XXVIII.

Horace nous avait fait pressentir, dès les premiers jours de son

assiduité au château de Chailly, les vues qu'il avait sur la vicomtesse

et les espérances qu'il avait conçues. Eugénie l'avait raillé de sa

fatuité; et moi, qui ne regardais point son succès comme impossible, je

ne l'avais pas félicité de cette entreprise. Loin de là: je lui avais

dit sans ambiguïté le peu de cas que je faisais du caractère de Léonie.

Notre manière d'accueillir ses confidences lui avait déplu, et il ne

nous en faisait plus depuis longtemps, lorsque le jour de sa victoire

arriva, et le remplit d'un orgueil impossible à réprimer. Ce jour-là, en

soupant avec nous, il ne put s'empêcher de ramener à tout propos, dans

la conversation, les grâces imposantes, l'esprit supérieur, le tact

exquis, toutes les séductions qu'il voulait nous faire admirer chez la

vicomtesse. Eugénie, qui avait été sa couturière, et qui avait vu

sa beauté, ses belles manières et son grand esprit en déshabillé,

s'obstinait à ne pas partager cet enthousiasme et à déclarer cette

femme hautaine dans sa familiarité, sèche et blessante jusque dans ses

intentions protectrices. Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugénie

éprouvait secrètement de la voir oubliée si lestement, rendirent ses

contradictions un peu amères. Horace s'emporta, et la traita comme

une péronnelle, qui devait du respect à madame de Chailly, et qui

l'oubliait. Il affecta de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le

charme d'une femme de cette condition et de ce mérite. «Mon cher Horace,

lui répondit Eugénie avec la plus parfaite douceur, ce que vous dites là

ne me fâche pas. Je n'ai jamais eu la prétention de lutter dans votre

estime contre qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec

franchise, je vous ai blessé, mon excuse est dans l'intérêt que je vous

porte et dans la crainte que j'ai de vous voir tourmenté et humilié par

cette belle dame, qui a joué beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et

qui s'en vante même devant ses _habilleuses_; ce que j'ai trouvé, quant

à moi, de mauvais goût et de mauvais ton.»

Horace était de plus en plus irrité. Je tâchai de le calmer en insistant

sur la vérité des assertions d'Eugénie, et en le suppliant pour la

dernière fois de bien réfléchir avant de s'exposer aux railleries de la

vicomtesse. Ce fut alors que, blessé de cette idée, et ne pouvant plus

se contenir, il nous ferma la bouche en nous annonçant dans des

termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque d'être éconduit

honteusement, et que si la vicomtesse prenait fantaisie d'ajouter une

dépouille à la brochette de victimes qu'elle portait à l'épingle de

son fichu, il pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs à la

boutonnière de son habit.

«Vous ne le feriez pas, répliqua Eugénie froidement: car un homme

d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes.»

Horace se mordit les lèvres; puis, il ajouta, après un moment de

réflexion:

«Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes tant qu'il

en est fier; mais quelquefois il s'en accuse, quand on le force à en

rougir. C'est ce que je ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me

pousserait à bout.

--Ce n'est pas le système de votre ami le marquis de Vernes, lui

répondis-je.

--Le système du marquis, reprit Horace (et c'est un homme qui en sait

plus que vous et moi sur ce chapitre), est d'empêcher qu'on se moque

jamais de lui. Je n'ai pas la prétention de me faire son imitateur en

adoptant les mêmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons s'ils

arrivent au même but.

--Je ne sais pas ce que pense là-dessus le marquis de Vernes, dit

Eugénie; mais, quant à moi, je suis sûre de ce que vous penseriez si

vous vous trouviez dans un cas pareil.

--Vous plait-il de me le dire? demanda Horace.

