Cependant nous ignorions absolument le sort de trois personnes qui nous
intéressaient au plus haut point: Marthe, que nous étions déjà habitués
à regarder comme perdue à jamais pour nous; Laravinière, que ses amis
cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsène, qui nous avait promis
de nous écrire, et dont nous ne recevions pas plus de nouvelles que des
deux autres. La disparition de Jean avait été complète. On présumait
bien qu'il était mort au cloître Saint-Méry, car les bousingots les plus
courageux l'avaient suivi durant toute la journée du 5 juin; mais dans
la nuit ils s'étaient dispersés pour chercher des armes, des munitions
et du renfort. Le 6 au matin, il leur avait été impossible de se réunir
aux insurgés, que la troupe, échelonnée sur tous les points, parquait
dans leur dernière retraite. Je ne saurais affirmer que ces étudiants
eussent tous mis une audace bien persévérante à opérer cette jonction;
mais il est certain que plusieurs la tentèrent, et qu'à la prise de la
maison où leur chef était retranché, ils profitèrent de la confusion
pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider à son évasion, ou tout au
moins de recueillir son cadavre. Cette dernière consolation leur fut
refusée. Louvet retrouva seulement sa casquette rouge, qu'il garda comme
une relique, et il ne put savoir si son ami était parmi les prisonniers.
Plus tard, le procès qu'on instruisait contre les victimes n'amena
aucune découverte, car il n'y fut pas fait mention de Laravinière. Ses
amis le pleurèrent, et se réunirent pour honorer sa mémoire par des
discours et des chants funèbres, dont l'un d'eux composa les paroles et
un autre la musique.
[Illustration: Il débuta par le rôle d'un valet fripon et battu.]
Ils m'écrivirent à cette occasion pour me demander si je n'avais pas
de nouvelles de Paul Arsène, et c'est ainsi que j'appris que lui aussi
avait disparu. J'écrivis à ses soeurs, qui n'étaient pas plus avancées
que moi. Louison nous répondit une lettre de lamentations où elle
exprimait assez ingénument sa tendresse intéressée pour son frère. Elle
terminait en disant: «Nous avons perdu notre unique soutien, et nous
voilà forcées de travailler sans relâche pour ne pas tomber dans la
misère.»
Pendant que nous étions tous livrés à ces perplexités, auxquelles Horace
n'avait guère le loisir de prendre part, bien qu'il donnât des regrets
sincères à Jean et à Paul quand on l'y faisait songer, Paul entrait en
convalescence dans la mansarde ignorée de la pauvre Marthe. Celle-ci
commençait à sortir, et s'était assurée de la tranquillité qui régnait
enfin dans le quartier. Bien que les voisins des mansardes eussent
quelque soupçon d'un _patriote_ réfugié chez elle, ce secret fut
religieusement gardé, et la police ne surveilla pas ses mouvements.
Cependant il était bien important qu'Arsène, dès qu'il voudrait sortir,
changeât de quartier, et s'éloignât d'un lieu où certainement sa figure
avait été remarquée dans les barricades et dans la maison mitraillée. Il
ne pourrait se montrer trois fois dans les rues environnantes sans que
des témoins malveillants ou maladroits fissent sur lui tout haut des
remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir au passage. Il résolut
donc d'aller demeurer à l'autre extrémité de Paris. La difficulté
n'était pas de sortir de sa retraite: il commençait à marcher, et, en
descendant le soir avec précaution, il était facile de s'esquiver sans
être vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans l'état de misère où
elle se trouvait, aux persécutions d'un propriétaire qu'elle ne
pouvait pas payer, et qui, en vérifiant l'état des lieux, remarquerait
certainement l'effraction de la fenêtre; alors ce créancier courroucé
livrerait peut-être Marthe aux poursuites de la police. Enfin, comme en
restant les bras croisés il ne détournerait pas ce péril, Paul se décida
à sortir de la maison avant le jour de l'échéance, et s'alla confier à
Louvet, qui sur-le-champ le mit en fiacre, l'installa à Belleville, et
alla porter à la vieille voisine l'argent nécessaire pour tirer
Marthe d'embarras. On chercha ensuite un ouvrier dévoué à la cause
républicaine: ce ne fut pas difficile à trouver; on lui fit réparer sans
bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, l'enfant et la voisine, qui ne
voulait plus les quitter, dans le pauvre local où il avait établi Arsène
sous son propre nom, en lui prêtant son passe-port. Ce Louvet était un
excellent jeune homme, le plus pauvre et par conséquent le plus généreux
de tous ceux qu'Arsène avait connus dans l'intimité de Laravinière. Paul
souffrait de ne pouvoir immédiatement lui rembourser les avances qu'il
lui faisait avec tant d'empressement; mais, à cause de Marthe, il était
forcé de les accepter. Louvet ne lui avait pas donné le temps de les
solliciter; en route il lui promit le secret sur toutes choses, et il le
garda si religieusement, que ce changement de situation me laissa dans
la même ignorance où j'étais sur le compte de Marthe et d'Arsène.
