Horace nous avait fait pressentir, dès les premiers jours de son
assiduité au château de Chailly, les vues qu'il avait sur la vicomtesse
et les espérances qu'il avait conçues. Eugénie l'avait raillé de sa
fatuité; et moi, qui ne regardais point son succès comme impossible, je
ne l'avais pas félicité de cette entreprise. Loin de là: je lui avais
dit sans ambiguïté le peu de cas que je faisais du caractère de Léonie.
Notre manière d'accueillir ses confidences lui avait déplu, et il ne
nous en faisait plus depuis longtemps, lorsque le jour de sa victoire
arriva, et le remplit d'un orgueil impossible à réprimer. Ce jour-là, en
soupant avec nous, il ne put s'empêcher de ramener à tout propos, dans
la conversation, les grâces imposantes, l'esprit supérieur, le tact
exquis, toutes les séductions qu'il voulait nous faire admirer chez la
vicomtesse. Eugénie, qui avait été sa couturière, et qui avait vu
sa beauté, ses belles manières et son grand esprit en déshabillé,
s'obstinait à ne pas partager cet enthousiasme et à déclarer cette
femme hautaine dans sa familiarité, sèche et blessante jusque dans ses
intentions protectrices. Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugénie
éprouvait secrètement de la voir oubliée si lestement, rendirent ses
contradictions un peu amères. Horace s'emporta, et la traita comme
une péronnelle, qui devait du respect à madame de Chailly, et qui
l'oubliait. Il affecta de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le
charme d'une femme de cette condition et de ce mérite. «Mon cher Horace,
lui répondit Eugénie avec la plus parfaite douceur, ce que vous dites là
ne me fâche pas. Je n'ai jamais eu la prétention de lutter dans votre
estime contre qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec
franchise, je vous ai blessé, mon excuse est dans l'intérêt que je vous
porte et dans la crainte que j'ai de vous voir tourmenté et humilié par
cette belle dame, qui a joué beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et
qui s'en vante même devant ses _habilleuses_; ce que j'ai trouvé, quant
à moi, de mauvais goût et de mauvais ton.»
Horace était de plus en plus irrité. Je tâchai de le calmer en insistant
sur la vérité des assertions d'Eugénie, et en le suppliant pour la
dernière fois de bien réfléchir avant de s'exposer aux railleries de la
vicomtesse. Ce fut alors que, blessé de cette idée, et ne pouvant plus
se contenir, il nous ferma la bouche en nous annonçant dans des
termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque d'être éconduit
honteusement, et que si la vicomtesse prenait fantaisie d'ajouter une
dépouille à la brochette de victimes qu'elle portait à l'épingle de
son fichu, il pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs à la
boutonnière de son habit.
«Vous ne le feriez pas, répliqua Eugénie froidement: car un homme
d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes.»
Horace se mordit les lèvres; puis, il ajouta, après un moment de
réflexion:
«Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes tant qu'il
en est fier; mais quelquefois il s'en accuse, quand on le force à en
rougir. C'est ce que je ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me
pousserait à bout.
--Ce n'est pas le système de votre ami le marquis de Vernes, lui
répondis-je.
--Le système du marquis, reprit Horace (et c'est un homme qui en sait
plus que vous et moi sur ce chapitre), est d'empêcher qu'on se moque
jamais de lui. Je n'ai pas la prétention de me faire son imitateur en
adoptant les mêmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons s'ils
arrivent au même but.
--Je ne sais pas ce que pense là-dessus le marquis de Vernes, dit
Eugénie; mais, quant à moi, je suis sûre de ce que vous penseriez si
vous vous trouviez dans un cas pareil.
--Vous plait-il de me le dire? demanda Horace.