--Le voici, répondit-elle. Vous pèseriez, dans un esprit de raison et de

justice, les torts qu'on aurait eus envers vous, et ceux que vous seriez

tenté d'avoir. Vous compareriez le tort qu'une femme peut vous faire

en se vantant de vous avoir repoussé, et celui que vous lui feriez

immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; et vous verriez que

ce serait vous venger tout au plus d'un ridicule par un outrage. Car le

monde (oui, j'en suis sûre, le grand monde comme l'opinion populaire)

respecte la femme qui est respectée par son amant, et méprise celle que

son amant méprise. On lui fait un crime de s'être trompée; et il faut

reconnaître que, sous ce rapport, les femmes sont fort à plaindre,

puisque les plus prudentes et les plus habiles sont encore exposées à

être insultées par l'homme qui les implorait la veille. Voyons, n'en

est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et répondez. Pour être écouté

de la vicomtesse elle-même, que je ne crois pas très farouche, ne

seriez-vous pas obligé d'être bien assidu, bien humble, bien suppliant

pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer de l'amour ou en

faire le semblant? Dites!

--Eugénie, ma chère, répliqua Horace, demi-troublé, demi-satisfait de

ce qu'il prenait pour une interrogation détournée, vous faites des

questions fort indiscrètes; et je ne suis pas forcé de vous rendre

compte de ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la

vicomtesse et moi.

--Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous pouvez répondre sans

compromettre personne, et je ne vous pose qu'une question de principes.

N'est-il pas certain que vous ne feriez pas la cour à une femme qui se

livrerait sans combats?

--Vous le savez, je ne conçois pas qu'on s'adresse à d'autres femmes

qu'à celles qui se défendent, et dont la conquête est périlleuse et

difficile.

--Je connais votre fierté à cet égard, et je dis qu'en ce cas vous

n'aurez jamais le droit de trahir aucune femme, parce que vous n'en

posséderez aucune à qui vous n'ayez juré respect, dévouement et

discrétion. La diffamer après, serait donc une lâcheté et un parjure.

--Ma chère amie, reprit Horace, je sais que vous avez cultivé la

controverse à la salle Taitbout; je sais par conséquent que toutes vos

conclusions seront toujours à l'avantage des droits féminins. Mais

quelque subtile que soit votre argumentation, je vous répondrai que je

n'acquiesce pas à cette domination que les femmes doivent s'arroger

selon vous. Je ne trouve pas juste que vous ayez le droit de nous faire

passer pour des sots, pour des impertinents ou pour des esclaves,

sans que nous puissions invoquer l'égalité. Eh quoi! une coquette

m'attirerait à ses pieds, m'agacerait durant des semaines entières,

triompherait de ma prudence, me donnerait enfin sur elle, en échange

de sa victoire, les droits d'un époux et d'un maître, et puis elle

recommencerait le lendemain avec un autre, et se débarrasserait de moi

en disant à mon successeur, à ses amis, à ses femmes de chambre: «Vous

voyez bien ce paltoquet? il m'a obsédée de ses désirs; mais je l'ai

remis à sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!» Ce serait un

peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas disposé à me laisser jouer

ainsi. Je trouve qu'un ridicule est aussi sérieux qu'aucune autre honte.

C'est même peut-être en France, à l'heure qu'il est, la pire de

toutes; et la femme qui me l'infligera peut s'attendre à de franches

représailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est la peine du

talion qui régit nos codes.

--Si vous acceptez cette peine-là comme juste et humaine, répondit

Eugénie, je n'ai plus rien à dire. En ce cas, vous souscrivez à la

peine de mort et à toutes les autres institutions barbares, au-dessus

desquelles je pensais que votre coeur s'était élevé. Du moins, je

vous l'avais entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de

conduite personnelle où nous pouvons tous corriger l'ineptie et la

cruauté des lois, dans vos rapports avec l'opinion, par exemple, vous

chercheriez plus de grandeur et de noblesse que vous n'en professez en

ce moment. Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espère que tout

ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes gens, l'_histoire de

parler_, et que dans l'occasion vos actions vaudront mieux que vos

paroles.»