[Illustration: Son vieux ami le marquis de Vernes.]
A peine établi à Belleville, Paul chercha de l'ouvrage; mais il était
encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue, et fut renvoyé.
Il se reposa deux ou trois jours, reprit courage, et s'offrit pour
journalier à un maître paveur. Arsène n'avait pas de temps à perdre, et
pas de choix à faire. Le pain commençait à manquer. Il n'entendait rien
à la besogne qui lui était confiée; on le renvoya encore. Il fut tour
à tour garçon chez un marchand de vins, batteur de plâtre,
commissionnaire, machiniste au théâtre de Belleville, ouvrier
cordonnier, terrassier, brasseur, gâche, gindre, et je ne sais quoi
encore. Partout il offrit ses bras et ses sueurs, là où il trouva à
gagner un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce que sa
santé n'était pas rétablie, et que, malgré son zèle, il faisait moins
de besogne que le premier venu. La misère devenait chaque jour plus
horrible. Les vêtements s'en allaient par lambeaux. La voisine avait
beau tricoter, elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver
d'ouvrage; sa pâleur, ses haillons, et son état de nourrice, lui
nuisaient partout. Elle alla faire des ménages à six francs par mois.
Et puis elle réussit à être couturière des comparses du théâtre de
Belleville; et comme elle n'était pas souvent payée par ces dames, elle
se décida à solliciter à ce théâtre l'emploi d'ouvreuse de loges. On lui
prouva que c'était trop d'ambition, que la place était importante; mais
par pitié on lui accorda celle d'habilleuse, et les _grandes coquettes_
furent contentes de son adresse et de sa promptitude.
Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de machiniste, avait
écouté les pièces et observé les acteurs avec attention, songea à
s'essayer sur le théâtre. Il avait une mémoire prodigieuse. Il lui
suffisait d'entendre deux répétitions pour savoir tous les rôles par
coeur. On l'examina: on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions
pour le genre sérieux; mais tous les emplois de ce genre étaient
envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi de comique, où il
débuta par le rôle d'un valet fripon et battu. Arsène se traîna sur
les planches, la mort dans l'âme, les genoux tremblants de honte et de
répugnance, l'estomac affamé, les dents serrés de colère, de fièvre et
d'émotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement sifflé.
Il supporta cet affront avec une indifférence stoïque. Il n'avait pas
été braver ce public pour satisfaire un sot amour-propre: c'était une
tentative désespérée, entre vingt autres, pour nourrir sa femme et son
enfant; car il avait épousé Marthe dans son coeur, et adopté le fils
d'Horace devant Dieu. Le directeur, en homme habitué à ces sortes de
désastres, rit de la mésaventure de son débutant, et l'engagea à ne pas
se risquer davantage; mais il remarqua le sang-froid et la présence
d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage, sa
prononciation nette, sa diction pure, sa mémoire infaillible, et son
entente du dialogue. Il conçut des espérances sur son avenir, et,
pour lui fournir les moyens de se former sans irriter le public de
Belleville, il lui donna l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta
parfaitement. En peu de temps, Arsène montra qu'il s'entendait aussi aux
costumes et aux décors, qu'il croquait vite et bien, qu'il avait du goût
et de la science. Ce qu'il avait vu et copié chez M. Dusommerard lui
servit en cette occasion. La modestie de ses prétentions, sa probité,
son activité, son esprit d'ordre et d'administration, achevèrent de le
rendre précieux, et il devint enfin, après plusieurs mois de désespoir,
d'anxiétés, de souffrances et d'expédients, une sorte de factotum au
théâtre, avec des honoraires de quelques centaines de francs assurés et
bien servis.
De son côté, tout en habillant les actrices et en assistant dans la
coulisse aux représentations, Marthe s'était familiarisée avec la scène.
Sa vive intelligence avait saisi les côtés faibles et forts du métier.
