Et que m'importe, à moi, que tu règnes ou non
Sur ce pays funeste et désormais sans nom
Dont les eaux des torrents et les eaux des abîmes
En vain déborderaient pour effacer ses crimes.
Ma volonté est morte et ne tend plus à rien.
Ton insolent bonheur me fait haïr le bien;
Tout mon être est brisé jusqu'au fond de mon âme,
Il n'est plus un orgueil, il n'est plus une flamme
Dans mon sein dévasté ni dans mes yeux déserts[160].
Hélène, écoeurée de la vie, va disparaître, mais à cette heure suprême
encore, elle demeure la proie de l'amour. Voici que des satyres sortent
des bois, des naïades émergent des rivières, des bacchantes en feu
dévalent les pentes des monts... Les arbres, les fleurs, les eaux, les
vents, et jusqu'aux cailloux des routes l'invitent et la tentent... La
nature entière frémit, s'exalte, a soif de la malheureuse Hélène que
l'angoisse étreint:
Je veux mourir, mourir, mourir et disparaître!
Où désormais marcher, où désormais dormir,
Où respirer encor sans que souffre mon être
Et qu'il sente soudain toute sa chair frémir!
Retirez-vous de moi, brises, souffles, haleines,
Lèvres fraîches des eaux, feuilles des bois mouvants,
Aubes, midis et soirs, et toi, lumière[161].
Affolée par les appels des satyres, des naïades et des bacchantes,
Hélène invoque Zeus et meurt dans une fantastique apothéose.
Cette fin brille d'une rare splendeur. Il fallait un poète et un poète
tel que Verhaeren, pour imaginer un dénouement aussi imprévu et accorder
le plus large paganisme au plus torride lyrisme! D'ailleurs, toute la
tragédie ne brûle-t-elle pas d'un feu farouche? J'admire comme Verhaeren
sut créer aussitôt, et maintenir constamment, cette atmosphère de
passion fauve, criminelle, inéluctable qui, embrassant les quatre actes,
excuse les situations les plus osées. J'admire comme, avec si peu
d'événements sur la scène, il parvint à donner, presque sans accalmie,
la sensation poignante d'une vie violente et totale. Couler la
conception panthéiste des anciens en un moule aux mesures harmonieuses
et françaises, sans sacrifier son inspiration haletante de Flamand,
voilà quelle tentative audacieuse Verhaeren réalise. Il ne renie pas son
tempérament, mais rend à la culture latine l'hommage le plus neuf, le
plus magnifique.
* * * * *
Parmi les rares dramaturges belges préoccupés des conflits de la famille
et de la société, Gustave Van Zype s'inscrit en tête. Le succès de son
oeuvre ne fut pas toujours proportionné à sa valeur. Les questions qui le
sollicitent paraissent ingrates au public. Mais des pièces telles que
_Le Patrimoine_, _Tes Père et Mère_, _La Souveraine_, _les Étapes_, _Le
Gouffre_, _Les Liens_ ont une beauté tragique un peu rude et une grande
noblesse: van Zype est le de Curel des Belges. Dans _Les Liens_, le
savant Granval, descendant de fous et d'alcooliques, croit avoir échappé
à sa terrible hérédité, quand des troubles cérébraux lui révèlent le
sort fatal dont il est menacé. Malgré l'avis des médecins, il continue
ses recherches scientifiques, dans l'intérêt de l'humanité. Mais il
s'oppose au mariage de son fils, puisque, selon toute vraisemblance, le
même mal le frappera un jour. Alors la femme de Granval, soucieuse avant
tout du bonheur de son enfant, recourt à un stratagème atroce, fait
croire à son mari que leur fils n'est pas de lui. L'intelligence du
malheureux ne résiste pas à cette cruelle révélation.
Gustave van Zype s'exprime en une langue pure et élevée; il n'abandonne
rien au hasard. C'est un écrivain probe qu'il faut estimer.
