Marthe était si confuse et si éperdue qu'elle ne voulait plus rentrer.
«Conduisez-moi auprès de vos soeurs, disait-elle à Arsène; elles, du
moins, ne sauront pas où j'ai passé la nuit.
--Vous n'avez pas d'amie plus fidèle et plus dévouée qu'Eugénie,
répondit Arsène; n'aggravez pas votre position par une plus longue
absence. Venez, je vous accompagnerai jusque chez elle, et je vous
réponds qu'elle ne vous adressera pas un reproche.»
Il la reconduisit jusqu'à la porte de sa chambre. Elle voulut s'y
enfermer seule et y pleurer à son aise avant de nous revoir; mais au
moment de quitter Arsène, avec qui elle avait épanché son coeur comme
s'il n'eût été que son frère, elle se ressouvint tout à coup qu'il avait
pour elle un amour moins calme: elle l'avait oublié, habituée qu'elle
était à compter sur un dévouement aveugle de sa part.
«Eh bien, Arsène, lui dit-elle avec un accent profond; regrettes-tu
maintenant de ne m'avoir pas épousée?
--Je le regretterai toute ma vie, répondit-il.
--Ne me parle pas ainsi, Arsène, dit-elle; tu me déchires. Oh! que ne
puis-je t'aimer comme tu le désires et comme tu le mérites! Mais Dieu me
hait et me maudit!»
Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillée sur son lit, et pleura
amèrement. Eugénie, qui l'entendait sangloter à travers la cloison,
frappa vainement à sa porte; elle ne répondit pas. Inquiète, et
craignant qu'elle ne fût en proie à ces convulsions nerveuses auxquelles
elle était sujette, Eugénie prit plusieurs clefs, les essaya dans la
serrure, en trouva une qui ouvrit, et s'élança auprès d'elle. Elle la
trouva la face enfoncée dans son traversin, et les mains crispées dans
ses belles tresses noires toutes ruisselantes de larmes.
«Marthe, lui dit Eugénie en la pressant sur son sein, pourquoi donc
cette douleur? Est-ce du regret pour le passé, est-ce la crainte de
l'avenir? Tu as disposé de toi, tu étais libre, personne n'a le droit
de t'humilier. Pourquoi te caches-tu au lieu de venir à moi, qui t'ai
attendue avec tant d'inquiétude et qui te retrouve toujours avec tant de
joie?
--Chère Eugénie, j'ai plus que des regrets, j'ai de la honte et des
remords, répondit Marthe en l'embrassant. Je n'ai pas disposé de moi
dans la liberté de ma conscience et dans le calme de ma volonté. J'ai
cédé à des transports que je ne partageais pas, glacée que j'étais par
le souvenir des injures récentes et par l'appréhension de nouveaux
outrages. Eugénie! Eugénie! il ne m'aime pas; j'ai le profond sentiment
de mon malheur! Il a de la passion sans amour, de l'enthousiasme sans
estime, de l'effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu'il ne croit
point en moi, parce qu'il me juge indigne d'inspirer un amour sérieux,
et incapable de le partager.
--C'est parce qu'il en est indigne et incapable lui-même! s'écria
Eugénie.
--Non, ne dites pas cela; tout vient de moi, de ma destinée misérable.
Lui, qui n'a point encore aimé, lui dont le coeur est aussi vierge que
les lèvres, il méritait de rencontrer une femme aussi pure que lui.
--C'est pour cela, dit Eugénie en haussant les épaules, qu'il s'était
épris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois amants à la fois!
--Cette femme-là du moins, répliqua Marthe, a pour elle l'intelligence,
une brillante éducation, et toutes les séductions de la naissance, des
belles manières et du luxe. Moi, je suis obscure, bornée, ignorante;
je sais à peine lire, je ne sais que comprendre; mais je ne puis rien
exprimer, je n'ai pas une idée à moi, je ne pourrai en aucun moment
dominer le coeur et l'esprit d'un homme comme lui! Oh! il me l'a bien
fait sentir, il me l'a bien dit cette nuit dans l'emportement de nos
querelles, et à présent je vois que j'étais folle de me plaindre de lui.
C'est moi seule que je dois accuser, c'est ma vie passée que je dois
maudire.
