Quelle misère que de semblables discussions en présence du problème qui
agite le monde; problème dont on peut dire que les dimensions en étendue
et en profondeur sont celles de l’humanité elle-même!
Il s’agit de l’existence de la Papauté, qui implique l’existence du
christianisme. L’humanité est là toute entière, dans le passé, dans le
présent, dans l’avenir. La question, la vraie question est de savoir
d’où vient l’humanité, ce qu’elle veut, où elle va. L’homme est-il la
créature de Dieu, et ce Dieu créateur a-t-il donné à sa créature une
législation immuable au milieu des transformations permises à sa
liberté? L’humanité a-t-elle eu tort de croire depuis dix-huit cents ans
que Jésus-Christ est le Dieu vivant et éternel? A-t-elle eu tort de
croire que ce Dieu a constitué un sacerdoce dont il est le chef unique,
permanent et infaillible dans la personne du Pape, appelé pour cette
raison le vicaire de Jésus-Christ? L’humanité, qui a cru cela, ne le
croit-elle plus? Abjure-t-elle Jésus-Christ, ou formellement en lui
niant la divinité, ou implicitement en déclarant que sa divinité s’est
trompée et a trompé le monde, et qu’il n’a pas institué d’Église et n’a
laissé, sous ce nom, qu’une œuvre transitoire à laquelle il a fait des
promesses caduques dont l’esprit humain connaît aujourd’hui
l’avortement? Enfin, quand le Pape arraché du trône, relégué dans la
sacristie, sujet obscur d’un petit roi vassal lui-même de son peuple et
de ses alliés; quand le vicaire de Jésus-Christ, vicaire impuissant d’un
Dieu frappé de déchéance, ayant passé par ces ignominies successives ne
pourra plus porter une sentence spirituelle qui ne soit méprisée comme
une folie ou punie comme un crime d’État, et que les peuples tourneront
en dérision cette majesté bafouée par la police, alors quel sera le chef
religieux du monde? Et l’humanité aura-t-elle encore un Dieu? Et si
l’humanité n’a plus de Dieu, ou si elle a autant de dieux qu’elle voudra
et ne manquera pas d’en forger, que deviendra l’humanité?
Telles sont, non pas toutes les questions, mais quelques-uns des groupes
de questions que renferme dans son orbe immense la question du maintien
de la Papauté, et c’est en face de cette question que les fidèles
discuteraient les décisions du Pape ou résoudraient en dehors de lui la
conduite qu’ils doivent tenir!
L’obéissance qui seule nous maintient dans la vérité, met par là même en
nos mains le dépôt de la vie. N’en frustrons point l’humanité tombée en
démence. Ne le livrons pas, ne l’adultérons pas. Pendant le cours de
l’épreuve et du châtiment, que notre parole, confessant la vérité, ne
cesse de heurter à la porte du pardon; elle en hâtera le jour. Le monde
est en voie de perdre avec le Christ tout ce que le Christ lui avait
donné. La Révolution dissipe ce royal héritage en se targuant de le
conquérir. Tout va à la tyrannie, au mépris de l’homme, à l’immolation
des faibles, et tout cela s’accomplit au nom de la liberté, de l’égalité
et de la fraternité. Conservons la liberté de proclamer que Dieu seul
est Dieu, et qu’il faut n’adorer que lui et n’obéir qu’à lui, quels que
soient les maîtres que son courroux laisse passer sur la terre.
Conservons l’égalité, qui nous enseigne à ne plier nos âmes ni devant la
force, ni devant les talents, ni devant les succès, mais devant la seule
justice de Dieu. Conservons la fraternité, cette fraternité vraie qui
n’existe et ne peut exister sur la terre que si nous y maintenons la
paternité et la royauté du Christ.