Malgré la résistance d'Horace, les nobles sentiments d'Eugénie firent

impression sur lui. Quand elle fut sortie, il me dit avec un généreux

entraînement:

«Ton Eugénie est une créature supérieure, et je crois qu'elle a, sinon

autant d'esprit, du moins plus d'idées que ma vicomtesse.

--Elle est donc _tienne_ décidément, mon pauvre Horace? lui dis-je

en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis réellement affligé, je te

l'avoue.

--Et pourquoi donc? s'écria-t-il avec un rire superbe. Vraiment, vous

êtes étonnants, Eugénie et toi, avec vos compliments de condoléances. Ne

dirait-on pas que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je

possède la plus adorable et la plus séduisante des femmes? Je ne sais

pas si elle est une héroïne de roman parfaite, telle que vous la

voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste, c'est une belle

conquête, une maîtresse délirante.

--L'aimes-tu? lui demandai-je.

--Le diable m'emporte si je le sais, répondit-il d'un air léger. Tu m'en

demandes trop long. J'ai aimé, et je crois que ce sera pour la première

et la dernière fois de ma vie. Désormais, je ne peux plus chercher dans

les femmes qu'une distraction à mon ennui, une excitation pour mon coeur

à demi éteint. Je vais à l'amour comme on va à la guerre, avec fort peu

de sentiment d'humanité, pas une idée de vertu, beaucoup d'ambition et

pas mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanité est caressée par cette

victoire, parce qu'elle m'a coûté du temps et de la peine. Quel mal y

trouves-tu? Vas-tu faire le pédant? Oublies-tu que j'ai vingt ans, et

que si mes sentiments sont déjà morts, mes passions sont encore dans

toute leur violence?

--C'est que tout cela me paraît faux et guindé, lui dis-je. Je te parle

dans la sincérité de mon coeur, Horace, sans aucun ménagement pour cette

vanité derrière laquelle tu te réfugies, et qui me paraît un sentiment

trop petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour n'est pas

mort dans ton sein; je crois même qu'il n'y est pas encore éclos, et que

tu n'as point aimé jusqu'ici. Je crois que de nobles passions, étouffées

longtemps par l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et

vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. Oh! mon

cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas être le don Juan que décrit

Hoffmann, encore moins celui de Byron. Ces créations poétiques occupent

trop ton cerveau, et tu le manières pour les faire passer dans la

réalité de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que ces

fantômes-là. Tu n'es pas brisé par la perte de ton premier amour; ce n'a

été qu'un essai malheureux. Prends garde que le second, en dépit de la

légèreté que tu veux y mettre, ne soit l'amour sérieux et fatal de ta

vie.

--Eh bien, s'il en est ainsi, répondit Horace, dont l'orgueil accepta

facilement mes suppositions, vogue la galère! Léonie est bien faite pour

inspirer une passion véritable; car elle l'éprouve, je n'en peux pas

douter. Oui, Théophile, je suis ardemment aimé, et cette femme est prête

à faire pour moi les plus grands sacrifices, les plus grandes folies.

Peut-être que cet amour éveillera le mien, et que nous aurons ensemble

des jours agités. C'est tout ce que je demande à la destinée pour sortir

de la torpeur odieuse où je me sentais plongé naguère.

--Horace, m'écriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a jamais rien aimé, et

elle n'aimera jamais personne; car elle n'aime pas ses enfants.

--Absurdités, pédagogie que tout cela! répondit-il avec humeur. Je suis

charmé qu'elle n'aime rien, et qu'elle me livre un coeur encore vierge.

C'est plus que je n'espérais, et ce que tu dis là m'exalte au lieu de me

refroidir. Pardieu! si elle était bonne épouse et bonne mère, elle ne

pourrait pas être une amante passionnée. Tu me prends pour un enfant.

Crois-tu que je puisse me faire illusion sur elle, et que je n'aie pas

senti ses transports aujourd'hui? Ah! que ton ivresse était différente

du chaste abandon de Marthe! Celle-là était une religieuse, une sainte;

amour et respect à sa mémoire, à jamais sacrée! Mais Léonie! c'est une

femme, c'est une tigresse, un démon!

