Mais pendant que tout conspirait ainsi contre l'amour de Jeanne, son
malheur même lui acquérait un secours inattendu.
La crainte de rencontrer madame de Solange l'avait empêchée quelque
temps de retourner vers son père; son inquiétude l'emporta enfin sur
tout le reste, elle se glissa jusqu'à la porte du marquis, et, après
s'être assurée qu'elle était seule, entra furtivement.
Celui-ci parcourait la chambre avec agitation en prononçant des mots
sans suite. A la vue de Jeanne, il s'arrêta court et lui tendit les
bras.
--La lettre! la lettre! balbutia-t-il.
--Ma mère l'a lue? demanda Jeanne tremblante.
--Et emportée!
La jeune fille poussa un cri.
--Ce n'est point ma faute, Jeanne, reprit le vieillard en étendant les
mains; elle m'a parlé de la messe du roi..., de promenade dans la
forêt... Puis elle avait promis de la rendre: tu ne devais pas le
savoir.[60] Oh! Jeanne! Jeanne! tu ne m'en veux pas?[61]
Celle-ci s'était laissée tomber sur un fauteuil en se couvrant le
visage.
--Au nom du ciel, ne pleure pas! dit le vieillard près de pleurer
lui-même.
--Ah! mon père, vous m'avez perdue! s'écria la jeune fille suffoquée de
sanglots.
--Perdue! répéta M. de Solange. Que contenait donc cette lettre? Jeanne
ne t'effraie pas ainsi, je t'en conjure; mon Dieu! pourquoi aussi me la
donner à garder? Je suis sans force, sans volonté, moi. Tu n'as jamais
remarqué son regard immobile et perçant! Quand il se fixe sur mois,
vois-tu, je sens ma tête qui tourne, mes membres qui tremblent: j'ai
peur!
Ces mots étaient prononcés d'une voix si profondément altérée, qu'au
milieu même de sa désolation Jeanne en fut touchée. Elle saisit les
mains de son père avec une pitié douloureuse et les baisa tendrement.
Cette caresse toucha le vieillard; son front s'éclaircit.
--Tu me pardonnes, Jeanne, n'est-ce pas? dit-il, en appuyant ses lèvres
tremblantes sur la joue de sa fille. Oh! sois tranquille! tout cela
finira bientôt; bientôt, tu ne seras plus son esclave et tu pourras
faire ce qui te plaît.
--Moi, mon père!
--Ne vas-tu pas épouser le comte de Lanoy?
--Ah! jamais! s'écria la jeune fille avec désespoir. Le marquis releva
la tête.
--Jamais! répéta-t-il étonné; que veux-tu dire, Jeanne?
--Oh! mon père! je suis bien malheureuse! sanglota celle-ci en se jetant
dans ses bras.
--Toi, malheureuse, Jeanne? Au nom du ciel, qu'y a-t-il donc?
Regarde-moi. Pourquoi pleurer?
Et, comme si un trait de lumière l'éclairait tout à coup:
--Oh! s'écria-t-il, ce n'est pas le comte que tu aimes!
La jeune fille se cacha, honteuse et éplorée, dans le sein du vieillard.
--Oui, je comprends, reprit-il. Il y en a un autre!... que ta mère
repousse, n'est-ce pas?... Ta mère ne songe qu'à t'élever pour monter
après toi! pauvre enfant!... Et tu l'aimes donc bien?
--Ah! mon père, murmura Jeanne, en se pressant sur son cœur.
Il soupira.
--Hélas! hélas! que faire? dit-il d'un ton abattu. Elle a choisi le
comte, Jeanne; elle veut que tu l'épouses; et on ne peut lui résister, à
elle.
--Oh! je le sais! reprit la jeune fille avec des sanglots; mais plutôt
que d'épouser le comte, mon père, je mourrai!
--Toi!
--Oui, reprit-elle avec une énergie désolée, car tout me sera plus
facile que de supporter une pareille union. Songez, mon père: promettre
à Dieu de vivre pour quelqu'un, alors que toute votre âme est ailleurs!
se condamner à mentir jusqu'à la mort? c'est impossible! Et lui, que
deviendra-t-il si je l'abandonne! Vous ne savez pas combien il est bon!
Nous parlions de vous si souvent, et il vous aimait seulement parce que
je vous aimais! Oh! j'aurais pu être si heureuse avec lui, mon père!
La jeune fille parlait d'une voix entrecoupée, et sa douloureuse
exaltation avait gagné le vieillard.
