Le théâtre de Maeterlinck nous a montré un être désemparé en face de la
Fatalité. Voici que nous le retrouvons en l'essayiste, mieux armé et
fort d'une philosophie nouvelle. À vrai dire, _Le Trésor des Humbles_,
ce premier ouvrage où se devinent des dispositions meilleures, parut la
même année (1896), mais avant _Aglavaine et Sélysette_; aussi, dans ce
petit drame la mort se heurte-t-elle à une résistance inconnue
jusqu'alors et l'horizon se dégage-t-il légèrement. En 1898 fut publiée
_la Sagesse et la Destinée_, puis _La Vie des Abeilles_ (1901), _Le
Temple enseveli_ (1902), _Le Double Jardin_ (1904) et _L'Intelligence
des Fleurs_ (1907).
Dans _Le Trésor des Humbles_, livre de miséricorde et d'amour,
Maeterlinck cherche encore sa loi morale. À sa conception du monde se
mêle toujours quelque effroi, mais il n'envisage plus la Fatalité comme
une puissance extérieure inéluctable; le tragique vrai de la vie est le
tragique quotidien, celui qu'aucun événement ne met en relief, celui que
nous ne voyons et ne sentons pas, celui qui n'émane ni de nos actes, ni
de nos gestes, ni de nos paroles.
Il arrive à tout homme dans la vie quotidienne d'avoir à dénouer
par des paroles une situation très grave. Songez-y un instant.
Est-ce toujours en ces moments, est-ce même d'ordinaire ce que vous
dites ou ce qu'on vous répond qui importe le plus? Est-ce que
d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas ne sont pas
mises en jeu qui déterminent l'événement?[164].
Puisque la Fatalité tragique couve dans les régions les plus intimes,
les plus inconscientes de notre âme, nous devons nous orienter, pour lui
résister, vers la vie profonde et la beauté intérieure:
Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité
particulière de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité
quotidienne. Il n'y a pas de but plus noble à notre vie[165].
Et encore:
Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n'y a rien
au monde qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. Il n'y a rien
au monde qui s'élève plus naturellement et s'ennoblisse plus
promptement. Il n'y a rien au monde qui obéisse plus
scrupuleusement aux ordres purs et nobles qu'on lui donne[16].
Pour tenir en échec la destinée, nous possédons la sagesse. Elle nous
permet de réaliser une vie belle et claire. Notre bonheur est en nous.
Des forces mystérieuses et formidables ont beau nous dominer, nous
menacer, seuls succombent ceux qui veulent bien s'y abandonner,
incapables de puiser dans leur âme la sagesse et l'énergie nécessaires:
Si vous vous défiez des tragédies imaginaires, pénétrez dans l'un
ou l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez
que la destinée et l'homme y ont les mêmes rapports, les mêmes
habitudes, les mêmes impatiences, les mêmes soumissions et les
mêmes révoltes. Vous verrez que là aussi la partie la plus active
de ce que nous nous plaisons à nommer «fatalité» est une force
créée par les hommes. Elle est énorme, il est vrai, mais rarement
irrésistible. Elle ne sort pas, à un moment donné, d'un abîme
inexorable, inaccessible et insondable. Elle est formée de
l'énergie, des désirs, des pensées, des souffrances, des passions
de nos frères, et nous devrions connaître ces passions puisqu'elles
sont pareilles aux nôtres. Même dans les moments les plus étranges,
dans les malheurs les plus mystérieux et les plus imprévus, nous
n'avons presque jamais à lutter contre un ennemi invisible ou
totalement inconnu. N'étendons pas à plaisir le domaine de
l'inéluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point qu'ils ne
connaissent pas toutes les forces qui s'opposent à leurs projets,
mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi
courageusement que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent
souvent. Nous aurons singulièrement affermi notre sécurité, notre
paix et notre bonheur, le jour où notre ignorance et notre violence
auront cessé d'appeler fatal tout ce que notre énergie et notre
intelligence auraient dû appeler naturel et humain[167].
Ce n'est pas parce que nous ignorons la cause et la fin de notre vie, ce
n'est pas parce que nos destinées nous échappent et que notre rôle dans
le monde demeure inexpliqué qu'il nous faut renoncer à perfectionner
notre existence et à l'embellir. La _Vie des Abeilles_ prend, à cet
égard, un sens symbolique lumineux. Savent-elles, les abeilles, dans
quel but elles furent créées? Devinent-elles l'utilité de leur labeur
tenace? Et pourtant elles travaillent inlassablement, comme si de leur
fonction dépendait le mécanisme général du monde. Ainsi doivent agir les
hommes. Pourquoi se laisseraient-ils hypnotiser par leur faiblesse et
l'insignifiance de leur volonté vis-à-vis de l'organisme fantastique de
l'Univers, puisqu'ils ont la faculté d'apprécier en leur fragile
existence un phénomène assez riche pour se suffire à lui-même et
satisfaire leur ardeur, car seul il relève de la réalité?