Henry Kistemaeckers exploite le même domaine que Gustave van Zype, mais
se souciant beaucoup plus de rendre son art agréable, il le met à la
portée de tous et le parisianise sans scrupule. Plusieurs pièces,
vivantes et dramatiques, d'une observation perspicace, d'une allure
brillante, _La Blessure_, _La Rivale_, plus encore _L'Instinct_, l'ont
révélé à Paris où, récemment, _La Flambée_ lui valut un bel et légitime
succès. Une situation désespérément angoissante, qui se dénoue à force
de sentiments nobles et beaux, le dévouement, le sacrifice, le culte de
la patrie, la subordination des rancunes personnelles à l'intérêt
général, tel apparaît, en raccourci le thème par quoi _La Flambée_
exprimait puissamment les aspirations de tous les Français que le
souvenir encore frais d'une offense dressait frémissants[162].
La comédie de moeurs, de moeurs légères, trouve en Francis de Croisset un
bien aimable représentant. Le parisianisme ne lui suffisant plus, cet
enfant de Bruxelles s'est plu, si j'ose dire, à se «boulevardiser».
C'est indiquer assez qu'il préfère aux problèmes passionnants de l'âme,
les grâces légères, les frivolités parfois scabreuses de la vie mondaine
et demi-mondaine. Oh! ne croyez pas l'auteur de _Le Bonheur Mesdames_,
de _La Bonne Intention_, de _Chérubin_, complètement inapte à
émouvoir... Il prouve dans _Le feu du voisin_ une jolie sensibilité, et,
plus récemment, _Le Coeur dispose_ semble marquer une évolution vers un
genre peut-être moins superficiel. Mais les scènes de Francis de
Croisset restent amusantes, ses dialogues pétillants de traits incisifs,
mordants, cinglants, fouettés d'une verve railleuse et insolente sans
méchanceté, dont le judicieux dosage produit cet esprit très spécial qui
a cours entre la Madeleine et la Porte Saint-Denis.
Fritz Lutens, mort jeune il y a plusieurs années, s'était engagé dans la
même voie. Ni _Le Vertige_, ni _Les Petits Papiers_ ne permettaient
toutefois d'espérer une oeuvre bien sérieuse d'un auteur trop inquiet
d'effets ingénieux et du faux clinquant de la forme.
La collaboration d'Henri Liebrecht et de F. Charles Morisseaux produisit
deux comédies, _Miss Lili_ et _L'Effrénée_, l'une un peu superficielle,
l'autre mieux étudiée, d'une psychologie plus fouillée. Henri Liebrecht
signa seul plusieurs petits actes, _L'Autre Moyen_, _L'École des
Valets_, _La Main Gauche_, alertes et amusants.
_L'Écrivain public_ et _Pierrot millionnaire_ de Félix Bodson
divertissent agréablement.
Mais remercions surtout les déjà célèbres Frantz Fonson et Fernand
Wicheler des si francs éclats de rire que nous devons à cette pièce
réjouissante et pleine d'émotion, _Le Mariage de Mlle Beulemans_.
Qualités et ridicules de la bourgeoisie belge y sont notés avec une
indulgente ironie, un esprit du cru bruxellois le plus pur, moins
mousseux sans doute que celui de Paris, mais délicat et savoureux. Voilà
de bonne comédie.
* * * * *
Edmond Picard (nous le rencontrons pour la première fois, mais le
retrouverons bientôt), examine dans son théâtre d'idée quelques-uns des
secrets les plus troublants de la vie et de la mort. Sous une forme
dédaigneuse de toutes les conventions dramatiques et assez déroutante
souvent, la pensée ardente et originale de Picard se tourmente des
problèmes de l'Au-delà et envisage la mort comme un soulagement à ces
vains efforts que nous tentons ici-bas pour n'arriver qu'a une science
fragile et incertaine.
_Psukè_, _Le Juré_, _Jéricho_, _Ambidextre journaliste_, _Fatigue de
vivre_, _La Joyeuse entrée de Charles le Téméraire_ reflètent
diversement, en un style coloré et violent, toutes ces préoccupations
philosophiques.
Nous en remarquons d'analogues, présentées sous une forme plutôt
nébuleuse, dans les trois petits actes que Joseph Bossi intitule _Adam_.