--Le voici, répondit-elle. Vous pèseriez, dans un esprit de raison et de
justice, les torts qu'on aurait eus envers vous, et ceux que vous seriez
tenté d'avoir. Vous compareriez le tort qu'une femme peut vous faire
en se vantant de vous avoir repoussé, et celui que vous lui feriez
immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; et vous verriez que
ce serait vous venger tout au plus d'un ridicule par un outrage. Car le
monde (oui, j'en suis sûre, le grand monde comme l'opinion populaire)
respecte la femme qui est respectée par son amant, et méprise celle que
son amant méprise. On lui fait un crime de s'être trompée; et il faut
reconnaître que, sous ce rapport, les femmes sont fort à plaindre,
puisque les plus prudentes et les plus habiles sont encore exposées à
être insultées par l'homme qui les implorait la veille. Voyons, n'en
est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et répondez. Pour être écouté
de la vicomtesse elle-même, que je ne crois pas très farouche, ne
seriez-vous pas obligé d'être bien assidu, bien humble, bien suppliant
pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer de l'amour ou en
faire le semblant? Dites!
--Eugénie, ma chère, répliqua Horace, demi-troublé, demi-satisfait de
ce qu'il prenait pour une interrogation détournée, vous faites des
questions fort indiscrètes; et je ne suis pas forcé de vous rendre
compte de ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la
vicomtesse et moi.
--Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous pouvez répondre sans
compromettre personne, et je ne vous pose qu'une question de principes.
N'est-il pas certain que vous ne feriez pas la cour à une femme qui se
livrerait sans combats?
--Vous le savez, je ne conçois pas qu'on s'adresse à d'autres femmes
qu'à celles qui se défendent, et dont la conquête est périlleuse et
difficile.
--Je connais votre fierté à cet égard, et je dis qu'en ce cas vous
n'aurez jamais le droit de trahir aucune femme, parce que vous n'en
posséderez aucune à qui vous n'ayez juré respect, dévouement et
discrétion. La diffamer après, serait donc une lâcheté et un parjure.
--Ma chère amie, reprit Horace, je sais que vous avez cultivé la
controverse à la salle Taitbout; je sais par conséquent que toutes vos
conclusions seront toujours à l'avantage des droits féminins. Mais
quelque subtile que soit votre argumentation, je vous répondrai que je
n'acquiesce pas à cette domination que les femmes doivent s'arroger
selon vous. Je ne trouve pas juste que vous ayez le droit de nous faire
passer pour des sots, pour des impertinents ou pour des esclaves,
sans que nous puissions invoquer l'égalité. Eh quoi! une coquette
m'attirerait à ses pieds, m'agacerait durant des semaines entières,
triompherait de ma prudence, me donnerait enfin sur elle, en échange
de sa victoire, les droits d'un époux et d'un maître, et puis elle
recommencerait le lendemain avec un autre, et se débarrasserait de moi
en disant à mon successeur, à ses amis, à ses femmes de chambre: «Vous
voyez bien ce paltoquet? il m'a obsédée de ses désirs; mais je l'ai
remis à sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!» Ce serait un
peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas disposé à me laisser jouer
ainsi. Je trouve qu'un ridicule est aussi sérieux qu'aucune autre honte.
C'est même peut-être en France, à l'heure qu'il est, la pire de
toutes; et la femme qui me l'infligera peut s'attendre à de franches
représailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est la peine du
talion qui régit nos codes.
--Si vous acceptez cette peine-là comme juste et humaine, répondit
Eugénie, je n'ai plus rien à dire. En ce cas, vous souscrivez à la
peine de mort et à toutes les autres institutions barbares, au-dessus
desquelles je pensais que votre coeur s'était élevé. Du moins, je
vous l'avais entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de
conduite personnelle où nous pouvons tous corriger l'ineptie et la
cruauté des lois, dans vos rapports avec l'opinion, par exemple, vous
chercheriez plus de grandeur et de noblesse que vous n'en professez en
ce moment. Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espère que tout
ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes gens, l'_histoire de
parler_, et que dans l'occasion vos actions vaudront mieux que vos
paroles.»