Oui, c'est une vérité, et, si l'on veut, c'est la plus vaste et la
plus certaine des vérités, que notre vie n'est rien, que l'effort
que nous faisons est dérisoire, que notre existence, que
l'existence de notre planète n'est qu'un accident misérable dans
l'histoire des mondes; mais c'est une vérité aussi que notre vie et
que notre planète sont pour nous les phénomènes les plus
importants, et même les seuls importants dans l'histoire des
mondes. Laquelle est la plus vraie? La première détruit-elle
nécessairement la seconde, et sans la seconde aurions-nous la force
de formuler la première? L'une s'adresse à notre imagination et
peut nous faire du bien dans son domaine, mais l'autre intéresse
directement notre vie réelle. Il convient que chacune ait sa part.
L'essentiel n'est pas de s'attacher à la vérité qui est peut-être
la plus vraie au point de vue universel, mais à celle qui est
certainement la plus vraie au point de vue humain. Nous ignorons le
but de l'univers et si les destinées de notre espèce lui importent
ou non; par conséquent, l'inutilité probable de notre vie ou de
notre espèce est une vérité qui ne nous regarde qu'indirectement et
qui reste pour nous en suspens. Au lieu que l'autre vérité, celle
qui nous donne conscience de l'importance de notre vie, est sans
doute plus étroite, mais nous touche actuellement, immédiatement et
incontestablement[168].
Tout le chapitre du _Temple enseveli_, intitulé «L'Évolution du mystère»
développe cette idée. Chapitre singulièrement suggestif! Je le tiens,
avec celui sur «Le Tragique quotidien» dans _Le Trésor des Humbles_,
pour l'expression la plus juste et la plus vive de la philosophie de
Maeterlinck. On l'y voit reprendre, en termes à peu près identiques,
certaines pages de la Préface à son Théâtre, en y intercalant telles
réflexions qui permettent de mesurer le chemin parcouru. C'est ainsi
qu'il parle (page 112) à propos de ses drames «des inquiétudes,
d'ailleurs excusables,--_mais qui ne sont plus suffisamment inévitables
pour qu'on ait le droit de s'y complaire_[169]--d'un esprit qui se
laisse aller au mystère», et plus loin (page 114) toujours au sujet de
ses drames: «Il n'est pas déraisonnable, _mais il n'est pas salutaire_
d'envisager de cette façon la vie...»
Ah, certes, Maeterlinck n'a pas élucidé le mystère de la vie! Mais il
s'est fait, comme on dit vulgairement, une raison. Au lieu de céder,
vaincu d'avance, au destin déprimant, il croit à la force bienfaisante
de l'âme, espère et lutte. Les deux livres qui suivent, _Le Double
Jardin_ et _L'Intelligence des Fleurs_ indiquent assez souvent une
sérénité presque confiante. On y trouve, à côté de chapitres inspirés
par des problèmes de morale ou les manifestations variées de l'activité
humaine, maints propos ingénieux sur les fleurs, les parfums, les
femmes.
Il est intéressant de comparer la courbe morale et littéraire de
Maeterlinck à celle de Verhaeren. Tel le poète des _Soirs_, des
_Débâcles_, des _Flambeaux noirs_, Maeterlinck subit, dans sa jeunesse,
une crise religieuse: ses _Serres chaudes_, puis ses drames attestent le
découragement d'une âme athée qui cherche vainement le salut. Le dogme
nouveau dont il a besoin, il le découvre, comme Verhaeren, dans le culte
de l'homme. Il ne se raffermit que le jour où il a foi en la beauté de
la vie humaine, en ses travaux, en ses audaces, et son oeuvre s'épanouit
à partir de _La Sagesse et la Destinée_, avec la même sûreté que celle
de Verhaeren, après _Les Villes tentaculaires_. L'un et l'autre sont
devenus de fervents idéalistes après avoir été de farouches désespérés:
les deux plus grands écrivains belges évoluèrent parallèlement.
On reproche parfois aux essais de Maeterlinck de manquer de
personnalité, de reproduire simplement la pensée de Plotin, de
Swedenborne, de Novalis, surtout d'Émerson; on fait, en même temps,
grief à l'auteur du _Trésor des Humbles_ de demander son inspiration à
des anglo-saxons. Jugeons cette question sans fièvre et ne nous
encombrons point de susceptibilités peu pertinentes. Il est
incontestable que Maeterlinck n'invente rien; il a traduit Ruysbroeck
l'Admirable, lu et commenté Novalis, Émerson, il les connaît à fond et
les aime. Manifestement Émerson apparaît partout dans l'oeuvre
philosophique de Maeterlinck qui pourrait porter en exergue ces phrases
du moraliste américain:
«D'où vient la sagesse? Où est la Source de la force? L'âme de Dieu
se répand dans le monde à travers les pensées des hommes. Le monde
repose sur des idées et non sur du fer et du coton, et le fer du
fer, le feu du feu, l'éther et la source de tous les éléments,
c'est la force morale. Comme la nuée sur la nuée, et la neige sur
la neige, comme l'oiseau sur l'air et la planète en fuite dans
l'espace, ainsi les nations humaines et leurs institutions reposent
sur les pensées des hommes[170].»
