous vous rendez bien compte, ajoute-t-il en me jetant un

regard, que je ne parle en ce moment que de ce que j'ai vu.»

Un dîner tout plein de quasi ministres. J'ai en face de moi Spuller, qui

l'a été, ministre, cinquante et une heures, avant la formation du

ministère; j'ai à côté de moi Ribot, qui a encore refusé hier à Brisson de

prendre le ministère de l'Instruction publique.

* * * * *

_Jeudi 9 avril_.--Aujourd'hui à la table de Daudet, la conversation va à

la mort et ne la quitte pas de tout le dîner. C'est dans la nouvelle et

grande salle à manger, comme un glas funèbre. Daudet commence à parler,

presque amoureusement, d'un article du _Temps_ d'hier, où la mort serait,

au dire des médecins anglais, une chose douce, une chose voluptueuse

parfois, assez semblable à la prise de possession, à l'envahissement d'un

corps par les anesthésiques, la morphine, le chloral.

Et Daudet dit qu'il aimerait à peindre cet engourdissement endormant de la

douleur dans le plus secret de l'être, décrit joliment le côté enfantin,

que ces choses amènent chez l'homme, avoue le besoin qu'il a, lui, de

prendre la main de sa femme, dans un attouchement de _bébé_, quand le

calmant opère. Il continue de parler de la mort, quand sa femme attristée

par ses vilains dires, coupe la conversation, mais il y revient encore,

disant que pour l'homme qui souffre, l'approche de la mort est l'annonce

de la cessation de la souffrance.

Puis tout à coup, il jette dans un sourire: «Mais regardez donc

Zézé?--Zézé qui a l'air absolument consterné! Car cet enfant a une

terreur de la mort, et demande, de temps en temps, avec un intérêt tout

particulier, des nouvelles de M. Chevreul, qu'on lui a dit avoir près de

cent ans.

* * * * *

_Samedi 11 avril_.--Ce soir, l'avant-veille de mon enterrement, je trouve

de bon goût de me montrer au théâtre, et de remercier mes acteurs.

Énigmatique le théâtre et ses dessous! Porel me dit en parlant de la

nouvelle pièce: «C'est une pièce d'un inconnu... et ici les pièces

d'inconnu ne font pas d'argent... Je m'attends à une dizaine de

représentations à 600 francs par soirée.» Alors pourquoi m'abandonner,

quand l'annonce des dernières représentations fait faire des recettes de

plus de 1 500 francs?

Je vais voir un moment Léonide dans sa loge, je la trouve d'une amabilité

cassante, qui n'est pas celle des premiers jours, et quelques instants

après elle fait une scène à la Folie du bal masqué, dont les grelots lui

ont attaqué le système nerveux. Mélancolie de Dumény, qui a si

merveilleusement joué le «Monsieur en habit noir». On me jouera encore

mardi et mercredi: ce qui fera 38 représentations.

* * * * *

_Vendredi 17 avril_.--À la suite du four de SARAH MOORE, dépêche de Daudet

qui m'annonce la reprise d'HENRIETTE MARÉCHAL, à l'Odéon, mardi.

* * * * *

_Mardi 21 avril_.--Aujourd'hui, à propos de l'assassin Marchandon, il est

question, chez Brébant, du besoin actuel d'une morale quelconque, et

là-dessus Renan de s'écrier: «qu'un jour ou l'autre, on sera obligé

d'arriver à un cours de morale laïque, à une espèce de succursale de la

morale catholique.»

Puis, tout à coup, la tablée des philosophes et des politiciens se met à

batailler à côté des deux termes: _infini_ et _indéfini_, faisant sonner

de grands mots ayant l'air d'idées, mais qui ne sont que des sonorités

vides et retentissantes.

Notre dîner du dix-neuvième siècle, est en train de ressembler à une

moyenâgeuse école de la rue du Fouace, débagoulant et _logomachant_ de la

scolastique.

* * * * *

_Jeudi 23 avril_.--Mme Commanville me consultant l'année dernière, au

sujet de la publication des lettres de Flaubert, et me demandant qui, elle

devait charger d'écrire l'introduction, je lui dis qu'elle était bien

bonne de chercher un biographe de son oncle, elle qui avait été élevée par

lui, et dont toute la vie s'était passée, pour ainsi dire, à ses côtés.

Aujourd'hui, elle vient me lire sa notice, et la biographie de Flaubert

est vraiment toute charmante dans son intimité, avec les détails de

l'influence d'une vieille bonne, du conteur d'histoires Mignot, avec

l'intérieur un peu sinistre de l'habitation à l'hôpital de Rouen, avec

l'existence à Croisset, avec les soirées dans le pavillon du fond du

jardin, se terminant par cette phrase de Flaubert: «C'est le moment de

retourner à Bovary!» phrase qui faisait naître dans l'esprit de l'enfant,

l'idée d'une localité, où son oncle se rendait la nuit.

La fin du travail est bien un peu écourtée. On sent la fatigue d'une

personne, qui n'est pas habituée à écrire, et qui en a assez au bout d'un

certain nombre de pages. Je l'ai poussée à reprendre cette fin, et à

l'étoffer un peu, surtout dans les années malheureuses, où la vie de

l'écrivain est complètement _remêlée_ à la sienne.

L'histoire que Daudet fait de ses livres me fait penser qu'il y aura, un

jour, pour un amoureux de notre mémoire, une jolie et révélatrice histoire

de nos romans, depuis la première idée jusqu'à l'apparition du livre, en

cueillant dans notre Journal, tout ce qui est relatif au travail et à la

composition de chacun de nos bouquins.

Ce soir, je dîne avec Drumont, qui, à propos des LETTRES de mon frère, a

cru devoir, au commencement de son article, me présenter comme le

corrupteur de la génération présente. Là-dessus, grondé par Mme Daudet, il

se défend spirituellement, au nom des principes qui le forcent à sortir,

de temps en temps, son _flétrissoir_, et d'en marquer, à son grand regret,

un homme qui lui est très sympathique.

* * * * *

_Jeudi 30 avril_.--Le déjeuner annuel chez Ledoyen, le jour de vernissage,

avec les ménages Charpentier, Zola, Daudet. Tout le temps, on fait

joyeusement le château en Espagne d'un voyage, à nous sept, dans le midi

de la France, en automne; et ce sont mille plaisanteries des femmes sur

mes moeurs de tortue, sur mes attaches à ma maison, à ma chambre, à mon

lit.

* * * * *

_Vendredi 1er mai_.--Avec ces coucheries, ces sommeils dans la journée,

dont j'ai pris l'habitude, la vie réelle ressemble à un grand rêve, où les

choses qui se passent aux heures vraiment éveillées, laissent en vous des

réminiscences plus accentuées, plus nettement formulées, mais des

réminiscences ayant tout de même un peu du caractère des songes.

* * * * *

_Samedi 2 mai_.--Ce soir, on causait superstition. Zola est tout à fait

curieux, il parle de ces choses, à voix basse, mystérieusement, comme s'il

avait peur d'une oreille redoutable, qui l'écouterait dans l'ombre de

l'appartement. Il ne croit plus à la vertu du nombre 3; c'est le nombre 7

qui est pour lui, dans le moment, le nombre _porte-bonheur_.

Et il laisse entendre, que le soir, à Médan, il ferme ses fenêtres, avec

certaines combinaisons hermétiques.

* * * * *

_Dimanche 3 mai_.--En mon grenier, ce matin, je regardais dans une

bouteille de bronze, à la forme élancée, au long col, à la patine sombre,

et dont toute l'ornementation est faite, d'une mouche posée sur le noir

métal, je regardais, sans en pouvoir détacher mes yeux, une dragonne,

cette fleur turgide et déchiquetée, aux stries rouges dans son étoilement

_jaune impérial_, une fleur qui a l'air d'un rinceau de décor, d'une

astragale en train de fleurir.

* * * * *

_Mardi 5 mai_.--Première représentation de l'ARLÉSIENNE. Public froid,

glacé. Les battements d'éventails de Mme Daudet, prennent quelque chose du

froissement colère d'ailes d'oiseaux, qui se battent. Persistance de la

froideur de la salle, prête à devenir ricanante pour la pièce, et qui

applaudit à tout rompre la musique. Tout à coup, Mme Daudet qui est

plaquée dans un affaissement douloureux contre la paroi de la baignoire,

s'écrie dans un ressaut violent: «Je vais me coucher, ça me fait trop mal

d'être ici!» Mais Dieu merci, voilà qu'au troisième acte, la pièce se

relève, et que la qualité de la pièce et le jeu de Tessandier, font

éclater les applaudissements dans les derniers tableaux.

* * * * *

_Mercredi 6 mai_.--Dîner d'HENRIETTE MARÉCHAL, avec les ménages Daudet,

Zola, Charpentier, Frantz Jourdain, et Huysmans, et Céard, et Geffroy.

Nous dînons dans cette salle, où du temps du vieux Magny, je dînais avec

Gautier, Sainte-Beuve, Gavarni, cette salle où il a été dit des choses si

éloquentes, si originales. Zola se livre à une sortie contre les hommes

politiques, qu'il déclare nos ennemis, et je pense absolument comme lui.

* * * * *

_Mardi 12 mai_.--Dîner chez Daudet, avec Barbey d'Aurevilly, que je vois,

pour la première fois, familièrement. Il est vêtu d'une redingote à jupe,

qui lui fait des hanches, comme s'il avait une crinoline, et porte un

pantalon de laine blanche, qui semble un caleçon de molleton à sous-pieds.

Sous ce costume ridicule, un monsieur, aux excellentes manières, à la

parole flûtée d'un homme qui a l'habitude de parler aux femmes, et dont le

manque de dents rappelle, parfois, l'intonation gutturale, mais en mineure,

de Frédérick-Lemaître.

Il parle de la BAGUE D'ANNIBAL, qu'il appelle son premier _vagissement_,

et dit, avec une nuance d'ironie, qu'il a paru sous les auspices de

Montépin, que c'est à Montépin, qu'il a dû de trouver son premier éditeur:

«Oui, Cadot, le célèbre Cadot, que Montépin m'a annoncé vouloir m'éditer

dans cette phrase: «Il vous prendra mais ne vous payera pas.» Puis il

saute aux DIABOLIQUES, prétendant que la poursuite a eu lieu à

l'instigation de la duchesse de Mac-Mahon, de son petit cercle dévot,

d'une de ses jeunes amies, dont il avait éreinté un livre.

Il mange excessivement peu, boit pas mal de vin, et au café, en tendant

sa tasse à moitié vidée, à Daudet, qui tient le carafon de cognac, jette:

«Vous savez, remplissez-moi ma tasse, tout comme la tasse d'un curé

bas-breton!»

Il nous entretient alors de son peu de besoin de sommeil, de son plaisir à

veiller, qui lui permet de travailler, et le délivre de rêves affreux, de

rêves atroces... «De rêves d'alcoolisé,» lance Daudet en riant. «Oh!

riposte Barbey, je ne bois qu'avec des amis.» Et Daudet et Barbey se

remémorent des _beuveries_ de Champagne, en plein jour, en pleine rue,

dans l'étonnement des passants.

Je lui demande ce qu'il fait dans le moment, il me répond qu'il écrit un

roman, et un TRAITÉ DE LA PRINCESSE, un livre donnant à la femme le moyen

de _garder ses captifs_, un livre qui serait un traité de machiavélisme

amoureux, à l'usage de la femme.