Malgré la résistance d'Horace, les nobles sentiments d'Eugénie firent
impression sur lui. Quand elle fut sortie, il me dit avec un généreux
entraînement:
«Ton Eugénie est une créature supérieure, et je crois qu'elle a, sinon
autant d'esprit, du moins plus d'idées que ma vicomtesse.
--Elle est donc _tienne_ décidément, mon pauvre Horace? lui dis-je
en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis réellement affligé, je te
l'avoue.
--Et pourquoi donc? s'écria-t-il avec un rire superbe. Vraiment, vous
êtes étonnants, Eugénie et toi, avec vos compliments de condoléances. Ne
dirait-on pas que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je
possède la plus adorable et la plus séduisante des femmes? Je ne sais
pas si elle est une héroïne de roman parfaite, telle que vous la
voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste, c'est une belle
conquête, une maîtresse délirante.
--L'aimes-tu? lui demandai-je.
--Le diable m'emporte si je le sais, répondit-il d'un air léger. Tu m'en
demandes trop long. J'ai aimé, et je crois que ce sera pour la première
et la dernière fois de ma vie. Désormais, je ne peux plus chercher dans
les femmes qu'une distraction à mon ennui, une excitation pour mon coeur
à demi éteint. Je vais à l'amour comme on va à la guerre, avec fort peu
de sentiment d'humanité, pas une idée de vertu, beaucoup d'ambition et
pas mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanité est caressée par cette
victoire, parce qu'elle m'a coûté du temps et de la peine. Quel mal y
trouves-tu? Vas-tu faire le pédant? Oublies-tu que j'ai vingt ans, et
que si mes sentiments sont déjà morts, mes passions sont encore dans
toute leur violence?
--C'est que tout cela me paraît faux et guindé, lui dis-je. Je te parle
dans la sincérité de mon coeur, Horace, sans aucun ménagement pour cette
vanité derrière laquelle tu te réfugies, et qui me paraît un sentiment
trop petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour n'est pas
mort dans ton sein; je crois même qu'il n'y est pas encore éclos, et que
tu n'as point aimé jusqu'ici. Je crois que de nobles passions, étouffées
longtemps par l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et
vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. Oh! mon
cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas être le don Juan que décrit
Hoffmann, encore moins celui de Byron. Ces créations poétiques occupent
trop ton cerveau, et tu le manières pour les faire passer dans la
réalité de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que ces
fantômes-là. Tu n'es pas brisé par la perte de ton premier amour; ce n'a
été qu'un essai malheureux. Prends garde que le second, en dépit de la
légèreté que tu veux y mettre, ne soit l'amour sérieux et fatal de ta
vie.
--Eh bien, s'il en est ainsi, répondit Horace, dont l'orgueil accepta
facilement mes suppositions, vogue la galère! Léonie est bien faite pour
inspirer une passion véritable; car elle l'éprouve, je n'en peux pas
douter. Oui, Théophile, je suis ardemment aimé, et cette femme est prête
à faire pour moi les plus grands sacrifices, les plus grandes folies.
Peut-être que cet amour éveillera le mien, et que nous aurons ensemble
des jours agités. C'est tout ce que je demande à la destinée pour sortir
de la torpeur odieuse où je me sentais plongé naguère.
--Horace, m'écriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a jamais rien aimé, et
elle n'aimera jamais personne; car elle n'aime pas ses enfants.
--Absurdités, pédagogie que tout cela! répondit-il avec humeur. Je suis
charmé qu'elle n'aime rien, et qu'elle me livre un coeur encore vierge.
C'est plus que je n'espérais, et ce que tu dis là m'exalte au lieu de me
refroidir. Pardieu! si elle était bonne épouse et bonne mère, elle ne
pourrait pas être une amante passionnée. Tu me prends pour un enfant.
Crois-tu que je puisse me faire illusion sur elle, et que je n'aie pas
senti ses transports aujourd'hui? Ah! que ton ivresse était différente
du chaste abandon de Marthe! Celle-là était une religieuse, une sainte;
amour et respect à sa mémoire, à jamais sacrée! Mais Léonie! c'est une
femme, c'est une tigresse, un démon!
