Il faut croire qu'_Horace_ représente un type moderne très-fidèle
et très-répandu, car ce livre m'a fait une douzaine d'ennemis bien
conditionnés. Des gens que je ne connaissais pas prétendaient s'y
reconnaître, et m'en voulaient à la mort de les avoir si cruellement
dévoilés. Pour moi, je répète ici ce que j'ai dit dans la première
préface; je n'ai fait poser personne pour esquisser ce portrait; je l'ai
pris partout et nulle part, comme le type de dévouement aveugle que
j'ai opposé à ce type de personnalité sans frein. Ces deux types sont
éternels, et j'ai ouï dire plaisamment à un homme de beaucoup d'esprit,
que le monde se divisait en deux séries d'êtres plus ou moins pensants:
_les farceurs_ et _les jobards_. C'est peut-être ce mot-là qui m'a
frappée et qui m'a portée à écrire _Horace_ vers le même temps. Je
tenais peut-être à montrer que les exploiteurs sont quelquefois dupes de
leur égoïsme, que les dévoués ne sont pas toujours privés de bonheur. Je
n'ai rien prouvé; on ne prouve rien avec des contes, ni même avec des
histoires vraies; mais les bonnes gens ont leur conscience qui les
rassure, et c'est pour eux surtout que j'ai écrit ce livre, où l'on a
cru voir tant de malice. On m'a fait trop d'honneur: j'aimerais mieux
appartenir à la plus pauvre classe des _jobards_ qu'à la plus illustre
des _farceurs_.
GEORGE SAND. Nohant, 1er novembre 1852.