Il n'est pas, ou il n'est plus, le causeur éblouissant, que m'avait

annoncé Saint-Victor; mais, outre qu'on sent chez lui, un profond mépris

pour tout homme qui n'est pas un pur et délicat lettré, il émet à tous

moments des mots, fins, intelligents, colorés, et il a aussi des

sous-entendus, qui amènent de suite, entre nos deux esprits, une espèce

d'entente franc-maçonnique.

* * * * *

_Dimanche 17 mai_.--Berendsen aurait révélé à Huysmans, l'espèce

d'adoration littéraire, qu'on aurait pour moi, en Danemark, en Botnie et

autres pays entourant la Baltique, des pays où tout homme frotté de

littérature qui se respecte, ne se coucherait pas--toujours au dire de

Berendsen--sans lire une page de la FAUSTIN ou de CHÉRIE.

* * * * *

_Vendredi 22 mai_.--Drôle de peuple que le peuple français! il ne veut

plus de Dieu, plus de religion, et vient-il de _débondieuser_ le Christ,

il _bondieuse_ Hugo et proclame l'hugolâtrie.

* * * * *

_Jeudi 28 mai_.--Une maison avoisinant le parc Monceau, une maison en

reconstruction, aux pièces toutes vides, et où il n'y a d'habitable,

qu'une salle à manger, garnie de pièces d'argenterie anglaise, de haut en

bas. Dans le jardinet, la carcasse en fer d'un jardin d'hiver, dans lequel

travaillent cinq ou six ouvriers.

Au milieu des décombres, voletant effarée, une cigogne, salie, noircie

par la terre de bruyère, formant une petite montagne au pied de la serre.

Et dans le fond du jardinet, une femme, une troublette à la main, pêchant

dans le fond d'un tonneau, coupé par le milieu, des ablettes, et les

jetant à _Luce_--c'est le nom de la cigogne, qui les attrape au vol.

Ça, c'est le domicile présent de Léonide Leblanc, qui m'a demandé à faire

faire mon portrait par un peintre de ses amis, sur un album, qu'elle veut

consacrer à la littérature, et qu'elle commence par l'auteur d'HENRIETTE

MARÉCHAL.

* * * * *

_Lundi 1er juin_.--Cette kermesse me dégoûte, et je remercie mon état de

souffrance, qui me permet de ne pas m'y mêler. Il me semble que la

population parisienne, sevrée des fêtes qu'elle aime par la République,

a remplacé la promenade du Boeuf gras, par les funérailles de Hugo.

* * * * *

_Mardi 2 juin_.--Dîner Brébant. Quelqu'un fait entendre, que l'Élysée a

poussé à l'énormité de la célébration, pour diminuer, effacer dans la

mémoire populaire, le souvenir des funérailles de Gambetta.

Alors Spuller de s'écrier d'un air triomphant, que maintenant la

République dispose pour ses fêtes, d'un public d'un million des

spectateurs, à peu près le chiffre des pèlerins, que les fêtes catholiques

de Rome, y attiraient au XVe siècle. Et tout en déclarant que l'Église ne

dispose plus de rien ni de personne,--ce qui est tout près d'être vrai,--il

demande cependant qu'on interrompe la construction de l'Église du

Sacré-Coeur, qui d'après lui, est un monument de guerre civile.

Renan à ce sujet, fait la proposition de convertir l'église en un

«Temple de l'Oubli» où on élèverait une chapelle à Marat, une autre à

Marie-Antoinette, etc., etc. Puis il se met à immoler Lamartine au profit

d'Hugo, parlant de son enfermement dans ses idées, du rigorisme de ses

principes, de sa maladroite conduite, qui lui a fait une vieillesse

maussade, solitaire, tandis que la conduite d'Hugo lui a valu les

funérailles, que nous avons vues.

À propos de ces funérailles--un détail curieux donné par la police--dans

ces nuits de priapées, sur les pelouses des Champs-Élysées, toutes les

Fantines des gros numéros, fonctionnaient, les parties naturelles,

entourées d'une écharpe de crêpe noir.

* * * * *

_Samedi 6 juin_.--Dîner chez l'aimable et artiste, Mme Nathaniel de

Rothschild. Au fond du grand jardin, un vrai petit bois, qui vous sépare

du bruit de Paris, de la vie des Champs-Élysées, filtrant par moments, à

travers sa dense feuillée.

Des invités que je connais, Mme de Nadaillac, le comte de Nieuwerkerke,

qui se trouve en ce moment à Paris, et qu'il y a quinze ans que je n'ai

rencontré, Delaunay de l'Institut, Lambert, l'aquarelliste des chiens et

des chats, Charles Ephrussi, Strauss, l'avocat.

Un succulent dîner, dans le commencement de la benoîte digestion duquel, à

l'instar des trois mots du festin de Balthazar, éclate la gueulée de la

_Marseillaise_ d'un café des Champs-Élysées: chant de révolution, qui fait

lever de son assiette la tête de la baronne, et lui fait dire avec

l'expression de l'Argent prenant peur: «Ah! la _Marseillaise!_»

* * * * *

_Jeudi 11 juin_.--À l'heure qu'il est, la fuite du temps, la brièveté des

heures me semblent ne plus me permettre d'exécuter les choses de la vie

courante, imposées à tout homme, tant qu'il existe.

Ennui noir, tristesse profonde. Quand je sors: ces deux dîners par semaine,

l'un avec mon cher Daudet, qui ne se remet pas, l'autre avec Auguste

Sichel, qui s'en va!--et tout le temps que je suis chez moi, le spectacle

de la maladie de la fille de Pélagie, l'immobilisant sur une chaise, dans

un affaissement d'idiote!

* * * * *

_Dimanche 14 juin_.--Aujourd'hui Daudet entre chez moi, avec une figure

tirée, des yeux éteints, et des contractions nerveuses du corps, qui lui

font dire: «Je souffre vraiment trop, il y a des moments, où j'appelle la

mort comme une délivrance!»

Et le monde du dimanche arrive, et l'on cause et l'on blague, et l'on

s'emporte et l'on s'indigne; et peu à peu Daudet se mêle à la causerie,

au rire ou à la colère des paroles. Il lui revient du sang aux joues, de

l'esprit dans les yeux; son corps se pacifie, et il ne semble plus le

souffreteux de l'arrivée.

«Ah! ma pièce de l'OEILLET BLANC, fait-il à un moment... J'avais touché

dans ce temps, où je ne savais pas ce que c'était que l'argent... j'avais

touché 1 500 francs chez Peragallo... 1 500 francs que j'avais demandé

qu'on me payât en or--et qui faisaient là, dit-il, en tapant sur la poche

de son pantalon--une grosse bosse. Oh! quelle nuit!... J'ai été souper à

la MAISON D'OR, avec une fille... là, tout à fait une belle fille... une

désintéressée comme moi... nous ne songions qu'à faire rire les gens, que

nous avions autour de nous, avec l'argent de ma poche... Le lendemain...

un matin tout rose... n'a-t-elle pas eu la fantaisie de conduire

elle-même... Elle était la fille d'un cocher... et installée sur le

siège,--elle nous a menés jusqu'à la Bastille, d'un train, d'un train!

* * * * *

_Lundi 15 juin_.--Ma volonté est maintenant un vieux cheval de fiacre,

pour qu'elle marche, pour qu'elle exécute ce qu'elle a résolu: il lui faut

des excitations, des «hue cocotte!» des coups de fouet.

* * * * *

_Mardi 16 juin_.--Causerie chez Brébant sur les poisons, et la nécessité

d'avoir à sa disposition, en des temps troubles, comme celui-ci, _la mort

en poche_. On s'entretient d'une société à la fin du dix-huitième siècle

dont tous les membres, desquels était Condorcet, portaient dans le chaton

d'une bague ou le gousset de leur gilet, la dose de néant, qu'il fallait

pour les cas imprévus et les fins de vie déshonorantes.

* * * * *

_Jeudi 18 juin_.--Pélagie revenant de chez Malhéné, me jette de la porte:

«Il faut demain que Blanche entre à l'hôpital... il faut qu'elle soit

demain à huit heures, au parvis Notre-Dame.»

Ce soir, avant dîner, en descendant au jardin, j'aperçois, par la porte

entre-bâillée, la pauvre enfant frottant quelque chose, de toutes ses

débiles forces:

--Qu'est-ce que tu fais donc là?

--Je fais mes bottines pour demain... pour l'hôpital.

Je me sauve au jardin, pour que la pauvre petite bougresse, ne voie pas

les deux larmes qui me sont montées aux yeux.

* * * * *

_Dimanche 21 juin_.--Il me vient l'idée de publier un volume tiré de mes

MÉMOIRES, sous le titre: _Poésies d'un prosateur_.

* * * * *

_Lundi 22 juin_.--Les cocasses, les désolées, les criminelles méditations

des gens, que l'on voit assis, réfléchissant sur les bancs des squares.

* * * * *

_Mardi 23 juin_.--Je souffre peut-être pour la première fois, depuis la

mort de mon frère, de me trouver _seul_. Quand je faisais des romans, que

je créais des personnages, ma création me tenait compagnie, faisait ma

société, peuplait ma solitude; je vivais avec les bonshommes et les bonnes

femmes de mon bouquin. L'Histoire avec ses personnages défunts, ne vous

donne pas cette illusion, cette hallucination, si vous voulez.

* * * * *

_Jeudi 25 juin_.--Sur le coup de sept heures, je mets ce soir les Sichel,

en voiture, pour les Eaux-Bonnes, et de chez eux, je vais à la Maison d'Or,

où Zola nous donne un dîner, pour la reprise de l'ASSOMMOIR. Les dames de

la société me blaguent sur les succès, qu'elles prétendent que j'ai auprès

des femmes. Puis entre nous trois, Zola, Daudet et moi, il y a une

causerie intime sur le _jeune_ de la littérature actuelle, qui, ayant

l'idée d'un livre, et en détaillant avec feu tout l'intérêt, finit par

dire froidement: «Ah! si un éditeur me le commandait!»

* * * * *

_Samedi 27 juin_.--Je pensais aujourd'hui, à mes moqueries de la petite,

quand elle disait qu'elle voulait acheter une baraque, et y vivre de ce

qui pousserait dans le jardinet, et alors qu'elle jetait en point

d'interrogation à sa mère: «Lorsqu'on reste couché, on n'a pas besoin de

manger beaucoup, n'est-ce pas?» Hélas! ce plan d'avenir, qui me semblait

une toquade de folle et de paresseuse, était inspiré à la pauvre enfant

par cette anémie, qui a tout à coup éclaté, par le sentiment de sa

faiblesse, qui lui faisait craindre, qu'après ma mort, elle ne puisse plus

servir dans une autre maison.

Conçoit-on chez les pauvres filles du peuple, qui ne se sentent pas la

force physique nécessaire pour gagner leur vie, les angoisses secrètes, le

crucifiement journalier qu'elles éprouvent? Et aujourd'hui mes moqueries,

à propos des imaginations inquiètes de la triste et maladive fillette, je

me les reproche comme des manques de coeur, et le souvenir m'en est

douloureux.

* * * * *

_Mercredi 1er juillet_.--Je pensais, un de ces premiers jours-ci, en me

promenant dans ma maison, que je voudrais bien en être l'acheteur,

l'acheteur âgé de trente ans.

Je n'éprouve plus de plaisir à manger: la vraie nourriture, la viande me

répugne, et il faut que je me raisonne pour en mettre dans mon assiette.