Toutefois, ce qui appartient en propre à Maeterlinck, ce que ni Novalis
ni Émerson ne lui ont prêté, c'est la manière de présenter les idées. Et
si nous reconnaissons volontiers que Maeterlinck puise _directement_ aux
sources anglo-saxonnes (mais après tout, il nous plaît de le penser, ni
Novalis, ni Émerson n'ignorèrent Pascal!), nul, en revanche, n'oserait
le nier, elle acquiert bien droit de cité parmi nous, cette pensée,
coulée dans la langue française la plus pure, la plus souple, la plus
harmonieuse, qui nous arrive filtrée à travers une forme essentiellement
latine! Un écrivain étranger à notre culture, aurait-il jamais écrit la
_Vie des Abeilles_ ou _Le Temple enseveli_? Par sa conception de
l'univers et son idéal mystique, Maeterlinck s'apparente aux races
septentrionales, mais sa sensibilité persuasive, le parfum insinuant et,
par instants, capiteux de son style, le sacrent non moins certainement
latin.
En bon Flamand, Maeterlinck est peintre: des ouvrages tels que _La Vie
des Abeilles_, _Le Double Jardin_, _L'Intelligence des Fleurs_,
témoignent d'un sens plastique égal au sens mystique; mais plus que
peintre, il est poète. Sa prose ondule en un rythme admirable et
d'innombrables images s'y déploient. Certaines pages du _Double Jardin_,
par exemple, se composent presque exclusivement d'alexandrins non rimés;
on les compte par séries. En voici quelques-uns, au début de cette belle
évocation lyrique: «Les sources du printemps.»
Ici, aux bords toujours tièdes de la Méditerranée--cette mer
immobile et qui semble sous verre,--où durant les mois noirs du
reste de l'Europe, il (le printemps) s'est mis à l'abri des neiges
et du vent, en un palais de paix, de lumière et d'amour...[171]
Convient-il d'envisager Maeterlinck comme un grand philosophe? Je ne le
crois pas; comme un vulgarisateur? Moins encore. S'il n'apporta guère
d'idées neuves, il fit plus cependant que de condenser celles des autres
en pastilles délectables. Ses essais subsisteront pour perpétuer la
belle émotion, la noblesse réconfortante, la poésie de son âme
généreuse.
* * * * *
Le seul dessein de classer Edmond Picard dans une catégorie littéraire
contrarie suffisamment la raison pour que nous ne tentions pas cet
exercice. Prodigieuse, l'activité d'Edmond Picard s'est employée en tous
sens et je ne vois guère de travaux intellectuels qui n'aient passionné
cet esprit intrépide. Journaliste littéraire et politique, chroniqueur,
écrivain de voyages, dramaturge même, romancier et poète à ses heures,
Maître Edmond Picard reste avant tout célèbre avocat autant que savant
jurisconsulte. Pour n'avoir jamais canalisé son ardeur vers une fin
unique, il exerça une influence réelle sur un grand nombre de ses
compatriotes, les futurs docteurs en droit ayant partagé avec bien des
débutants ès-lettres l'honneur de solliciter ses conseils. En 1880, la
«Jeune Belgique» trouve en Edmond Picard un admirable soutien. C'est en
partie à son dévouement, au combat tenace qu'il mène dans l'_Art
Moderne_, que le mouvement triomphe. Depuis, Picard n'a point cessé,
soit par la plume, soit par la parole, d'encourager les écrivains de
langue française, ni de travailler lui-même à l'illustration d'une cause
qui lui tient à coeur. Son nom demeurera attaché à la renaissance
glorieuse de la Belgique.
L'oeuvre la plus populaire d'Edmond Picard, la plus séduisante aussi, ces
_Scènes de la vie judiciaire_, se compose de quatre volumes: _Le
paradoxe sur l'avocat_, _La Forge Roussel_, _l'Amiral_, _Mon Oncle le
Jurisconsulte_. Autant de livres juridiques, autant de livres
littéraires. Picard ne pense pas que la science du Droit consiste
seulement à étudier les lois dans les livres. Il aperçoit le Droit à
chaque instant, et partout, au hasard de la vie quotidienne; il veut
suggérer l'idée du Droit aux jeunes gens en les obligeant à observer
autour d'eux. Aussi résume-t-il ses idées en des nouvelles ou autres
fictions fort agréables, dont l'esprit avisé et charmant, la forme
joliment fringante, s'ils évoquent très peu la sécheresse des articles
du Code, développent vite chez les lecteurs le sens du Droit. Ici, un
stagiaire frais émoulu écoute le Maître éminent lui exposer les devoirs
professionnels de l'avocat (_Le paradoxe sur l'avocat_); là, un
bâtonnier confie à ses confrères, en un récit émouvant, comme lui fut
inculpé l'amour de sa profession (_Mon Oncle le Jurisconsulte_). Et
toujours, Picard découvre des horizons insoupçonnés, incite à méditer,
instruit par la plus savoureuse des leçons. Félicitons-le d'avoir cru
que «ces matières abstraites, toujours présentées jusqu'ici sous un
accoutrement doctoral, qui les rendait à la fois peu attrayantes et
accessibles seulement aux initiés, pourraient supporter, sans rien
perdre de leur gravité et de leur valeur, une accommodation moins
pédantesque[172]».
