Huit jours s'étaient écoulés et tout semblait rentré dans le calme à
l'hôtel de Solange; seulement ce calme avait quelque chose de lugubre.
Depuis la scène que nous venons de rapporter, le bruit de la folie du
marquis s'était sourdement répandu, sans qu'on pût la vérifier, car tous
les services qui eussent conduit les valets près de son appartement
avaient été interrompus par ordre de la marquise, et toutes les rumeurs
susceptibles d'y parvenir sévèrement défendues. La vie semblait s'être
brusquement retirée de cette partie de l'hôtel, et, à voir ces portes
closes, ces contrevents soigneusement fermés, à travers lesquels
glissait la lueur d'une lampe, on eût dit une de ces chambres consacrées
au cercueil d'un mort.
Les défenses de la marquise s'étaient étendues jusqu'à Jeanne; toutes
les prières de celle-ci pour qu'on lui permît de voir son père avaient
été inutiles.
Ainsi privée du seul appui et de la seule consolation qu'elle pût
invoquer, la jeune fille avait passé ces huit journées dans les larmes.
A la douleur que lui causait la séquestration du vieillard, dont elle
s'accusait d'être cause, venaient se joindre toutes les angoisses d'un
amour sans espoir. Où était Jérôme, et que contenait sa lettre tombée au
pouvoir de la marquise? Avait-elle pu le faire connaître? Ne
l'exposait-elle point à quelque odieuse persécution? Que pensait-il du
silence de Jeanne? Il l'accusait peut-être d'ingratitude ou d'oubli; il
prenait quelque résolution fatale! Et nul moyen de l'avertir! La jeune
fille appelait en vain à son secours toutes les imaginations de la
douleur et de l'amour: la surveillance muette de sa mère l'entourait
comme un réseau. Son esprit allait se heurter de tous côtés à
l'impossible.
Alors venaient des désespoirs sans fin. Vaincue par la souffrance, elle
allait jusqu'à regretter cet amour qui avait été si longtemps pour elle
comme un soleil intérieur; elle demandait à Dieu cette nuit des
cœurs froids et des méchants, puisque ceux-là seuls n'étaient point
brisés.
Puis succédaient de profonds abattements! Cessant de se débattre, elle
se laissait aller jusqu'au fond de l'abîme, et ne demandait à Dieu que
de pouvoir mourir.
Madame de Solange avait suivi toutes les agitations de cette âme
bourrelée d'un œil curieux, comme le médecin qui étudie la crise
dont il veut profiter. L'exécution de la menace qu'elle avait faite au
marquis entraînait avec elle trop de scandale et de danger pour qu'elle
s'y arrêtât. Appeler des tiers à son aide, c'était s'exposer à les avoir
pour maîtres ou pour ennemis. Elle préféra tout faire sans bruit, briser
la résistance du père et de la fille en s'armant contre chacun d'eux de
leur commune affection, obtenir enfin que Jeanne renonçât au bonheur,
sans violence, et pour ainsi dire par compromis.
Mais elle comprit que pour l'amener là, il fallait d'abord la
désintéresser de la vie en lui ôtant toute espérance, afin de profiter
de l'espèce d'abandon de soi-même qui accompagne les grandes
souffrances. Elle savait, en effet, combien l'abnégation est facile au
désespoir, et avec quelle promptitude le premier élan de la douleur nous
jette dans le dévouement.
Les circonstances la servirent à souhait pour l'exécution de ses
projets.
Un matin l'on vint avertir Jeanne que sa mère la demandait. La marquise,
qui se trouvait dans sa bibliothèque avec maître Durocher, fit signe à
la jeune fille de passer dans sa chambre et de l'attendre. Celle-ci
obéit; mais la vue du notaire l'avait saisie; elle pensa qu'il avait été
appelé pour son mariage, dont madame de Solange ne lui disait rien
depuis huit jours, et que son sort se décidait peut-être dans cet
entretien. Poussée par une inquiétude curieuse, elle s'approcha
doucement de la portière de tapisserie qui séparait la chambre de la
bibliothèque, et prêta l'oreille.