Il n'y a plus de tentant pour moi, qu'un verre d'eau-de-vie, humé à toutes

petites gorgées. Est-ce que je vais devenir, sur mes tout vieux jours, un

amoureux de la _maîtresse rousse_ de Barbey d'Aurevilly?

* * * * *

_Jeudi 2 juillet_.--Je pense à la rédaction d'un catéchisme

révolutionnaire du grand art et de l'art industriel, une sorte de 93 des

admirations bêtes, qui aurait pour titre: _Aphorismes d'un monsieur qui

voit avec ses yeux et pense avec sa cervelle_.

Les anatomies de David, dans ses compositions peintes, ne sont pas des

dessins de peintre: ce sont des épures d'architecte.

Loin de la parole sonore de Hérédia, loin du bruit des appels de pied de

Céard et de Drumont, qui font des armes dans le billard, Barbey

d'Aurevilly, toujours dans un costume étrange, et avec la dure teinture de

la barbe et des cheveux, lui donnant l'aspect d'une figure de cire de chez

Curtius, Barbey nous conte sa jeunesse.

Il nous dit l'aspect sévère, janséniste, de la maison paternelle, dans

laquelle il commence à s'ennuyer fort à dix-sept ans. Son père, un

légitimiste forcené, se refuse à ce qu'il serve Louis-Philippe. Il lui

demande alors de faire son droit: demande à laquelle le père acquiesce, à

la condition toutefois que ce ne sera pas à Paris, parce qu'il y ferait

les cent coups. Il fait donc son droit à Caen, où étant devenu l'amant

d'une femme, son père exige qu'il fasse un choix entre lui et la femme. Il

n'hésite pas un moment dans son choix.

Alors commence à dix-sept ans, une vie pendant laquelle son père ne lui

envoie pas une pièce de cent sous. Et ce n'était pas commode à gagner sa

vie dans ce temps-là, où l'on payait si peu, et où «il ne consentit

jamais--s'écrie-t-il avec fierté--à supprimer une phrase dans un article:

ce que sachant les rédacteurs en chef des journaux, ils en profitaient

pour ne lui faire passer que deux articles, sur les quatre qui étaient

stipulés dans le traité.»

Et il avait dû faire des dettes... avec des créanciers dont il dit le plus

grand bien. De dures années, pendant lesquelles il ne reçut pas un bout de

lettre de sa mère, de sa mère qui avait une telle adoration pour son mari,

que dans la crainte de le contrarier, elle ne donna à son fils,

pendant tout ce long temps, signe de vie, de tendresse maternelle. Le

raccommodement se fit seulement, après la publication de l'ENSORCELÉE, ce

roman chouan, ayant caressé les convictions du vieux chouan, son père, qui

s'était décidé à lui écrire: _Revenez, monsieur_.

Je n'ai pas besoin de dire que, sauf sa belle et grande fierté littéraire,

il y a peut-être autant de convention dans ce récit, que dans le costume

du narrateur.

* * * * *

_Vendredi 3 juillet_.--Il y a des moments, où la vie est contre vous,

ainsi que le déchaînement d'une grosse mer. Dans ces moments il n'y a pas

à vouloir lutter, il faut imiter les petits bâtiments qui ploient leurs

voiles, ferment leurs écoutilles, et se laissent battre comme une épave,

comme une planche sombrée.

Au fond, les hôpitaux, depuis que les soeurs n'y sont plus ou n'y ont plus

d'autorité, commencent à ressembler à des b... Pélagie revenant hier de la

visite à sa fille, me parlait avec dégoût, des caresses, que se faisaient

en public, un garçon et une fille de salle.

* * * * *

_Samedi 4 juillet_.--Un blagueur de toute croyance, de toute conviction,

de tout dévouement, et apportant dans son irrespect une ironie du ruisseau,

l'ironie toute personnelle à la race parisienne, à l'homme né à Paris, ce

blagueur, pendant que je le voyais dire ses _voyouteries_, me faisait

revenir sous les yeux, la belle composition de Prudhon, qui représente

Cérès dans la recherche de sa fille, changeant en lézard, le jeune

Stellion se moquant de l'avidité de la faim de la déesse, en train de

courir la Terre et les Enfers:--car c'était curieux, il y avait dans la

bouche du blagueur, la même déformation que montre celle de Stellion, dans

l'estampe de Copia.

* * * * *

_Dimanche 5 juillet_.--Aujourd'hui, Hennique parle de sa captivité en

Allemagne, d'un séjour de quinze jours dans un cachot, où il couchait avec

une couverture sur le sol battu.

Puis Jeanniot nous raconte un long temps, passé à l'hôpital de Metz, où il

avait écrit sur un calepin de petites notes, pas en faveur de la guerre.

De là, il saute au siège de Paris, et nous conte cet épisode. On attaque

une barricade, sur laquelle une cantinière de la Commune fait le coup de

fusil, sans qu'on puisse la toucher. Enfin au bout de quelque temps, un

sergent s'applique à la viser, et la jette en bas d'une balle dans la

hanche. La barricade prise, il la relève, et la porte lui-même à

l'ambulance, et s'intéressant à la blessée, va la voir tous les deux ou

trois jours. La cantinière le recevait avec plaisir, tout en répétant:

«Ah! si je pouvais savoir le cochon!...» Lui gardait parfaitement son

secret. Enfin la femme n'avait plus que quelques jours à vivre.

N'alla-t-il pas lui faire une dernière visite, mais ce jour-là, saoul,

saoul comme une bourrique. Et quand la femme murmura: «Ah! si je pouvais

savoir le cochon!...», il ne put se retenir de lui dire: «Eh bien, c'est

moi!» Et la femme passa dans un accès de fureur.

* * * * *

_Jeudi 9 juillet_.--Il y a chez moi un oubli extraordinaire des pays

étrangers que j'ai traversés, et j'entendais, ce matin, avec stupéfaction,

un jeune homme qui racontait à un de ses amis un voyage, remontant à

plusieurs années, et cela avec le nom des localités et la description des

paysages, comme s'il les avait sous les yeux. Chez moi, cette mémoire n'a

rien du ressouvenir des choses réellement vues, c'est plutôt comme la

réminiscence de choses rêvées.

Daudet nous dit, ce soir, qu'il s'est aperçu tout à coup l'année dernière,

à Champrosay, qu'il ne pouvait plus courir, sur l'invite de Zézé, lui

ayant crié: «Papa, cours après moi.» Ça avait été un effort énorme et

rien!... Ses pieds s'étaient refusés à battre l'espace comme les palettes

d'une roue, et maintenant quand il traversait un boulevard, et qu'il

voulait éviter une voiture, il lui était impossible, tout à fait

impossible de courir. Il a terminé en disant qu'il avait pris des notes

sur la douleur, qu'il en ferait quelque chose plus tard.

* * * * *

_Dimanche 12 juillet_.--Ce soir Mme Daudet me lisait des notes de son

livre d'«Impressions» écrites au jour le jour. Il s'y rencontre des

portraits de femme délicieusement étudiés, et comme seul un observateur en

jupons peut en faire, détaillant la féminilité retorse de ses modèles.

Elle excelle à peindre en toutes ses variétés,--ce type assez commun à

Paris--des femmes, aux caresses de la parole, où l'on perçoit je ne sais

quoi de malveillant dont on ne peut se fâcher, en un mot ces femmes

vraiment artistes pour introduire un filet de vinaigre dans leurs

amabilités, et qui fait ressembler leurs compliments, à la sauce italienne,

appelée _acre dolce_.

* * * * *

_Dimanche 19 juillet_.--Aujourd'hui, les Sichel aux Eaux-Bonnes, les

Daudet à Champrosay, aujourd'hui, quand le restant de mon petit monde des

dimanches, a pris congé de moi, en me disant: «Au mois d'octobre», je me

suis senti seul, seul, seul!--et pour la première fois, j'ai ressenti

comme une espèce de peur de mon isolement.

* * * * *

_Lundi 20 juillet_.--C'est curieux l'habitude, que la petite Blanche

semble avoir prise de l'hôpital. Trôler dans l'immense bâtiment, s'asseoir

sur la chaise au pied du lit des fillettes de son âge et causer avec elles,

aller jeter de l'eau bénite sur le corps d'une morte: c'est devenu une

vie presque distrayante pour elle. Défendue par son égoïsme de malade

contre l'horrible de ce qui se passe autour d'elle, la petite écrivait ces

jours-ci à sa mère: «La poitrinaire n° 5 est morte hier soir à onze heures,

et maintenant elle est à l'amphithéâtre. Figure-toi, que Jules m'a

apporté deux pêches: c'est le cas de dire que je ne savais pas, si c'était

du lard ou du cochon.»

* * * * *

_Mardi 21 juillet_.--Nous avons à notre dîner de Brébant, un dîneur, qui

serait un gros monsieur dans l'Instruction publique. Si la marque de

fabrique du Parisien intelligent est d'être dépossédé de l'étonnement,

celui-ci par contre, en a gardé toute la virginité. Je m'amusais de

l'ahurissement de ce monsieur très fort, quand Berthelot affirmait qu'il

se vendait cent fois plus d'eaux minérales, que les sources ne pouvaient

en débiter, que tout le lait de Paris, était du lait produit par des

vaches enfermées et phtisiques, que tout le poisson était conservé avec du

salicylate, très bon conservateur des produits alimentaires, mais mortel

pour le cerveau et les reins de la population parisienne, que, que...

enfin tous les _que_, dont un Parisien se doute un peu, sans pouvoir les

préciser comme un chimiste.

À la fin Berthelot, que cet étonnement amusait comme moi, au moment, où la

cotisation du dîner avait été réunie sur une assiette, lui a crié: «Sonnez

donc, parce qu'on ne sait pas dans dix minutes...» Et le candide dîneur

s'est jeté sur la sonnette.

* * * * *

_Vendredi 24 juillet_.--La perfection de l'art, c'est le dosage dans une

proportion juste du réel et de l'_imaginé_. Au commencement de ma carrière

littéraire j'avais une prédilection pour l'imaginé. Plus tard je suis

devenu amoureux exclusif de la réalité et du d'après nature. Maintenant je

demeure fidèle à la réalité, mais en la présentant quelquefois, sous une

certaine projection de jour, qui la modifie, la poétise, la teinte de

fantastique.

* * * * *

_Lundi 27 juillet_.--Départ pour passer quinze jours à Champrosay, chez

les Daudet.

La maison de Daudet, ou plutôt de M. Allard, son beau-père, une grande

maison blanche sans caractère, à laquelle sont accolés un tas de petits

communs, de réserves, d'appentis de guingois, mis de niveau par deux ou

trois marches d'escaliers montants ou descendants; une maison combinée

pour loger trois ou quatre ménages, avec des potées d'enfants. Derrière

ces bâtiments, un grand jardin ou plutôt un parc minuscule, dont l'entrée

élevée de quatre marches, et s'ouvrant au-dessus d'un parterre, entre une

ligne de grands arbres, joue si bien une baie de théâtre, que Daudet,

avant de tomber malade, avait eu l'intention d'y jouer une espèce de farce

italienne de son invention.