La critique littéraire belge ne date, comme le roman, la poésie ou le
théâtre, que d'une trentaine d'années. J'ignore si les bonnes oeuvres
font les bons critiques... Toujours est-il qu'avant 1880, on ne
rencontrait en Belgique que des journalistes fades et de courte vue. Le
moins obscur, Gustave Frédérix, se distingue surtout par ses attaques
violentes contre «La Jeune Belgique» et Francis Nautet.
Francis Nautet concevait en effet, la critique de façon nouvelle.
Nullement effarouché par les jeunes écrivains qui venaient de
révolutionner la vie littéraire, il essayait de se composer, sur les
hommes et les livres, une opinion à lui, inspirée de principes larges,
soutenue par des idées générales, sans daigner se soumettre aux doctes
édits de messieurs les pédants à lunettes. «Son enthousiasme, a dit
Verhaeren, se mettait joyeusement en attelage au-devant du charroi des
premières moissons d'art.» En fallait-il tant pour déchaîner la meute
des timorés et des jaloux?
Deux volumes de _Notes sur la littérature moderne_ et une _Histoire des
lettres belges d'expression française_[73], non terminée, forment
l'oeuvre de Nautet, arraché, dans la force de l'âge, à son labeur, tel,
trois ans plus tôt, un autre critique de talent, Victor Arnould. Le plan
des deux tomes sur les Lettres belges a beau être médiocrement établi,
la valeur de l'ouvrage reste grande; qui veut étudier les écrivains
belges, doit l'avoir lu. Une pensée riche et pénétrante, un esprit juste
non sans ingéniosité, le souci incessant de ne point voir mesquin, de
rechercher les causes, de supputer les effets, en un mot la solidité
perspicace de sa méthode élève Nautet à la hauteur d'un historien
littéraire.
Mêmes qualités dans les _Notes sur la littérature moderne_ où les
Lettres au Roi sur la Jeune Belgique voisinent avec d'excellents
articles sur «le Nihilisme littéraire», «Catulle Mendès», «Alphonse
Daudet», «L'Art et la Bourgeoisie», «Charles Baudelaire» écrits en une
langue saine et alerte. J'apprécie tout particulièrement le chapitre du
«Mouvement naturaliste» et celui en l'honneur du grand Dostoïewsky.
Voici une page prouvant à quel point Nautet a compris et su mettre en
lumière le génie des Russes.
Les Russes, de préférence, dépeignent les créatures complexes; ils
démêlent les sentiments dans les âmes ravagées et débrouillent dans
les cerveaux l'emmêlement des idées, en notant, avec une précision
merveilleuse et saisissante, tous les remous des passions. En
opposition aux classiques, ils ne se soucient pas d'exprimer un
caractère. On dirait difficilement de certains personnages de
Tourgueneff et de Dostoïewsky qu'ils sont bons ou mauvais, quel est
leur défaut ou leur qualité dominante; on n'y trouve pas de types
qui soient une personnification absolue; ils n'en sont plus à cette
littérature élémentaire, qui consiste à présenter les gens avec un
défaut, ou une vertu persistant toujours, sans détente, sans
contrastes, sans brusques démentis. Leurs héros ont une réalité
frappante, précisément parce qu'ils ne se livrent pas, qu'ils
conservent des coins inconnus, qu'ils sont variés, inconséquents,
divers, contraires à eux-mêmes et aux apparences, comme l'est en
réalité l'être humain. Ils sont ouverts à des mobiles différents et
contradictoires, souples, sans caractère fixe, des anges y ont des
griffes de démons, des gens vertueux, dévoués et bons révèlent tout
à coup des abîmes de scélératesse. Et des scélérats, au milieu de
leurs instincts mauvais, ont des éclaircies exquises, des
jaillissements de tendresse et de douceur[174].