--C'est une comédienne, repris-je tristement. Malheur à toi, quand tu

rentreras avec elle dans la coulisse!

Si la vicomtesse avait eu auprès d'elle en ce moment un ami véritable,

il lui aurait dit les mêmes choses d'Horace que je disais d'elle à

celui-ci; mais livrée au désir exalté d'être aimée avec toute la fureur

romantique qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de sa

caste ne lui avait encore exprimée, elle n'eût pas mieux reçu un bon

conseil qu'Horace n'écouta les miens. Elle se livra à lui, croyant

inspirer une passion violente, et entraînée seulement par la vanité et

la curiosité. On peut donc dire qu'ils étaient à _deux de jeu_.

Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une femme aussi

pénétrante, formée de bonne heure par les leçons du marquis de Vernes à

la ruse envers les hommes et à la prévoyance devant les événements, put

se tromper sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse. Elle se

flatta de trouver en lui un dévouement romanesque que rien ne pourrait

ébranler, une admiration qui n'y regarderait pas de trop près, une

sorte de vanité modeste qui se tiendrait toujours pour honorée de la

possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait beaucoup: Horace,

enivré durant quelques jours, devait bientôt, éclairé subitement dans

son inexpérience par les intérêts de son amour-propre, lutter avec force

contre celui de Léonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur de cette femme,

sinon en me rappelant qu'elle s'était aventurée sur un terrain tout

à fait inconnu, en choisissant l'objet de son amour dans la classe

bourgeoise. Elle n'avait certainement aucun préjugé aristocratique. Elle

s'était donc fait un type de supériorité intellectuelle, et elle le

rêvait dans un rang obscur, afin de lui donner plus d'étrangeté, de

mystère, et de poésie. Elle avait l'imagination aussi vive que le coeur

froid, il ne faut pas l'oublier. Ennuyée de tout ce qu'elle connaissait,

et sachant d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles

adorateurs articulaient les premières syllabes, elle trouva, dans

l'originale brusquerie d'Horace, la nouveauté dont elle avait soif.

Mais, en devinant le mérite de l'homme sans naissance, elle ne

pressentit pas les défauts de l'homme sans usage, sans _savoir-vivre_,

comme disait le vieux marquis avec une grande justesse d'expression.

Dans une société sans principes, le point d'honneur qui en tient lieu,

et l'éducation qui en fait affecter le semblant, sont des avantages plus

réels qu'on ne pense.

Horace sentait cette espèce de supériorité de ce qu'on appelle la bonne

compagnie. Amoureux de tout ce qui pouvait l'élever et le grandir, il

eût voulu se l'inoculer. Mais s'il y réussit dans les petites choses,

il ne put le faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent

vaincus là où l'étiquette ne commandait que des sacrifices faciles;

mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanité, elle fut impuissante, et

l'amour-propre un peu grossier, la présomption un peu déplacée, la

personnalité un peu âpre de l'homme _du tiers_, reprirent le dessus.

C'était tout le contraire de ce qu'eût souhaité la vicomtesse. Elle

aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace; elle trouva qu'il

la perdait trop vite. Elle espérait de sa part une grande abnégation,

une sorte d'héroïsme en amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre

élan.

Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'était pas corrompu,

mais seulement faussé, il éprouva, durant les premiers jours, une

reconnaissance vraie pour la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent,