En haut de la maison, le cabinet de Daudet, une toute petite pièce, avec

une chaise de paille, devant une petite table, aux pieds comme des

échasses, et sur laquelle le myope travaille à son aise. Daudet me parle

de ses heureuses soirées, là dedans, avec sa femme, après des journées de

travail et de courses désordonnées dans la forêt de Senart. Longtemps, et

avec amour, il m'entretient des sereines soirées conjugales, passées dans

cette petite pièce qui a une bonne et grande cheminée, de ces heures après

le dîner, où sa femme reprisait les bas de Léon, et où il inventait des

contes pour l'enfant tenu sur ses genoux,--puis l'enfant couché, et les

travaux de couture abandonnés, le mari et la femme faisaient sur un piano,

qui tenait tout l'angle de la chambrette, faisaient de la musique jusqu'au

milieu de la nuit.

* * * * *

_Vendredi 31 juillet_.--Nous allons chercher Koning et Belot, qui viennent

s'entretenir avec Daudet, de la pièce que Belot tire de son roman de SAPHO,

pour le théâtre du Gymnase... Ici une parenthèse, Daudet ayant fait le

roman, ayant fait le _scénario_, et comprenant qu'il devait à peu près

faire la pièce, lui avait écrit que dans ces conditions, et maintenant

qu'il avait une notoriété qui lui permettait de se passer de lui, il

trouvait exagéré qu'il touchât la moitié des droits, et qu'il devrait se

contenter d'un tiers. Sur cette prétention parfaitement justifiée, Belot

dans un mouvement d'irritation, avait dicté à son secrétaire une lettre

dans laquelle il l'accusait de vouloir _exploiter_ sa maladie: lettre un

peu blessante, mais que Daudet avait incomplètement lue, quand il l'avait

invité à dîner.

On cause en landau des décors, et l'on monte les chercher, les établir,

pendant une heure qui précède le dîner.

Le dîner est sonné, et nous voilà tous à table: Belot assez gêné, Koning

parlant de son amour pour les plats simples, pour les plats bourgeois.

Après dîner l'on recause de la pièce, et comme Mme Daudet est un peu

effrayée de quatre actes, ayant pour décors des campagnes, Koning dit, en

riant: «Le plein air purifiera la corruption du livre!» Et il ajoute que

Hading, sa femme, s'inquiète, si on peut vraiment tirer une pièce possible

du roman, et qu'elle vient encore de lui écrire à ce sujet.»

Enfin nous les reconduisons. En chemin, Belot annonce ainsi son divorce:

«Quand ç'a été fait, elle (sa femme) m'a dit: Je suis votre meilleure

amie!».

Lorsqu'on descend à la gare, Daudet retient un moment Belot à la portière

et se plaint de sa lettre, Belot balbutie, rejette le mauvais procédé sur

ses embêtements, ses nerfs, déclare qu'il n'aurait jamais envoyé cette

lettre, si c'était lui qui l'avait écrite. Daudet lui fait remarquer le

drolatique de l'excuse d'un homme, qui se trouve moins coupable, en

prenant un secrétaire de ses injures, et ajoute quelques mots sévères qui

font prendre congé de Daudet par Belot, en ces termes: «Adieu, monsieur

Daudet!»

* * * * *

_Dimanche 2 août_.--Daudet me disait être embêté de travailler à SAPHO. Ce

qui lui sourirait dans le moment, c'est de mettre au théâtre ROUMESTAN,

qu'il trouve son meilleur livre. La pièce qu'il voit, qu'il conçoit,

serait le développement de l'écart sur l'amour qu'il y a entre la créature

du Nord et la créature du Midi. Le Midi est polygame, le Nord est

monogame. Le piquant aurait été d'y faire collaborer sa femme, en lui

faisant écrire son rôle de femme du Nord, tandis que lui se serait

disséqué dans son rôle d'homme du Midi.

Et puis des changements: l'amour de la jeune belle-soeur allant à

Roumestan par une affinité de race, et comme fin, l'épouse après avoir

pardonné, mourant de sa blessure.

Des journées, remplies par de longues promenades, ventilées par les

bourrasques des plateaux de Cour-Couronne, et par la lecture de morceaux

de mon JOURNAL, qui semblent faire une impression pénétrante sur le

ménage.

Daudet me parlait aujourd'hui de sa mère, dont il tient plus que de son

père; de celui-ci il n'aurait que les violences. Cette mère dont il cause

volontiers, il me la peint, avec des paroles tendres.

* * * * *

_Jeudi 6 août_.--Nous en sommes arrivés avec Daudet à ce degré d'intimité,

où l'on reste à côté l'un de l'autre, sans se parler, silencieusement,

heureux d'être ensemble, et n'éprouvant pas le besoin de le témoigner, et

de remplir les vides de la conversation.

* * * * *

_Vendredi 7 août_.--Aujourd'hui Céard et Geffroy, invités par Daudet, sont

venus déjeuner AU VIEUX GARÇON, un cabaret sur la Seine, au-dessus de

Corbeil, un cabaret, qui avec ses gros arbres en boule, ses tonnelles,

évoque un de ces endroits, où le dix-huitième siècle allait manger une

matelote. Sous la treille de houblon où nous étions assis, il y a eu une

belle causerie sur le théâtre, où l'on a dit que les deux grands théâtres

humains, étaient ceux de Shakespeare et de Molière, et que, peut-être, ils

devaient leurs qualités, à ce que les auteurs étaient des acteurs,

habitués à faire du théâtre debout, et dont les pièces étaient faites

d'après la mise en scène.

Là-dessus Geffroy est reparti pour faire la cuisine du numéro de la

_Justice_ de demain, et Céard resté avec nous, est revenu dîner à

Champrosay.

Dîner après lequel, je ne sais comment, on s'est mis à parler des

_pourquoi de la vie_. C'est étonnant comme sur ces _culs-de-sac

transcendantaux_, on se sent inférieur, parlant comme tout le monde, pas

mieux que des enfants. Et après le départ de Céard, je ne pouvais

m'empêcher d'avouer l'espèce d'humiliation, de tristesse que j'avais

ressentie de notre infériorité en ces questions, nous qui, à propos de

toutes autres choses, trouvons des idées personnelles, des dires originaux.

* * * * *

_Lundi 10 août_.--Ce matin, Daudet entre dans ma chambre, pendant que je

fais ma toilette. Il me dit qu'il a éprouvé, cette nuit, des souffrances

intolérables, que vraiment avec lui, la douleur est trop cruelle, trop

_méchante_, que dans ces moments de souffrance, au delà de ce qu'on peut

supporter, il lui vient l'idée d'en finir, que malgré lui, il calcule le

nombre de gouttes d'opium qu'il faut pour cela... et que ça lui fait un

peu peur d'être hanté par cette tentation. Puis il m'a fait causer sur la

maladie de mon frère.

* * * * *

_Vendredi 14 août_.--En enlevant à l'humanité toute religion d'un idéal

quelconque, je crains bien, que ce prétendu gouvernement de la fraternité

prépare aux malheureux des temps futurs, des concitoyens à l'égoïsme

impitoyable, aux entrailles de fer.

* * * * *

_Mercredi 19 août_.--Ce soir, je vais chercher Geffroy à la _Justice_.

Des tables en bois blanc peintes en noir, quelques chaises de paille, et

sur la lèpre des murs, les croquis de la rédaction: voilà le mobilier. Et

pour paysage et horizon, tout près de soi, à cinq mètres, un mur couleur

de boue, dans lequel ouvre une fenêtre aux carreaux moitié cassés, moitié

bouchés par des toiles d'araignées, et au milieu de la petite cour

séparant le bureau de rédaction du mur en face, un espèce de soupirail de

verre, d'où montent des odeurs de cuisine de restaurant à vingt-cinq sous,

mêlées à des odeurs de laboratoire de pharmacie. C'est là, où mon pauvre

ami confectionne le journal, jusqu'à une heure, deux heures du matin, sous

le flamboiement meurtrier du gaz.

Nous allons dîner ensemble, et en dînant, Geffroy me parle d'un livre,

qu'il se prépare à faire et qu'il veut me dédier, un livre où il veut

suivre et étudier une fillette du peuple, jusqu'à l'âge où j'ai mené ma

Chérie.

* * * * *

_Jeudi 20 août_.--Dans l'isolement de ce mois, dont je souffre cette année,

et dans le gris de jours ressemblant à des jours d'automne, j'ai inventé

une distraction, je passe mes journées au Louvre.

* * * * *

_Dimanche 23 août_.--J'ai déjà indiqué à quel point, les Japonais, dans le

dessin des plantes, se servent, s'aident de l'ombre portée de ces plantes.

Aujourd'hui, en donnant à manger aux poissons rouges de mon bassin, dans

le moment où il est éclairé par le plein soleil, j'étais frappé combien

les ombres portées des poissons sur le fond, étaient les poissons des

albums japonais. Du reste le dessin par l'ombre portée des choses ou des

êtres, semble avoir beaucoup préoccupé le Japonais. J'ai acheté ces

jours-ci un album de figures en noir, semblables à certaines silhouettes

de Carmontelle, et qui ne sont que des ombres profilées, de Japonais et de

Japonaises, se détachant sur un panneau blanc. Cet album qui est de Baïgai

a pour titre: OMBRES SUR OMBRES.

* * * * *

_Vendredi 28 août_.--Dans les restaurants, les femmes, auxquelles des

hommes payent à dîner, le plus souvent, apparaissent distantes des paroles

que leur disent ces hommes, de la distance qui sépare les continents.

* * * * *

_Mardi 1er septembre_.--Des maux d'estomac continuels. Décidément je

n'ai plus un estomac d'été; tous les ans, les chaleurs le détraquent

absolument.

* * * * *

_Jeudi 10 septembre_.--Sur ce que j'apprenais aujourd'hui à Ganderax, que

Daudet ne pouvait plus dormir qu'à l'aide du chloral, il me disait que le

chloral faisait des passionnés, qui, pour satisfaire leur passion,

devenaient des menteurs, des voleurs même.

Et à l'appui de cette assertion, il me citait des scènes qu'il avait eues

avec son ami Delpit, qui est malade un peu à la façon de Daudet. Une

fois, il se trouvait à Nice avec lui, couchant dans sa chambre pour le

surveiller.

--Si nous allions ce soir au spectacle? lui disait, dans la journée,

Delpit.

--Au spectacle, pour voir MADAME ANGOT avec la troupe qu'il y a ici,

répliquait Ganderax, qui avait un vague soupçon.

Delpit insistait, et sortait chercher une loge. Et après dîner, tous deux

partaient pour le spectacle, mais au moment où ils passaient au contrôle,

Delpit disparaissait. Ganderax courait à l'hôtel et le trouvait avec un

flacon de chloral; Ganderax jetait le flacon dans un pot de chambre, et

dans le premier moment d'exaspération, Delpit le menaçait de lui flanquer

des coups.

Une autre fois, il va avec lui à Divonne. En arrivant, Delpit de dire au

directeur:

--Monsieur, je vous demande de me mettre dans l'impossibilité de prendre

du chloral.

--Ce sera bien facile, reprend le directeur, c'est moi qui suis le

pharmacien.

On n'avait pas pu leur donner une chambre dans l'établissement, et ils

habitaient chez un boulanger, où ils étaient, tous les jours, réveillés à

deux heures du matin par l'enfournement du pain. Sur la menace de Delpit

de s'en aller, le directeur leur fait dresser deux lits, dans une

chambrette attenant au cabinet de consultation. Un soir que Delpit s'était

retiré de bonne heure, sous le prétexte qu'il était fatigué, Ganderax

venant se coucher, trouvait son camarade de chambre, au milieu de la

petite pièce, en chemise, sa table de nuit renversée, et titubant et

bégayant, complètement ivre de chloral. Le lendemain il disait à Ganderax

qu'il s'était grisé avec du chloral qu'il avait fait acheter à Genève.