Aujourd'hui la critique littéraire se trouve représentée par une pléiade
d'écrivains dont certains ont du talent. Maurice Wilmotte les domine
tous par sa belle intelligence, curieuse, agile et fine, la sagacité de
son esprit, l'opulence de son érudition. Il faut tenir l'éminent
professeur à l'Université de Liège pour un défenseur opiniâtre de la
culture française en Belgique. Ses compatriotes ne lui ont-ils pas
reproché de rattacher avec partialité la littérature belge à la
littérature française, de voir en celle-là le corollaire trop strict de
celle-ci? Quant à nous, comment le blâmerions-nous d'une attitude qui
constitue un si juste titre à notre reconnaissance? Maurice Wilmotte a
beaucoup voyagé, il parle cinq ou six langues et possède les principales
littératures européennes. Infatigable, il prêche sa doctrine et bataille
pour la prédominance de notre culture. Ni ses conférences, ni ses
innombrables articles n'ont pu toujours être recueillis, mais plusieurs
volumes permettent d'apprécier la sûreté de sa science et le caractère
original d'idées que l'on respecte, même s'il arrive de ne les point
partager. _Les Études de dialectologie wallonne_, _Les Passions
allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'ancien théâtre français_,
_La Belgique littéraire et politique_, _Les Études critiques sur la
tradition littéraire en France_ attestent la diversité des recherches et
l'éclectisme des travaux. Ce dernier ouvrage dont le chapitre I traite
de «la naissance du drame liturgique» se termine par une étude sur
«l'esthétique des symbolistes» en passant par François Villon, Joachim
du Bellay, Jean-Jacques Rousseau, Eugène Fromentin, tous envisagés sous
un jour spécial et nouveau, avec une tendance très accentuée à juger de
haut, à tirer, le plus souvent possible, une loi générale d'un
groupement de faits particuliers. Par exemple, ayant rappelé l'accueil
plutôt froid réservé aux premiers symbolistes, Wilmotte continue ainsi:
Au XVIe siècle, si l'on daigne s'en souvenir, Joachim du Bellay
provoquait de même l'ire de Fontaine et des disciples entêtés de
Marot par l'apparente nouveauté de quelques-unes de ses
affirmations et l'audacieux pédantisme de son style, tout crénelé
de grec et de latin. Au siècle suivant, le fondant, le melliflu des
expressions du sentiment amoureux chez Quinault, puis chez Racine,
indignaient Saint-Évremond, grand et bel esprit pourtant, et
causait à Madame de Sevigné le dépit d'une chose inconnue et
déplaisante. C'est ce dépit qu'elle a traduit par la phrase
historique: «Racine fait des comédies pour la Champmêlé...». Et,
plus tard encore, que n'a-t-on dit de la phrase brisée de La
Bruyère et de son observation impitoyable, succédant à la période
cicéronienne et aux critiques de moeurs toutes générales des
sermonnaires? C'est la loi de nature, l'éternel recommencement des
mêmes grimaces, apeurées ou dégoûtées, devant l'effort des nouveaux
venus; chaque génération est nécessairement marâtre pour celle qui
lui succédera[175].
Louis Dumont-Wilden ne se spécialise pas dans la critique littéraire. Il
est aussi bien publiciste, essayiste, écrivain d'art. Mais je le
rapproche de Maurice Wilmotte, car il soutient avec lui le bon combat
pour la culture française. Esprit très distingué, très ouvert, très au
courant de la pensée contemporaine en Europe, d'une activité pétulante,
souple et avisée, Dumont-Wilden, outre de nombreuses chroniques
éparpillées par les journaux et revues, nous mène, en guide averti, vers
les _Coins de Bruxelles_, ou nous confie ses appréhensions de sociologue
(_Les Soucis des Derniers soirs_), ou encore célèbre son pays dans _La
Belgique illustrée_, ouvrage très attrayant et très utile, préfacé par
Émile Verhaeren. Récemment, en collaboration avec Jules Souguenet,
Dumont-Wilden fit paraître la _Victoire des Vaincus_, un livre bien doux
à tous les coeurs français. Les deux auteurs belges racontent leur voyage
à travers l'Alsace-Lorraine en compagnie du vaillant Georges Ducrocq.
Ils en revinrent persuadés que l'amour de la France persistait
tenacement sur la terre annexée. Comme leurs récits émeuvent et
réconfortent!
Georges Rency fait partie, lui aussi, de cette escouade d'éclaireurs
sans cesse en éveil, intrigués et sollicités par toute idée jeune, qui
écrivent, parlent, vivent sur la brèche pour défendre la littérature
d'expression française et la pensée française. _Les Physionomies
littéraires_ témoignent de son talent nerveux et clairvoyant.
Henri Liebrecht, avec lequel nous eûmes l'occasion déjà de nous
rencontrer, publia une importante _Histoire de la Littérature belge
d'expression française_, des origines à nos jours, travail sérieux,
documenté, complet, d'une information sûre, clairement édifié,
harmonieusement compris. L'esprit en est, dans l'ensemble, excellent, la
forme attrayante, souvent personnelle.
Plus chétif, le petit volume, assez ancien à la vérité, d'Eugène
Gilbert, sur _Les Lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui_.
_Les Écrivains Belges_ de Désiré Horrent contiennent des chapitres
parfois remarquables sur Lemonnier, Maeterlinck, Rodenbach, Verhaeren,
Eekhoud, Giraud, Séverin, Demolder, toujours mûrement pensés, écrits
avec élégance.