Elle ne put d'abord saisir que quelques paroles confuses, et elle allait
se retirer lorsqu'elle s'aperçut que maître Durocher s'était levé; la
marquise le reconduisait,[66] et tous deux se rapprochèrent.
--Il est donc bien entendu, disait madame de Solange, que vous allez
presser la rentrée des cinquante mille livres destinées à M. de Lanoy.
--Je ferai mes efforts, répondit maître Durocher.
--Et vous m'avertirez du résultat de vos démarches?
--Je vous le promets.
Tous deux étaient arrivés près de la portière; la marquise s'arrêta.
--A propos, dit-elle en souriant, et cet amas de vieux titres qui m'ont
été envoyés dernièrement de province?
--Il faudrait les examiner, répondit le notaire; mais le temps me
manque.
--Que ne confiez-vous cette besogne à vos clercs? vous en avez
d'habiles.
--J'en avais un, répondit Durocher en secouant la tête; je vous l'ai
même envoyé plusieurs fois.
--Envoyez-le-moi de nouveau.
--Plût à Dieu[67] que je le pusse, madame la marquise! mais Jérôme
Bouvart n'est plus chez moi.
--Comment cela?
--Je l'ai perdu par suite d'un fol amour.
--Dont vous connaissez l'objet? interrompit vivement madame de Solange.
--Non, madame la marquise, mais dont j'ai constaté les tristes
résultats. Depuis près de deux mois Jérôme était chaque jour plus sombre
et il lui échappait parfois des paroles lugubres...
--Enfin?
--Enfin, il y a huit jours qu'il a subitement disparu.
--Et vous ignorez ce qu'il est devenu?
--J'ai peur de le savoir, au contraire. Soupçonnant quelque, acte de
désespoir, j'ai pris des informations, et j'ai appris des bateliers
qu'un garçon de l'âge et de la tournure de Jérôme avait été aperçu le
soir sur le pont de la Tournelle.[68]
--Se peut-il?[69]
--Ils l'ont vu se promener près du parapet, d'un air égaré, jusqu'à la
nuit.
--Et alors?
--Alors, madame la marquise, ils croient avoir entendu la chute d'un
corps dans la rivière.
Un cri déchirant et étouffé interrompit maître Durocher; il se détourna
étonné et regarda madame de Solange; mais celle-ci avait feint de ne
rien entendre: elle ouvrit la porte de la bibliothèque.
--J'attendrai que vous ayez remplacé ce jeune homme, dit-elle avec un
calme souriant. Au revoir, maître, et portez-vous bien.
Le notaire sortit.
A peine eut-il tourné le corridor, que madame de Solange courut à sa
chambre, et soulevant la portière, elle aperçut Jeanne étendue sans
mouvement sur le parquet.
La douleur qui saisit la jeune fille au sortir de son évanouissement
amena une fièvre délirante dont la marquise elle-même fut effrayée.
Cette âme, fermée à toutes les affections, n'avait pu soupçonner la
force du coup qu'elle portait à Jeanne; elle en demeura saisie, non de
remords, mais d'épouvante. Avec Jeanne périssaient les dernières
espérances d'élévation qui frappaient son orgueil. La vie de Jeanne lui
devint plus précieuse que la sienne même, et cette vanité à l'agonie
montra toutes les angoisses de la tendresse. L'ambitieuse pleura des
larmes de mère.
Assise au chevet de sa fille, elle épiait ses mouvements, écoutait son
souffle, interrogeait les teintes les plus fugitives de son front
brûlant. Tous les secours de l'art furent appelés, tous les soins
prodigués. Enfin la nature vainquit la douleur même: Jeanne se rétablit.
Pendant que l'état de la jeune fille avait inspiré quelque inquiétude,
madame de Solange avait soigneusement évité tout ce qui eût pu lui
rappeler le mariage projeté; mais dès que ses craintes furent dissipées,
elle songea à presser, l'accomplissement de son projet.