--Eh quoi! en êtes-vous là? dit Eugénie consternée. Il a déjà fait le
maître et le supérieur à ce point? J'aurais pensé que, du moins, pendant
la première ivresse, il se serait oublié un peu lui-même, pour ne
voir et n'admirer que vous; et, au lieu d'être à vos pieds pour vous
remercier de cette preuve d'amour et de confiance si solennelle que nous
donnons quand nous ouvrons nos bras et notre âme sans réserve, déjà
il s'est levé en dominateur miséricordieux, pour vous honorer de son
indulgence et de son pardon! En vérité, Marthe, tu as raison d'être
honteuse: car tu es bien humiliée...
--Ne dis pas cela, Eugénie. Si tu avais vu son trouble, sa souffrance,
ses pleurs, et comme il me disait humblement et tendrement parfois ces
choses si cruelles! Non, il ne savait pas le mal qu'il me faisait, il
n'y songeait pas. Il souffrait tant lui-même! Il n'avait qu'une pensée,
celle de se débarrasser de soupçons qui le torturaient; et lorsqu'il
m'accusait, c'était pour être rassuré par mes réponses. Mais moi, je
n'avais pas la force de le faire. J'étais si effrayée de voir ce noble
orgueil, cette pure jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient
tant de moi, et qui avaient le droit de tant exiger; et je me sentais si
peu de chose pour répondre à tout cela! J'étais accablée, et il prenait
tout à coup ma tristesse pour le remords de quelque faute ou le retour
de quelque mauvais sentiment. «Qu'as-tu donc? me disait-il, tu n'es pas
heureuse dans mes bras! Tu es sombre, préoccupée; tu penses donc à un
autre?» Alors il s'imaginait que j'avais des rapports secrets avec Paul
Arsène, et il me suppliait de le chasser d'ici, et de ne jamais le
revoir. J'y aurais consenti, oui, j'aurais eu cette faiblesse, s'il
eût persisté à me le demander avec tendresse. Mais, dès mon premier
mouvement d'hésitation, il me laissait voir un dépit et une aigreur qui
me rendaient la force de lui résister; car, moi aussi, je prenais du
dépit, je devenais amère. Et nous nous sommes dit des choses bien dures,
qui me sont restées sur le coeur comme une montagne!
--Tu avais raison de dire qu'il ne t'aime pas, reprit Eugénie; mais tu
te trompes quand tu t'imagines que c'est à cause de toi et de ton passé.
Le mal ne vient que de son orgueil à lui, et d'un fonds d'égoïsme que tu
vas encourager par ta faiblesse. L'homme qui a le coeur fait pour aimer
ne se demande pas si l'objet de son amour est digne de lui. Du moment
qu'il aime, il n'examine plus le passé; il jouit du présent, et il croit
à l'avenir. Si sa raison lui dit qu'il y a dans ce passé quelque chose à
pardonner, il pardonne dans le secret de son coeur, sans faire sonner sa
générosité comme une merveille. Cet oubli des torts est si simple,
si naturel à celui qui aime! Arsène t'a-t-il jamais accusée, lui? Ne
t'a-t-il pas toujours défendue contre toi-même, comme il t'aurait
défendue contre le monde entier?
--Je douterais même d'Arsène, dit Marthe en soupirant. Je crois qu'en
amour on est humble et généreux tant qu'on est repoussé; mais le bonheur
rend exigeant et cruel. Voilà ce qui m'arrive avec Horace. Durant ces
heures de la nuit que nous avons passées ensemble, il y avait une
alternative continuelle de douceur et de fierté entre nous. Quand je me
révoltais contre lui, il était à mes pieds pour me calmer; mais, à peine
m'avait-il amenée à m'humilier devant lui, qu'il m'accablait de nouveau.
Ah! je crois que l'amour rend méchant!
--Oui, l'amour des méchants,» répliqua Eugénie en secouant tristement la
tête.
Eugénie était injuste; elle ne voyait pas la vérité mieux que Marthe.
Toutes deux se trompaient, chacune à sa manière. Horace n'était ni aussi
respectable ni aussi méchant qu'elles se l'imaginaient. Le triomphe le
rendait volontiers insolent; il avait cela de commun avec tant d'autres,
que si on voulait condamner rigoureusement ce travers, il faudrait
mépriser et maudire la majeure partie de notre sexe. Mais son coeur
n'était ni froid ni dépravé. Il aimait certainement beaucoup; seulement,
l'éducation morale de l'amour lui ayant manqué, ainsi qu'à tous les
hommes, comme il n'était pas du petit nombre de ceux dont le dévouement
naturel fait exception, il aimait seulement en vue de son propre
bonheur, et, si je puis m'exprimer ainsi, pour l'amour de lui-même.