Quant à Maurice Gauchez, il réunit dans _Le Livre des Masques belges_
bien des monographies instructives.
Parmi les critiques catholiques, citons Firmin van den Bosch dont les
_Essais de critique catholique_ et les _Impressions de littérature
contemporaine_ font estimer la netteté de jugement, les poètes Victor
Kinon, qui nous présente (_Portraits d'auteurs_) de fortes études,
souvent partiales, mais d'un caractère élevé, concernant certains
écrivains septentrionaux, français, belges, et Georges Ramaekers, auteur
de plaquettes intéressantes sur Verhaeren, Demolder, Virrès.
Mentionnons aussi les _Monstres belges_ de Jules Souguenet, l'_Énergie
belge_ d'Édouard Ned, _La Merveilleuse aventure des Jeune-Belgique_ par
Oscar Thiry, les articles toujours très agréables de Gérard Harry, ceux
de Franz Mahutte, d'Arthur Daxhelet, de Fritz Masoin, de Georges
Doutrepont.
Maints poètes, maints romanciers se sont adonnés à la critique. Émile
Verhaeren a parfois apprécié les productions de ses confrères en une
prose imagée et rutilante. On lui doit également des notes sur les
Lettres françaises en Belgique. Albert Giraud, André Fontainas, Georges
Eekhoud, Paul André, bien d'autres encore, signèrent ou signent
maintenant des feuilletons littéraires.
Il est un poète dont l'oeuvre critique importe presque autant que l'oeuvre
lyrique, Albert Mockel. Je retiens seulement les _Propos de Littérature_
(études sur Francis Vielé-Griffin et Henri de Régnier) et trois
plaquettes consacrées à Mallarmé, Verhaeren, van Lerberghe. Mockel reste
poète: il continue de chanter lorsqu'il juge et je remarque la même
émotion dans telles pages critiques que dans ses recueils de vers. Par
ailleurs, la complexité minutieuse, la susceptibilité inquiète de Mockel
s'emploient fort joliment. Ce besoin de hacher idées et sensations en
parcelles ténues, s'allie, pour notre plus grande joie, à l'état de
perpétuelle exaltation lyrique. Écoutez Mockel parler d'Henri de
Régnier.
... M. de Régnier communie avec les choses plus qu'il ne théorise;
et cette communion fait naître une mélodie pénétrante et persuasive
qui, sur un mode égal et lent de tristesse sans révolte, s'enlace
invinciblement à l'esprit qu'elle atteint; elle fait songer à ces
dards fleuris des féeries qui percent comme en une caresse et déjà
sont devenus un captivant réseau. C'est un long geste, sans
surprise, élevant par guirlandes de riches, somnifères et
troublantes corolles bientôt nouées à notre front; ou bien un doigt
haut levé en un signe conduit nos yeux jusqu'à les perdre parmi les
fondantes magies de l'horizon qui se déroule[176].
Mais je ne connais pas de pages plus senties, ni d'un velouté plus
succulent que celles inspirées à Mockel par l'auteur de _La Chanson
d'Ève_. Jamais on ne parlera de van Lerberghe en termes aussi
appropriés, aussi délicats, aussi suavement évocateurs, jamais on ne
recréera, au moyen d'un art à ce point compréhensif et cajoleur, le pur
enchantement d'une atmosphère quasi divine.
Nous notions, aux premières pages de ce travail, que les écrivains
belges étaient des peintres. Leurs dispositions picturales devaient
naturellement les incliner vers la critique d'art: plusieurs cédèrent à
ce goût instinctif.
Camille Lemonnier, qui avait débuté dans la vie littéraire par ses
_Salon de Bruxelles_ (1863 et 1866), publie, en 1878, un livre
remarquable sur Courbet, neuf ans plus tard une _Histoire des Beaux-Arts
en Belgique (1830-1887)_, en 1888 les sensations profondes éprouvées en
face des Rubens et des Jordaens de Munich[177], puis, la même année,
_Les Peintres de la Vie_, contenant des études définitives sur Alfred
Stevens et Félicien Rops. Camille Lemonnier est un magnifique écrivain
d'art, parce qu'il comprend et aime profondément ceux dont il parle. Le
profane s'oppose aux peintres, aux sculpteurs, pour juger selon ses
propres conceptions, il constate si ses théories s'accommodent ou non de
leurs talents. Lemonnier, lui, soupçonne leurs émotions, partage leurs
enthousiasmes, s'assimile leur vie: on le sent bien des leurs.
Émile Verhaeren signa longtemps la chronique artistique à _L'art
Moderne_ et à _La Nation_. Il fît paraître, en 1885 et 1887, deux
opuscules; _Joseph Heymans peintre_ et _Fernand Knopff_, plus récemment
(1905) un très beau livre sur Rembrandt.