Semblable à un accusé que l'on arrache à la mort pour le conserver aux
tortures du bourreau, Jeanne ne revenait à la santé que pour subir de
nouvelles persécutions. Le retour du comte de Lanoy, que ses affaires
avaient appelé en Bourgogne, était prochain et devait la trouver prête à
obéir. Madame de Solange eut recours à toute l'énergie de sa volonté
pour soumettre cette âme affaiblie.
Hélas! la maladie et le désespoir y avaient laissé peu d'éléments de
résistance, et désormais, sans intérêt au monde, elle ressemblait à une
barque qui a perdu son point d'attache et flotte impuissante à toutes
les vagues.
Cependant, bien qu'elle partageât l'erreur de M. Durocher, et qu'elle
crût à la mort de Jérôme, dont la disparition était l'ouvrage de sa
mère, son souvenir lui restait, et elle voulait demeurer fidèle à ce
doux fantôme. Mais la marquise savait le moyen de vaincre ses derniers
scrupules; elle avait déjà réussi à lui ôter la force en lui ôtant
l'espoir; il ne restait plus qu'à lui présenter la soumission comme un
sacrifice nécessaire.
Depuis sa convalescence, la jeune fille avait plusieurs fois demandé à
voir son père. Cette faveur lui fut enfin accordée.
Ce fut Baptiste qui introduisit Jeanne chez le marquis. Les volets y
étaient soigneusement fermés et une lampe de nuit y répandait seule sa
douteuse clarté. Mais lorsque les yeux de la jeune fille se furent
accoutumés à la demi-obscurité qui y régnait, elle ne put retenir un cri
de surprise à l'aspect sombre et dévasté de l'appartement.
Les rideaux, les meubles et les tableaux avaient été enlevés. Une
tapisserie, dont les personnages livides semblaient vaciller à la vague
lueur de la lampe, garnissait seule la muraille et leur donnait un
aspect encore plus sombre. Le bruit des pas de la jeune fille, amorti
par un double tapis, n'avait point sans doute été entendu du vieillard,
car il resta immobile. Jeanne s'approcha de son lit sans rideaux et put
le contempler avec un douloureux saisissement.
Il était étendu, la tête nue, les yeux fermés et les mains jointes; ses
cheveux sans poudre tombaient épars sur ses joues creuses, de longues
veines bleuâtres traversaient son front pâle, et ses lèvres desséchées
laissaient échapper un souffle entrecoupé.
La jeune fille joignit les mains et se glissa à genoux près du lit. Ce
mouvement parut tirer le marquis de sa torpeur. Il rouvrit les yeux,
souleva la tête et aperçut Jeanne.
Celle-ci saisit une de ses mains, qu'elle couvrit de pleurs et de
baisers.
--C'est moi, mon père, dit-elle; ne me reconnaissez-vous point?
Le vieillard la regarda fixement; puis, dégageant la main qu'elle
tenait:
--Interdit! murmura-t-il. Plus de soleil... plus de bruit... plus
rien!...
--Mon père! s'écria Jeanne épouvantée en se redressant.
Il y avait dans ce cri un effroi si tendre qu'il pénétra jusqu'au cœur
du marquis. Il regarda fixement la jeune fille, et un éclair traversa
ses yeux.
--Jeanne, dit-il en tendant les bras...
--Oui, mon père, oui, votre Jeanne bien-aimée, reprit la jeune fille;
regardez-moi. Oh! que vous êtes pâle, mon Dieu!
--Ils m'ont interdit, répéta le vieillard.
--Ne le croyez pas, mon père.
--Regarde plutôt, murmura-t-il en promenant les yeux autour de lui...
Ils m'ont tout ôté, jusqu'à la chambre où je vivais depuis dix années.
--Cette chambre, vous y êtes! mon père.
