XVII.

Horace n'était pas réellement jaloux d'Arsène au point d'être inquiet

des sentiments de Marthe pour lui, mais il craignait qu'il n'y eût

entre eux, dans le passé, un engagement plus intime qu'elle ne voulait

l'avouer. Il pensait que, pour être si fidèlement dévoué à une femme

qui vous sacrifie, il fallait conserver, ou une espérance, ou une

reconnaissance bien fondée; et ces deux suppositions l'offensaient

également. Depuis qu'Eugénie lui avait révélé tout le dévouement

d'Arsène, il avait pris encore plus d'ombrage. Ainsi qu'il l'avait

naïvement avoué, il était blessé d'un parallèle qui ne lui était pas

avantageux dans l'esprit d'Eugénie, et qui lui deviendrait funeste dans

celui de Marthe, s'il devait être continuellement sous ses yeux. Et puis

notre entourage voyait confusément ce qui se passait entre eux. Ceux qui

n'aimaient pas Horace se plaisaient à douter de son triomphe, du

moins ils affectaient devant lui de croire à celui d'Arsène. Ceux qui

l'aimaient blâmaient Marthe de ne pas se prononcer ouvertement pour

lui en chassant son rival, et ils le faisaient sentir à Horace.

Enfin, d'autres jeunes gens qui, n'étant pour nous que de simples

connaissances, ne venaient pas chez nous et jugeaient de nous avec une

légèreté un peu brutale, se permettaient sur Marthe ces propos cruels

que l'on pèse si peu et qui se répandent si vite. Obéissant à cette

jalousie non raisonnée que l'on éprouve pour tout homme heureux en

amour, ils rabaissaient Marthe, afin de rabaisser le bonheur d'Horace à

leurs propres yeux. Plusieurs de ceux-là, qui avaient fait la cour à la

beauté du café Poisson, se vengeaient de n'avoir pas été écoutés, en

disant que ce n'était pas une conquête si difficile et si glorieuse,

puisqu'elle écoutait un hâbleur comme Horace. Quelques-uns même disaient

qu'elle avait eu pour amant son premier garçon de café. Enfin, je ne

sais quel esprit fut assez bas, et quelle langue assez grossière, pour

émettre l'opinion qu'elle était à la fois la maîtresse d'Arsène, celle

d'Horace et la mienne.

Ces calomnies n'arrivèrent pas alors jusqu'à moi; mais on eut

l'imprudence de les répéter à Horace. Il eut la faiblesse d'en être

impressionné, et il ne songea bientôt plus qu'à éblouir et terrasser ses

détracteurs par une démonstration irrécusable de son triomphe sur tous

ses rivaux vrais ou supposés. Il tourmenta Marthe si cruellement qu'il

lui fit un crime et un supplice de la vie tranquille et pure qu'elle

menait auprès de nous. Il voulut qu'elle se montrât seule avec lui au

spectacle et à la promenade. Ces témérités affligeaient Eugénie, et

ne lui paraissaient que d'inutiles bravades contre l'opinion. Tout ce

qu'elle tentait pour empêcher son amie de s'y prêter poussait à bout

l'impatience et l'aigreur d'Horace.

«Jusqu'à quand, disait-il à Marthe, resterez-vous sons l'empire de ce

chaperon incommode et hypocrite, qui se scandalise dans les autres de

tout ce qui lui semble personnellement légitime? Comment pouvez-vous

subir les admonestations pédantes de cette prude, qui n'est pas sans

vues intéressées, j'en suis certain, et qui regarde comme l'amant

préférable celui qui peut donner à sa maîtresse le plus de bien-être et

de liberté? Si vous m'aimiez, vous la réduiriez promptement au silence,

et vous ne souffririez pas qu'elle m'accusât sans cesse auprès de vous.