On doit à Eugène Demolder, outre son volume d'_Impressions d'art_, de
belles monographies: Constantin Meunier, Félicien Rops, James Ensor;
Georges Eekhoud s'est intéressé aux peintres animaliers, après avoir
traduit du néerlandais des ouvrages sur Van Dyck et Jordaens.
André Fontainas nous offre une excellente _Histoire de l'art français au
XIXe siècle_ et une forte étude sur Franz Hals.
Des conteurs tels que Maurice des Ombiaux ou Sander Pierron s'aventurent
également sur un domaine dont d'autres écrivains se sont fait un fief.
De ceux-ci, le plus documenté et le plus brillant est sans conteste
Hippolyte Fierens-Gevaert. _Les Essais sur l'art contemporain_, _La
Renaissance septentrionale et les premiers maîtres des Flandres_, les
livres consacrés à Jordaens et Van Dyck font admirer sa science comme la
sûreté de son instinct.
Henri Hymans, Arnold Goffin, Jules Destrée, qui se préoccupa
particulièrement des oeuvres d'art religieux, Dumont-Wilden, Octave Maus,
parfois Edmond Picard ont aiguillé ou aiguillent leurs recherches vers
le même but.
Les travaux éminents de Charles de Spoelbergh de Lovenjoul représentent
avec éclat l'érudition. Ce savant devint vite populaire en France, car
il se voua tout entier à l'oeuvre de Balzac et au romantisme français.
_L'Histoire des oeuvres d'H. de Balzac_, _La Genèse d'un roman de
Balzac_, _Une page perdue d'H. de Balzac_, _Autour de H. de Balzac_,
_L'Histoire des oeuvres de Th. Gautier_, _La Véritable histoire de «Elle
et Lui,»_ _Sainte-Beuve inconnu_, autant d'ouvrages indispensables à
ceux qui désirent élucider l'histoire littéraire de la première moitié
du XIXe siècle, sur des textes précis et méticuleusement établis.
La philosophie recueille peu d'adeptes, mais le professeur Georges
Dwelshauwers, dont la _Synthèse mentale_ nous autorise à le regarder
comme un disciple de Bergson, l'honore dignement.
L'histoire groupe plus de fervents. Un maître de l'Université de
Bruxelles, Léon Vanderkindere, tenta dans _Le siècle des Artevelde_
(1879) de rattacher l'histoire de la Belgique à l'histoire générale et
s'astreignit à l'analyser suivant une méthode sérieuse. Il fut à
l'histoire ce que Nautet devait être à la littérature. Vanderkindere
laisse, en outre, une _Histoire de la Formation territoriale des
principautés belges au Moyen Âge_.
L'impulsion donnée, d'autres suivirent: Godefroid Kurth, avec peut-être
moins de science rigoureuse, mais plus de lyrisme, écrivit une _Histoire
de la civilisation moderne_.
Henri Pirenne devait profiter de toutes ces études, les augmenter, les
mettre au point. Son _Histoire de la Belgique_ s'élève comme le premier
monument en l'honneur de la nation belge. Résolu à ne point voir dans la
formation de la Belgique contemporaine un simple accident, Pirenne
l'explique en reliant le peuple belge aux principaux événements de
l'Histoire, en le faisant participer, en tant que peuple belge, depuis
les temps les plus reculés, aux grands mouvements européens. L'oeuvre de
Pirenne est une oeuvre nationale[178].
On ne saurait passer sous silence l'ouvrage mi-historique,
mi-physiologique d'Eugène Baie sur la sensibilité collective, dont la
première partie _L'Épopée flamande_[179] reconstitue le génie du peuple
flamand d'après sa manière de sentir adaptée aux diverses manifestations
de son existence.
Les souvenirs de voyages ont excité la verve de quelques auteurs. Sous
la signature d'Edmond Picard parurent _Monseigneur le Mont-Blanc_, _En
Congolie_, _El Moghreb el Aska_. Jules Leclercq, James Vandrunen,
Léopold Courouble racontent leurs séjours en Afrique et Adrien de
Gerlache nous entraîne vers l'Antarctique. Sans traverser les mers, il
est aisé de parcourir l'Espagne en auto avec Eugène Demolder ou de
visiter le pays de l'Ardenne en compagnie de Léon Dommartin. N'oublions
point enfin les notes variées et intelligentes de Dumont-Wilden.
* * * * *
La vie littéraire belge ne s'observe pas seulement à travers les livres.