--J'y suis, dis-tu, folle! Où sont alors mon grand fauteuil; ma
bibliothèque, les portraits de ma famille, la pendule d'écaille[70 que
j'aimais à entendre sonner la nuit! Non! non! Ils ont mis cette grande
tapisserie pour me tromper; mais ceci est une tombe, vois-tu. Fais
attention en sortant, et tu liras mon nom au-dessus. Ils m'ont descendu
au cercueil tout vivant, Jeanne, parce que j'étais interdit.
--Oh! mon père, mon père! revenez à vous!
--Regarde plutôt, ajouta le marquis en montrant avec une honte presque
féminine ses cheveux défaits et son linge souillé, ils m'ont refusé
jusqu'aux soins de chaque jour; je ne suis plus pour eux qu'un cadavre.
Et comme si une pensée d'orgueil traversait son affliction:
--Mais il n'importe, continua-t-il d'un ton de triomphe, j'ai refusé de
signer, Jeanne. Ah! ah! ah! elle croyait me faire céder comme autrefois,
mais pour toi j'aurais résisté à Dieu. Ne crains pas, va, Jeanneton;
qu'elle vienne encore, eût-elle la mort avec elle, je répondrai comme
avant: Je refuse! je refuse! je refuse!
--Mon père, s'écria Jeanne éperdue, oh! mon père, c'est moi qui suis
cause de tout! Si j'avais obéi, vous seriez encore libre et heureux.
Mais vous ne pouvez rester ici, mon père; il faut que vous quittiez ce
cachot; vous en avez le droit. Venez!
-Tais-toi, dit le vieillard, dont la préoccupation n'était déjà plus la
même; tais-toi; c'est l'heure où il va paraître.
--Qui cela mon père?
--Plus bas! plus bas! Il y a un Dieu même pour les interdits, vois-tu.
Ils ont cru m'ôter la vue du soleil; mais il me visite malgré eux chaque
jour.
--Que dites-vous?
--Regarde de ce côté, sous cette croisée: un rayon s'y glissera
bientôt... Il ne brille qu'un instant, mais il revient tous les jours et
je compte les heures en l'attendant. Grâce à lui je sais qu'il y a
encore un soleil sur la terre. Mais surtout n'en dis rien à ta mère,
Jeanne, n'en parle à personne; ils m'ôteraient mon rayon.
--O mon père! dit la jeune fille attendrie, vous souffrez donc bien de
votre captivité!
--Si je souffre! ah! tu ne sais pas ce que c'est que cette nuit et ce
silence éternels! Il y a des instants où je doute de ma vie et où ce lit
me paraît un cercueil. Oter ses habitudes à un vieillard, vois-tu, c'est
comme si l'on voulait changer son cœur de place. Je me cherche moi-même
au milieu de cette dévastation. Ils m'ont enlevé tout ce que mon œil
connaissait, tout ce qui me rappelait quelque chose. En vidant cette
chambre, ils ont vidé ma mémoire; je ne me souviens plus, je ne désire
plus, je cherche le monde autour de moi sans le trouver.
--Se peut-il, ô mon Dieu!
--Oh! si je pouvais sortir, reprit le vieillard d'un ton plaintif; une
heure... une minute!... Jeanne, ne peux-tu me délivrer sans qu'ils le
sachent? Le temps seulement de voir le ciel, d'entendre les oiseaux, de
sentir un peu d'air dans mes cheveux. Jeanne, faudra-t-il donc mourir au
fond de ce sépulcre?
Il avait les mains jointes et sanglotait comme un enfant. La jeune fille
éperdue se jeta dans ses bras.
--Non, mon père! s'écria-t-elle suffoquée de larmes, on vous rendra la
liberté, vous verrez le jour.
--Quand cela?
--Sur-le-champ, mon père!
Elle s'était élancée vers la sonnette, dont elle tira vivement le
cordon. La porte s'ouvrit, et madame de Solange parut.
--Que mon père soit libre, madame, s'écria la jeune fille en courant
vers elle, je consens à épouser M. de Lanoy.