Mais quelques jours après, Delpit faisant la reconduite à Ganderax qui

rentrait en France, lui avouait que le chloral en question était du

chloral volé à la pharmacie du docteur touchant à la chambrette, et du

chloral préparé par lui; car il était, croit Ganderax, en cristaux. Et

Ganderax, à la première ville envoyait une dépêche au docteur, pour le

prévenir qu'on le volait, et lui indiquer le voleur.

* * * * *

_Dimanche 13 septembre_.--C'est vraiment très curieux. Le peuple est

imbécile, n'est-ce pas, et la jeunesse aussi! Et c'est le peuple et la

jeunesse qui, à l'encontre des gens éclairés, intelligents, devinent les

gouvernements et les grands hommes de l'avenir.

* * * * *

_Lundi 14 septembre_.--Aujourd'hui, je me sens si souffreteux que j'envoie

une dépêche à Daudet, pour lui annoncer qu'il ne m'attende pas à Avignon

après-demain, que je n'irai pas chez les Parrocel.

* * * * *

_Jeudi 17 septembre_.--Pourquoi quelquefois, et sans qu'il ait un motif

pour cela, vous réapparaît-il des événements de votre enfance, que vous

voyez, un instant, comme si vous les aviez devant les yeux?

Je me revoyais aujourd'hui, rue Pinon, dans le grand lit de ma mère. D'un

côté il y avait mon oncle Armand, à la jolie tête d'un ancien officier de

hussards, de l'autre côté ma mère pleurant. Soudain elle rejetait le drap

qui me recouvrait, montrant à son frère mon petit corps maigre! C'était à

la suite d'une coqueluche, que le docteur Tartra s'était obstiné à ne pas

soigner comme une coqueluche, et qui avait dégénéré en maladie de poitrine,

et j'étais d'une telle maigreur, que l'on me croyait perdu.

J'ai un souvenir que ce rejettement de drap, avait mis en moi une certaine

inquiétude, mais vague et sans conception de la mort.

* * * * *

_Samedi 19 décembre_.--À cette heure, il y a une mode exaspérante, la mode

adoptée par la population parisienne, et la population parisienne

distinguée, de manger dans de mauvais décors d'Ambigu-Comique, dans ces

tavernes à la restauration de carton moyenâgeuse, aux lustres flamands où

brûle du gaz, aux glaces avec leurs encadrements de papier gaufre, aux

affreux bahuts qui se vendent dans les envois de Hollande ouvrant la

saison de l'hôtel des commissaires-priseurs, aux petits carreaux avec

leurs enchâssements de plomb, aux fourchettes en maillechort, ayant la

forme de trèfle.

Et l'épatant, c'est que l'on voit là, les gens y manger avec le respect

pour les choses des murs, qu'ils auraient, si on les faisait dîner dans la

galerie d'Apollon.

* * * * *

_Mardi 22 septembre_.--Départ pour Avignon, où l'on doit venir me prendre

pour retrouver Daudet chez Parrocel. J'avais craint d'aller de gaîté de

coeur au choléra, dans l'état où se trouvent mon estomac et mes entrailles,

mais vraiment Mme Daudet et Mme Parrocel m'ont écrit des lettres si

affectueuses, que, ma foi, je me risque.

* * * * *

_Mercredi 23 septembre_.--Réveillé dans la gaîté riante du soleil du Midi,

avec le défilé sous les yeux, d'arbres trapus, comme écrasés par le vent,

et de maisons aux pierres frustes, qui ont l'apparence de rochers.

Promenade, au coucher du soleil, par de petits chemins, entre deux haies

de roseaux détachant leurs lances sur un ciel tout rose, le long de ces

hauts paravents contre le mistral, de cyprès à la verdure noire, avec çà

et là, dans cette propriété non limitée par des murs, la bâtisse orangée

d'un _mas_, au milieu de pâles oliviers, qui semblent à cette heure,

feuillés d'une vapeur violette.

* * * * *

_Jeudi 24 septembre_.--Une galerie de rez-de-chaussée, aux murs blancs,

lignes de filets bleus, et sur le grand panneau de laquelle est peinte par

le maître de la maison, une vague Assomption dans des couleurs de Lesueur.

Là dedans, un petit homme au front socratique, aux oreilles rouges de sang,

au nez sensuel où danse une verrue sur une narine, nous récite de sa

poésie, dans la langue de musique du lieu. C'est Aubanel qui nous lit

_La Sereno_ et _Li Fabre_.

Un Provençal, qui n'est plus comme Mistral un continuateur du pur

troubadourisme, mais un poète dans lequel il y a une infiltration de

modernité, et qui est parfois un peu, le Henri Heine du Midi.

Cet après-dîner, pendant qu'à la nuit tombante, nous revenons sur l'espèce

de dos d'âne de petits sentiers, s'élevant au travers des champs, que

l'arrosement a inondés par place, Aubanel, au milieu des interruptions

amenées par la difficulté du cheminement, me parle, me cause de son

premier livre: LA MIOUGRANO.

Ce livre est l'histoire d'un amour d'enfant pour une fillette, à laquelle

il n'a jamais déclaré sa _passionnette_, et qui soudainement, un jour,

lui a annoncé qu'elle allait se faire soeur. Ç'a été, cette annonce, pour

l'auteur qui s'est analysé dans le livre, un déchirement tel, que dans

les premiers moments, il n'osait, dit-il, pas se mettre à sa fenêtre,

de peur de la tentation de se jeter en bas. Jamais il n'a cherché à se

rappeler à elle. Elle vit cependant, et l'une de ces dernières années,

de Constantinople, où elle est dans un couvent, elle lui a fait dire par

un neveu: «La soeur une telle vous envoie le bonjour.»

* * * * *

_Vendredi 25 septembre_.--Ici, le paysan absent, on ne doit pas apercevoir

de fumée à la cheminée de sa chaumière: la femme est censée devoir se

nourrir, pendant son absence, d'oignons, de salade, de figues.

Daudet m'entretenait aujourd'hui de sa jeunesse dans ce pays de soleil, au

milieu de ces belles filles lumineuses, se laissant rouler sur les bottes

de paille et embrasser sur la bouche, et cela en compagnie d'Aubanel

chantant sur les chemins: _La Vénus d'Arles_; du grand et jamais enroué

Mistral, haranguant les paysans avec une pointe de vin, drolatiquement

éloquente; du peintre Grivolas, ce ménechme du philosophe de Couture, dans

son tableau de l'_Orgie romaine_, et qui avait pour mission de déshabiller

et de coucher les ivrognes.

Une heureuse jeunesse appartenant tout entière au bonheur sensuel de vivre,

en cette contrée de lumière, d'amour et de vin du _Château des Papes_, et

où, dans la cervelle du romancier futur, ne s'était point encore glissé le

souci littéraire.

* * * * *

_Samedi 26 septembre_.--Excursion aux Baux. Une éternelle chaîne de

rochers, aux dentelures étranges, et à l'extrémité de cette chaîne, une

ville dont les habitations sont en partie creusées dans la pierre, une

ville où l'on ne sait pas où finit la roche, où commence la

construction,--et une ville abandonnée, où semblent à la fois avoir

passé un incendie et une peste.

Ici un oratoire roman, là une fenêtre ornée d'un encadrement de la

Renaissance, plus loin un fronton de prêche protestant, plus loin encore,

une citerne de château fort du XIVe siècle, et tout en haut d'un escalier,

où il ne reste plus une seule marche, une petite porte presque bouchée par

deux arbres, poussés d'une semence, portée par le vent sur la pierre du

seuil. À se promener là dedans, vous êtes pris, empoigné, emporté de votre

temps par le passé moyenâgeux, comme vous êtes pris par le passé romain,

en errant dans les _via_ de Pompéi, et en marchant dans l'ornière de ses

chars.

Partout l'abandon de la ruine, et comme spécimen de la vie vivante dans

toute cette pierre morte, quelques vieillards desséchés, quelques jaunes

enfants, des chats maigres: une pauvre et rare création d'êtres et

d'animaux bancroches.

Et le sinistre de la cure, qui est une cure de pénitence pour les curés

qui ont péché, et dont l'avant-dernier locataire a assassiné le mari de la

femme de son bedeau, dont il était l'amant, et la tristesse du jardin de

cette cure, planté de quatre amandiers malades entre quatre hauts murs, et

qui ne semble pas un jardin, mais un cimetière.

Partout, des parapets de la haute solitude, les successifs développements

d'horizons sans fin, dans la contemplation mélancolique desquels, il

semble que le temps n'est plus une durée, limitée par des heures. Et je

me demandais, si la vie dans ces conditions de solitude et de planement

à vol d'oiseau, ne devait pas même chez des brutes, faire des cervelles

particulières.

À la fin du déjeuner dans la pauvre auberge de l'endroit, Mistral nous

déclame sa pièce de vers, qu'il a intitulée: _La chatouille_; et il

m'apparaît comme un beau et solide paysan qui aurait quitté sa blouse,

avec dans le menton et le cou, un peu de la déformation qui vient aux

chanteurs de café-concert.

Daudet, qui s'est laissé aller à boire pas mal du vin du cru par-dessus

beaucoup de saucisson, et dont Mistral a fleuri le chapeau d'un brin de

rue, Daudet, les épaules enveloppées d'une couverture de voyage bariolée,

a dans notre _break_, la tournure d'un jeune et joli Catalan en goguette...

* * * * *

_Dimanche 27 septembre_.--Le tréfonds de la femme ressemble à ces abîmes

de la mer, perdus et secrets au-dessous du remuement des tempêtes, et d'où

seulement, quelquefois un sondage rapporte à la science un petit fragment

d'être ou de chose inconnu. Pour la femme, c'est un procès criminel ou

correctionnel, qui fait monter d'elle à la connaissance du psychologue, un

tout petit morceau d'inconnu.

* * * * *

_Lundi 28 septembre_.--Saint-Remi (le jour de la fête).

La petite ville de Provence, sous ses grands platanes, ses auvents

d'habitations tapissées d'une plante grimpante, ses portes aux portières

de toile. Et dans ces rues abritées de verdure, les pittoresques

perspectives que font ces platanes, dont l'enchevêtrement au-dessus du

va-et-vient de la circulation, a quelque chose de l'entre-croisement de

pierre d'une nef ogivale. C'est mieux que «l'Allée de châtaigniers» de

Théodore Rousseau, ces allées de platanes avec les tons blanchâtres de

leurs troncs, le contournement architectural de leurs branches, les

zigzags de soleil jouant dans le vert pâle de la feuille, avec enfin, la

population aux couleurs voyantes, éclaboussée de lumière, qui marche sous

la voûte doucement ombreuse. Et penser que, pas un paysagiste, ayant un

nom, n'a eu l'idée de faire un tableau d'une de ces rues-boulevards.

Soudain sous ces grands arbres--spectacle charmant--a débouché, pour la

danse, en plein air de la nuit, une queue interminable de danseurs et de

danseuses, marchant deux à deux, avec des allures un peu théâtrales:--les

filles coquettement provocantes dans cet idéal costume arlésien, qui

donnerait à défaut de beauté, de la _joliesse_ aux plus laides.