et elle se crut enfin adorée, comme elle avait l'ambition de l'être. Il

y eut même une sorte de grandeur dans la manière dont Horace accepta

sans méfiance, sans curiosité, et sans inquiétude, le passé de sa

nouvelle maîtresse. Elle lui disait qu'il était le premier homme qu'elle

eût aimé. Elle disait vrai en ce sens qu'il était le premier homme

qu'elle eût aimé de cette manière. Horace n'hésitait point à la prendre

au mot. Il acceptait sans peine l'idée qu'aucun homme n'avait pu mériter

l'amour qu'il inspirait; et quant aux peccadilles dont il pensait bien

que la vie de Léonie n'était point exempte, il s'en souciait si peu,

qu'il ne lui fit à cet égard aucune question indiscrète. Il ne connut

point avec elle cette jalousie rétroactive qui avait fait de ses amours

avec Marthe un double supplice. D'une part, ses idées sur le mérite des

femmes s'étaient beaucoup modifiées dans la société de la vicomtesse

et à l'école du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chasteté

bourgeoise dont il avait fait longtemps son idéal, mais bien la

désinvolture leste et galante d'une femme à la mode. D'autre part,

il n'était pas humilié des prédécesseurs que lui avait donnés la

vicomtesse, comme il l'avait été de succéder dans le coeur de Marthe à

M. Poisson, le cafetier, et (selon ses suppositions) à Paul Arsène, le

garçon de café. Chez Léonie, c'était à des grands seigneurs sans doute,

à des ducs, à des princes peut-être, qu'il succédait; et cette brillante

avant-garde, qui avait ouvert et précédé sa marche triomphale, lui

paraissait un cortège dont on ne devait pas rougir. La pauvre Marthe,

pour avoir accepté avec douceur et repentance le reproche d'une seule

erreur, avait été accablée par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fière

vicomtesse, prête à se vanter d'une longue série de fautes, fut

respectée, grâce à ce même orgueil.

Interrogée comme Marthe l'avait été, la vicomtesse n'eût pas daigné

répondre. L'eût-elle fait, elle n'eût caché aucune de ses actions. Elle

n'était pas hypocrite de principes. Tout au contraire, elle avait à cet

égard un certain cynisme voltairien qui donnait un démenti formel à ses

hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la prétention d'être une

femme vertueuse, mais bien celle d'être une âme jeune, ardente,

ouverte aux passions qu'on saurait lui inspirer. C'était une sorte de

prostitution de coeur, car elle allait s'offrant à tous les désirs,

se faisant respecter par ce mot: «Je ne peux pas aimer;» se laissant

attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes: «Je

voudrais pouvoir aimer.»

Lorsque Horace devint son amant, elle était à peu près seule avec lui

dans une sorte d'intimité au château de Chailly. Le comte de Meilleraie

s'était absenté, les adorateurs d'habitude s'étaient dispersés; le

choléra avait effrayé les uns, et apporté aux autres des héritages

précieux ou des pertes sensibles. Cependant le fléau s'éloignait de nos

contrées, et Léonie ne rappelait pas sa cour autour d'elle. Absorbée

par son nouvel amour, et embarrassée peut-être d'en faire accepter les

apparences à ses amis, elle écartait toutes les visites, en répondant

à toutes les lettres, qu'elle était à la veille de retourner à Paris.

Cependant, les semaines se succédaient, et Horace triomphait secrètement

(trop secrètement à son gré) de l'absence de ses rivaux.

Malgré ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, à cause

de sa belle-mère et de ses enfants, exigea d'Horace le plus profond

mystère. Grâce à l'aplomb de Léonie, plus encore qu'au voisinage des

habitations respectives et aux précautions prises, le secret de cette

liaison ne transpira point. Les moeurs de Léonie, ses discours, ses

prétentions, ses réticences, ses demi-aveux, tout son mélange de

franchise et de fausseté, avaient fait de sa vie à l'extérieur quelque

chose d'énigmatique, que les amants heureux s'étaient plu à voiler pour

rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutés à respecter,

pour adoucir la honte de leur position. Horace passa pour un intime de

plus, pour un de ces assidus dont on disait: Ils sont tous heureux, ou

bien il n'y en a pas un seul; tous sont également favorisés ou tenus à

distance. Ce n'était pas ainsi qu'Horace eût arrangé son rôle, si on lui

en eût laissé le choix; son principal sentiment auprès de Léonie avait

été le désir d'écraser tous ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la

réalité, et de faire dire de lui: «Voilà celui qu'elle favorise; aucun

autre n'est écouté.» Il souffrit donc bien vite de l'obscurité de sa

position et du peu de retentissement de sa victoire. Il s'en consola

en la confiant sous le sceau du secret, non-seulement à moi, mais à

quelques autres personnes qu'il ne connaissait pas assez pour les

traiter avec cet abandon, et qui, le jugeant extrêmement fat, ne

voulurent pas croire à son succès.