--C'est une comédienne, repris-je tristement. Malheur à toi, quand tu
rentreras avec elle dans la coulisse!
Si la vicomtesse avait eu auprès d'elle en ce moment un ami véritable,
il lui aurait dit les mêmes choses d'Horace que je disais d'elle à
celui-ci; mais livrée au désir exalté d'être aimée avec toute la fureur
romantique qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de sa
caste ne lui avait encore exprimée, elle n'eût pas mieux reçu un bon
conseil qu'Horace n'écouta les miens. Elle se livra à lui, croyant
inspirer une passion violente, et entraînée seulement par la vanité et
la curiosité. On peut donc dire qu'ils étaient à _deux de jeu_.
Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une femme aussi
pénétrante, formée de bonne heure par les leçons du marquis de Vernes à
la ruse envers les hommes et à la prévoyance devant les événements, put
se tromper sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse. Elle se
flatta de trouver en lui un dévouement romanesque que rien ne pourrait
ébranler, une admiration qui n'y regarderait pas de trop près, une
sorte de vanité modeste qui se tiendrait toujours pour honorée de la
possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait beaucoup: Horace,
enivré durant quelques jours, devait bientôt, éclairé subitement dans
son inexpérience par les intérêts de son amour-propre, lutter avec force
contre celui de Léonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur de cette femme,
sinon en me rappelant qu'elle s'était aventurée sur un terrain tout
à fait inconnu, en choisissant l'objet de son amour dans la classe
bourgeoise. Elle n'avait certainement aucun préjugé aristocratique. Elle
s'était donc fait un type de supériorité intellectuelle, et elle le
rêvait dans un rang obscur, afin de lui donner plus d'étrangeté, de
mystère, et de poésie. Elle avait l'imagination aussi vive que le coeur
froid, il ne faut pas l'oublier. Ennuyée de tout ce qu'elle connaissait,
et sachant d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles
adorateurs articulaient les premières syllabes, elle trouva, dans
l'originale brusquerie d'Horace, la nouveauté dont elle avait soif.
Mais, en devinant le mérite de l'homme sans naissance, elle ne
pressentit pas les défauts de l'homme sans usage, sans _savoir-vivre_,
comme disait le vieux marquis avec une grande justesse d'expression.
Dans une société sans principes, le point d'honneur qui en tient lieu,
et l'éducation qui en fait affecter le semblant, sont des avantages plus
réels qu'on ne pense.
Horace sentait cette espèce de supériorité de ce qu'on appelle la bonne
compagnie. Amoureux de tout ce qui pouvait l'élever et le grandir, il
eût voulu se l'inoculer. Mais s'il y réussit dans les petites choses,
il ne put le faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent
vaincus là où l'étiquette ne commandait que des sacrifices faciles;
mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanité, elle fut impuissante, et
l'amour-propre un peu grossier, la présomption un peu déplacée, la
personnalité un peu âpre de l'homme _du tiers_, reprirent le dessus.
C'était tout le contraire de ce qu'eût souhaité la vicomtesse. Elle
aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace; elle trouva qu'il
la perdait trop vite. Elle espérait de sa part une grande abnégation,
une sorte d'héroïsme en amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre
élan.
Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'était pas corrompu,
mais seulement faussé, il éprouva, durant les premiers jours, une
reconnaissance vraie pour la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent,
et elle se crut enfin adorée, comme elle avait l'ambition de l'être. Il
y eut même une sorte de grandeur dans la manière dont Horace accepta
sans méfiance, sans curiosité, et sans inquiétude, le passé de sa
nouvelle maîtresse. Elle lui disait qu'il était le premier homme qu'elle
eût aimé. Elle disait vrai en ce sens qu'il était le premier homme
qu'elle eût aimé de cette manière. Horace n'hésitait point à la prendre
au mot. Il acceptait sans peine l'idée qu'aucun homme n'avait pu mériter
l'amour qu'il inspirait; et quant aux peccadilles dont il pensait bien
que la vie de Léonie n'était point exempte, il s'en souciait si peu,
qu'il ne lui fit à cet égard aucune question indiscrète. Il ne connut
point avec elle cette jalousie rétroactive qui avait fait de ses amours
avec Marthe un double supplice. D'une part, ses idées sur le mérite des
femmes s'étaient beaucoup modifiées dans la société de la vicomtesse
et à l'école du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chasteté
bourgeoise dont il avait fait longtemps son idéal, mais bien la
désinvolture leste et galante d'une femme à la mode. D'autre part,
il n'était pas humilié des prédécesseurs que lui avait donnés la
vicomtesse, comme il l'avait été de succéder dans le coeur de Marthe à
M. Poisson, le cafetier, et (selon ses suppositions) à Paul Arsène, le
garçon de café. Chez Léonie, c'était à des grands seigneurs sans doute,
à des ducs, à des princes peut-être, qu'il succédait; et cette brillante
avant-garde, qui avait ouvert et précédé sa marche triomphale, lui
paraissait un cortège dont on ne devait pas rougir. La pauvre Marthe,
pour avoir accepté avec douceur et repentance le reproche d'une seule
erreur, avait été accablée par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fière
vicomtesse, prête à se vanter d'une longue série de fautes, fut
respectée, grâce à ce même orgueil.
Interrogée comme Marthe l'avait été, la vicomtesse n'eût pas daigné
répondre. L'eût-elle fait, elle n'eût caché aucune de ses actions. Elle
n'était pas hypocrite de principes. Tout au contraire, elle avait à cet
égard un certain cynisme voltairien qui donnait un démenti formel à ses
hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la prétention d'être une
femme vertueuse, mais bien celle d'être une âme jeune, ardente,
ouverte aux passions qu'on saurait lui inspirer. C'était une sorte de
prostitution de coeur, car elle allait s'offrant à tous les désirs,
se faisant respecter par ce mot: «Je ne peux pas aimer;» se laissant
attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes: «Je
voudrais pouvoir aimer.»
Lorsque Horace devint son amant, elle était à peu près seule avec lui
dans une sorte d'intimité au château de Chailly. Le comte de Meilleraie
s'était absenté, les adorateurs d'habitude s'étaient dispersés; le
choléra avait effrayé les uns, et apporté aux autres des héritages
précieux ou des pertes sensibles. Cependant le fléau s'éloignait de nos
contrées, et Léonie ne rappelait pas sa cour autour d'elle. Absorbée
par son nouvel amour, et embarrassée peut-être d'en faire accepter les
apparences à ses amis, elle écartait toutes les visites, en répondant
à toutes les lettres, qu'elle était à la veille de retourner à Paris.
Cependant, les semaines se succédaient, et Horace triomphait secrètement
(trop secrètement à son gré) de l'absence de ses rivaux.
Malgré ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, à cause
de sa belle-mère et de ses enfants, exigea d'Horace le plus profond
mystère. Grâce à l'aplomb de Léonie, plus encore qu'au voisinage des
habitations respectives et aux précautions prises, le secret de cette
liaison ne transpira point. Les moeurs de Léonie, ses discours, ses
prétentions, ses réticences, ses demi-aveux, tout son mélange de
franchise et de fausseté, avaient fait de sa vie à l'extérieur quelque
chose d'énigmatique, que les amants heureux s'étaient plu à voiler pour
rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutés à respecter,
pour adoucir la honte de leur position. Horace passa pour un intime de
plus, pour un de ces assidus dont on disait: Ils sont tous heureux, ou
bien il n'y en a pas un seul; tous sont également favorisés ou tenus à
distance. Ce n'était pas ainsi qu'Horace eût arrangé son rôle, si on lui
en eût laissé le choix; son principal sentiment auprès de Léonie avait
été le désir d'écraser tous ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la
réalité, et de faire dire de lui: «Voilà celui qu'elle favorise; aucun
autre n'est écouté.» Il souffrit donc bien vite de l'obscurité de sa
position et du peu de retentissement de sa victoire. Il s'en consola
en la confiant sous le sceau du secret, non-seulement à moi, mais à
quelques autres personnes qu'il ne connaissait pas assez pour les
traiter avec cet abandon, et qui, le jugeant extrêmement fat, ne
voulurent pas croire à son succès.