* * * * *

_Mercredi 30 septembre_.--Lamanon. Encore une ville abandonnée sur une

cime rocheuse, une ville que l'on croit avoir été creusée dans la pierre,

par des hommes venus après les hommes des cavernes, et dont les logis, ou

plutôt les anfractuosités dans la roche, auraient été habitées plus tard,

par les populations du pays, en fuite devant l'invasion des Sarrasins. Des

antres de bêtes, où l'on remarque des ébauches d'escaliers frustes, et des

rigoles barbarement entaillées le long du contournement des rochers, et

qui amenaient l'eau de la pluie dans des citernes.

Pour arriver à cette cité mystérieuse, et qui n'a pas d'histoire, une

montée à travers des pins centenaires, à travers des quartiers de rochers,

dans un paysage si fort aromatisé par les plantes odorantes de toutes

sortes, qu'il entête.

Pour les Baux, pour Lamanon, pour ces endroits que j'appellerai de leur

vrai nom, du nom de _paysages historiques_, et que dégrade et modifie,

chaque jour, l'action meurtrière de la nature, ou la recherche de la

pierre de construction par l'homme, comment ne s'est-il pas trouvé un

préfet, un administrateur intelligent, qui ait songé à les faire

reproduire dans une série de grandes photographies, et en faire un musée

dans le chef-lieu du département? Car enfin ces paysages historiques sont

tout aussi intéressants que ce qu'on appelle un monument historique: une

église, un château, une maison.

En ce temps de choléra, Daudet qui n'a pas l'estomac, en meilleur état que

moi, ne peut résister à un oignon, une tranche de pastèque, un morceau de

tourte d'anchois, à n'importe quelle mangeaille de son Midi. L'amusant

c'est qu'il combat ces petits excès de gueule avec quelques gouttes de

laudanum tirées d'une petite fiole, qu'il porte toujours sur lui, et qui

vient de jeter l'effroi dans le buffet d'une gare, où l'on nous a pris

pour un convoi de cholériques. Et, ma foi, je me suis mis à son régime, et

maintenant si nous prenons, par hasard, une absinthe, nous la prenons au

laudanum.

* * * * *

_Vendredi 2 octobre_.--... Visite au château des papes, à la nuit

tombante. Exploration au pas accéléré, de l'immensité mystérieuse et

limbique du palais, par des ténèbres, où il y a encore un peu de

l'évanouissement jaune du soleil.

Des cours profondes comme des puits, des corridors interminables, des

escaliers dont on ne peut compter les marches, puis soudain, des peintures

ingénues et barbares, imparfaitement entrevues en un angle de plafond,

soudain encore, un trou de lumière: une fenêtre avec son banc de pierre

s'ouvrant au-dessus d'une ville de clochers roses sur un ciel mauve--et

dans la trouble rêverie de votre esprit entre ces murs, revenant le

souvenir du massacre, de la sanguinaire tuerie de 93.

Et au passé ecclésiastique, le présent se mêlant avec la clameur des

_appels militaires_, montant des cours, comme un bruit de mer, avec ces

soldats-fantômes, dans leur entoilement gris, dégringolant les escaliers,

ou couchés sur les lits de camp, en des poses, comme en ont les Étrusques

sur les pierres de leurs tombes. Et toujours, au milieu de l'obscurité qui

se fait plus dense, une marche courante et essoufflée, à travers des

salles coupées à demi-hauteur, à travers des morceaux de bâtisse défigurés,

à travers des architectures incomplètes qu'on ne comprend plus, à travers

de la pierre, dont la construction est devenue énigmatique, à travers un

chaos de pièces et d'appartements, à travers d'étroits passages, qui dans

l'ombre de leurs extrémités paraissent se resserrer, ainsi que dans un

rêve--oui, un rêve, c'est bien le mot pour caractériser cette promenade

par le crépuscule, et un rêve, où il y aurait un rien de cauchemar.

* * * * *

_Dimanche 4 octobre_.--Arles. Les Arènes, un petit Colisée, où le noir

des foules modernes, fait si bien, par place, sur l'orangé et le gris de

la pierre effritée, et là dedans, çà et là, la luminosité douce d'une

Arlésienne dans son costume: une merveille d'arrangement et d'harmonie.

Voyez-les, ces filles d'Arles, au teint de rose-thé, coiffées de cet

enroulement d'un ruban noir, au fond de tulle grand comme une fleur, et

cette coiffure de rien, posée au haut de la tête, sur des cheveux aux

bandeaux, comme soufflés et légèrement ondulants, et qu'on dirait prêts à

se dénouer sur les tempes. Voyez-les, ces filles d'Arles, aux longs

regards, avec leur corsage bombé de gaze blanche, qu'enserre dans quatre

plis de chaque côté, un petit châle noir d'enfant, et avec leur jupe

tombant droit devant, comme la soutane d'un prêtre, et derrière, en

faisant le gros tuyautage d'un jupon de paysanne: un costume tout noir et

blanc, et où le blanc tient du nuage,--enfin un costume qui a quelque

chose de monastique et d'aphrodisiaque, et qui fait ressembler ces femmes

à des nonnains d'amour.

* * * * *

_Mardi 6 octobre._--Il a vraiment une énergie de tous les diables, ce

Daudet! Il a travaillé toute la matinée à SAPHO, en dépit des douleurs les

plus cruelles, et ce soir, il passe toute la soirée, à se promener, sans

pouvoir s'asseoir, d'un bout à l'autre de la galerie, appuyé sur le bras

du fils de la maison, avec, de temps en temps, des fléchissements dans une

jambe, comme si tout à coup une balle la lui cassait.

* * * * *

_Jeudi 8 octobre_.--Au fond, ce Midi, avec ses maisons aux volets fermés,

avec ses chambres et ses salles où on fait la nuit, pour se défendre des

mouches, avec ses intérieurs qui ont je ne sais quoi de claustral, et avec

ses interminables cyprès des chemins et des routes, est triste et apporte

souvent des idées de mort. Et quand le soleil ne luit pas, et qu'en

l'absence du soleil, le mistral souffle sur vos nerfs, oh alors!...

* * * * *

_Samedi 10 octobre_.--D'aimables gens, les hôtes de Saint-Estève. Le vieux

Parrocel, ce descendant d'une lignée de quatorze peintres, cet

ex-cuisinier, héritier d'un marquisat, ce peintre, ce poète, ce musicien,

cet historien d'art, ce maître d'hôtel enfin, qui n'a pu tout à fait

quitter son métier, et qui l'exerce, encore gratis, en son petit château

de pierre blanche, au profit des célébrités littéraires et politiques.

Coiffé d'un casque de toile blanche, comme en portent les officiers de

l'Inde, avec ses longs cheveux, sa longue barbe, la fièvre de ses regards,

il a quelque chose d'un ascète et d'un prophète de l'Extrême Orient. Et,

par moments, il vient à sa parole passionnée, une étrange exaltation, qui

tout à coup s'étrangle dans de l'émotion, quand il parle de son rêve, et

du relèvement, et de la glorification du nom des Parrocel: rêve qui le

tient souvent éveillé la nuit, le fait parler tout haut, «invoquant, ainsi

qu'il le dit, son créateur».

Mme Parrocel montre les jolis restes d'une gracieuse, d'une éblouissante

blonde, dont l'affectueuse parole est comme le murmure d'une prière.

Et toutes les semaines, tombe dans la maison un gendre marseillais,

avec du poil jusque dans les yeux, un Marseillais qui a la tête rasée

d'un bourreau arabe, dans un tableau d'un élève de l'École de Rome, un

Marseillais qui entre comme un ouragan, en criant dans son patois:

_Fan de brut!_ qui, en dépit de son poil noir et de sa bruyance, est le

meilleur bon enfant de la terre!

* * * * *

_Dimanche 11 octobre_.--Retour à Paris. Nous avons pris deux salons-lits.

Et Daudet, dans le confort de ce voyage, en attendant l'heure de son

chloral, me conte ses marmiteux voyages en diligence du Midi à Paris,

dans les temps passés. Et dans la demi-obscurité que nous avons faite,

et par le bercement rapide qui nous emporte et qui semble un roulis de

la mer, c'est une expansive causerie de Daudet sur les excès de sa

jeunesse, causerie coupée de douleurs lancinantes qui, de temps en temps,

interrompent sa parole, et lui font terminer ses confidences par ces mots:

«qu'il a bien mérité ce qui lui arrive, mais que vraiment il y avait chez

lui un instinct irrésistible qui le poussait à abuser de son corps».

* * * * *

_Mardi 13 octobre_.--«Ça va mal! ça va très mal!» c'est dans ce moment-ci

le refrain des éditeurs, Charpentier, Quantin, et autres vendeurs de

livres.

Et Quantin ajoute: «Des livres de luxe, on n'en vend plus, mais plus du

tout. Vous ne le croyez pas?... Eh bien, je vais vous dire, où en est la

vente. De douze cents exemplaires, je suis tombé à vingt-cinq... oui,

vingt-cinq.» Et me parlant des causes qui, indépendamment de la politique,

ont amené cet incroyable abaissement de la vente, Quantin me parle de

la diminution du capital à Paris, depuis le krack, et surtout de la

difficulté du rembaillement des terres en province, ce qui fait que les

propriétaires fonciers, les acheteurs principaux des livres de luxe, ne

savent pas, si l'année qui vient, ils auront dix ou trente mille livres de

rente--et ils n'achètent plus rien.

* * * * *

_Dimanche 18 octobre_.--Dépêche de Daudet m'annonçant que Porel l'a chargé

de me dire, que la RENÉE MAUPERIN, faite par Céard, d'après mon roman,

était reçue.

* * * * *

_Vendredi 23 octobre_.--Busnach racontait, cet après-midi, chez

Charpentier, à propos de GERMINAL, que Turquet lui avait dit:

--Sous une République, on ne peut pas permettre que les gendarmes tirent

sur le peuple.

--Mais je vous ferai remarquer que c'est sous l'Empire, avait répliqué le

collaborateur de Zola.

--Tiens, c'est vrai!... Je n'avais pas fait attention... Mais...

* * * * *

_Mardi 27 octobre_.--Ce soir, chez Charpentier, Zola nous annonce que

GERMINAL est interdit. Justement indigné, il déclare qu'il ne ménagera

rien, qu'il ira jusqu'au bout, qu'il proclamera que Goblet est un sot...

* * * * *

_Jeudi 29 octobre_.--Ce soir à dîner chez Daudet, qui a réuni Porel et

Céard, pour assurer la représentation de RENÉE MAUPERIN à l'Odéon, Porel

dit des choses très justes, et qui paraissent vraiment originales dans la

bouche d'un directeur de théâtre.

À propos de la scène de Mme Bourjot avec le jeune Mauperin, que Céard a

cherché à escamoter avec de la non-accentuation et de la célérité, Porel

énonce qu'au théâtre, les scènes empoignables, lorsqu'elles sont écourtées,

sont toujours dangereuses, que l'auteur n'a pas le temps ni la place d'y

défendre ses idées, et que ces scènes, au lieu d'être abrégées, brûlées,

doivent au contraire être développées bravement, carrément.

Il fait aussi délicatement remarquer à Céard, que dans une scène comme

celle-là, si la mère maltraite sa fille, en la nommant, on est sûr de son

four, et cependant que cet éreintement peut très bien avoir lieu, en ne la

désignant pas, et en faisant de son individualité, une généralité.

Daudet est au fond très content de sa lecture de SAPHO, au Gymnase, et il

lui a semblé que Hading n'était pas trop effrayée du rôle.