Il vint dans la journée; et, au lieu d'être confus devant nous, il se
présenta d'un air de triomphe que je trouvai moi-même d'assez mauvais
goût. Il s'attendait à des plaisanteries de ma part, et il s'était
préparé à les recevoir de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de
lui faire des reproches.
«Il me semble, lui dis-je en l'emmenant dans mon cabinet, que tu aurais
pu avoir avec Marthe des entrevues secrètes qui ne l'eussent pas
compromise. Cette nuit passée dehors sans préparation, sans prétexte,
pourra faire beaucoup jaser les gens de la maison.»
Horace reçut fort mal cette observation.
--J'admire fort, dit-il, que tu prennes tant d'ombrage pour elle,
lorsque tu vis publiquement avec Eugénie!
--C'est pour cela qu'Eugénie est respectée de tout ce qui m'entoure,
répondis-je. Elle est ma soeur, ma compagne, ma maîtresse, ma femme, si
l'on veut. De quelque façon qu'on envisage notre union, elle est absolue
et permanente. Je me suis fait fort de la rendre acceptable à tous ceux
qui m'aiment, et d'entourer Eugénie d'assez d'amis dévoués pour que le
cri de l'intolérance n'arrive pas jusqu'à ses oreilles. Mais je n'ai pas
levé le voile qui couvrait nos secrètes amours avant de m'être assuré
par la réflexion et l'expérience de la solidité de notre affection
mutuelle. Après une première nuit d'enivrement, je n'ai pas présente
Eugénie à mes camarades en leur disant: «Voici ma maîtresse,
respectez-la à cause de moi.» J'ai caché mon bonheur jusqu'à ce que
j'aie pu leur dire avec confiance et loyauté: «Voici ma femme, elle est
respectable par elle-même.»
--Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit Horace avec hauteur.
Je dirai à tout le monde: «Voici mon amante, je veux qu'on la respecte.
Je contraindrai les récalcitrants à se prosterner, s'il me plaît, devant
la femme que j'ai choisie.»
--Vous n'y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras invincible des
antiques _pourfendeurs_ de la chevalerie. Au temps où nous vivons, les
hommes ne se craignent pas entre eux; et on ne respectera votre amante,
comme vous l'appelez, qu'autant que vous la respecterez vous-même.
--Mais vous êtes singulier, Théophile! En quoi donc ai-je outragé celle
que j'aime? Elle est venue se jeter dans mes bras, et je l'y ai retenue
une heure ou deux de plus qu'il ne convenait d'après votre code des
convenances. Vraiment, j'ignorais que la vertu et la réputation d'une
femme fussent réglées comme le pouvoir des recors, d'après le lever et
le coucher du soleil.
--Ce sont là de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je, pour une
journée aussi solennelle que celle-ci devrait l'être dans l'histoire de
vos amours. Si Marthe en prenait aussi légèrement son parti, j'aurais
peu d'estime pour elle. Mais elle en juge tout autrement, à ce qu'il me
parait, car elle n'a pas cessé de pleurer depuis ce matin. Je ne vous
demande pas la cause de ses larmes; mais n'aurez-vous pas la lui
demander avec un visage moins riant et des manières moins dégagées?
--Écoutez, Théophile, dit Horace en reprenant son sérieux, je vais vous
parler franchement, puisque vous m'y contraignez. L'amitié que j'ai pour
vous me défendait de provoquer une explication que votre sévérité envers
moi rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un enfant, et
que s'il m'a plu jusqu'ici de me laisser traiter comme tel, ce n'est pas
un droit que vous avez acquis irrévocablement et que je ne puisse pas
vous ôter quand bon me semblera. Je vous déclare donc aujourd'hui que
je suis las, extrêmement las, de l'espèce de guerre qu'Eugénie et vous
faites, au nom de M. Paul Arsène, à mes amours avec Marthe. Je n'agis
pas aussi légèrement que vous le croyez en mettant de côté toute feinte
et toute retenue à cet égard. Il est bon que vous sachiez tous, vous
et vos amis, que Marthe est ma maîtresse et non celle d'un autre.