Elle retenait, comme malgré elle, des scènes entières, et, rentrée
dans son grenier, elle en causait avec Arsène, analysait la pièce avec
supériorité, critiquait l'exécution avec justesse, et, après avoir
contrefait avec malice et enjouement la méchante manière des actrices,
elle disait leur rôle comme elle le sentait, avec naturel, avec
distinction, et avec une émotion touchante, qui plusieurs fois humecta
les paupières d'Arsène et fit sangloter la vieille voisine, tandis que
l'enfant, étonné des gestes et des inflexions de voix de sa mère, se
rejetait en criant dans le sein de la vieille Olympe. Un jour Arsène
s'écria: «Marthe, si tu voulais, tu serais une grande actrice.
--J'essaierais, répondit-elle, si j'étais sûre de conserver ton estime.
--Et pourquoi la perdrais-tu? répondit-il; ne suis-je pas, moi, un
ex-mauvais acteur?»
Marthe protégée par la _grande coquette_, qui voulait faire pièce à une
_ingénue_, sa rivale et son ennemie, débuta dans un premier rôle, et
elle eut un succès éclatant. Elle fut engagée quinze jours après, avec
cinq cent francs d'appointements, non compris les costumes, et trois
mois de congé. C'était une fortune; l'aisance et la sécurité vinrent
donc relever ce pauvre ménage. La mère Olympe fut associée au bien-être;
et, tout enflée de la brillante condition de ses jeunes amis, elle
promenait l'enfant dans les rues pittoresques de Belleville, d'un air de
triomphe, cherchant des promeneurs ou des commères à qui elle put dire,
en l'élevant dans ses bras: «C'est le fils de madame Arsène!»
Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant sous le même toit,
tout en laissant croire autour d'elle qu'elle était unie à lui, Marthe
n'était cependant ni la femme ni la maîtresse de Paul Arsène. Il y a
des conditions où un pareil mensonge est un acte d'impudence ou
d'hypocrisie. Dans celle où se trouvait Marthe, c'était un acte de
prudence et de dignité, sans lequel elle n'eût pas échappé aux malignes
investigations et aux prétentions insultantes de son entourage. Le
couple modeste et résigné avait reconnu l'impossibilité où il était de
se soutenir dans la dure mais honorable classe des travailleurs. Certes,
il ne répugnait ni à l'un ni à l'autre de persévérer dans la voie
péniblement tracée par ses pères; certes, ni l'un ni l'autre ne se
sentait porté par goût et par ambition vers la vocation vagabonde de
l'artiste bohémien; mais il est certain que le domaine de l'art était le
seul où ils pussent trouver un refuge pour leur existence matérielle,
un milieu pour le développement de leur vie intellectuelle. Dans la
hiérarchie sociale, toutes les positions s'acquièrent encore par
droit d'hérédité. Celles qui s'enlèvent par droit de conquête sont
exceptionnelles. Dans le prolétariat, comme dans les autres classes,
elles exigent certains talents particuliers qu'Arsène n'avait pas et ne
pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupé seulement de
procurer quelque bien-être aux objets de son affection, il n'avait pas
songé à se perfectionner dans une spécialité quelconque. Il eût fait
volontiers quelque dur et patient apprentissage, s'il eût été seul au
monde; mais, toujours chargé d'une famille, il avait été au plus pressé,
acceptant toute besogne, pourvu qu'elle fût assez lucrative pour remplir
le but généreux qu'il s'était proposé. Par surcroît de malheur, la force
physique lui avait manqué au moment où elle lui eût été plus nécessaire.