* * * * *

_Dimanche 1er novembre_.--Ce dimanche, l'escalier de ma maison est

tout fleuri de chrysanthèmes du Japon, que j'ai été conquérir jeudi, à

Versailles, par une pluie battante: une vraie joie pour les yeux d'un

artiste.

Ce chrysanthème japonais est une fleur, qui n'a rien du chrysanthème

bourgeois, aux pétales raides et géométriques de la reine-marguerite.

Il y en a, un blanc d'un chiffonnage soyeux extraordinaire, un rose d'un

violacé maladif tout à fait charmant, un d'un rouge capucine au coeur de

vieil or.

Elles ont ces plantes à hautes tiges, avec leurs houppes à la façon de

certains échassiers, et en leurs penchements et en leur langueur, quelque

chose de séducteur, d'attractif des produits originaux excentriques,

paradoxaux de la nature. Puis leurs couleurs ne sont pas tout à fait des

couleurs de fleurs ordinaires, de fleurs du bon Dieu; ce sont des tons

brisés, des tons rompus, des tons passés, des tons artistiques de tentures

et de meubles, des coloriages d'intérieurs de civilisations décadentes.

Bourget vient aujourd'hui au _grenier_, et se met à conter,

pittoresquement, l'intérieur de Nicolardot, vivant dans la mansarde

d'une maison de passe, d'une des rues du quartier Latin.

Là dedans, entre un lit, une chaise et une table, trois uniques objets:

1° une malle, où sont collectionnés tous les articles, où on le traite de

_drôle_, et qu'il relit pour s'exalter;--2° une forme pour ses souliers

que déforment ses monstrueux oignons, et qu'un cordonnier charitable lui a

donnée;--3° une petite boîte en fer-blanc, dans laquelle il va chercher

son manger chez un rôtisseur du quartier, selon le jour--et il possède

parfaitement cette notion--selon le jour, où le rôtisseur d'à côté sert

une plus grosse portion, que le rôtisseur de la rue voisine.

Une seule fois dans sa vie--c'est lorsqu'il a publié son VOLTAIRE--il a

eu un peu d'argent dans sa poche, et sait-on la première fantaisie

qu'il s'est donnée? Une bague d'évêque qu'il portait avec ostentation

orgueilleuse. Il faut se rappeler qu'il a été renvoyé du séminaire pour

orgueil.

De l'être hétéroclite, encore une bizarrerie: son catholicisme est

entremêlé d'une curiosité des choses obscènes, de recherches laborieuses

sur les hermaphrodites, sur les pédérastes, etc., etc.

* * * * *

_Mardi 3 novembre_.--Premier dîner de rentrée de l'ancien dîner Magny.

Pouchet assure, que les papiers de Robin ont été brûlés par une famille

catholique, cependant quelques écritures auraient échappé, parmi

lesquelles se trouve une origine physiologique de la _naissance de la

religiosité_.

Hébrard blague toujours spirituellement. Il conte les choses les plus

stupéfiantes sur les élections de son pays, parlant d'un maire de la

montagne, qui fait d'avance son travail de recensement des votes, et qui

est venu s'excuser auprès de lui, d'avoir donné neuf voix à M***, qui est

de la localité, par cette phrase: «Ça ne vous contrarie pas?»

Paul Bert, le ministre de l'instruction publique, dans l'anxieuse

inquiétude qu'il a de l'avenir de la République, avoue que dans le moment,

il n'a plus sa tête pour son travail.

Ribot crie qu'il est le plus heureux des hommes, qu'il est dans la lune de

miel du repos, qu'il n'a jamais eu l'esprit si tranquille; cependant il

avoue qu'il ne sait pas si plus tard...

Renan, revenu des bains de mer, boursouflé d'une graisse anémique, cause

de son prêtre de Nemi, vantant l'avantage du dialogue, qui permet un tas

d'interprétations autour des choses qui préoccupent sa pensée.

* * * * *

_Jeudi 5 novembre_.--Ce soir, j'étais allé voir, avec le ménage Daudet,

l'ARLÉSIENNE, jouée par Rousseil. Nous occupions une loge de face. Cette

loge m'a rappelé une anecdote de ma jeunesse. Nous étions, il y a bien des

années, mon frère et moi, dans cette loge avec une maîtresse. Cette

maîtresse avait, ce jour-là, des bottines trop étroites, et elle en avait

une dans sa main, qu'elle tenait appuyée sur le rebord de la loge. Un peu

au-dessous de ce rebord, il y avait le beau crâne d'un vieillard, assis au

balcon. Et voici ce qui arriva: dans un moment, où la charmante fille

était toute à la pièce, presque en dehors de la loge, elle posait

distraitement sa bottine sur le crâne du vieux monsieur... Nous fûmes

obligés de quitter l'Odéon, sans la bottine.

* * * * *

_Vendredi 13 novembre_.--Dîner des Spartiates.

Ziem, qui est mon voisin de table, me raconte qu'il a commencé ses

Mémoires, mais qu'il les a laissés, ne se sentant pas _outillé_ pour

écrire. Il a toutefois le dessein de faire un catalogue de son oeuvre, un

catalogue étudié, raisonné!... Là-dessus je lui dis qu'il aurait à faire

le plus beau et le plus intéressant livre du monde, un livre qui n'a été

fait par aucun peintre des temps anciens et modernes: un catalogue, où il

raconterait la genèse et l'histoire de ses tableaux, et ce qu'il y a de sa

vie intime et psychique mêlé à chacune de ses compositions. Mais que je

suis bête, il n'y a qu'un homme de lettres, et un lettré sachant faire au

mieux un livre, qui pourrait fabriquer ce bouquin-là.

* * * * *

_Samedi 14 novembre_.--Ces jours-ci, il a paru dans la _Gazette de France_,

un éreintement des LETTRES de mon frère, par l'éternel de Pontmartin.

C'est vraiment extraordinaire chez le légitimiste catholique, le côté

mauvaise foi, le côté Basile. Déjà à propos d'une note dans: IDÉES ET

SENSATIONS, d'une note prise l'hiver, d'après nature, dans le parc du

comte d'Osmoy, où nous parlions de la lisière de ce parc, «toute

_gazouillante_ et _rossignolante_ du sautillant bonsoir des oiseaux au

soleil» il nous accusait d'avoir peuplé les bois de France de rossignols,

au mois de janvier. C'est le même procédé à propos des lettres.

Vraiment le critique devrait être moins féroce à notre égard, il nous

devrait vraiment un peu de reconnaissance, pour lui avoir donné l'idée de

publier, un an après l'apparition des HOMMES DE LETTRES qu'il avait

beaucoup louée, les JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU, le seul succès qu'il ait

jamais eu en littérature.

* * * * *

_Dimanche 15 novembre_.--Du monde, beaucoup de monde dans mon _grenier_,

Daudet, Maupassant, de Bonnières, Céard, Bonnetain, Robert Caze, Jules

Vidal, Paul Alexis, Toudouze, Charpentier, etc., etc. Et à la fin de ces

réunions toutes masculines, un rien d'élément féminin: les femmes venant

chercher leurs maris, et aujourd'hui les _rameneuses_ d'époux, sont Mmes

Daudet, de Bonnières, Charpentier. Les femmes font vraiment très bien sur

les fonds, et entrent tout à fait dans l'harmonie du mobilier... Mais la

généralité de mon public demande toutefois que les femmes viennent tard,

tard, tard.

* * * * *

_Mardi 17 novembre_.--Le dernier mot de Robin, qui s'attendait à mourir

d'une maladie de coeur, et qui a été surpris de s'en aller de la vie par

une autre maladie, a été: «Apoplexie... curieux!»--C'est un beau mot de

savant.

Jules Roche nous conte, que nommé, une première fois, rapporteur du budget,

il avait vu tous les _gros bonnets_ des divers ministères, sans pouvoir

arriver à ce que leurs dires correspondent. Nommé, une seconde fois, il

les avait tous mis en fiacre, et traînés au ministère des finances, où

après une séance de sept heures, on était arrivé enfin à s'entendre et à

s'expliquer sur une différence--une différence de 400 millions.

Paul Bert parle des vignerons de la Bourgogne, et dit qu'ils sont encore

prisonniers dans la _canaillerie_, qu'ils exerçaient autrefois à l'égard

des moines. Chaque vigneron pourrait cultiver quatre hectares de vigne, et

il n'en cultive que deux, par suite des tailles qu'ils font, et qui ne

sont pas nécessaires, et qu'ils ont pris l'habitude de continuer après

leurs pères et leurs grands-pères, qui se faisaient payer à la journée,--et

les avaient inventées, ces tailles, pour augmenter le nombre de leurs

journées.

* * * * *

_Mercredi 18 novembre_.--Le commandant Riffaut me disait qu'il avait

beaucoup causé de CHÉRIE, avec des femmes d'officiers, des amies qui lui

parlaient, à coeur ouvert, de leurs impressions de lectures. L'une d'elles

lui avait dit: «Oui, les sentiments de Goncourt sont bien des aspirations

de femmes, mais pas assez maintenues dans le vague des choses féminines...

ce sont des aspirations de femmes _masculinisées_ par l'auteur.»

Voilà peut-être le blâme le plus délicatement juste du livre, et ce n'est

point, comme on le voit, un critique qui l'a trouvé.

* * * * *

_Mardi 24 novembre_.--Que de _jeunes_ auraient besoin, qu'on leur répète

le mot jeté dans l'oreille de Daudet, au commencement de sa carrière, et

dont il s'est toujours rappelé. Il venait de réciter dans un salon une

petite machine en vers, qui l'avait fait couvrir d'applaudissements. Un

vieux bonhomme, à l'accent tudesque, s'approcha de lui, et lui dit: «Jeune

homme, vous aurez du talent, mais défiez-vous des _salons!_»

* * * * *

_Mercredi 25 novembre_.--Les femmes juives de la société, il faut le

reconnaître, sont à l'heure qu'il est, de grandes liseuses, et seules

elles lisent--elles osent l'avouer--les livres honnis par l'Académie et

le monde classique _chic_: Huysmans et les jeunes lettrés artistes.

* * * * *

_Samedi 28 novembre_.--Avec la plus petite fortune du monde, j'aurais

connu toutes les jouissances des gens les plus riches de la terre, sauf

celles des _chevaux et des femmes de luxe_.

* * * * *

_Dimanche 6 décembre_.--Est-ce que chez nous autres, les humains,

le chagrin de la perte de ceux que nous aimons, en dépit de tous nos

simulacres de désespoir, et de toutes nos belles phrases, n'aurait rien du

sérieux du chagrin des animaux, attachés à leur maître. Un jeune homme

d'ici est mort; il a laissé un chien, que la mère de ce jeune homme se

faisait un bonheur de garder, comme un peu du souvenir de son fils. Mais

le chien a refusé de manger, est mort.

Quand on m'a dit cela, au souvenir de mon frère, j'ai eu vis-à-vis de

moi-même, comme une espèce de honte d'être encore si vivant.

* * * * *

_Lundi 7 décembre_.--Un portrait de femme.

Elle est nonchalamment assise sur un canapé, avec ses grands yeux cernés,

tout pleins de la langueur des brunes, avec son teint pâlement rosé

de vieux saxe, son noir grain de beauté sur une pommette, sa bouche

aux retroussis moqueurs, son décolletage à la blancheur d'une gorge

lymphatique, ses gestes paresseux, brisés, et dans lesquels monte, par

moments, comme une fièvre.