Puis-je être satisfait quand je vois ce tiers indiscret s'immiscer dans

tous les secrets de notre amour? Puis-je être tranquille lorsque je sais

que votre unique amie est mon ennemie jurée, et qu'en mon absence elle

vous aigrit et vous met en garde contre moi?»

Il exigea qu'elle éloignât tout à fait Paul Arsène, et il y eut dans

cette expulsion qu'il lui imposait quelque chose de bien particulier. Il

craignait beaucoup le ridicule qui s'attache aux jaloux, et l'idée que

le Masaccio pourrait se glorifier de lui avoir causé de l'inquiétude

lui était insupportable. Il voulut donc que Marthe agît comme de propos

délibéré et sans paraître subir aucune influence étrangère. Il rencontra

de sa part beaucoup d'opposition à cette exigence injuste et lâche; mais

il l'y amena insensiblement par mille tracasseries impitoyables. Elle

n'avait plus le droit de serrer la main de son ami, elle ne pouvait

plus lui sourire. Tout devenait crime entre eux: un regard, un mot,

lui étaient reprochés amèrement. Si Arsène, obéissant à une habitude

d'enfance, la tutoyait en causant, c'était la preuve flagrante d'une

ancienne intrigue entre eux. Si, lorsque nous nous promenions tous

ensemble, elle acceptait le bras d'Arsène, Horace prenait un prétexte

ridicule, et nous quittait avec humeur, disant tout bas à Marthe qu'il

ne se souciait pas de passer pour l'antagoniste de Paul, et que c'était

bien assez de succéder à un M. Poisson, sans partager encore avec son

laquais. Quand Marthe se révoltait contre ces persécutions iniques, il

la boudait durant des semaines entières; et l'infortunée, ne pouvant

supporter son absence, allait le chercher, et lui demander pour ainsi

dire pardon des torts dont elle était victime. Mais si elle offrait

alors d'avoir une franche explication avec le Masaccio, avant de le

renvoyer:

«C'est cela, s'écriait Horace, faites-moi passer pour un fou, pour un

tyran ou pour un sot, afin que M. Paul Arsène aille partout me railler

et me diffamer! Si vous agissez ainsi, vous me mettrez dans la nécessité

de lui chercher querelle et de le souffleter, quelque beau matin, en

plein café.»

Épuisée de cette lutte odieuse, Marthe prit un jour la main d'Arsène, et

la portant à ses lèvres:

«Tu es mon meilleur ami, lui dit-elle, tu vas me rendre un dernier

service, le plus pénible de tous pour toi, et surtout pour moi. Tu vas

me dire un éternel adieu. Ne m'en demande pas la raison; je ne peux pas

et je ne veux pas te la dire.

--C'est inutile, j'ai deviné depuis longtemps, répondit Arsène. Comme tu

ne me disais rien, je pensais que mon devoir était de rester tant que tu

semblerais désirer ma protection. Mais puisqu'au lieu de t'être utile,

elle te nuit, je me retire. Seulement, ne me dis pas que c'est pour

toujours, et promets-moi que quand tu auras besoin de moi, tu me

rappelleras. Tu n'auras qu'un mot à dire, un geste à faire, et je serai

à tes ordres. Tiens, Marthe, si tu veux, je passerai tous les jours sous

ta fenêtre: tu n'as qu'à y attacher un mouchoir, un ruban, un signe

quelconque, le même jour tu me verras accourir. Promets-moi Cela.»

[Illustration: Cette femme, c'était Marthe.]