--Eh bien! s'écria-t-il tout à coup, partons ensemble!
--Partir?
--Oui, Jeanne; c'est le seul moyen d'échapper à sa tyrannie. On veut te
faire souffrir comme moi; fuyons.
--Y pensez-vous?
--Qui nous en empêche? Ne suis-je pas ton père? Avec moi, tu peux aller
partout sans honte. Je vous suivrai, Jeanne; nous irons vivre bien loin,
dans quelque coin de campagne où je serai libre de me promener sous les
arbres sans un gardien. Si nous sommes pauvres, je travaillerai.
--Vous, mon père?
--Oui, oui; mes forces reviendront, enfant. Ici, sa présence
m'empoisonne l'air; je sens autour de moi sa volonté comme un réseau de
fer qui m'oppresse... Voilà pourquoi je suis faible, vieux et sans
raison. Mais la liberté me rajeunira... Avertis-le, Jeanne; dis-lui
qu'il prépare tout et nous fuirons avant que ta mère se doute de rien.
--Hélas! il est trop tard, murmura la jeune fille; la lettre lui aura
tout appris.
--La lettre? reprit le marquis en changeant de visage. Oh! oui, tu as
raison... La lettre!... Et c'est moi qui l'ai livrée! C'était un dépôt;
je l'ai vendu pour de vaines promesses.
--Mon père!
--Vendu, Jeanne! Oh! je suis un lâche!
Le vieillard heurtait son front contre le fauteuil; Jeanne l'entoura de
ses bras.
--Ne dites point cela, mon père! s'écria-t-elle; ne vous accusez pas;
n'ayez point de douleur pour moi! Dieu a tout fait, et il n'a point
voulu me donner la joie que je lui demandais. Lui seul est le maître et
règle l'avenir! Puisqu'il m'est refusé de vivre pour Jérôme dans ce
monde, eh bien! j'irai prier pour lui dans un couvent. Embrassez-moi,
embrassez-moi, mon père, car bientôt vous ne me verrez plus!
--Non, Jeanne, s'écria le marquis, en la serrant contre sa poitrine,
cela ne sera point! Toi dans un cloître, ma belle, ma douce Jeanne! Et
que ferais-tu, sous le voile, de tes chères bouffées de joie? qui
rendrais-tu heureux de ton affection? Ah! tu ne sais point tout ce que
l'on peut souffrir au fond d'un couvent!
--Non, mais je sais, mon père, tout ce que l'on souffre dans certaines
unions....
--Comme dans la mienne, n'est-ce pas? dit le vieillard en pâlissant. Tu
as raison; je n'y avais pas songé. Si tu allais souffrir autant que moi!
Et cette pensée le fit frissonner.
--Jeanne! tu ne te marieras point contre ton gré, s'écriat-il avec
force. Toutes les unions sans amour doivent se ressembler. Tu ne te
marieras point; je m'y opposerai, je suis ton père; ce titre-là, du
moins, ils n'ont pu me l'ôter. Ils ne peuvent disposer de ta main malgré
moi. Tu n'épouseras point le comte.
--Je venais pourtant présenter le contrat à votre signature, dit une
voix calme et sonore.
Madame de Solange venait d'entrer et se tenait à quelques pas, des
papiers à la main.
La jeune fille se serra contre son père avec effroi. Celui-ci
tressaillit, mais sans baisser les yeux. La marquise s'approcha.
--Je crois inutile de rappeler tous les avantages de l'alliance
convenue, dit-elle froidement. Les paroles sont données, les conventions
écrites, et rien au monde ne pourrait me faire revenir sur ma décision.
J'ai donc lieu de croire que M. le marquis ne s'opposera point à
l'exécution d'un projet qu'il avait approuvé lui-même.
--Mon consentement suivra celui de Jeanne, répondit M. de Solange d'un
ton d'hésitation.
--Votre consentement suivra le mien, monsieur, reprit la marquise avec
impatience. Ma volonté n'est point de celles qui cèdent aux caprices ou
aux larmes; je ne discute pas, je veux! Signez!
Sa voix avait une domination inflexible et menaçante dont Jeanne fut
saisie; mais le vieillard resta impassible. Il était arrivé à une de ces
heures où l'âme la plus timide, poussée à bout, a besoin de la révolte
pour se soulager d'une trop longue oppression. Sans répondre à l'ordre
de la marquise, il prit vivement le contrat qu'elle tendait, le froissa
avec mépris et le jeta à terre.