Elle a cette femme, un charme à la fois mourant et ironique tout à fait

singulier, et auquel se mêle la séduction des Slaves: la perversité

intellectuelle des yeux et le gazouillement ingénu de la voix! Et de temps

en temps, la frêle personne à la grâce languide, est secouée par une

petite toux sèche.

Vraiment elle est très parlante à la curiosité amoureuse, cette femme!

et cependant si j'étais encore jeune, encore en quête d'amours, je ne

voudrais d'elle que sa coquetterie, il me semblerait que si elle se

donnait à moi, je boirais sur ses lèvres un peu de mort.

* * * * *

_Mercredi 9 décembre_.--Desprez, cet enfant, cet écrivain de vingt-trois

ans, vient de mourir de son enfermement avec des voleurs, des escarpes,

de par le bon plaisir de ce gouvernement républicain,--lui, un condamné

littéraire! On ne rencontre pas le fait d'un assassinat comme celui-ci,

ni sous l'ancien régime, ni sous les deux Napoléon.

* * * * *

_Vendredi 11 décembre_.--Le général Schmitz soutenait qu'il était

impossible de raisonner de la guerre, et que même ceux qui y avaient été,

ne pouvaient pas raconter avec certitude ce qui s'y était passé.

À ce propos, il citait, le soir de Magenta, sa rencontre avec le général

Regnault de Saint-Jean-d'Angely qui avait soutenu l'effort de la bataille,

tout le jour, et croyant le succès de la journée compromis, et ne pouvant

admettre que Mac-Mahon fût entré à Magenta.

La bataille d'Inkermann lui fournissait encore cette anecdote.

Le soir, il se trouvait avec Canrobert, lord Raglan, et un général anglais

dont je n'ai pas retenu le nom, un général _élégantissime_, parlant le

français assez mal, mais avec un accent d'incroyable du Directoire, et qui

attirait l'attention de Canrobert sur les mouvements de l'armée russe dans

l'éloignement et l'effacement de la nuit tombante, et s'écriait à un

moment: «Est-ce que vous ne croyez pas, général, que ce serait le moment

de se mettre à la poursuite des Russes... Je crois bien qu'on pourrait les

détruire?» Sur ces paroles, Canrobert se retournait vers lord Raglan, lui

disant: «Ne serait-ce point votre avis, mylord?» À quoi lord Raglan

répondait: «Peut-être, peut-être, mais il est plus prudent d'attendre à

demain matin.»

Le lendemain, l'armée russe avait effectué sa retraite, et évité une

extermination. Et le lendemain Canrobert disait franchement, tout haut,

devant les états-majors des deux armées: «De nous tous, Messieurs, il n'y

a qu'un homme qui a vu clair hier!» et il citait le général anglais.

* * * * *

_Samedi 12 décembre_.--En déjeunant ce matin, Daudet se plaint de ce que

nous parlons trop, de ce que nous fournissons trop de confidences, surtout

trop d'idées aux autres; et cela l'embête, quand il les trouve vulgarisées

ces idées dans un journal, avec dessous la signature d'un maladroit. Cette

fourniture aux autres se fait chez lui, journellement, régulièrement, à la

méridionale; chez moi, au contraire, c'est par sursauts, par foucades, à

la suite d'une indignation d'âme, et quand ça sort chez moi, ça débonde

encore plus que chez lui.

De chez lui, en compagnie de sa femme, nous allons à une répétition du

Gymnase, où nous sommes seuls avec son frère Ernest et Belot. C'est

décidément la première fois que la réalité d'un roman de ce temps a été

transportée sur les planches, et sans trop de déformations théâtrales.

Hading, cette actrice, que je venais voir avec la prévention d'une actrice

d'Ohnet, joue très intelligemment le rôle de Sapho, et même tous les

dessous psychiques du rôle, avec le flottement mou et las de son corps, la

volupté de ses regards longs, l'impudeur de sa bouche, la fermentation des

mauvaises pensées qu'on sent habiter son front, les chatteries sensuelles

de ses gestes. Ses demi-asseyements sur une fesse, une jambe repliée pour

jouer du piano, ses fumeries de cigarettes à l'instar des lorettes de

Gavarni; enfin toute cette mimique de fille, et jusqu'à la merveilleuse

composition de cette toilette de campagne, idéale toilette de cocotte

avachie.

* * * * *

_Jeudi 17 décembre_.--Daudet rentre chez lui, très content de la

répétition générale. Les journalistes semblent devoir _caner_ devant le

succès, qu'ils sentent ne pouvoir enrayer.

* * * * *

_Vendredi 18 décembre_.--Première de SAPHO.

Trois actes, sauf la scène du père cocher, accueillis par un public,

charmé, subjugué, conquis: trois actes où tous les mots, les intentions,

les plus petits riens sont saisis, compris, soulignés de petits _oh_, de

sourires, d'applaudissements, comme je ne l'ai vu dans aucune pièce.

Puis la grande scène de rupture, sur laquelle nous comptions tant

pour l'enlèvement de la pièce, accueillie froidement, et sa froideur

déteignant sur le cinquième acte. Au fond une déception pour les amis qui

s'attendaient à voir finir la pièce par une acclamation, un triomphe, un

emballement frénétique de la salle, et qui la voient se terminer par le

succès ordinaire d'une pièce qui réussit.

Tout le temps de la pièce, Daudet ne voulant pas se montrer dans la

salle,--j'ai été le téléphone entre le mari et la femme.--Daudet repris

à dîner bien mal à propos de ses douleurs, et qui a pris du chloral, se

tient enfermé dans le cabinet de Koning, sourd aux applaudissements. Là,

après avoir fumé sept ou huit londrès, le tabac et le chloral faisant leur

effet, Daudet a un peu _dormichonné_. Et réveillé par l'émotion de Belot

et des acteurs désarçonnés par le refroidissement du quatrième acte, il

croit presque à un insuccès.

Quelques amis et moi nous remontons Daudet et Belot, qui à la fin s'écrie:

«Oui, oui, nous avons devant nous cinquante représentations qui feront de

l'argent!»

Là-dessus, on va souper rue de Bellechasse, où sont réunies une

quarantaine de personnes, parmi lesquelles se trouve le ménage Koning.

Cette Hading est vraiment très séduisante avec sa luxuriance de cheveux,

semblables aux cheveux mordorés des courtisanes vénitiennes, avec sa

blancheur de peau toute particulière, et qui me rappelle la blancheur de

la gorge de la maîtresse du Titien, dans son fameux portrait, avec ses

regards coulants dans le coin des yeux, avec l'ombre fauve de la cernure

de ses yeux et du tour de sa bouche, avec son petit front et son nez

droit. Elle me rappelle beaucoup ces bustes gallo-romains du musée d'Arles,

où dans le pur type grec s'est glissée la modernité un peu canaille du

physique marseillais.

On soupe dans l'absorption d'une pensée, tournée vers le lendemain, dans

la contention d'esprit des soupers de premières, qui n'ont pas été

précédés d'un succès à tout casser. Et après souper, c'est une vraie

réjouissance pour tout le monde, que les imitations de Gibert, ayant à la

fin, le pouvoir, selon l'expression de Mme Charpentier, de _dégeler_ Zola,

qui a l'air ennuyé, souffrant.

* * * * *

_Dimanche 20 décembre_.--«Eh bien, le voilà le _nouveau théâtre_, votre

nouveau théâtre.» C'est Daudet qui entre dans mon grenier, marchant avec

effort sur des jambes mal d'aplomb. «Oui, le _Matin_ fait un article sur

le nouveau théâtre, et Duret doit à ce sujet vous interviewer, vous, Zola

et moi.

Et de suite la conversation est sur SAPHO, et l'on cause du tact qu'il

faut pour faire passer de la vérité sur les planches, et de son délicat

dosage près d'un public de théâtre.

«À ce propos, fait Daudet, il y a une histoire de femme en omnibus, que

je raconte, et qui semble tout à fait se rapporter au théâtre. C'est une

femme en noir qui monte dans un omnibus, et dont le deuil, la tenue, la

mine, forcent son voisin à lui demander l'histoire de ses malheurs. Et

elle raconte, au milieu de l'attendrissement de tout l'omnibus, et du

conducteur qui ne fait que se moucher, pour dissimuler ses larmes, elle

raconte la mort d'un premier, d'un second enfant. Mais à la mort du

troisième, l'intérêt baisse dans l'omnibus, et quand elle en arrive à la

mort de son quatrième enfant, mangé, au bord du Nil, par un crocodile--et

c'est cependant celui qui a dû le plus souffrir,--tout le monde éclate

de rire. L'histoire de ma femme en omnibus, il faut qu'un auteur l'ait

toujours présente à l'esprit, quand il fait une pièce.»

L'on rit, et l'on se met à analyser les impressions de la salle à la

première. Lorrain qui se trouvait dans une avant-scène, et avait autour

de lui les femmes les plus connues de la grande société, parle de

l'impression des _dindes du monde_, surtout choquées des ululements de la

passion, dans la scène de rupture:--toutes ces femmes, dont l'explosion

des sentiments est toujours comprimée par le _chic_, et quelques-unes

avouant même tout haut, que leurs ruptures avaient été beaucoup plus

calmes, beaucoup plus _comme il faut_, que ça.

Là-dessus, Daudet dit avec justice: «Ma pièce, comme mon livre, aura pour

elle les hommes, qui tous y retrouveront un morceau de leur existence, et

n'aura jamais pour elle, les femmes. Et voici la grande raison: c'est que

dans la fille, il y a un coin d'ordure qui nous exalte, nous autres, et la

femme honnête ne comprend pas cette exaltation... en est même jalouse, en

sentant qu'elle ne peut pas nous la donner avec toute son honnêteté, toute

sa vertu. Oui, c'est très curieux... Tenez, hier au soir, dans la voiture

qui les ramenait du théâtre, Mme C*** a fait une scène à son mari, de son

larmoiement, au récit de la mort de la petite Doré par Déchelette, lui

disant: «Je ne comprends pas votre attendrissement pour cette traînée!»

Et dans le bruit de la causerie de tous, Daudet se tait un moment, au bout

duquel on l'entend murmurer plutôt que dire: «Ce matin, ce matin à

l'hôpital de... X. en faisant ses bandes,--X. une victime d'un antique

collage,--répétait: «M'amie, un baiser, le dernier dans le cou.» Et il

interrompait son refrain et ses bandes, pour jeter à ses internes: «À ce

qu'il paraît, cette _Mannigue_ a un grand talent,»--et comme les internes

riaient de l'estropiement du nom de l'actrice: «Pardon, Messieurs,

faisait-il, moi, vous savez, moi je ne vais pas au théâtre!»

* * * * *

_Mercredi 23 décembre_.--Le malheur de n'avoir pas les nerfs assez bien

portants, pour traiter la vie avec le mépris qu'on a pour une charge, pour

une blague, pour une mauvaise plaisanterie, et de considérer les

embêtements qui ne sont pas des pertes de gens aimés, ou même des

révolutions absolues de votre position sociale,--de les considérer comme

de bénins coups de pied au cul, qu'on recevrait dans une pantomime sur un

théâtre des Funambules de société.

Je m'en vais dîner, ce soir, chez la princesse, à pied, par un beau froid

noir.

Du haut du Trocadéro, quand il n'y a dans le ciel, ni lune, ni étoile, et

que les réverbères de l'infini Paris sont allumés, il semble que toutes

les étoiles de la voûte céleste sont tombées à terre.

Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 2 / 14 题