* * * * *
Huit jours après, les cloches de Saint-Louis[71] sonnaient à pleines
volées et une longue file de carrosses assiégait la porte de l'église.
On y célébrait le mariage du comte avec mademoiselle de Solange.
Près de l'autel se tenait le marquis, en habits de fête, regardant la
foule parée, respirant l'odeur de l'encens et écoutant le chant des
orgues d'un air ravi.
L'union prononcée, au moment où le prêtre se retirait, Jeanne se leva
chancelante et comme égarée; mais ses yeux, en se promenant autour
d'elle, rencontrèrent le vieillard; elle s'élança vers lui par un
mouvement pour ainsi dire désespéré, et, se jetant dans ses bras:
--Réjouissez-vous, mon père, s'écria-t-elle; désormais vous serez
heureux.
De retour à l'hôtel, les nouveaux époux trouvèrent le notaire qui
apportait à signer des quittances et actes additionnels. A cette vue les
deux familles se séparèrent, par l'instinct de leurs intérêts opposés;
les politesses réciproques cessèrent pour faire place à une gravité
contrainte, et l'on s'assit, comme des ennemis en présence qui vont
discuter les conditions d'un traité.
Maître Durocher commença à lire les différentes pièces de ce ton
endormeur dont sa longue expérience lui avait donné l'habitude. Il
savait que peu de patiences pouvaient tenir à la monotonie d'une
pareille lecture, et que l'ennui, en rendant les auditeurs moins
attentifs, épargnait de dangereux débats. Mais, ni la fatigante lenteur
du débit ni l'obscurité de la rédaction ne purent lasser la marquise:
elle fit éclaircir plusieurs passages et exigea le retranchement de
quelques articles dont elle parut craindre les conséquences. Le comte
consentit à tout avec cette nonchalance impertinente qui semble mépriser
les détails. Quant à Jeanne, muette, insensible et une main dans celle
de son père, elle avait écouté sans entendre et approuva sans avoir
compris.
La lecture venait de finir, et le jeune homme dont maître Durocher
s'était fait accompagner recueillait les signatures des deux familles;
le notaire se trouva près de madame de Solange.
--Vous avez enfin un nouveau clerc? demanda celle-ci, sans songer à ce
qu'elle disait et seulement pour échapper à l'embarras du silence.
--Oui, madame, répondit Durocher; mais je ne désespère point de
retrouver l'ancien.
--Comment? dit la marquise en tressaillant.
--Le cadavre du jeune homme que les bateliers ont entendu tomber dans la
Seine a été retrouvé.
--Eh bien?
--Ce n'était pas celui de Jérôme.
Jeanne, qui écoutait palpitante, se leva en poussant un cri.
--Tout le monde a signé, maître Durocher, dit la marquise vivement.
Et pendant que le notaire réunissait les actes elle saisit la main de
Jeanne, et, la forçant à s'asseoir:
Remettez-vous, madame de Lanoy, dit-elle, votre mari vous regarde!
* * * * *
Le marquis de Solange mourut peu après, et avec lui eût disparu le
dernier intérêt que Jeanne conservait dans le monde, si elle ne fût
devenue mère. La marquise et le comte, qui poursuivaient de concert
leurs plans ambitieux troublaient rarement sa solitude; la jeune femme
chercha dans ses nouveaux devoirs et dans la piété des consolations
qu'elle eût en vain demandées ailleurs.
Cependant les événements ne tardèrent pas à déjouer tous les projets de
madame de Solange. Il ne fut bientôt plus question pour la noblesse de
conquérir une plus haute position, mais de conserver celle qu'elle
occupait; la révolution commençait!
Le comte, qui avait renoncé aux idées philosophiques dès qu'il avait
craint de les voir appliquer, fut un des premiers à invoquer l'appui de
l'étranger pour arrêter le mouvement. Chargé par les princes d'une
mission secrète, il partit pour l'Allemagne, laissant Jeanne avec la
marquise que les déceptions avaient enfin vaincue, et dont les facultés
affaiblies s'éteignaient chaque jour.