Il fallait donc qu'il allât grossir le nombre, énorme déjà, des enfants
perdus de cette civilisation égoïste qui a oublié de trouver l'emploi
des pauvres maladifs et intelligents. A ceux-là le théâtre, la
littérature, les arts, dans tous leurs détails brillants ou misérables,
offrent du moins une carrière, où, par malheur, beaucoup se précipitent
par mollesse, par vanité ou par amour du désordre, mais où, en général,
le talent et le zèle ont des chances d'avenir. Arsène avait de
l'aptitude et l'on peut même dire du génie pour toutes choses. Mais
toutes choses lui étaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent ni
crédit. Pour être peintre, il fallait de trop longues études, et il
ne pouvait pas s'y consacrer. Pour être administrateur, il fallait
de grandes protections, et il n'en avait pas. La moindre place de
bureaucrate est convoitée par cinquante aspirants. Celui qui remportera
ne le devra ni à l'estime de son mérite, ni à l'intérêt qu'inspireront
ses besoins, mais à la faveur du népotisme. Arsène ne pouvait donc
frapper qu'à cette porte, dont le hasard et la fantaisie ont les clefs,
et qui s'ouvre devant l'audace et le talent, la porte du théâtre. C'est
parfois le refuge de ce que la société aurait de plus grand, si elle ne
le forçait pas à être souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est là que
vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, c'est là que
vont des hommes qui avaient peut-être reçu d'en haut le don de la
prédication. Mais l'homme qui aurait pu, dans un siècle de foi,
faire les miracles de la parole; mais la femme qui, dans une société
religieuse et poétique, devrait être prêtresse et initiatrice, s'il faut
qu'ils descendent au rôle d'histrion pour amuser un auditoire souvent
grossier et injuste, parfois impie et obscène, quelle grandeur, quelle
conscience, quelle élévation d'idées et de sentiments peut-on exiger
d'eux, chassés qu'ils sont de leur voie et faussés dans leur impulsion?
Et cependant, à mesure que l'horreur du préjugé s'efface et ne vient
plus ajouter le découragement, la révolte et l'isolement à ces causes de
démoralisation déjà si puissantes, on voit, par de nombreux exemples,
que si l'honneur et la dignité ne sont pas faciles, ils sont du moins
possibles dans cette classe d'artistes. Je ne parle pas seulement des
grandes célébrités, existences qui sont passées au rang de sommité
sociale; mais parmi les plus humbles et les plus obscures, il en est de
chastes, de laborieuses et de respectables. Celle de Marthe en fut une
nouvelle preuve. Délicate de corps et d'esprit, portée à l'enthousiasme,
douée d'une intelligence plutôt saisissante que créatrice; trop peu
instruite pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds, mais capable
de comprendre les sentiments les plus élevés et prompte à les bien
exprimer; ayant dans sa personne un charme extrême, une beauté
accompagnée de grâce et de distinction innée, elle ne pouvait pas,
sans souffrir, concentrer toutes ces facultés, anéantir toute cette
puissance. Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret depuis
qu'elle était au monde; elle ignorait même la cause de ces langueurs
et de ces exaltations soudaines, de ces accablements profonds et de ce
continuel besoin d'enthousiasme et d'admiration qu'elle ressentait. Son
amour pour Horace avait été la conséquence de ces dispositions excitées
et non satisfaites par la lecture et la rêverie. Le théâtre lui ouvrit
une carrière de fatigues nécessaires, d'études suivies et d'émotions
vivifiantes. Arsène comprit qu'à cette âme tendre et agitée il fallait
un aliment, et il encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas
certains dangers, et il ne les craignit guère. Il sentait qu'un grand
calme était descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une grande force
avait ranimé le sien propre, depuis que l'un et l'autre avaient un but
indiqué. Celui de Marthe était d'assurer à son enfant, par son travail,
les bienfaits de l'éducation; celui d'Arsène était de l'aider à
atteindre ce résultat, sans entraver son indépendance et sans
compromettre sa dignité. C'est que jusque là, en effet, la dignité de
Marthe avait souffert de cette position d'obligée et de protégée, qui
fait de la plupart des femmes les inférieures de leurs maris ou de
leurs amants. Depuis qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se
sentait mère et protectrice efficace et active à son tour d'un être plus
faible qu'elle, elle éprouvait un doux orgueil, et relevait sa tête
longtemps courbée et humiliée sous la domination de l'homme. Ce
bien-être nouveau éloigna ce que l'idée d'être encore une fois protégée
avait eu pour elle de pénible au commencement de son union avec Arsène,
Elle s'habitua à ne plus s'effrayer de son dévouement, et à l'accepter
sans remords, maintenant qu'elle pouvait s'en passer. Elle ne vit plus
en lui le mari qu'elle devait accepter pour soutien de son enfant,
l'amant qu'elle devait écouter pour payer la dette de la reconnaissance.
Arsène fut à ses yeux un frère, qui s'associait par pure affection, et
non plus par pitié généreuse, à son sort et à celui de son fils. Elle
comprit que ce n'était pas un bienfaiteur qui venait lui pardonner le
passé, mais un ami qui lui demandait, comme une grâce, le bonheur
de vivre auprès d'elle. Cette situation imprévue soulagea son coeur
craintif et satisfit sa juste fierté. Elle le sentit d'autant mieux
qu'Arsène ne lui avait pas adressé un seul mot d'amour depuis la
rencontre miraculeuse du 6 juin. Chaque jour, elle avait attendu
avec crainte l'explosion de cette tendresse longtemps comprimée, et
cependant, au lieu d'y céder, Arsène semblait l'avoir vaincue: car il
était calme, respectueux dans sa familiarité, enjoué dans sa mélancolie.