Quant au doux Charles van Lerberghe, il confie son paganisme à une
comédie satirique, _Pan_, où de réelles beautés voisinent avec des
bouffonneries si grotesques, des inconvenances si folles qu'on ne
reconnaît plus en cet étrange pamphlétaire le poète de _La Chanson
d'Ève_.
Henri Maubel, le subtil romancier, poursuit, au théâtre, ses études
raffinées de l'âme humaine. Maubel n'a cure de ces vibrations aisément
perceptibles qui éclairent aussitôt les dispositions intérieures; il
s'attache à saisir tout ce qui se dissimule au fond de notre conscience,
d'imprécis, d'indéfinissable, de flou, il recherche ce «je ne sais quoi»
qui, parfois, détermine plus sûrement nos résolutions que les raisons
solides ou les sentiments avérés. Il ausculte l'âme, essaie d'y entendre
chanter des notes; ce qu'il aime, c'est la musique de l'âme. Dans _Étude
de jeune fille_, _Les Racines_, _L'Eau et le Vin_, point de personnages
agités, point d'actions orageuses, mais des atmosphères qui enveloppent
et laissent rêveurs. «Son art dramatique, écrit excellemment Henri
Liebrecht d'Henri Maubel, atteint à l'extrême limite de l'art parlé. Au
delà, pour atteindre plus avant encore dans le domaine mystérieux de la
pensée pure, les mots devraient perdre leur sens précis et devenir des
sons[163].»
D'autres écrivains, conteurs ou poètes pour la plupart, ont tenté, sans
grand bonheur généralement, d'accorder aux nécessités de la scène leur
goût pour l'analyse des sentiments. Dans _Fany_ et _Jacques le
Fataliste_ de Louis Delattre, _Hélène Pradier_ d'André Fontainas,
_Pierrot Narcisse_ d'Albert Giraud, _Ce n'était qu'un rêve_ de Valère
Gille, quelques scènes jolies ou passionnées ne font oublier ni les
longueurs ni les gaucheries.
Les pièces de Paul Spaak recréent l'atmosphère saine et rafraîchissante
des _Voyages vers mon pays_. L'auteur de _Kaatje_ et de _A Damme en
Flandre_ sait maîtriser son émotion sans la restreindre; il garde une
noble énergie dans les abandons les plus doux. Son oeuvre sent bon la vie
simple, loyale, fervente. On y rencontre aussi de gracieux tableaux
d'intérieur, et Liebrecht a pu fort justement comparer _Kaatje_ à «un
Terburg en rupture de cadre.»
Et ne serait-ce pas un petit Breughel en rupture de cadre que _La Mort
aux Berceaux_ d'Eugène Demolder?
_Le Voile_, qui ouvrit à Rodenbach les portes de la Comédie-Française,
impose de nouveau l'affligeante atmosphère de Bruges-la-Morte...
* * * * *
Le drame historique tenta d'autres auteurs que Verhaeren, Iwan Gilkin,
dans un _Savonarole_ qui ne manque ni de puissance ni de beauté, dresse,
de manière saisissante, la silhouette altière du moine fanatique.
J'apprécie moins _Les Étudiants Russes_, étude consciencieuse mais
froide de l'âme russe moderne et des tendances contradictoires qui s'y
combattent.
Georges Eekhoud, après avoir traduit de l'anglais _La Duchesse de Malfi_
de Webster, _Édouard II_ de Marlowe, _Philaster_ de Beaumont et
Flechter, fait revivre _Perkin Waarbeck_ l'aventurier flamand qui, au
XVe siècle, prétendit au trône d'Angleterre, et, grâce à cette
reconstitution, célèbre ardemment sa race.
En signalant encore un _Rabelais_ du comte Albert du Bois, la pièce
romantique de Félix Bodson, _Antonio Perez_, _La Cluse_ de Georges Rens,
_Les Intellectuels_, _L'Oiseau mécanique_, _La Victoire_ d'Horace van
Offel, quelques actes de F. Ch. Morisseaux, enfin les pièces extraites
par Camille Lemonnier de ses romans, _Un Mâle_, _Le Mort_, _Les Yeux qui
ont vu_, _Edénie_, et qui leur demeurent inférieures, sans doute
aurons-nous esquissé un tableau à peu près complet de la littérature
dramatique belge à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe.
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