La jeune femme, au contraire, ne reçut aucune atteinte de ces agitations
publiques auxquelles elle demeurait étrangère. Telle on l'avait vue
quitter l'autel, après son mariage, belle, dévouée, douloureuse, telle
on pouvait la voir encore. L'éternelle jeunesse de son âme avait passé
sur ses traits: on eût dit[72] une fleur cueillie dans sa prémière
fraîcheur et conservée, par quelque magique puissance, aussi suave et
aussi pure.
Elle revenait un jour du quartier Saint-Marceau,[73] où l'avait appelée
une de ces bonnes œuvres qu'elle accomplissait avec toutes les grâces du
cœur; son carrosse allait traverser la place de l'Hôtel-de-Ville,[74]
lorsqu'il fut subitement arrêté par une foule immense qui s'avançait en
poussant des cris de triomphe; madame de Lanoy se pencha vers la glace
et demanda au cocher ce qu'il y avait.
--C'est le peuple qui vient de prendre la Bastille,[75] madame, répondit
le laquais tremblant.
Dans ce moment une troupe d'ouvriers s'approcha du carrosse, et l'un
d'eux ouvrit brusquement la portière. A l'aspect de Jeanne si belle et
si triste, il recula involontairement et se découvrit.
--Que voulez-vous? demanda la comtesse, d'une voix douce.
--Pardon, madame, balbutia l'ouvrier, mais un des prisonniers que nous
avons délivrés vient de s'évanouir.
--Qu'il vienne! s'écria vivement Jeanne; il y a place ici pour lui.
Ceux qui portaient le mourant s'approchèrent alors et le déposèrent dans
le carrosse.
La comtesse avait rejeté l'écharpe de soie dont elle était entourée, et
aida elle-même à le placer à ses côtés, mais, dans ce mouvement, le
tapis qui enveloppait le prisonnier s'entr'ouvrit et permit de le voir.
Jeanne ne put retenir un gémissement à l'aspect de ce visage qui n'avait
conservé rien d'humain.
Le mourant parut l'entendre, car ses paupières se soulevèrent, ses yeux
se rouvrirent lentement et restèrent fixés sur madame de Lanoy.
--Vous souffrez bien? demanda celle-ci d'une voix que les larmes
rendaient tremblante.
Les traits du prisonnier s'animèrent; il agita ses lèvres, et, faisant
un effort:
--Jeanne! murmura-t-il d'un accent confus.
-Vous savez mon nom, dit madame de Lanoy surprise.
--Jeanne! répéta le prisonnier en étendant les mains vers la comtesse.
--Qui êtes-vous? s'écria celle-ci éperdue et les regards fixés sur le
prisonnier dans une angoisse de doute impossible à exprimer.
--Jérôme! balbutia le mourant.
Madame de Lanoy poussa un cri horrible et tomba à genoux devant le
prisonnier. Celui-ci se redressa sur son séant,[76] et, laissant aller
ses deux bras sur les épaules de la comtesse.
--Jeanne! reprit-il, je t'ai revue! Dieu est bon!
A ces mots il retomba en arrière. La comtesse se pencha sur lui,
éperdue; mais, épuisé par de trop longues souffrances, il n'avait pu
résister à cette dernière émotion... La joie l'avait tué.
Ce coup inattendu abattit le courage de madame de Lanoy, et la jeta dans
une sorte de morne désespoir dont l'amour maternel lui-même ne put la
tirer. Lorsque la tourmente révolutionnaire grandit, elle refusa de
quitter Paris, où son nom devait d'autant plus sûrement la compromettre,
que l'on savait le comte en Vendée[77] et les armes à la main; aussi
fut-elle arrêtée avec la marquise, alors tombée en enfance. Traduites
toutes deux devant le tribunal révolutionnaire, elles furent condamnées
à mort et exécutées le neuf thermidor.[78]