Il n'y avait eu d'autre explication entre eux que la demande réitérée de
la part d'Arsène de ne pas être exilé d'auprès d'elle durant les mauvais
jours. Quand la prospérité fut assurée de part et d'autre, Arsène parla
enfin, mais avec tant de noblesse, de force et de simplicité, que, pour
toute réponse, Marthe se jeta dans ses bras, en s'écriant: «A toi, à toi
tout entière et pour toujours! J'y suis résolue depuis longtemps, et je
craignais que tu n'y eusses renoncé.--Mon Dieu, tu as eu enfin pitié de
moi! dit Arsène avec effusion en levant ses bras vers le ciel.--Mais mon
enfant? ajouta Marthe en se jetant sur le berceau de son fils; songe,
Arsène qu'il faut aimer mon enfant comme moi-même.--Ton enfant et toi,
c'est la même chose, répondit Arsène. Comment pourrais-je vous séparer
dans mon coeur et dans ma pensée? A ce propos, écoute, Marthe, j'ai une
question importante à te faire. Il faut te résigner à prononcer un nom
qui n'a pas seulement effleuré nos lèvres depuis longtemps. Maintenant
que tu vas être à moi, et moi à toi, il faut que cet enfant soit à nous
deux, et il ne faut pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous
aurons de plus cher au monde. Depuis que tu t'es séparée d'Horace, as-tu
eu quelque relation avec lui?--Aucune, répondit Marthe; j'ai toujours
ignoré où il était, à quoi il songeait; j'ai désiré quelquefois le
savoir, je te l'avoue, et, bien que je n'aie plus pour lui aucun
sentiment d'affection, j'ai éprouvé malgré moi des mouvements de pitié
et d'intérêt. Mais je les ai toujours étouffés, et j'ai résisté au désir
de t'adresser une seule question sur son compte.
--Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu résolu de tenir à son égard?
--Je n'ai rien résolu. J'ai désiré de ne jamais le revoir, et j'espère
que cela n'arrivera pas.
--Mais s'il venait un jour te réclamer son enfant, que lui
répondrais-tu?
--Son enfant! son enfant! s'écria Marthe épouvantée; un enfant qu'il ne
connaît pas, dont il ignore même l'existence? un enfant qu'il n'a pas
désiré, qu'il a engendré dans mon sein malgré lui, et dont il a détesté
en moi l'espérance? un enfant qu'il m'aurait défendu de mettre au monde
si cela eût été en notre pouvoir? Non, ce n'est pas son enfant, et ce
ne le sera jamais! Ah! Paul! comment n'as-tu pas compris que je pouvais
pardonner à Horace de m'humilier, de me briser, de me haïr; mais que,
pour avoir haï et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne lui serait
jamais pardonné? Non, non! cet enfant est à nous, Arsène, et non pas à
Horace. C'est l'amour, le dévouement et les soins qui constituent la
vraie paternité. Dans ce monde affreux, où il est permis à un homme
d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un monstre, les
liens du sang ne sont presque rien. Et quant à moi, j'ai profité à cet
égard de la faculté que me donnait la loi, pour rompre entièrement le
lien qui eût uni mon fils à Horace. La mère Olympe l'a porté à la mairie
sous mon nom, et à la place de celui de son père, on a écrit celui
d'_inconnu_. C'est toute la vengeance que j'ai tirée d'Horace: elle
serait sanglante, s'il avait assez de coeur pour la sentir.
--Mon amie, reprit Arsène, parlons sans amertume et sans ressentiment
d'un homme plus faible que mauvais, et plus malheureux que coupable. Ta
vengeance a été bien sévère, et il pourrait arriver que tu en eusses
regret par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-être
encore pendant plusieurs années; mais enfin il deviendra un homme, et
il abjurera peut-être les erreurs de son coeur et de son esprit. Il se
repentira du mal qu'il a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa
vie un remords cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui, grâce
à toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses le droit de le
serrer sur son coeur...