Il convient, pour en apprécier la vigueur, de jeter aussi un regard sur
les nombreuses revues. On connaît déjà cette _Jeune Belgique_,
aujourd'hui défunte, mais jadis illustre, lorsque en 1881 elle groupait
toutes les aspirations nouvelles. Peu d'années après, naissaient _L'Art
moderne_ et _La Société nouvelle_ (1884); _La Wallonie_ d'Albert Mockel
ne tardait pas à paraître. _La Jeune Belgique_ et _La Wallonie_
n'existent plus, mais que de revues fraîches ont surgi! Et combien ont
déjà disparu, revues de jeunes dont l'éphémère existence apporte
cependant la preuve de tentatives ardentes et loyales! On n'oublie ni
_Le Coq rouge_, ni _Le Magasin littéraire_. Actuellement les trois
revues les plus importantes sont _La Revue de Belgique_, dirigée par
Maurice Wilmotte, d'esprit très libéral et de tendances françaises, _La
Revue Générale_, organe plutôt catholique, _La Belgique artistique et
littéraire_, dont la neutralité semble parfaite, où collaborent Paul
André, Maurice des Ombiaux, Léopold Courouble, F.-Ch. Morisseaux,
Maurice Gauchez, etc. D'autres périodiques d'excellente allure, _L'Art
Moderne_ (Octave Maus), _La Société nouvelle_[180], _La Vie
Intellectuelle_ (Georges Rency et Jean de Bère), _Durandal_ (abbé
Moeller) méritent également les suffrages des lettrés. Attirons aussi
l'attention sur _La Fédération Artistique_, _La Plume_, _Le Thyrse_, _La
Belgique française_, _L'Essor_, _Wallonia_[181], _Le Florilège_[182],
_L'Art et l'École au Foyer_[183], _Les Moissons Futures_[184], _La Jeune
Wallonie_[185].
D'autre part, les critiques dont nous avons tout à l'heure relevé les
noms tiennent presque tous les rubriques des principaux journaux. On y
rencontre même des conteurs, puisque le délicieux Delattre assume la
tâche, dont il s'acquitte fort heureusement, de présenter les livres
nouveaux aux lecteurs du _Petit Bleu_.
Les préoccupations littéraires font désormais partie intégrante de la
vie belge. Cette animation intellectuelle, entretenue par les livres,
les revues, les journaux, se trouve encore encouragée au moyen de
conférences. Dans les villes importantes, Bruxelles, Anvers Liège, Mons,
des cercles, de grands quotidiens en organisent chaque année des séries.
De leur côté, _Les Amitiés Françaises_ se ramifient de plus en plus en
Belgique et créent un peu partout des sections qui contribuent
intensément, grâce à des causeries, des excursions, des brochures, au
développement de la culture française. Rendons un hommage particulier à
l'habile et ingénieuse activité de Maurice Wilmotte: il prête son
concours à tant de réunions utiles pour notre cause!
D'ailleurs, un courant permanent s'est établi entre la Belgique et la
France dont les deux pays profitent. Si nos maîtres, nos hommes de
lettres vont se faire entendre à Bruxelles, à Anvers, des professeurs
belges, Wilmotte ou Dwelshauwers, parlent devant un public
français[186]. Les écrivains belges envoient prose et vers aux revues
françaises et se font éditer couramment à Paris. Le _Mercure de France_
en a plus hospitalisé, je crois, que n'importe quel libraire bruxellois!
Aussi bien, n'est-ce pas notre pays qui, parfois, révéla des auteurs
belges à la Belgique elle-même et au monde? Maeterlinck ne fut-il pas
certain matin projeté brusquement en lumière par Octave Mirbeau?
Mais quels que soient les liens qui unissent étroitement les destinées
de la littérature belge à celles de la littérature française, ils ne
doivent empêcher ni d'apercevoir, ni d'apprécier les caractères spéciaux
très marqués d'un mouvement intellectuel riche et puissant par lui-même.
À cet égard, la Belgique a suffisamment affirmé sa robustesse depuis
plus d'un quart de siècle pour que nous envisagions son avenir avec
confiance. Désormais elle vivra d'une vie continue, sans période
stérile, et jouera un rôle sans cesse grandissant dans l'histoire
littéraire universelle. Déjà cette année, un écrivain belge n'obtint-il
pas le prix Nobel?
À l'enthousiasme des littérateurs s'est ajouté, depuis peu, un élément
tout nouveau de succès. Longtemps, le gouvernement les négligea ou les
méprisa; or voici que LL. MM. le Roi et la Reine de Belgique ne manquent
aucune occasion de leur témoigner une affectueuse sollicitude. Ces
souverains, amis des Lettres et des Arts, n'attendent pas du seul essor
industriel et commercial la belle santé de leur peuple. On s'en rendit
bien compte au discours qu'Albert Ier prononça en inaugurant la section
littéraire de l'Exposition de Bruxelles. Les actes suivirent les paroles
puisque, au mois de septembre 1911, le Roi Albert et la Reine Élisabeth
recevaient Verhaeren dans l'intimité du château de Ciergnon, et
honoraient de leur présence, en mai dernier, le festival offert à
Maeterlinck au Théâtre de la Monnaie. Voilà donc la littérature
officiellement classée, en Belgique, comme une manifestation essentielle
de l'activité nationale. Réjouissons-nous-en, et admirons quelle
merveilleuse poussée de sève l'enleva, en trente-deux ans, de
l'obscurité à la gloire, pour le plus beau triomphe de l'influence
française!