Ces indiscrétions tournèrent donc à la honte d'Horace et à la
glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les démentit en
disant, avec un sang-froid admirable et une douceur angélique, que cela
était impossible, parce qu'Horace était un homme d'honneur, incapable
d'inventer et de répandre un fait contraire à la vérité. Mais
lorsqu'elle le revit tête à tête, elle lui fit sentir sa faute avec des
ménagements si cruels et une bonté si mordante, qu'il fut forcé, tout
en étouffant de rage, de se lancer auprès d'elle dans un système de
dénégations et de mensonges pour reconquérir sa confiance et son estime.
Mais c'en était fait déjà pour jamais. La curiosité de Léonie était
satisfaite; sa vanité était assouvie par toutes les louanges ampoulées
qu'Horace lui avait prodiguées, au lieu d'ardeur, dans ses épanchements,
au lieu d'affection, dans ses épîtres en prose et en vers. Il avait
épuisé pour elle tout son vocabulaire ébouriffant de l'amour à la mode;
il l'avait saturée d'épithètes délirantes, et ses billets étaient
criblés de points d'exclamation. Léonie en avait assez. En femme
d'esprit, elle s'était vite lassée de tout ce mauvais goût poétique.
En diplomate clairvoyant, elle avait reconnu que cet amour-là n'était
différent de celui qu'elle connaissait que par l'expression, et que
ce n'était pas la peine de s'exposer vis-à-vis du public à des propos
ridicules, pour écouter un jargon d'amour qui ne l'était pas moins.
Après un mois de cette expérience, chaque jour plus froide et plus
triste, Léonie résolut de se débarrasser peu à peu de cette intrigue,
afin de pouvoir, en attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie,
qui était un homme d'excellent ton.
La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, rougissait fort
souvent de ceux qui les lui avaient fait commettre; et de là venait
qu'en se confessant parfois avec beaucoup de candeur, il ne lui était
jamais arrivé de nommer personne. Elle avait douloureusement commencé à
nourrir cette honte mystérieuse en devenant la proie du vieux marquis.
Elle n'avait conservé avec lui que des relations filiales: mais elle
n'avait pas trouvé dans ses autres amours de quoi s'enorgueillir assez
pour effacer cette blessure, et laver cette tache à ses propres yeux.
Elle en avait gardé une haine et un mépris profonds pour les hommes qui
ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient plus; et même à l'égard
de ceux qui étaient en possession de lui plaire, elle nourrissait une
méfiance continuelle. Elle n'avait jamais ratifié leur puissance sur
elle par des confidences à ses amis (il faut en excepter le marquis,
à qui elle disait presque tout), encore moins par des démarches
compromettantes. En général, elle avait été secondée par la délicatesse
de leurs procédés et la froideur de leur rupture, parce que c'étaient
des hommes du monde, également incapables d'un regret et d'une
vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa prudence;
Horace, qu'elle avait jugé si pur, si épris, si naïf; Horace, dont elle
ne s'était pas défiée, lui parut le plus misérable de tous, lorsqu'il
voulut s'imposer à elle pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si
révoltée, que non-seulement elle jura de l'éconduire au plus vite, mais
encore de se venger en ne laissant pas derrière elle la moindre trace de
ses bontés pour lui. «Tu seras puni par où tu as péché, lui disait-elle
en son âme ulcérée; tu as voulu passer pour mon maître, et, à la
première occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuité
retombera sur ta tête; et où tu as semé la gloriole, tu ne recueilleras
que la honte et le ridicule.»
Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle lutte s'engagea entre
eux, non plus pour se dominer mutuellement, mais pour se détruire.