Ces indiscrétions tournèrent donc à la honte d'Horace et à la

glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les démentit en

disant, avec un sang-froid admirable et une douceur angélique, que cela

était impossible, parce qu'Horace était un homme d'honneur, incapable

d'inventer et de répandre un fait contraire à la vérité. Mais

lorsqu'elle le revit tête à tête, elle lui fit sentir sa faute avec des

ménagements si cruels et une bonté si mordante, qu'il fut forcé, tout

en étouffant de rage, de se lancer auprès d'elle dans un système de

dénégations et de mensonges pour reconquérir sa confiance et son estime.

Mais c'en était fait déjà pour jamais. La curiosité de Léonie était

satisfaite; sa vanité était assouvie par toutes les louanges ampoulées

qu'Horace lui avait prodiguées, au lieu d'ardeur, dans ses épanchements,

au lieu d'affection, dans ses épîtres en prose et en vers. Il avait

épuisé pour elle tout son vocabulaire ébouriffant de l'amour à la mode;

il l'avait saturée d'épithètes délirantes, et ses billets étaient

criblés de points d'exclamation. Léonie en avait assez. En femme

d'esprit, elle s'était vite lassée de tout ce mauvais goût poétique.

En diplomate clairvoyant, elle avait reconnu que cet amour-là n'était

différent de celui qu'elle connaissait que par l'expression, et que

ce n'était pas la peine de s'exposer vis-à-vis du public à des propos

ridicules, pour écouter un jargon d'amour qui ne l'était pas moins.

Après un mois de cette expérience, chaque jour plus froide et plus

triste, Léonie résolut de se débarrasser peu à peu de cette intrigue,

afin de pouvoir, en attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie,

qui était un homme d'excellent ton.

La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, rougissait fort

souvent de ceux qui les lui avaient fait commettre; et de là venait

qu'en se confessant parfois avec beaucoup de candeur, il ne lui était

jamais arrivé de nommer personne. Elle avait douloureusement commencé à

nourrir cette honte mystérieuse en devenant la proie du vieux marquis.

Elle n'avait conservé avec lui que des relations filiales: mais elle

n'avait pas trouvé dans ses autres amours de quoi s'enorgueillir assez

pour effacer cette blessure, et laver cette tache à ses propres yeux.

Elle en avait gardé une haine et un mépris profonds pour les hommes qui

ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient plus; et même à l'égard

de ceux qui étaient en possession de lui plaire, elle nourrissait une

méfiance continuelle. Elle n'avait jamais ratifié leur puissance sur

elle par des confidences à ses amis (il faut en excepter le marquis,

à qui elle disait presque tout), encore moins par des démarches

compromettantes. En général, elle avait été secondée par la délicatesse

de leurs procédés et la froideur de leur rupture, parce que c'étaient

des hommes du monde, également incapables d'un regret et d'une

vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa prudence;

Horace, qu'elle avait jugé si pur, si épris, si naïf; Horace, dont elle

ne s'était pas défiée, lui parut le plus misérable de tous, lorsqu'il

voulut s'imposer à elle pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si

révoltée, que non-seulement elle jura de l'éconduire au plus vite, mais

encore de se venger en ne laissant pas derrière elle la moindre trace de

ses bontés pour lui. «Tu seras puni par où tu as péché, lui disait-elle

en son âme ulcérée; tu as voulu passer pour mon maître, et, à la

première occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuité

retombera sur ta tête; et où tu as semé la gloriole, tu ne recueilleras

que la honte et le ridicule.»

Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle lutte s'engagea entre

eux, non plus pour se dominer mutuellement, mais pour se détruire.

Horace(#13671) · 第 32 / 38 题