Marthe le promit en pleurant; Arsène ne revint plus. Mais ce n'était

pas assez pour satisfaire l'orgueil d'Horace. Un jour que, suivant sa

coutume, il avait emmené Marthe chez lui, nous l'attendîmes en vain pour

souper, et nous reçûmes d'elle, le soir, le billet suivant:

«Ne m'attendez pas, chers et dignes amis. Je ne rentrerai plus dans

votre maison. J'ai découvert que je n'y devais pas mon bien-être à votre

seule générosité, mais que Paul y avait longtemps contribué, et qu'il y

contribue encore, puisque tous les meubles que vous m'avez soi-disant

prêtés lui appartiennent. Vous comprenez que, sachant cela, je n'en puis

plus profiter. D'ailleurs, le monde est si méchant qu'il calomnie les

affections les plus vertueuses. Je ne veux pas vous répéter les vils

propos dont je suis l'objet. J'aime mieux, en les faisant cesser et en

m'arrachant avec douleur d'auprès de vous, ne vous parler que de mon

éternelle reconnaissance pour vos bontés envers moi, et de l'attachement

inaltérable que vous porte à jamais.

«Votre amie, MARTHE.»

«Voici encore une lâcheté d'Horace, s'écria Eugénie indignée. Il lui a

révélé un secret que j'avais confié à son honneur.

--Ces sortes de choses échappent, malgré soi, dans l'emportement de la

colère, lui répondis-je; et c'est le résultat d'une querelle entre eux.

--Marthe est perdue, reprit Eugénie, perdue à jamais! car elle

appartient sans réserve et sans retour à un méchant homme.

--Non pas à un méchant homme, Eugénie, mais à quelque chose de plus

funeste pour elle, à un homme faible que la vanité gouverne.»

[Illustration: Voilà bien du tapage, monsieur mon propriétaire.]

J'étais outré aussi, et je me refroidis extrêmement pour Horace. Je

pressentais tous les maux qui allaient fondre sur Marthe, et je tentai

vainement de les détourner. Toutes nos démarches furent infructueuses.

Horace, prévoyant que nous ne lui abandonnerions pas sa proie sans la

lui disputer, avait changé immédiatement de domicile Il avait loué, dans

un autre quartier, une chambre où il vivait avec Marthe, si caché,

qu'il nous fallut plus d'un mois pour les découvrir. Quand nous y fûmes

parvenus, il était trop tard pour les faire changer de résolution et

d'habitudes. Nos représentations ne servirent qu'à les irriter contre

nous. Horace exerçait sur sa maîtresse un tel empire, que désormais elle

nous retira toute sa confiance. Oubliant qu'elle nous avait longtemps

raconté tous ses griefs contre lui, elle voulait nous faire croire

désormais à son bonheur, et nous reprochait de lui supposer gratuitement

des souffrances dont son visage portait déjà l'empreinte profonde.

Prévoyant bien qu'elle allait manquer, qu'elle manquait déjà d'argent et

d'ouvrage, nous ne pûmes lui faire accepter le plus léger service. Elle

repoussa même nos offres avec une sorte de hauteur qu'elle ne nous avait

jamais témoignée.

--Je craindrais, nous dit-elle, qu'un bienfait d'Arsène ne fût encore

caché derrière le vôtre; et, quoique je sache combien votre conduite

envers moi a été généreuse, je vous confesse que j'ai de la peine à vous

pardonner les trop justes méfiances que cet état de choses a inspirées à

Horace contre moi.

Eugénie poussa la constance de son dévouement envers sa malheureuse

compagne jusqu'à l'héroïsme; mais tout fut inutile. Horace la détestait

et indisposait Marthe contre elle; toutes ces avances furent reçues avec

une froideur voisine de l'ingratitude. A la fin, nous en fûmes blessés

et fatigués; et, voyant qu'on nous fuyait, nous évitâmes de devenir

importuns. Dans le courant de l'hiver qui suivit, nous nous vîmes à

peine trois fois; et au printemps, un jour que je rencontrai Horace,

je vis clairement qu'il affectait de ne pas me reconnaître, afin de

se soustraire à un moment d'entretien. Nous nous regardâmes comme

définitivement brouillés, et j'en souffris beaucoup, Eugénie encore

davantage; elle ne pouvait prononcer le nom de Marthe sans que ses yeux

s'emplissent de larmes.

Horace(#13671) · 第 21 / 38 题