--Vous voyez bien que je ne signerai pas, madame! dit-il d'un ton
résolu.
La marquise pâlit. Elle regarda le vieillard, puis l'acte qu'il avait
repoussé d'un air dédaigneux.
--Prenez garde à ce que vous faites, monsieur, dit-elle d'une voix
tremblante; votre état a des privilèges, et j'aime à croire que vous
n'avez point conscience[62] de votre action; mais veuillez[63]
réfléchir.
--J'ai réfléchi, dit le marquis, et je refuse. Tant qu'il n'a été
question que de mon bonheur, j'ai pu céder; mais Jeanne, madame, est
plus que moi-même, c'est la seule part de ma vie que vous n'ayez point
flétrie. Ce mariage ne se fera point contre sa volonté.
--Je ferai ce mariage malgré vous!
--Je vous en défie, madame. Mon titre de père me donne une autorité que
je maintiendrai. Rien ici ne peut avoir lieu sans mon consentement; je
suis le maître, le maître, entendez-vous? Ah! parce que ma tête s'est
affaiblie dans l'isolement que vous m'avez fait, parce que je vous ai
laissée longtemps me fouler aux pieds, vous croyez peut-être que j'ai
oublié mes droits? mais pour me garder soumis il ne fallait pas toucher
à cette enfant. Elle est venue pleurer dans mes bras en parlant de mort,
de couvent, et ses pleurs m'ont rendu la force! Jusqu'ici j'ai souffert
à l'écart, en silence; j'ai mieux aimé la douleur que le combat; mais le
courage que je n'ai pas eu pour moi, je l'aurai pour elle. Sur le salut
de votre âme, ne touchez point à Jeanne, car je suis son soutien, son
tuteur, et je saurai la défendre!
En parlant ainsi, il serrait la jeune fille contre sa poitrine, tout
tremblant d'émotion. Ses cheveux blancs semblaient s'agiter sur son
front élargi. Sa taille s'était redressée; on eût dit qu'une force
surhumaine était descendue dans ce corps brisé et qu'une âme longtemps
cachée venait d'y faire une subite explosion.
Madame de Solange resta immobile. Cette révolte d'un homme si longtemps
soumis à ses volontés était un prodige dont elle fut un instant comme
intimidée; mais elle revint vite de sa stupeur.
--A la bonne heure! dit-elle d'un accent implacable et les yeux
étincelants; c'est une lutte entre nous que vous appelez?[64] Je
l'accepte! Jusqu'à présent j'avais cru pouvoir ménager un vieillard en
enfance; j'avais laissé, par bonté, à un fantôme l'apparence du chef de
la famille; mais il devient rebelle et dangereux: je saurai lui arracher
cette apparence de droit dont il veut abuser! Vous vous dites le tuteur
de cette enfant, monsieur? Dans quelques jours, vous en aurez un
vous-même!
--Ah! madame! s'écria Jeanne en s'élançant les mains jointes vers la
marquise.
Celle-ci la repoussa.
--Laissez-moi, dit-elle, vous avez voulu combattre, nous combattrons!
Que cet esprit si prompt à proclamer vos droits tâche de les défendre.
Nous verrons comment il soutiendra l'humiliant examen de ses juges. Je
ne vous demande plus votre signature, monsieur, je n'en aurai bientôt
plus besoin; un contrat se passe de la signature d'un interdit.[65]
A mesure que madame de Solange parlait, l'exaltation du vieillard
semblait s'évanouir; le feu de ses regards s'était éteint, son front
avait pâli, ses bras étaient retombés immobiles; on eût dit que cette
âme, poussée un instant hors d'elle-même, reconnaissait la voix de son
maître et rentrait insensiblement dans sa craintive obéissance. Mais, au
dernier mot prononcé par la marquise, il poussa une exclamation
d'épouvante.
--Interdit! balbutia-t-il, moi! Je ne veux pas de juges! Moi, répondre
comme un criminel! Non, non! Je ne me défendrai pas! Vous ne ferez pas
cela... par honneur... par pitié... Interdit! J'aime mieux mourir,
madame, laissez-moi mourir!
Des larmes étouffèrent sa voix; il chercha son fauteuil à tâtons et s'y
laissa tomber en chancelant.
--Mon père! ô mon père! s'écria Jeanne en le recevant à demi dans ses
bras.
--Pas interdit! pas de juges! balbutia le vieillard. Et il s'évanouit.