--Arsène, ta générosité t'abuse, interrompit Marthe avec une énergie
douloureuse; Horace n'aimera jamais son enfant. Il n'a pas senti
cet amour à l'âge où le coeur est dans toute sa puissance; comment
l'éprouverait-il dans l'âge de l'égoïsme et de l'intérêt personnel?
Si son fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-être
pendant quelques jours; mais sois sûr qu'il ne lui donnerait pas des
préceptes et des exemples selon mon coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui
appartienne. Oh! jamais! en aucune façon!
--Eh bien, dit Arsène, es-tu bien décidée à cela? et veux-tu t'arrêter
sans retour à cette détermination?
--Je le veux, répondit Marthe.
--En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. Cet enfant passe
pour être mon fils, parce que personne dans notre entourage actuel ne
sait nos relations passées ou présentes. On nous croit époux ou amants.
Il n'entre guère dans les moeurs du théâtre de demander à un couple
quelconque la preuve légale de son association. Nous avons laissé cette
opinion se former; nous l'avons jugée nécessaire à notre sécurité.
Il n'y a que la mère Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne
m'appartient pas, et elle est trop discrète et trop dévouée pour trahir
nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit que de
laisser subsister un fait déjà établi. Mais quand nous retrouverons nos
anciens amis (car lors même que nous les éviterions, il nous serait
impossible de ne pas en rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela
doit arriver), dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?»
Marthe, interdite et comme affligée, réfléchit un instant; puis, prenant
son parti, elle répondit avec beaucoup de fermeté: «Nous leur dirons ce
que nous avons dit aux autres, que cet enfant est le tien.
--Songes-tu aux conséquences de ce mensonge, ma pauvre Marthe?
Souviens-toi que la jalousie d'Horace était bien connue de ses amis:
tous ne te connaissaient pas assez pour être sûrs qu'elle n'était pas
fondée... Ils croiront donc que tu le trompais; et cette accusation
injuste, que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace, elle sera
donc dans la bouche de tout le monde, même dans celle des amis qui
n'avaient jamais douté de toi, comme Théophile, Eugénie, et quelques
autres!»
Marthe pâlit.
«Cela me fera souffrir beaucoup, répondit-elle. J'ai été si fière! j'ai
montré tant d'indignation d'être soupçonnée! L'on pensera maintenant que
j'ai été impudente et que j'ai menti avec effronterie. Mais, après tout,
qu'importe? On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine gloire;
car on saura bien que je n'ai pas présenté cet enfant à Horace comme le
sien, et que je me suis éloignée de lui au moment de devenir mère.
--On dira qu'il t'a chassée, que tu as essayé de le tromper, mais qu'il
s'est aperçu de ton infidélité; et il sera complètement justifié aux
yeux des autres et aux siens propres.
--Aux siens propres! s'écria Marthe, frappée d'une idée qui ne lui était
pas encore venue. Oh! cela est bien vrai! Ce serait lui épargner la
punition que lui réserve la justice de Dieu! Ce serait lui ôter la
honte qu'il doit éprouver en voyant comment tu as rempli à sa place les
devoirs qu'il a méconnus. Non! je ne veux pas qu'il ignore ta grandeur
et la pureté de ton amour! Je veux qu'il en soit humilié jusqu'au fond
de son âme, et qu'il soit forcé de se dire: Marthe a eu bien raison de
se réfugier dans le sein d'Arsène!
--Ceci importe peu, reprit Arsène; mais ce qui m'importe, à moi, c'est
que cet homme aveugle et violent ne s'arroge pas le droit de te mépriser
et d'aller crier chez tes véritables amis: «Vous voyez! j'avais bien
raison de me méfier de Marthe. Elle était la maîtresse d'Arsène en
même temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire sa grossesse.
L'enfant qu'elle voulait me donner a eu deux pères, et je ne sais auquel
des deux il appartient.»
--Tu as raison, répondit Marthe. Eh bien, nous ne mentirons pas à nos
anciens amis; et si jamais j'ai le malheur de rencontrer Horace, j'aurai
le courage de lui dire à lui-même: «Vous n'avez pas voulu de votre
enfant; un autre est fier de s'en charger, et par là il a mérité d'être
mon époux, mon amant, mon frère à jamais.»
Marthe, en parlant ainsi, se précipita dans les bras d'Arsène, et
couvrit son visage de baisers et de larmes. Puis elle prit l'enfant
dans son berceau, et le lui donna solennellement. Paul l'éleva dans ses
mains, prit Dieu témoin, et consacra à la face du ciel cette adoption,
plus sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient
à la face des hommes.