Il importe à ma dignité, à mon honneur, de n'être pas admis ici en
surnuméraire, mais d'être bien pour vous, pour eux, pour Marthe, pour
tout le monde et pour moi-même, l'amant, le seul amant, c'est-à-dire le
maître de cette femme. Et comme depuis quelque temps, grâce au singulier
rôle que vous me faites jouer, grâce aux prétentions obstinées de M.
Paul Arsène, grâce à la protection peu déguisée que lui accorde Eugénie
(grâce à votre neutralité, Théophile), grâce à l'amitié équivoque qui
règne entre Marthe et lui, grâce enfin à mes propres soupçons, qui me
font cruellement souffrir, je ne sais plus où j'en suis, ni ce que je
suis ici, j'ai résolu de savoir enfin à quoi m'en tenir, et de bien
dessiner ma position. C'est pour cela que je me présente ici ce matin,
la tête levée, et que je viens vous dire à tous, sans tergiversation
et sans ambiguïté: «Marthe a passé cette nuit dans mes bras, et si
quelqu'un le trouve mauvais, je suis prêt à connaître de ses droits, et
à lui céder les miens, s'ils ne sont pas les mieux fondés.»
--Horace, lui dis-je en je regardant fixement, si telle est votre pensée
ce matin, à la bonne heure, je l'accepte; mais si c'était celle que vous
aviez hier soir en retenant Marthe auprès de vous pour la compromettre,
c'est un calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous le
paraissez, et je vois là plus de politique que de passion.
--La passion n'exclut point une certaine diplomatie, répondit-il en
souriant. Vous savez bien, Théophile, que j'ai commencé ma vie par la
politique. Si je deviens homme de sentiment, j'espère qu'il me restera
pourtant quelque chose de l'homme de réflexion. Mais rassurez-vous, et
ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue qu'hier soir j'ai été fort
peu diplomate, que je n'ai pensé à rien, et que j'ai cédé à l'ivresse du
moment. Mais ce matin, en me résumant, j'ai reconnu qu'au lieu d'un
sot repentir je devais avoir le contentement et l'énergie d'un amant
heureux.
--Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage et votre
contenance n'expriment pas autre chose que ce que vous éprouvez; car, en
ce moment, vous avez, malgré vous, l'air d'un fat.»
J'étais irrité en effet par je ne sais quoi de vain et d'arrogant qu'il
avait ce jour-là, et que, pour toute l'affection que je lui portais,
j'eusse voulu lui ôter. Je craignais que Marthe n'en fût blessée;
mais la pauvre femme n'avait plus cette force de réaction. Elle fut
intimidée, abattue et comme saisie d'un frisson convulsif à son
approche. Il la rassura par des manières plus douces et plus tendres;
mais il y eut entre eux une gêne extrême. Horace désirait d'être seul
avec elle; et Marthe, retenue par un sentiment de honte, n'osait plus
nous quitter pour lui accorder un tête-à-tête. Il espéra quelques
instants qu'elle aurait le courage de le faire, et il suscita divers
prétextes, qu'elle feignit de ne pas comprendre. Eugénie craignait de
paraître affectée en leur cédant la place, et sur ces entrefaites Paul
Arsène arriva.
Malgré tout l'empire que ce dernier exerçait sur lui-même, et quoiqu'il
se fût bien préparé à la possibilité de rencontrer Horace, il ne put
dissimuler tout a fait l'espèce d'horreur qu'il lui inspirait. Horace
vit l'altération soudaine de son visage pâli et affaissé déjà par les
angoisses de la nuit; et, saisi d'un transport d'orgueil insurmontable,
il leva fièrement la tête, et lui tendit la main de l'air d'un souverain
à un vassal qui lui rend hommage. Arsène, dans sa généreuse candeur, ne
comprit pas ce mouvement, et, l'attribuant à un sentiment tout opposé,
il saisit et pressa énergiquement la main de son rival, avec un regard
de douleur et de franchise qui semblait dire: «Vous me promettez de la
rendre heureuse, je vous en remercie.»
Cette muette explication lui suffit. Après s'être informé de la santé
de Marthe, et lui avoir serré la main aussi avec effusion, il échanges
quelques mots de causerie générale avec nous, et se retira au bout de
cinq minutes.